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Antigone à La Rochelle
par Michel Mogniat

Ce texte n'est pas libre de droits. Une édition sur support papier (épuisée) a donné lieu à un dépôt légal. Vous pouvez le télécharger pour le lire et pour travailler. Si vous exploitez ce texte dans le cadre d'un spectacle vous devez obligatoirement faire le nécessaire pour obtenir l'autorisation de jouer soit de l'auteur directement, soit de l'organisme qui gère ses droits ( la SACD). La Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques peut faire interdire la représentation le soir même si l'autorisation de jouer n'a pas été obtenue par la troupe. Le réseau national des représentants de la SACD (et leurs homologues à l'étranger) veille au respect des droits des auteurs et vérifie que les autorisations ont été obtenues, même a posteriori. Ceci n'est pas une recommandation, mais une obligation, y compris pour les troupes amateurs. Cette pièce peut bénéficier de l'aide au montage.


Avant-scène

Octobre 1628, le siège de La Rochelle touche à sa fin. Guiton a été élu maire le 30 avril ; le 24 mai il a fait expulser "les bouches inutiles". Vieillards femmes et enfants iront mourir en grand nombre entre les murs de la ville et les lignes de l'armée royale qui les repousse. De son côté, Richelieu laissera la vie sauve et la liberté de culte aux survivants mais, pour l'instant, il fait pendre les déserteurs rochelais. Quelques contacts sont encore conservés, des agents du Cardinal et du Père Joseph (le " mentor " de Richelieu) sont en communication avec la ville assiégée. Après une dernière attaque, qui a échouée, le 4 octobre, Lord Lindsey et sa flotte regagnent l'Angleterre ; les rochelais ont perdu tout espoir. Le 28, les députés de la ville se présentent à Richelieu qui demeure au Château de la Sauzaie pour une reddition sans condition.

La Rochelle n'est pas Thèbes, Richelieu n'est pas Créon : vingt siècles et trois mille kilomètres les séparent, et pourtant, Antigone demeure l'énigme d'Antigone. Dans cette tragédie qui introduit la fiction dans l'histoire, les héros ne portent pas le même nom. Antigone et Ismène ne sont jamais citées nominativement, ces prénoms ne se portaient certainement pas ou peu au XVII° siècle. Hémon devient le Capitaine de l'Hémon, jeune et brillant officier, un des nombreux filleuls du Cardinal, et sur lequel celui-ci exerce une bienveillance particulière.

Cette année là le Père Joseph avait 51 ans, Richelieu 43. Comme Créon, en un seul jour, le Cardinal perdra ce qui lui est le plus cher, sacrifiant ses propres intérêts à ce qu'il pense être son devoir, mais qui n'est peut-être que l'éveil de son orgueil face à la fierté rebelle d'Antigone…

Écrire une tragédie en vers à l'heure de l'Internet relève de l'inconscience ou de la provocation. Si j'ai essayé de conserver un style d'écriture classique la règle de l'alternance des rimes n'est pas respectée ; ceci afin d'obtenir un dialogue plus vivant, moins figé, si toutefois c'est possible dans un travail de versification pour un sujet tragique. Je me suis servi pour la partie "historique", entre autres, de l'excellente biographie de M. Michel Carmona, "Richelieu" (éd. Fayard). Je le remercie pour les renseignements hors ouvrage qu'il a bien voulu me communiquer.

 

Antigone à La Rochelle

Tragédie en vers en cinq actes

 

 Personnages par ordre d'entrée en scène :

Le Cardinal de Richelieu

Le Père Joseph

Monsieur de la Sauzaie (châtelain, hôte du cardinal)

Un garde

Antigone

Ismène

Madame de la Valette (tante d'Antigone et d'Ismène)

Le Capitaine de l'Hémon.

 

ACTE I

 

Le décor représente une salle du château de la Sauzaie. À gauche le bureau du Cardinal, à droite celui du Père Joseph.

Scène I Le Cardinal - Le Père Joseph - M. de la Sauzaie - Antigone - Ismène - Un garde
(Le Cardinal est debout au milieu de la scène, il marche en dictant au Père Joseph. On entend des bruits de voix et de pas. Entrent M. de la Sauzaie, Antigone et Ismène poussées par un garde. )

Le Cardinal (dictant)

Et elle est à présent à nos vouloirs réduite,
Ayant vu ce matin...

Le Garde

                          ... Pas de possible fuite !
Devant le Cardinal tu devras t'expliquer,
À tous tes boniments je ne peux répliquer.
Je ne suis qu'un soldat, aux ordres j'obéis ;
À lui je dois mener quiconque enfreint l'édit.

Antigone
(Au garde, en désignant Ismène)

Il y a peu de temps, excité par sa peur
Tu la giflais bien fort, faisant fi de ses pleurs.
Contre moi tu tirais ton épée du fourreau,
Tout prêt, en un instant, à jouer les bourreaux.                                10
Te voilà tout à coup beaucoup moins audacieux,
D'où vient cette émotion qui se lit dans tes yeux ?
Devant l'autorité tu en manques soudain
La crainte, en ton regard, remplace le dédain !

Le Cardinal (au garde)

Que signifie ce bruit et cette introduction ?

Le Garde (Il s'incline légèrement)

Pardonnez, Mes Seigneurs, ma brutale intrusion,
Mon devoir m'a dicté de venir promptement
Vous dire le pourquoi, vous conter le comment,
D'un fait plus que curieux, qui paraît impossible,
Mais j'en fus le témoin, et l'acteur et la cible...                                 20
(évocateur) Après notre incursion de la dernière nuit
Nous regagnions le camp sans rencontrer d'ennuis,
Laissant derrière nous les corps des assiégés,
Entre leurs hauts remparts et nos lignes érigées.
L'aurore nous trouva au milieu de ces morts,
Étendus sous leurs yeux en funèbre décor.

Le Cardinal (impatient)

Aux faits soldat, aux faits !

Le Garde

                            Je pris mon tour de garde
À l'écart de ces corps dans l'aurore blafarde

J'étais sûr
en mon for que pas un n'oserait
Braver votre interdit et passer votre arrêt.                                      30
assidu au devoir, je surveillais quand même,
Scrutant le clair-obscur et la lumière blême ;
Et bien qu'habitué aux combats, aux charniers,
L'odeur m'incommoda ; je ne peux le nier.
Je m'éloignais un peu de ce champ de cadavres ;
Tout près d'un mamelon je m'établis un havre.
Perdu dans mes pensées je regardais au loin…
(Le Cardinal montre son impatience.)
Soudain j'entends un bruit ; celui que fait le foin
Qu'on remue en été lors de la fenaison.
Un bruissement léger, furtif comme un frisson,                             40
J'essaie alors de voir ce que l'aube autorise,
En plissant les sourcils, je m'y familiarise ;
Je vois une ombre floue, animal ou humain ?
Qu'est-ce donc que cela ? Est-ce un homme, un gamin ?
J'avance lentement et sans faire aucun bruit
De mes pas silencieux je récolte les fruits :
(Il désigne Antigone)
Elle était à genoux ; furtive elle grattait,
Et de terre couvrait un corps qui déclinait.
D'un bond je la saisis : elle hurle, elle crie ;
Je serre ses poignets, j'écrase, je pétris,                                         50
Enfin j'ai le dessus et la force à marcher ;
Je la pousse en avant, quand soudain, d'un rocher
(Il désigne Ismène et pose un coutelas sur le bureau.)
La seconde surgit, brandissant ce couteau,
Elle semble apeurée et ne dit pas un mot.
Elle avance vers moi, je bondis de côté
Et d'un geste précis la voilà désarmée.
Les larmes à ses yeux arrivent abondamment
Elle tombe à genoux et pleure amèrement,
(Désignant Antigone)
Celle-ci la rejoint et la prend dans ses bras
La gourmandant tantôt et tantôt parlant bas...                                  60
(silence)

Le Cardinal

Quelqu'un d'autre, à part toi peut-il les avoir vues ?

Le Garde

Je suis venu sitôt vous conter l'imprévu.
Il n'est qu'un seul gardien à ce macabre champ,
C'était alors mon tour, j'attendais le suivant.

Le Cardinal

Aurait-il pu les voir ?

Le Garde

                                 Je suis certain que non.

Le Cardinal (menaçant)

Retourne à tes quartiers et pas un mot ! Sinon...
(Le garde sort)

 

Scène II
(Les mêmes moins le garde.)

Le Cardinal (à Antigone)

Hé bien, a-t-il dit vrai ? (silence)...Tu ne réponds donc rien ?
Voudrais-tu épouser le sort fait aux vauriens ?
(silence) Étais-tu au courant de mon interdiction ?
(silence) Des rebelles, sais-tu quelle est la punition ?                        70

Antigone

La prison ou la mort, que peuvent m'importer ?
On peut aller partout quand le devoir est fait !

Le Cardinal

Transgressant l'interdit et quittant la raison
Depuis quand le devoir conduit-il en prison ?
Se remplit-il pour toi en désobéissant ?
Deviendrait-il parfait en bravant les puissants ?
Vagabonds, meurtriers, voleurs et assassins
Sont-ils de la vertu les nouveaux médecins ?
Qui trahit son pays et qui trahit son Roi
N'accomplit nul devoir et se met hors-la-loi !                                   80

Antigone

Peu m'importe la loi, sinon celle de Dieu !
J'ai enterré mon mort, c'est justice à mes yeux !

Le Cardinal

Obéit-on à Dieu en bravant l'interdit ?
Le Ciel, aux renégats, donne-t-il du crédit ?
Quel devoir as-tu fait en te rendant là-bas ?
(à Ismène)
Quel devoir remplis-tu avec ton coutelas ?

Antigone

Ne lui reprochez rien ; son seul tort fut celui
D'avoir suivi sa sœur à la fin de la nuit.

Le Cardinal

Armée d'un long poignard pour faire son devoir ?
Attaquant un soldat pour le mieux percevoir ?                                 90
Allons, allons, assez perdu de temps en vain !
Que faisais-tu là-bas lorsque le garde y vint ?

Antigone

D'un frère infortuné je recouvrais le corps
Obéissant à Dieu en enterrant mes morts.

Le Cardinal

Mais tu savais, pourtant, qu'on ne peut pénétrer
En ce lieu interdit sans braver mes décrets.
Ce terrain plein de morts, rempli de réfugiés
Préférant le trépas à la ville assiégée,
Cet endroit sinistré…

Antigone (l'interrompant)

                                          Où errent des fantômes
Des squelettes vivants qui ne sont plus des hommes !                      100
Vieillards, femmes et enfants qui meurent par la faim
En implorant le Ciel pour que vienne leur fin !

Le Cardinal

Mais qui les a chassés en les poussant vers nous ?
Qui les livre à la mort ? Qui les met à genoux ?
Qui expulsa dehors les bouches inutiles ?

Antigone

Ne pas les accueillir n'est-il pas malhabile ?
Pendre leurs déserteurs n'est pas encourageant
Pour ceux qui s'apprêtaient à rejoindre vos rangs !

Le Cardinal

Voudrais-tu par hasard me dicter ma conduite
Et ne vois-tu donc pas à quoi tu es réduite ?                                   110
Serais-tu donc soldat ? Et du bruit des combats,
Connais-tu la fureur, connais-tu les ébats ?
Les femmes au corps à corps sont-elles habituées ?
Ont-elles comme état de se battre et tuer ?
La nouvelle vertu doit-elle hausser le ton
Et tenir haut le front en dressant le menton ?

Antigone

Les femmes, en leur état, ne sont pas nées muettes
Mais leur silence, seul, à vos yeux est honnête !
Il doit être leur lot, leur destin, leur prison ;
Mais elles ont aussi le sens de la raison,                                             120
Parler est quelquefois plus dur que de se taire
Si de quelque courage on est dépositaire.
Peut-on rester muet quand on voit tant de morts?
Peut-on dormir la nuit à l'abri des remords ?
Vous laissez trépasser des femmes et des enfants ;
Leur état n'est- il pas un des plus innocents ?
Vous-même l'avez dit : ils ne peuvent tuer !
Et pourtant vous laissez la faim les torturer.
Vous refusez de voir ces morts qu'on vous décrit.
Mais je le dis bien haut : ils parlent par mes cris !                            130
Vous voulez que j'avoue mes regrets et ma faute,
Gardant tête baissée ... mais je la tiendrai haute
Pour vous voir savourer le sang de vos victimes,
Vous en voir rassasier jusqu'à l'ivresse ultime !

Le Père Joseph
(Il s'avance vers elle et la prend fermement par le bras.)

Les règles et la raison avez-vous donc perdues
Pour nous parler ainsi et sans le respect dû ?
Par quelle effronterie votre audace est suivie !
Croyez-vous que l'horreur nous donne tant d'envies ?
Si le mot de respect avait du sens pour vous
Devant le Cardinal vous seriez à genoux,                                        140
(Il la force à s'agenouiller en pressant sur son bras.
Ismène derrière eux, se met seule à genoux.)

Implorant le pardon, la clémence et la grâce
En quittant cet orgueil qui vous sert de cuirasse !
Écoutez-vous enfin, parlant à vos aînés :
Leur dicter le devoir et à les sermonner !
Quel que soit le succès que le Ciel nous donna,
Et quel que soit le rang où Il nous assigna
Il nous offrit le Pain pour aliment du corps,
Et à nourrir l'Esprit Il y pourvoit encor !
Des guides Il vous donna, Il vous offrit des chefs,
Vous devez obéir, toujours et derechef ;                                        150
Accepter de leur part conseils et remontrances
Et suivre leurs avis quant à la bienséance.
Pour Lui plaire on se doit, ne les point contester
Et dans la soumission se faire admonester.
Demoiselle, gardez pour vous votre morale,
Répondez aux questions d'une corde filiale,
Fixez les yeux au sol en gardant le front bas,
Vous n'êtes pas de poids pour un pareil combat !

Le Cardinal (Il s'assoit à son bureau.)

Merci Père Joseph... le nécessaire est dit.
(à Antigone)
Quel impérieux besoin te fit braver l'édit ?                                      160
Tu disais à l'instant que d'un frère défunt
Tu recouvrais le corps…

Antigone

                            Avec quelques parfums
Je l'aurais embaumé, mais le garde arriva…

Le Cardinal

Et comment savais-tu que ton frère était là ?

Antigone

Un pli m'est parvenu. Il n'y a pas deux jours!

Le père Joseph

Mes espions ont dit vrai, ils sortent donc toujours !

M. de la Sauzaie
(interrompant)

Ils ne le peuvent pas... Par où passeraient-ils ?

Le Père Joseph
(à M. de la Sauzaie)

Par la Porte Maubec, c'est un moindre péril !

Le Cardinal
(Il jette un regard vers M de la Sauzaie, Puis s'adresse à Antigone.)

Qui sont donc tes parents ?

Antigone
(Surprise et angoissée, elle lève la tête en perdant de son assurance.)

                                ..Et d'où je suis issue,
De qui je tiens le jour, vous l'avez toujours su !                                170
Éminence... Vous ne me reconnaissez pas ?

Le Cardinal (pensif)

Oui je te reconnais et je sais ton état.
Qui sont tes frères et sœur, qui étaient tes parents,
Lequel est ton élu parmi tes soupirants.
Je connais tout des tiens. Je sais bien qui tu es,
À ton tempérament je suis habitué.
Tu crois depuis toujours que de par ta naissance
Tu te tiens au-dessus de toute obéissance.
Autre sujet que toi serait déjà pendu…
Tu pourras donc parler, tu seras entendue.                                     180
Tu vas tout raconter, et tu n'omettras rien :
Qui donc t'as conseillée, qui était ton soutien ?

Antigone

Moi seule ai eu l'idée !

Le Cardinal

                                 Que faisait donc ta sœur ?

Antigone (hautaine)

Elle suivit, c'est tout. Et en tremblant de peur !
Elle dû m'obéir. Elle n'eut pas le choix :
La terreur l'envahit quand je lève la voix !

Le Cardinal

Si on t'écoute bien elle n'est qu'innocence
Et seule, sa frayeur, signa sa réticence ?
Elle suivit pourtant et devint ta complice,
Elle doit partager ton sort et ton supplice...                                    190

Antigone

On ne rend pas d'honneur à qui fuit le combat !

Le Cardinal

En l'accusant ainsi, tu t'en fais l'avocat !
Tu veux sauver ta sœur du sort qui vous attend,
Tes mots y contribuent, tout ton discours y tend.
Tu te veux, du malheur, devenir un otage
Et ne céder en rien au funeste héritage !
Tu ne me trompes pas avec tes boniments,
Je sais quand on dit vrai et je sais quand on ment.
Trop frustre est l'invention, la ruse trop grossière
Pour vous sortir sans mal de cette souricière !                                200

Antigone

Je ne défends plus rien, ni ma sœur ni ma vie,
Ma conscience est en paix, mon devoir accompli.

Le Cardinal

Connais-tu bien le sens de ce mot de devoir
Es-tu sûre toujours de bien le concevoir ?
Tu sais donc en tout temps en quel endroit il est ?
Toujours tu le remplis sans y mettre un délai ?
Accomplir son devoir est aisé à chacun,
Savoir là où il est, n'est pas aussi commun !
À qui donc obéir et que prime en premier :
Un ordre exceptionnel ou un fait coutumier ?                                  210
(un temps, puis en marchant…)
Si les morts en ce lieu n'ont pas de sépultures,
Si mes ordres cruels contrarient la nature,
Si ces corps décharnés succombent à la faim,
C'est pour hâter le siège et le lever enfin !
Ce n'est pas par plaisir, encore moins par passion,
Qu'en ces corps nous laissons œuvrer la corruption.
La pourriture, ici, est l'engrais de l'esprit ;
Chacun, obéissant à mon ordre incompris
Affaiblit le moral de tous les assiégés
Sans que dans le combat il ne soit engagé !                                    220
Ces morts, tout exposés, pourrissant en commun,
Dans les rangs de l'armée en sauvent bien plus d'un !
C'est un constat cruel que l'on ne peut nier :
Un rochelais qui meurt épargne nos guerriers !
La stratégie en soi peut paraître écœurante,
Mais la guerre a son prix et elle est exigeante ;
Ces morts, ces affamés, en sinistres comptables
S'étalent sous leurs yeux en rangs insupportables.
(un temps)
Ces macabres visions ont sur les assiégés
Un bien meilleur effet pour les décourager                                      230
Que de sanglants assauts, où les morts par dizaines
En tristes chapelets l'un à l'autre s'égrènent...
(Ferme en fixant Antigone.)
Les ordres qu'on entend jamais ne se discutent,
Et dans la soumission, toujours ils s'exécutent !
Chaque ordre est absolu et aussi dur qu'il soit
On s'y doit d'obéir sitôt qu'on le reçoit !
Là est notre devoir, là est tout notre honneur ;
Être sourd à cela, c'est bâtir son malheur !
Tu choisis pour ta part de n'y obéir pas
Et tu forças ta sœur à marcher dans tes pas.                                  240

Antigone

Je n'eus pas d'autre choix que de l'ensevelir
Je n'eus pas d'autre choix que de désobéir !
Le devoir est pour vous frappé de cécité,
Ma conscience a ses vues et son droit de cité !
Sur la philosophie je n'ai pas vos lumières,
Je n'ai pas, comme vous, étudié la matière,
Mais pour la remplacer, la voix de la conscience,
Est égale en vertus à toutes les sciences !

Le Cardinal (pensif)

L'honneur et le devoir... et l'âme et la vertu,
La conscience et l'esprit... tout te poussait, dis-tu,                          250
À enterrer ton mort...

Antigone

                     ...Ma conscience avant tout !

Le Père Joseph

C'est hardiment jouer un dangereux atout !
Est-elle en sa grandeur plus large que les nôtres ?
Et son élévation supérieure à toute autre ?
Vous employez un mot qui peut vous compromettre
Et il n'est pas certain que vous en restiez maître.
Les Réformés aussi l'intègrent à leur jeu,
Cet atout, isolé, n'est pas avantageux...
Répondez franchement : épousez-vous leur foi ?

Antigone

Je dois bien l'avouer, j'y ai songé parfois...                                     260
Mon père l'adopta et pour elle il mourut
Sur les murs de Saint-Jean, à présent disparus.
Il essuya le feu qu'avec vous vous portâtes,
Brûlant, comme aujourd'hui, d'en finir à la hâte !
Car l'auteur de mes jours par sa vie a payé.
Pour la nouvelle foi, ai-je assez expié ?
Mes crédits sont usés à cette foi nouvelle
Et ma famille, en morts, a réglé la gabelle !
À l'injuste tribut j'ai à nouveau versé
Le trépas de deux miens il me faut essuyer :                                    270
Deux frères ont disparu ; un eut droit aux honneurs,
Le second, des mutins est devenu meneur ;
Devait-il pour cela rester sans sépulture
Aux chiens et aux corbeaux à servir de pâture ?

Le Père Joseph

Le mensonge à l'erreur est un piètre soutien
Et pour un temps réduit assure son maintien,
On lit dans votre cœur comme en un livre ouvert ;
La ruse est éventée, le penchant découvert,
Nous en savons assez ! Et cette trahison,
Que vous portez bien haut, atteste mes soupçons :                         280
Vous rejoignez leurs rangs cachée sous le devoir,
Usant de sentiments propres à nous émouvoir.
Mais déjà, je l'ai dit, vous n'êtes pas de poids ;
Derrière vos mensonges apparaît votre foi !

Antigone (hautaine)

Je ne suis pas des leurs et le serai jamais !
Ce n'est pas pour la foi que je me compromets !

Le Cardinal


Si ce n'est pas la foi qu'en ce jour tu trahis,
Tu es rebelle au Roi ainsi qu'à ton pays !
Car derrière les murs de la ville assiégée
On espérait la flotte, on attendait l'Anglais,                                     290
Comme nous, tu l'as vu arriver et partir
Et tu as entendu le canon retentir.
Ce geste, que tu crois nécessaire et vital,
A signé un arrêt qui peut t'être fatal !
En enterrant les tiens, tu deviens leur amie,
Et du Roi, pour ce coup, tu te fais l'ennemie...
(silence...)
Tu as juste vingt ans, et moi... j'ai le pouvoir !
Je te donne la vie. Tu veux la recevoir ?
Je sais qui t'est promis, je connais sa valeur ;
En ne l'épousant pas tu construis son malheur.                               300
On pourrait, de ta foi, pardonner la faiblesse,
Se montrer indulgent, agir avec souplesse.
Le temps, face à l'erreur, donne l'enseignement
Et il sait éduquer en se montrant clément.
Il te suffit d'un mot : reconnaître tes torts,
Implorer le pardon et montrer des remords.
Nous dire simplement : "Je me suis égarée,
Et ma foi à l'orgueil a fini par céder"...
Il faudrait peu de temps pour oublier l'affaire,
Un avenir certain pourrait alors se faire...                                        310
Les malheurs de ce jour on ne peut délier,
Mais le passé, toujours, finit par s'oublier.
Regarde devant toi et non pas à l'arrière,
Sur le malheur enfin referme la barrière !
Ne rajoute donc pas le chagrin à l'erreur ;
L'orgueil, sur un bateau est un piètre rameur,
S'il prend le gouvernail le naufrage est certain !
La barre ôte-lui donc, quitte ton air hautain,
(Il désigne le Père Joseph.)
Jette-toi à ses pieds, demande son secours,
L'Église en sa bonté nous pardonne toujours !                               320
Vers la foi des anciens retourne ton regard,
Pour agir en chrétien, il n'est jamais trop tard !

Antigone

Rendre honneur à ses morts est un devoir chrétien.
Je peux mourir en paix, j'ai accompli le mien !
Qu'on me mette au tombeau en écrivant dessus :
"La mort en son devoir était sa seule issue".

Le Cardinal

Je vois que ta fierté est piquée dans son vif !
J'ai donc trouvé les mots ? Je sus être incisif ?
J'espère pour chacun que la raison l'emporte
Et que de ton orgueil tu seras la plus forte...                                    330
(à M. De la Sauzaie)
Mettez donc ces deux sœurs en un endroit secret,
Que sans ordre nouveau elles restent enfermées ;
Qu'elles soient séparées, l'une à l'autre soustraites
Pour profiter au mieux d'une obligée retraite...

 

 

 

ACTE II

 

Scène I Le Cardinal - Le Père Joseph

(Le Cardinal et le Père Joseph sont tous deux assis à leur bureau, ils écrivent. Le Cardinal s'interrompt, et reste pensif quelques instants.)

Le Cardinal

L'affaire est compliquée, que vous en semble-t-il ?

Le Père Joseph (Il marque un temps.)

Je ne serais surpris d'un dénouement subtil
Et je me fais bien fort de l'amener à nous,
Soit en la contraignant, soit avec des mots doux.
L'esprit des réformés ne m'est pas inconnu
Et bien des conversions j'ai ainsi obtenues.                               340
Cette affaire .."d'État" en un mot comme en cent
Ne laisse point ourdir de péril menaçant.
Quelques jours au pain sec, sous la garde des sœurs
Briseront sa fierté en calmant son ardeur.

Le Cardinal

Vous semblez sûr de vous. La gravité du cas
Exige un dénouement qui soit plus délicat.
Elle n'est réformée. Et là est votre erreur !

Le Père Joseph

Ce que vous dites là est très révélateur.
Je comprends vos pensées... Cette affaire "d'État"
Vous seul avez pouvoir d'en dresser le constat.                                  350
Si l'orgueil est puissant chez cette jeune fille,
Il est, hélas, chez vous, un ami de famille !
Qu'avez-vous à gagner en suivant ce chemin ?
Le devoir aujourd'hui et... le malheur demain ?
Vous savez qui elle est mieux que je ne le sais,
Le pouvoir, contre vous, devez-vous l'exercer ?


Scène II

Le Cardinal - Le Père Joseph - M. de la Sauzaie (entrant)

M. de la Sauzaie (au Cardinal)

Une Dame est ici et demande à vous voir.

Le Cardinal

Je n'ai que peu de temps, je ne peux recevoir.

M. de la Sauzaie (insistant)

C'est du plus important....

Le père Joseph

                                   Savez-vous qui elle est ?

M. de la Sauzaie

Les deux sœurs, par ses soins, ont été élevées.                                  360

Le Cardinal
(À M. de la Sauzaie puis au Père Joseph.)

Faites-la donc entrer ! -L'affaire fait donc bruit !

Le Père Joseph

Écoutons-la parler, nous en serons instruits...

 

Scène III
Le Cardinal - Le Père Joseph - Mme de la Valette

Mme de la Valette
(Entrant et se jetant aux genoux du Cardinal.)

Ah Monsieur ! Par pitié ! C'est un cœur plein d'espoir
Qui vient vous implorer et veut vous émouvoir.
Ces enfants sont les miens, leurs actions mes actions,
Je paierai leurs délits, subirai les sanctions.
Mon honneur est tâché sans que je l'aie voulu,
La honte a sur mon nom jeté son dévolu !

Le Cardinal ( la relevant)

Madame, levez-vous... Votre âge, votre rang,
L'éclat de votre nom, de l'honneur sont garants !                                 370

Mme de la Valette

Mon honneur s'est perdu quand partit le cadet,
L'opprobre en mon logis a étendu son dais !
Le malheur me poursuit ; sans arrêt je le contre
Mais hélas, mon destin, à nouveau le rencontre.
J'ai juré sur la foi, à une sœur mourante,
D'élever ses enfants comme un mère aimante.
La tâche fût ardue, je m'y suis employée.
Les deux garçons sont morts. L'un s'était dévoyé,
Le second, pour son Roi, périt comme un héros.
Leurs trépas, en mon cœur, remplaça le bourreau.                              380
La belle inhumation qu'on fit pour le dernier
Ne m'a pas consolé du sort fait au premier
Et les ordres royaux, par votre arrêt prescrit,
En doublant mes sanglots ont calmé mon esprit.
Je m'étais résignée à pleurer dans l'écrin
Qu'offre la soumission aux plus profonds chagrins.
Et voilà qu'au matin, les deux filles je vis
Pénétrer en ces lieux, par un garde suivies.
Le doute m'envahit et l'angoisse m'étreint
D'apprendre quel malheur à nouveau me contraint...                           390

Le Cardinal

Vous avez donc appris ?

Mme de la Valette

                                       Je n'ai pu que les voir,
Mais leur forfait, sans mal, je peux le concevoir.
Au milieu de la nuit, délaissée du sommeil,
Laissant cours au chagrin qui me tient en éveil
J'arpentais les couloirs déserts et silencieux
Que ma lampe éclairait d'un halo capricieux.
Soudain, j'entends un bruit ; je cours à la fenêtre
Et je peux entrevoir deux ombres disparaître.
En redoublant le pas, vers leurs chambres je cours :
C'était bien les deux sœurs que je vis dans la cour !                            400
L'obscur pressentiment qui me torturait l'âme
D'un seul coup dans mes chairs a enfoncé sa lame.
La plus jeune subit une grande influence,
L'aînée en quelques mots brise sa résistance.
Je savais son projet, je voulus le contrer
Et la ruine à venir je lui ai démontré.
Par des mots j'essayais d'adoucir le malheur
Et du renoncement lui montrer la grandeur…
Mais hélas, rien n'y fit... Me voici devant vous,
Et le Ciel, et ma Sœur, tous deux me désavouent !                             410
Affaiblie par les deuils, j'en fus que trop clémente
Et la honte, aujourd'hui, vient m'octroyer sa rente.
À plus de fermeté j'aurais dû recourir
Et élever la voix au lieu de discourir.

Le Cardinal

Madame, calmez-vous et cessez vos transports.
Rien n'est encor joué, il n'est fait nul rapport.
On peut de cette action suspendre les effets
Et réduire à néant cet ennuyeux forfait.
Aucun autre que nous du fait n'est au courant,
Le garde se taira, je m'en porte garant.                                               420
La douleur qui vous tient, la honte qui la suit
Montre assez qu'un destin ennemi vous poursuit.
Et je n'ai point le goût, ni l'envie de surcroît
À vous faire subir pareil chemin de croix !
Au reste, vous savez ce que sont nos projets
Et que dans cette action, je suis juge et sujet ;
J'aurais dû, moi aussi, me montrer vigilant
Et de vos protégées prévenir les élans :
Quelques gardes placés devant votre perron
Et des soldats veillant aux proches environs                                       430
Auraient pu éviter cette nocturne fuite ;
Nous n'en serions pas là à décider des suites.
Tout peut être effacé, l'incident clôturé,
Si l'orgueil de l'aînée peut subir un arrêt.
(Il désigne le Père Joseph.)
C'est maintenant sur lui que se jouent nos destins,
D'avoir son repentir il dit être certain.

Le Père Joseph (au Cardinal)

Ne surestimez pas de mes capacités
Mon pouvoir est puissant, mais pas illimité !
(à Mme de la Valette)
La trame est bien menue et ses fils se dénouent,
Mais il faudra m'aider... Je ne puis rien sans vous !                            440

Mme de la Valette

Je ne saisis pas bien le sens de vos propos ;
Mon cœur est apaisé, mon esprit en repos
Par la lueur d'espoir qui perce à l'horizon
Si je puis vous aider de quelconque façon !

Le Père Joseph

Il me faut tout savoir...

Mme de la valette

                                            À tout je répondrai,
Mon verbe sera droit, mon propos toujours vrai.
Si je peux, en parlant, desserrer cet étau,
Affaiblir mon malheur, en réduire le taux,
Je vous conterai tout dans les moindres détails
Ouvrant notre maison comme un large éventail.                                   450

Le Cardinal (à Mme de la Valette)

Je vous laisse à ses soins ; le devoir à nouveau,
Sans m'offrir de délai m'oblige à ses travaux.
Madame, confiez-vous à cette âme élevée
Qui de nombreux pécheurs a déjà relevés.
Il saura ramener vos enfants à la foi,
Vous rendre votre honneur tel qu'il fût autrefois,
Et à nos grands projets offrir la conclusion...
(un temps)
Pour peu que vos enfants montrent leurs soumissions !
(Il sort)

 

Scène IV
Les mêmes moins le Cardinal

Le Père Joseph

Monsieur de Richelieu est assez optimiste,
Je suis plus réservé et plutôt pessimiste.                                            460

Mme de la Valette

Ce brutal changement, je l'avoue, me surprend.
Mon Père expliquez-moi, ce que je ne comprends.

Le Père Joseph

Si l'affaire en son fond n'est pas très compliquée,
Madame, c'est l'aspect qu'il me faut expliquer ;
La puînée, pour sa part, ne cause aucun problème,
Mais l'aînée, en son for, a l'orgueil pour emblème.
Un doute me saisit, j'essaie de le chasser,
Au Cardinal je crois, que j'ai pu le cacher.
Madame, pas à vous, vous la connaissez trop
Sachant ses attributs et ses nombreux accrocs...                                 470

Mme de la Valette

Le doute est contagieux, je le sens qui me gagne,
L'anxiété à nouveau redevient ma compagne.
Après si peu d'espoir il me faut renoncer
Et dans l'abattement à nouveau m'enfoncer ?
De grâce ! Expliquez-moi ce que je peux comprendre,
Le pire, croyez-le, je suis prête à l'entendre...

Le Père Joseph

La forme est compliquée, et plus qu'il n'y paraît ;
À agir prudemment nous avons intérêt.
Un seul mot nous suffit, mais... il doit venir d'elle,
Et il nous faut lutter contre un esprit rebelle !                                      480
Elle doit avouer, qu'à la foi réformée
Elle a donné sa voix et s'est voulue former.
L'affaire en quelques jours trouverait conclusion
Dans un proche couvent voué aux conversions ;
Sous la garde des sœurs et de près surveillée,
Les jeûnes et les sermons, joints aux longues veillées,
Briseraient son ardeur, casseraient ses élans,
Calmeraient sa fierté et son air insolent ;
L'affaire alors serait, en son fond résolue.
Vos malheurs cesseraient en faisant son salut...                                  490

Mme de la Valette

L'assurance à nouveau vient frapper à ma porte,
C'est l'espoir en mon cœur qui à nouveau l'emporte !

Le Père Joseph

Madame, hélas, je crains de devoir vous déplaire :
C'est d'un feu sans lueur dont votre cœur s'éclaire.

Mme de la Valette

Je ne vous comprends pas... la solution pourtant
Vous venez de donner sans un mot hésitant !

Le Père Joseph (contrarié)

Mais elle ne veut pas mettre en avant la foi
Pour tenir son action, pour lui donner du poids !
En agissant ainsi, elle ôte le pouvoir
Que l'État donne aux clercs selon son bon vouloir ;                            500
Et l'affaire, du coup, n'est plus entre mes mains :
La justice du Roi en fera l'examen !

Mme de la Valette (hochant la tête)

Votre raisonnement je ne partage pas !
Monsieur de Richelieu n'est-il pas de l'État ?
Il est d'Église aussi, il a donc tout pouvoir
Pour juger la question ou au moins y surseoir !

Le Père Joseph

L'Évèque de Luçon est un homme d'honneur
Et de ses deux fonctions, il connaît les teneurs ;
Il offre le pardon, le rachat, le salut,
Mais l'impartialité chez lui est résolue.                                                510
Et, s'il est indulgent quand il touche à la foi,
Il a pouvoir aussi de juger pour le Roi.
Si dans un premier temps il incline au pardon,
Étant en charité généreux de ses dons,
Il mettra tout son soin à instruire un procès
Dont il regrettera l'issue et le succès ;
Car c'est de trahison que sera le délit,
La loi est transgressée, la limite franchie,
L'orgueil de l'accusée alors se heurterait
Á la raison d'état et à ses intérêts !                                                     520

Mme de la Valette

Je saisis à présent ce qu'hélas, malgré moi,
Je refusais de voir, perdue dans mes émois.
La raison est sans cœur, mais elle est la raison ;
Il faut dans la douleur en tirer la leçon :
Si toujours j'avais su agir avec adresse
Et dans mes affections montrer moins de tendresse
Si près de moi, toujours, je l'avais maintenue
Rien de ce qui advient ne serait advenu !

Le Père Joseph

Ne croyez pas cela, ne vous reprochez rien,
Une lame affûtée peut trancher plusieurs liens ;                                   530
Ce qu'avec la puînée vous avez réussi
Réclamait pour l'aînée un peu plus de sursis.
Les âmes bien trempées en général sont fières,
Et toujours dans l'action, elles se donnent entières.
Elle eut raison d'agir. Elle a tort d'insister.
Elle doit abdiquer et ne pas résister...
Ce geste sans espoir est en soi très louable,
Et n'est pas à mes yeux un forfait condamnable.

Mme de la Valette (en s'asseyant)

Mon esprit est confus, je ne comprends plus rien !
Tout tourne autour de moi, et le mal et le bien.                                   540
Le sens des mots se perd : a-t-elle bien agi ?
De l'honneur, à présent, est-elle l'effigie ?
Je ne vous suis pas bien...

Le Père Joseph

                                         Le Cardinal, Madame,
N'est pas exempt d'orgueil. Son esprit et son âme,
Pour élevés qu'ils soient, par ce défaut aussi
Se révèlent entravés. L'orgueil est un glacis
Qui se cache toujours sous de faux arguments
Et sans fin, de l'erreur, il se fait l'aliment !
Il pourrait bien, ici, le prendre par la main,
Et mener son esprit sur un mauvais chemin.                                       550
Pour peu que la fierté le précède en ses pas
Cette affaire, pour lui, deviendra de l'État.
L'orgueil de cette enfant alimente le sien,
Il est, à son défaut, le plus sûr des soutiens !

Mme de la Valette

Il a trop d'intérêt pour céder aux transports
D'un orgueil trop grossier qui lui ferait du tort.
Vous savez comme moi le mariage à venir
Il veut le célébrer, le louer, le bénir !

Le Père Joseph

C'est là son plus grand vœu. Il me parlait encor
Il n'y a pas huit jours de sceller cet accord...                                      560
Si toujours il l'envie, les couleurs en son jeu
Ne lui assurent plus de mener cet enjeu.
Car la mise est fixée : ou il gagne ou il perd !
Les joueurs, du hasard, refusent les impairs !
Peu importent les plis, toujours ils continuent,
Poussés par un instinct, une force inconnue,
Et qu'ils gagnent vingt sols ou perdent mille livres
Cette vigueur cachée les berce et les enivre
Leur âme elle saisit et ne la lâche pas ;
D'avance ils ont perdu cet inégal combat...                                         570
Sans jamais leur laisser un instant de répit
Cette force les tient accrochés au tapis.
C'est une aveugle loi qui dans leur cœur se grave :
Le jeu n'a nul répit, il n'a ni port ni havre
Et il emporte tout dans son dérèglement ;
La raison devant lui est à court d'arguments,
La moindre volonté à lui s'évanouit :
La conscience dit non ? Le joueur pense oui !
Vous et moi, sommes hélas, les témoins de leurs jeux ;
Nous les voyons jouer cette partie à deux.                                         580
Un seul sera vainqueur, par son nombre de plis
Et devant le plus fort le plus faible se plie.
Ils sont pourvus d'atouts, chacun a eu les siens,
Ces cartes sont nanties d'un pouvoir magicien
Avant de les jouer ils s'épient longuement :
Un battement de cils trahit l'affolement…
(un temps)
Et l'orgueil est ici " la force " du joueur !
Il tue toute pensée, il aveugle le cœur ;
Qui en est possédé de la raison s'éloigne
Et contre le bon sens l'arrogance témoigne...                                     590
La partie est en cours, en train de se jouer ;
Et c'est leur goût du jeu, qu'il nous faut déjouer !
La premier pli levé revient au Cardinal
Gardera-t-il la main, fera-t-il le final ?
Si votre protégée, ouvrait enfin les yeux
En taisant son orgueil devenu séditieux,
La partie qui se joue trouverait une issue :
On peut jouer gagnant sans avoir le dessus !
Son action devant lui elle doit rétracter,
Si vraiment cette union elle veut contracter.                                         600

Mme de la Valette

Pour lui ouvrir les yeux, que pouvons-nous donc faire ?

Le Père Joseph

Briser sa fermeté, tenter de la défaire,
Elle a sur la puînée une grande influence ?
Ôtons-lui son crédit, réduisons sa créance !
Ou faisons mieux encor : changeons cet ascendant
Et d'un pôle inversé donnons-lui le pendant !
Il faut mener sa sœur à travailler pour nous,
Bâtir sa jalousie, lui en donner le goût !

Mme de la Valette

Mais de quelle façon ?

Le Père Joseph

                                    Il faut lui bien montrer
Que cet hymen promis peut s'effacer d'un trait                                   610
Et que ce qu'elle croit à jamais détenir,
Peut gratifier sa sœur d'un brillant avenir !

Mme de la Valette

Vous voulez lui mentir ? Et dans ce procédé,
Injurieux pour le Ciel, par sa sœur être aidé ?

Le Père Joseph

Ce procédé trompeur, s'il fait injure aux cieux
Peut résoudre vos maux par un mensonge pieux !
Le bien veut-il toujours qu'on parle franchement
Lorsque la vérité inflige ses tourments ?
Le mensonge est péché, il n'est pas une erreur
Quand dans la vérité se construit le malheur.                                      620
Et si ne point mentir est gravé dans la loi
Il nous faut des écrits se ménager l'emploi.
Nous devons respecter les règles établies,
Mais quelquefois aussi les laisser dans l'oubli.
J'ai conduit à la foi plus d'un agneau perdu
En jouant sur l'erreur et le malentendu.
Se consacrer à Dieu en s'y donnant entier
Peut parfois nous mener sur d'étranges sentiers ;
Et ce qui, à certain, peut paraître immoral,
Déroutant pour leur foi, choquant pour leur moral,                             630
Pour d'autres est le chemin que le Ciel a tracé
Pour ramener vers Lui les âmes menacées.
Qui observe la loi, en tous temps en tous lieux,
Est un parfait idiot ou bien un Saint de Dieu !
Le Christ, lui-même enfin, n'a-t-il pas un sabbat
Guéri l'infirmité de qui ne voyait pas ?
Si nous ne mentons pas et restons sans agir
D'un futur malheureux nous aurons à rougir.
Il faut piquer l'orgueil et le rendre jaloux,
Et ces mensonges-là, par avance j'absous !                                        640

Mme de la Valette

Tout en désapprouvant votre façon de voir
Je m'en remets à vous dans un ultime espoir.

Le Père Joseph

Mettons-nous au travail, allons voir la cadette,
De sa coupable action remettons-lui la dette.
Je suis sûr que déjà, tout en le redoutant,
Un sermon maternel, dans les pleurs, elle attend !

 

 

 

ACTE III

 

Scène I
Le Cardinal - Le Père Joseph - Mme de la Valette - Ismène - M. de la Sauzaie-
(Le Père Joseph est assis à son bureau, Le Cardinal debout devant le sien, M. de la Sauzaie près de la porte, Mme de la Valette assise devant le bureau du Père Joseph, Ismène est à genoux au milieu de la pièce.)

Le Cardinal

À la raison, je vois, tu t'es vite rendue…
Un retour si soudain n'était pas attendu.
Tu crains le châtiment ? Les Réformés pourtant
Résistent jusqu'au bout et paient le prix du sang.                                650

Ismène

Monsieur le Cardinal, par pitié, je vous prie,
Jamais je n'ai voulu agresser ma patrie,
Jamais je n'ai voulu offenser notre Roi,
Jamais je n'ai voulu renoncer à ma foi !
J'ai pêché, je l'avoue, c'est dans le repentir
Que mon âme humiliée doit à présent bâtir,
Je serai...

Le Cardinal

            ...Tu seras ce que j'ai décidé
Et sur ton avenir ne te fais pas d'idée !
Jamais tu n'as voulu attaquer ta patrie ?
Ta main était armée quand le garde te prit !                                         660
Ce couteau, je l'ai là, voudrais-tu le revoir ?
Son fil est affûté, tranchant comme un rasoir !
Contre un de nos soldats tu voulus t'en servir,
Tu trahis ta patrie, tu dois en convenir !
Jamais tu ne voulus offenser notre Roi ?
Crois-tu l'avoir servi en transgressant sa loi ?
Tu savais l'interdit que j'avais promulgué,
À la ronde, à six lieues, je l'ai fait divulguer !
Et si à notre foi tu dis rester fidèle,
Ta conduite aujourd'hui n'en est pas le modèle !                                 670

Ismène

Pardonnez, je vous prie...

Le Cardinal

            C'est un peu trop facile,
Agir en criminel et revenir docile
Demander le pardon, implorer la clémence.
Il fallait réfléchir, penser aux conséquences...

Ismène (en pleurs)

Je demande pardon ! à Vous ! au Roi ! à Dieu !

Le Cardinal (au Père Joseph)

Que vous en semble-t-il ?

Le Père Joseph
(Il se lève et s'approche d' Ismène.)

                          Les larmes à ses yeux
Montrent sa volonté de faire pénitence
Et son cœur tout entier est à la repentance.
Elle a longtemps pleuré lors de sa confession,
Et d'un cœur bien contrit regretté son action.                                     680
Longtemps j'ai écouté, puis j'ai admonesté ;
De sa sincérité je ne peux pas douter !
L'Église a pardonné par mon absolution,
Du pardon de l'État, vous avez possession.

Le Cardinal
(En regardant Ismène.)

Vous portez-vous garant quant à son avenir ?

Le père Joseph

Parfaite contrition j'en ai pu obtenir
Et sans hésitation, à nouveau, je l'absous...
Son salut, à présent, peut n'être que de vous !

Le Cardinal
(après un temps, à Ismène)

L'Église a recouvert d'un manteau tes péchés,
Par tes larmes mon cœur a su être touché ;                                        690
(Il la relève.)
Lève-toi, mon enfant, je te pardonne aussi...
Le pardon t'est offert sans finir tes soucis :
L'État fait rémission et l'Église est clémente,
Il te faut à présent le pardon d'une tante...
Crois-tu qu'il soit acquis ? Pourras-tu l'obtenir ?
Aux chagrins que ce cœur ne pouvait contenir
Tu enfonças un dard et tu ouvris la bonde
À ces yeux tout en pleurs que les larmes inondent !
Ils sont de tes soucis le moindre, le cadet,
Trop occupée à fuir, à vouloir t'évader ;                                            700
Pareil à un voleur qui s'enfuit par les toits,
(Il désigne Mme de la Valette. Un temps.)
Emportant son honneur, tu partis de chez toi !
L'as-tu vue à mes pieds se jeter à genoux,
Me suppliant, en pleurs, de tenir mon courroux ?
Quel humiliant tableau mes yeux ont-ils pu voir !
Sa honte et son chagrin, peux-tu les concevoir ?
Et pourras-tu jamais offrir assez d'amour
Pour réparer l'affront que tu lui fis ce jour ?
Pour fille elle te prit, t'aima mieux qu'une mère,
Et ses larmes versées n'en sont que plus amères.                               710
(Il l'emmène par le bras à Mme de la Valette.)
Madame elle est à vous ! Pardonnez s'il se peut,
Cette enfant effrontée qui se soucia bien peu
De traîner dans la boue l'honneur de votre nom !

Ismène
(Elle s'agenouille et passe ses bras autour de
Mme de la Valette, levant la tête pour la regarder.)


Ô ma mère… Pardon. Je demande pardon !
(Elle enfouit sa tête.)

Le Cardinal (à M. de la Sauzaie)

Allons quérir l'aînée, voyons si son esprit
Devant l'autorité conserve son mépris.
(Ils sortent.)



Scène II Le Père joseph - Mme de la Valette - Ismène

Le Père Joseph (à Ismène)

C'est à nous de jouer. Tu te dois, de ta sœur,
Devenir l'avocat en étant le censeur ;
Nos propos et les tiens doivent pour la sauver
Toucher sa jalousie, la lui faire éprouver.                                           720

 

Scène III Le Père Joseph - Mme de la Valette - Ismène - Antigone - M. de la Sauzaie.
(Entre Antigone et M. de la Sauzaie il la tient par le bras et ne la lâche qu'une fois dans la pièce.)

Antigone (surprise)

Ma Tante ! ......Vous ici ?

Mme de la Valette

                                   Hélas…Pour mon malheur !
Les deux frères pleurés, aujourd'hui pour les sœurs,
Affaiblie, fatiguée, je dois prendre les armes
Et devant le pouvoir, laisser couler mes larmes.
Implorant à genoux en joignant les deux mains,
Toutes hontes j'ai bues, éprouvé tous chagrins !
Vos deux frères sont morts. Le premier en rebelle,
Le second à son Roi sut demeurer fidèle.
La gratitude, ici, aurait fait à mon cœur
Un écrin reposant. Face à ce grand malheur,                                       730
Je pouvais espérer au dessert de ma vie
Un met plus délicat que ce qui m'est servi !
M'aimes-tu seulement ? Tu salis mon honneur
En salissant le tien ! Ton frère était meneur,
Prompt à trahir son roi et traître à son pays :
Le mal a ordonné et il a obéi !
Que dira-t-on de nous, sinon que nous maudire ?
Nous vivrons sans éclat, je peux te le prédire !
Un frère réformé, une sœur qui le suit
C'est un dur camouflet que notre honneur essuie !                              740

Antigone

Quels mots sur notre nom aurait-on pu poser
Si à sauver l'honneur je n'avais pas osé ?
La honte, sur nos pas, serait comme la boue,
Inspirant aux passants la haine et le dégoût.
Ils auraient dit de nous : "Voilà l'odieux trio
" Pour qui la paix des morts est un piètre joyau ! "
" Mais regardez-les donc, marchant le dos courbé, "
" Par des remords sans fins tout entières absorbées ! "
" Un cadavre des leurs, fut exposé aux chiens, "
" Elles l'y ont laissé, sans un geste chrétien ! "                                   750
" Ce sont bien ces trois-là, ce sont bien ces trois femmes, "
" Qui ne méritent pas un regard de leurs mânes…"
Nous tournerions les yeux, évitant les regards
Et les mots à nos cœurs seraient comme des dards !
Les murmures suivraient les silences trop longs,
Et d'un voile couvert, des cheveux au menton,
Nous cachant du soleil, n'aspirant qu'à la nuit,
Nous fuirions la clarté, écartant chaque bruit...
Vous semblez de l'honneur oublier l'essentiel
Et ne le concevez que d'un regard partiel ;                                         760
La honte, dites-vous, qu'aujourd'hui je vous fais
Saura dans l'avenir produire ses effets :
On nous regardera d'un œil respectueux
Pour avoir accompli un devoir vertueux.
Cherchant dans vos malheurs une vaine accalmie,
D'un crime m'accusez sans que je l'ai commis !
En veillant au repos d'un frère assassiné
J'ai porté sur mes bras un nom qui déclinait.
De la fidélité, j'ai tenu l'étendard ;
En me rendant aux pieds des sinistres remparts,                                 770
L'honneur de notre nom c'est moi qui l'ai porté !

Mme de la Valette

C'est plus que ma raison ne peut en supporter !
Tu m'accuses à présent de mon obéissance
Et trouves à mon devoir sujet de négligence !
J'ai obéi aux lois ! De quoi m'accuses-tu
En mélangeant l'orgueil aux plus hautes vertus ?
Tu crois que ton action révèle ton courage
Mais elle n'est qu'un fait inhérent à ton âge,
En signant de tes mains cette action inutile
Tu montres ainsi à tous ton orgueil juvénile.                                        780
De ta valeur enfin je ne peux que douter,
D'avoir armé ta sœur ne peut que dérouter :
À toi tous les lauriers de braver l'interdit,
À ta sœur l'infamie de trahir son pays !
Sa vaillance est ténue, ton influence grande,
Que tu agisses ainsi ne peut que me surprendre.

Ismène

Notre tante a raison...

Antigone (à Ismène)

                                Te voilà bien hardie !
Tu parles maintenant ? Et tu me contredis !
As-tu changé de camp ?

Ismène

                                Tu m'imposas le tien,
Je fus de ton projet le plus sûr des soutiens.                                      790
Moi seule était armée... et contre nos soldats,
Contre un soldat du Roi, je dus lever le bras !
Le châtiment, pour moi, put n'être que la mort
Et la clémence à toi, avec si peu de torts !
Un brillant avocat peut épouser ta cause :
Monsieur Le Cardinal de notre sort dispose,
Tu sais combien il tient à celui qui t'est cher,
Qu'il aide à son destin, écartant les revers.
Il peut sauver ta vie et peut ôter la mienne
Et il s'en faut de peu que cette chose advienne ;                                 800
Mon acte est un aveu, le tien est un sursaut.
Autant mon geste est vil, autant le tien est beau !
Car ton plan est parfait, rien n'y est oublié :
La grandeur de l'action, le choix des alliés ;
Sûre de ton promis et de son dévouement,
Tout a été prévu, même le dénouement :
Car sitôt qu'il saura ce qui vient d'arriver
Il n'aura de repos que de t'avoir sauvée,
Et l'on verra partout, pareil à un démon
S'agiter en tous sens le Seigneur de l'Hémon,                                     810
Il ne quittera plus le Cardinal d'un pas
Obtenant ton salut en montrant ses états !
Quiconque eût accompli une action comme nous
Aurait déjà le nœud attaché à son cou.
Le Cardinal nous tient toutes deux au secret
Éloignées au plus loin des regards indiscrets.
Et pourquoi le fait-il ? L'éclat de notre nom ?
Il en est de plus grands qui essuieraient un non !
Le respect silencieux d'une action héroïque ?
Il la voit tout au plus comme un fait hérétique !                                  820
Pourquoi sommes-nous là ? Où est son intérêt
À nous garder ainsi sans nous mettre aux arrêts ?

Antigone

Je n'en sais ma foi rien...

Ismène (d'un ton vif)

                       Vraiment tu n'en sais rien ?

Antigone

Il faut crever l'abcès. Pareil au chirurgien
Il te faut inciser, parle donc sans détours :
Livre-moi ton esprit et non plus ses contours !

Ismène

Je le livrerai donc, puisque tu me l'ordonnes.
Le mal que je ferai, le Ciel me le pardonne.
Qui donc est mieux lotie ? Une main criminelle
Ou celle accomplissant une action solennelle ?                                   830
Lequel de nos deux faits doit être châtié ?
De nos actes, lequel est digne de pitié ?
Tu t'es servie de moi d'une odieuse façon,
De ma faiblesse usant jusqu'à la trahison !
(un temps)
...Tu ne me réponds pas ?

Antigone

                                          Et que puis-je répondre
À un discours qui veut en tous points me confondre ?
Tu as changé de camp, mais je ne t'en veux pas…
Les cœurs trop peu vaillants cèdent aux premiers appâts.
On a dû sermonner, brandir le châtiment,
Peut-être a-t-on usé de quelques compliments,                                   840
Et... il en fallut peu pour t'aider à trahir !

Ismène

Du terme, il nous faudrait ensemble convenir.
En défendant ma vie je ne trahis personne
Et de cet acte odieux, c'est toi que je soupçonne !
Car tu as toujours su, qu'encombrée à l'excès
Notre commune action courrait à l'insuccès,
Ton rôle est innocent et côtoie le sublime,
Tu m'as laissé celui qui conduit aux abîmes.
Ta défense, c'est sûr, était plus que certaine :
Un mot au Cardinal de ce grand Capitaine                                          850
Et vers la liberté et un hymen promis,
Vers le bonheur, enfin, sans plus de compromis
Tu pouvais dignement et couverte d'honneurs
Aventurer tes pas, tel un soldat vainqueur !
Et moi pendant ce temps ? Serai-je en un couvent,
À ne plus voir la pluie, ne plus sentir le vent ?
À mourir isolée au milieu de la nuit,
Au fond d'une prison visitée par l'ennui ?
Tu avais tout prévu en ton cœur égoïste,
Mais ton plan, tu le vois, n'était pas réaliste.                                       860
Ton jeu, fort bien caché, hélas, est découvert ;
C'est à toi maintenant d'essuyer un revers :
L'Église a pardonné et l'État l'a suivi,
À ton plan mal conçu, tu le vois, je survis !

Antigone

Tu survis dans la boue et dans le déshonneur !
La lâcheté en toi exhale ses senteurs !

Ismène

Je survis, c'est assez ! Ton jugement m'importe...
Un juste repentir a frappé à ma porte
Et du bien et du mal, il sut faire le tri
Affligeant mon esprit, laissant mon cœur contrit.                                870
Tes mots bardés d'orgueil ne m'impressionnent plus,
De tes reproches, enfin, je ne crains pas l'influx ;
En faisant ton salut tu as visé ma mort
Et ton cœur endurci n'en montre aucun remords !

Antigone

Et pourquoi donc ta mort me tiendrait-elle à cœur ?
Ai-je quelques raisons de te tenir rancœur ?

Ismène

Une raison suffit, il n'en faut pas dix mille !

Antigone (ironique)

Quel est donc le motif ? Quel serait le mobile ?

Ismène

Je viens de le nommer plus d'une fois pourtant,
Que tu n'entendes pas est assez déroutant !                                        880
La jalousie, ma sœur, est un mauvais conseil
Pour induire en erreur elle n'a de pareil.

Antigone (troublée)

Je serais donc en proie à une jalousie ?
Laquelle s'il te plaît…

Ismène

                                 Déjà tu en rougis ?
Tu te défends bien mal et te troubles bien vite,
Le sujet te déplaît, voudrais-tu qu'on l'évite ?
Tes yeux brillent soudain... tu ne vas pas pleurer ?
La question pour ma part, je n'ai fait qu'effleurer ;
Je tais donc un discours qui te rend malheureuse
Devant tant de dépit je me dois généreuse...                                      890

Antigone

À vouloir m'épargner tu montres trop de soins,
Tu en as bien trop dit, il faut aller plus loin !

Ismène

J'irai donc jusqu'au bout et mon cœur va s'ouvrir,
De mes propos, ma sœur, tu risques de souffrir...
Depuis longtemps déjà, je l'avais remarqué
Sans vraiment le saisir, ni pouvoir l'expliquer,
Usant de faux-semblant bien plus qu'il n'est permis
Tu éloignais de moi celui qui t'est promis.
Au début, c'est certain, je n'en fis aucun cas.
Mais très vite à mes yeux s'imposa le constat :                                   900
Tu éloignais de moi, celui qui de ton cœur
Gagnait tous les combats pour sortir en vainqueur.
Tu ne supportais pas qu'il me montre un égard,
La jalousie en toi avait planté son dard !
Tu espionnais mes yeux, tu épiais les siens,
Cherchant dans nos regards de secrets entretiens.
Le mal t'envahissait et tu me jalousais
Celui que très bientôt tu allais épouser…
Je ne vais plus avant dans ce discours cruel,
Le feu que j'y ai mis n'est pas habituel.                                              910
Mais tu l'as demandé, mon cœur te l'a livré,
D'un fardeau trop pesant le voilà délivré.
Je ne t'ai rien caché...

Antigone

                               ...Le reste se devine.
Et il est à mon cœur la couronne d'épines !
Si je vais à la mort tu me prendras celui
Que tu veux me ravir, qu'en secret tu poursuis !

Ismène

Je ne veux rien ravir et ne poursuis personne,
Mais je laisse aux martyrs leurs palmes et couronnes !
On voit qu'obstinément tu réclames la mort,
Tu montes son coursier en lui laissant le mors.                                  920
On ne le voit que trop, chacun ici le sait :
À t'acharner ainsi tu cours vers le succès !
Mais si tu veux mourir, laisse vivre les autres,
On peut vivre en chrétien sans finir en apôtre !
Tu choisis le martyr ? C'est libre à toi ma sœur
Je choisis pour ma part la vie... sans le malheur !

Antigone (agressive)

Tu choisis une vie qui m'était destinée
Et ton retournement je l'avais deviné.
Tout ton discours est vrai, mais pèche par défaut ;
Pour cacher ton forfait tu m'inventes des maux :                                930
La jalousie chez moi n'a jamais eu crédit !
Depuis longtemps, crois-moi, je vois ta comédie,
En été aux jardins, en hiver aux salons,
Auprès de mon amant à poser tes jalons,
Écoutant ses discours d'un air grave et sérieux
Mais où ne manquaient pas les rires malicieux !

Ismène

Tu nous voyais... dis-tu ?

Antigone

                              Cela te surprend-t-il ?

Ismène

Tu mélanges l'amour aux procédés civils !
Il me parlait parfois, mais en me respectant.
Jamais il n'a montré la flamme d'un amant !                                       940
Son discours amoureux t'était seul réservé,
Qu'il en fut autrement et je l'eus réprouvé !

Antigone (rageuse)

Tu l'écoutais beaucoup et cela me suffit
De son rayonnement tu tirais du profit !

Ismène

C'est là plus qu'un aveu qui dénie tes propos,
D'un sentiment jaloux brillent les oripeaux !
Tu mens, tu fuis, louvoies, tu dis oui, tu dis non,
Tu te laisses emporter par un grand tourbillon,
Et pareil au nageur ballotté par les flots,
Chaque geste accompli est un geste de trop !                                    950
Tu es folle à lier ! Orgueilleuse et stupide,
Prête à tuer ta sœur par jalousie cupide !

Antigone (dépitée)

Tout en sauvant ma vie j'œuvrerai pour ta mort ?
En trouvant à cela un certain réconfort ?
Vraiment tu parles bien, mais réfléchis trop peu !
Changeant le règlement au beau milieu du jeu
Tu montres ainsi à tous et à moi en premier
Que d'un bonheur promis tu voulais me spolier.
Tu as tout à gagner en reniant ton acte
Et m'envoies à la mort en brisant notre pacte !                                   960

Le Père Joseph (à Antigone)

Qui parle de la mort ? Qui n'a qu'un mot à dire
Pour arrêter son jeu et stopper toutes ires ?
Vous seule avez pouvoir de contrer le destin,
Il en est encor temps, il demeure incertain ;
La Bible brandissez ! Taisez votre arrogance
En réclamant bien fort un droit de différence !
Un destin pour le moins vous serait assuré
Même s'il en était quelque peu différé...
Ou faites mieux encor : imitez votre sœur
D'un noble repentir laissez couler les pleurs !                                     970

Antigone (arrogante)

Moi, renier mes morts ? N'y comptez surtout pas !
Jusque sur l'échafaud je livrerai combat !
L'idée du repentir ne peut pas m'effleurer :
Je n'ai qu'à voir ma sœur pour en être écœurée !
Je conserve ma foi sans brandir une Bible,
Mon cœur est orgueilleux mais non pas corruptible !

Le Père Joseph

Le juste mot, enfin, vous avez prononcé !
À ce cœur orgueilleux il vous faut renoncer.
C'est là un dur combat qu'il vous faut entreprendre
Et je suis à l'instant tout prêt à vous entendre.                                    980

Antigone

Vous comprenez bien mal le sens de mes propos
Et de ma confession vous n'aurez pas dépôt !

Le Père Joseph

J'entends le Cardinal qui revient en ces lieux,
De grâce, écoutez-nous ! Voyez ces cœurs anxieux,
Celui de votre sœur, celui de votre tante
Qui réclament pour vous d'une voix suppliante.
Par les larmes exprimez votre profond regret ;
Ou pour nouvelle foi expliquez vos attraits !

Antigone

Déjà je vous l'ai dit…

Le père Joseph

                           ...Sauvez-vous, il est temps !
(La porte s'ouvre.)

 

Scène IV Le Cardinal - Le Père Joseph - Madame de La Valette - M. de La Sauzaie - Ismène - Antigone.
(Brefs conciliabules sur le pas de la porte entre le Cardinal et le Père Joseph, puis tous deux s'avancent au centre de la scène en discutant.)

Le Cardinal (en marchant)

…Malgré tous vos efforts ? Cela est déroutant.                                  990

Le Père Joseph

Il faut, à mon avis, lui laisser réflexion,
La laisser méditer au sens de son action.

Le Cardinal

Le temps se fait précieux, plusieurs les savent ici,
La rumeur, c'est certain, a pris ses raccourcis.
(Il se place devant Antigone.)
La rebelle fierté qui luit en ton regard
M'oblige à te traiter sans plus aucun égard !
(à tous)
Qu'on nous laisse donc seuls, les témoins sont de trop,
C'est souvent à leur vue qu'un fat devient héros.

Madame de La Valette
(S'approchant du Cardinal pendant que les autres sortent un à un)

Monsieur, si je pouvais...

Le Cardinal

                                  Hélas, vous avez fait
Plus que votre devoir. J'en suis fort satisfait.                                     1000
Ne demandez plus rien. J'ai vu tout votre amour
Pour sauver cette enfant, souhaiter son retour.
Il est temps maintenant, qu'un magistral pouvoir,
Lui fasse bien sentir le poids de son devoir.
Il en est plus que temps, si ce n'est déjà fait,
Qu'elle pèse l'action, en évalue l'effet.
(Mme de la Valette sort à son tour.)

 

 

 

ACTE IV

 

Scène I Le Cardinal - Antigone

Le Cardinal
(Il marche de long en large en regardant Antigone.)

T'entêtes-tu toujours à ne rien renier ?
Pas un remords, jamais, ne sort de ton carnier ?
Tu veux garder pour toi le devoir et l'honneur,
Ton orgueil, je le vois, domine sur ta peur.                                        1010
La mort ne t'effraie pas ? Tu es d'un noble sang !
Tu viens de le montrer en bravant les puissants.
Tu as pour toi l'ardeur et le goût de l'exploit,
Qui sait, si à vingt ans j'eusse agi comme toi ?
Ton geste fraternel et plein de compassion
Appelle mon respect et mon admiration ;
La pudeur le voulut sans aucun entourage
Sans un témoin, aussi, je salue ton courage,
Ce que tu as fait là, pour ma part je l'admire,
Mais le chef que je suis ne peut pas y souscrire.                                1020
Si hautes qu'elles soient, les plus grandes vertus
À la raison d'État doivent payer tribut.
La jeunesse, vois-tu, est une maladie
Dont le temps, chaque jour, un peu plus nous guérit.
On veut lui résister, on essaie de tricher,
Mais du vieux chirurgien on subit sans broncher
Le bistouri tranchant qui distribue les rides
Et change un cœur vaillant en un désert aride.
Peu de gens, il est vrai, ont comme toi le choix,
Et le destin, toujours, sur leur personne échoit.                                   1030
Cette grande faveur que le Ciel te destine
Peux-tu la mesurer si en vain tu t'obstines ?
Un avenir serein attend entre tes mains :
Aujourd'hui tu choisis… tu subiras demain !
Ôte de sur ton cœur le rideau de l'orgueil
Il aveugle tes yeux et te mène au cercueil ;
Tu appelles la mort quand la vie te sourit,
Ce n'est plus de l'orgueil, c'est de la veulerie !
Te rends-tu compte, enfin, qu'en te laissant le choix
Je faillis au devoir en usant de mes droits ?                                         1040
Avoue avec regret ton action criminelle,
Implore mon pardon, ma pitié paternelle.
Je t'offre ce pardon ! Je fais le premier pas.
Montre ton repentir au garant de l'État.
Je fermerai les yeux et tu seras absoute
Vers un bonheur promis tu reprendras ta route...
Que te dire de plus ? Je sais être clément ;
Je sais punir aussi et plus que durement !
Ton bonheur est à toi, à toi de le saisir ;
Si mes mots sonnent doux ne les fait pas durcir.                                1050
Autant je peux flatter, sourire et pardonner,
D'un geste libéral le pardon te donner ;
Autant, je peux d'un coup, trancher le nœud promis
Et devenir soudain l'implacable ennemi.
(silence) Tu ne diras donc rien ? Tu ne fais aucun geste ?
Tu te veux un destin qui soit des plus funestes ?
Renonces-tu à tout ? À la vie ? À l'amour ?
Au mariage voulu, promis dans quelques jours ?
Renonces-tu vraiment à ce grand Capitaine
Que tu dois épouser dans moins de trois semaines ?                          1060
(silence) Aux douceurs du foyer tu choisis la prison !
As-tu perdu les sens ? Perds-tu donc la raison ?
(Silence) Bien ! Tu l'auras voulu...
(Il se dirige vers la porte.)

Antigone

                                               Je ne regrette rien.
Chacun a pour devoir de rendre honneur aux siens !

Le Cardinal (en revenant)

Ce devoir, tu l'as fait ! Maintenant il te faut
Par un vrai repentir éviter l'échafaud...

Antigone (avec défi)

S'il fallait de nouveau ensevelir ce corps,
Sans remords ni regrets, je le ferais encor !

Le Cardinal (la toisant)

Quel étrange désir et quelle force obscure
Te poussent vers la mort et sa froide morsure ?                                  1070
Je t'offre le pardon, le bonheur et la vie
Contre un mot de regret...

Antigone

                                  Quand l'honneur est ravi
Vivre n'a plus d'attrait. Mieux vaut mourir debout
Emportant son honneur que de vivre à genoux !

Le Cardinal

Quel soldat tu ferais ! Mais, tu n'en es pas un...
Quant à l'honneur, vois-tu, c'est un lieu trop commun :
Parole galvaudée et souvent mal comprise…
Sur ton devoir, tantôt, tu t'es déjà méprise,
À présent, sur l'honneur tu te trompes à nouveau,
Car ton malade orgueil s'en est fait le prévôt !                                    1080
Ton devoir ? Le premier, fut d'enterrer ce corps ;
C'est une saine action d'ensevelir les morts.
Ton devoir, le second... Mais, y as-tu songé ?
Le devoir cesse-t-il lorsque l'on est vengé ?
N'as-tu pas une sœur, n'as-tu pas une tante
Qui réclament après toi de façon insistante ?
N'as-tu pas un amant auquel tu es promise
Et auquel tu te dois toute entière soumise ?
Est-il de ton "devoir" de le laisser tout seul ?
Doit-il te dévêtir ou fermer ton linceul ?                                             1090
Peux-tu punir enfin, tous ceux qui t'ont chérie,
Tous ceux qui t'ont aimée, tous ceux qui t'ont nourrie ?
Voilà bien un " devoir " que tu as oublié !
Ce n'est que le second auquel tu es liée ;
Car le troisième, enfin, c'est le plus important,
Ne doit rien à l'hymen à la chair ou au sang,
Il concerne le Ciel, il concerne ton âme :
En choisissant la mort, c'est Dieu qui te condamne !
Pas un humain ne peut, aussi puissant soit-il,
Décider de sa vie en lui ôtant le fil...                                                   1100
Libre à toi de choisir le malheur et l'enfer,
Des outils du bourreau, va-t-en goûter le fer,
Mais songe un peu aux tiens, à ceux qui t'ont aimée…
Les larmes d'un amant ne tarissent jamais,
Les larmes d'une sœur, sans arrêt recommencent
Quand un cœur maternel sombre dans la démence !
Tu as fais ton devoir ? Continue à le faire,
Remplis-le jusqu'au bout : c'est un mal nécessaire !
(entrée de M. de La Sauzaie)

 

Scène II Le Cardinal - Antigone - M. de La Sauzaie

M. de La Sauzaie (nerveux)

Monsieur le Cardinal, pardonnez l'intrusion,
Mais le Père m'envoie, chargé d'une mission.                                     1110

Le Cardinal

Que peut-il me vouloir ? Est-ce si important ?

M. de La Sauzaie

Comme lui, je le crois, sans douter un instant...
(Il demeure silencieux en regardant Antigone.)

Le Cardinal (à M. de la Sauzaie)

L'entretien finit donc... Il n'a que trop duré ;
Son orgueil, de surcroît, ne peut être épuré !
(Il va à son bureau et prend une lettre cachetée.  -à Antigone)
Cette lettre, vois-tu, contient ton avenir,
De ton obstination, j'ai su me prémunir.
Je sais ce que tu veux, mais tu ne l'auras point !
Tu iras, c'est mon souhait, pour l'instant tout au moins,
Méditer sur ton sort à l'abri d'un couvent ;
En quelques jours, crois-moi, en des regrets fervents                         1120
Regrettant ton action, implorant le pardon
Tu viendras supplier et sur un autre ton !
(Il la prend par le bras et l'emmène à la porte.
On entrevoit un garde à qui il remet l'enveloppe
et auquel il confie Antigone.
Brefs échanges puis il revient sur scène.)

 

Scène III Le Cardinal - M. de La Sauzaie

Le Cardinal

Dites-moi à présent quelle est donc la raison
Qui vous amène à moi de pareille façon.

M. de La Sauzaie

Un fait très important en ces murs s'est produit :
Le Capitaine est là et il veut être instruit.
Il est tout à côté, le Père le retient,
Mais c'est de vous qu'il veut un rapide entretien.

Le Cardinal

Le message, en effet, devait être discret
Et méritait vraiment cette aura de secret.                                            1130
Allez me les quérir ! Qu'ils viennent tous les deux,
L'entretien, je le sens, pourrait être orageux.
Vous partirez sitôt rejoindre mes soldats,
Ils sont là dans la cour, j'entends encor leurs pas ;
Le couvent n'est pas loin, juste une demie lieue.
Allez donc, pressez-vous et faites pour le mieux !
(Sortie de M. de La Sauzaie, quelques secondes après
entrent le Père Joseph et le Capitaine de l'Hémon.)

 

Scène IV Le Cardinal - Le Père Joseph - M. de l'Hémon
(M. de l'Hémon salue respectueusement le Cardinal.)

Le Cardinal (le relevant)

Vous avez demandé à me voir au plus tôt ?

M. de l'Hémon

Le but de ma venue, Éminence, il me faut,
Pour le bien expliquer et le bien relater
Avoir de votre temps et ne point me hâter.                                          1140

Le Cardinal

Je connais, je le crois, le but de l'entretien.
Je le veux et le crains, sachant ce qu'il contient.
Prenez tout votre temps, je vous suis tout dispos
Et serai attentif à vos moindres propos.

M. de l'Hémon

Le but vous est connu, cependant, je le crois,
Vous ignorez un fait qui blesse et qui accroît
Un sentiment aigu touchant à mon honneur.

Le Cardinal

Il est de votre vie le parfait gouverneur.
Vous êtes de l' honneur l'éclatant parangon
Et dans tout le pays il n'a pas son second !                                       1150
Qui a pu, par oubli, par erreur ou mégarde
De quelconque façon et sans y prendre garde,
Offenser cet honneur si précieux à ma vue ?
Lui ravir de son suc, le laisser dépourvu ?

M. de l'Hémon

Vous l'avez, sans savoir, offensé gravement.

Le Cardinal

Le coup semble sérieux. Dites-le promptement !

M. de l'Hémon

Le garde, ce matin, auquel vous imposâtes
Un silence absolu et renvoyé en hâte...

Le Cardinal (l'interrompant)

..A parlé, je le crains ! Et l'on sait à présent
De l'affaire l'ampleur et mon fait partisan !                                         1160

M. de l'Hémon

Il parla à un seul et je suis celui-là.
Ce garde est un des miens, il est de mes soldats.
Inquiet par le retard qu'il mettait au rapport
Je l'envoyai chercher par un garde du corps ;
Il me raconta tout ; mais je dus insister
Et à chaque question voulait se désister.

Le Cardinal

Je ne vois pas en quoi votre honneur est atteint.
Son feu brille toujours, il n'en n'est point éteint !

M. de l'Hémon

Vous moquez-vous, Monsieur ?

Le Cardinal

                       Cet homme a obéi.

M. de l'Hémon

En vous obéissant, il m'a désobéi !                                                   1170
Ne suis-je pas son chef ?

Le Cardinal

                                        Ne suis-je pas le vôtre ?
Le blé n'est-il pas plus que l'avoine ou l'épeautre ?

M. de l'Hémon

Chaque garde me doit un rapport détaillé
De la terre qu'il a en charge de veiller.
En agissant ainsi vous m'ôtez le prestige
Que donne le pouvoir à celui qui dirige.
Vous avez dans mes rangs semé la confusion
Et mon autorité n'est plus qu'une illusion.
Suis-je ou non officier ? N'est-ce point au combat
Que j'acquis les honneurs qui forgent mon état ?                                1180
C'est à moi qu'il devait son rapport matinal,
À son chef immédiat et pas au Cardinal !

Le Cardinal

Mes ordres étaient formels : chaque garde devait
Me conduire céans qui eût été trouvé
Dans le lieu interdit ! Qu'il vous parlât ensuite,
Malgré mon injonction, sans peur de mes poursuites,
Montre assez à vos gens toute l'autorité
Dont vous êtes porteur sans vous discréditer !
Le hasard -est-ce lui ?- Voulut que ce soldat
Soit sous vos instructions et sous votre mandat ;                               1190
J'ignorais ce matin sous quel commandement
Cet homme était placé quand eut lieu l'incident.
Je l'ai laissé partir sans trop l'interroger,
À mes ordres, jamais, nul n'osa déroger !
Votre honneur est atteint ? Par un simple soldat
Qui craignit plus son chef que le pouvoir d'État ?
Votre honneur est atteint ? Par un simple troupier
Qui a montré à tous votre rang d'officier ?
Allons donc ! Cet honneur, à ce jour, est intact.
Il est l'introduction qui signe votre tact.                                              1200

M. de l'Hémon

Il me semble pourtant...

Le Cardinal (l'interrompant)

                               ..Il me semble futile
De pousser plus avant un discours inutile !
En viendrons-nous au fait ? Allons-nous l'aborder ?
Qu'il soit très délicat, je peux vous l'accorder !

M. de l'Hémon

Il n'est de délicat que ce qui nous fait peur
Et ce qui semble ardu est parfois bien trompeur.
Vous me l'apprîtes un jour de façon exemplaire !

Le Cardinal
(avec un sourire complice)

Il m'est plaisant d'ouïr paroles aussi claires...
Mais je crains fort, hélas, qu'à l'épreuve des faits
Un esprit si pointu soit quelque peu défait.                                        1210
Vous savez comme moi de votre aimée l'action ;
Contre un édit royal elle est en infraction !
Je lui ai proposé, et à maintes reprises,
De renier ici sa funeste entreprise
Mais je me suis heurté à un esprit obtus
À l'orgueil partisan d'une fierté têtue !
Que je tende la main ou brandisse le poing
À renier son fait, elle se résout point.
J'ai usé de mots doux, j'ai crié des mots durs
De marbre elle est restée, aussi fermée qu'un mur.                              1220
Si elle avait voulu se dire Réformée
Si la nouvelle foi elle avait proclamée,
Il eût été aisé de la rendre docile
La solution alors n'eût été difficile ;
Car en mon nom l'État aurait pu pardonner
Si de quelques façons on eut pu raisonner.

M. de l'Hémon

Qu'on la croie réformée est-il si important ?
Vous savez mieux que moi qu'il est des protestants
De la noblesse issus ou de grande fortune
Qui servent bien l'État sans la moindre lacune.                                   1230

Le Cardinal

Là n'est point le débat, là n'est point le sujet,
Ce qui se joue ici est d'un tout autre objet ;
Une armée s'est levée, et une ville entière
De la foi réformée s'est voulue l'héritière.
Aux appels de son Roi elle ne répond plus,
Elle regarde au loin tout en guettant le flux
Espérant tour à tour Buckingam ou Lyndsey,
Dans l'ennemi du Roi espérant le succès !
Demain nous la prendrons. Si ce n'est pas demain,
Dans quelques jours au plus elle est entre nos mains,                         1240
Que ferons-nous alors de ces spectres errants ?
Les pendre haut et court parce qu'ils sont protestants ?
Se dire réformé dans cette ville même
Est un forfait banal et un commun blasphème.
Chacun aura la vie, par la grâce du Roi,
Par la contrainte, aucun, n'abjurera sa foi !

M. de l'Hémon

Vous semblez pour ces gens vous montrer magnanime
Quand pour un fait d'honneur vous usez du mot crime !

Le Cardinal

Mes ordres étaient formels et crime il y a eu !
Se dire réformée était sa seule issue.                                                  1250
Car en laissant la vie à tous les Rochelais
La sienne, à la leur, aurait été mêlée !
Je ne peux à ce jour user de ma clémence
Quand le crime est suivi par autant d'arrogance.

M. de l'Hémon

Pour lui sauver la vie, s'il faut la réformer
Monsieur, rassurez-vous, je vais m'y conformer !

Le Père Joseph

Vous me semblez bien sûr d'une prompte adhésion.
Êtes-vous donc si fort en la persuasion ?
Le mensonge est un art difficile à manier
Des mots que l'on construit on devient prisonnier.                             1260
De la sagesse il faut, de l'expérience aussi,
Pour se servir de lui, sans par lui être occis !
Nous vous avons formé aux plus rudes combats
Et à la discussion et à tous les débats,
Pas un seul, c'est certain, n'égale vos talents.
Mais il nous faut, ici, rester très vigilants :
(bas, à l'oreille de M. de l'Hémon)
C'est l'orgueil qui conduit, c'est le jeu qui le sert
Et nous avons déjà essuyé un revers !
(Il reprend plus haut.)
Si vous réussissez à pallier notre échec
Parvenez à ouvrir ce cœur fermé et sec,                                             1270
Nos vœux sont avec vous ! Qu'à la foi réformée
Sa bouche dise oui, son âme soit fermée !

M. de l'Hémon

Ce n'est pas à mentir que je vais m'appliquer
Mais une religion que je vais expliquer !
J'obtiens en général plus que je ne le veux ;
Qu'elle adhère à ma foi, c'est là mon plus grand vœu !

Le Cardinal

Ai-je bien entendu... "qu'elle adhère à ma foi ?"
(Un temps) Éclairez mon esprit sur ce qu'il ne conçoit !

M. de l'Hémon

Je crains, hélas Monsieur, qu'il peut le concevoir
et en vous éclairant, je vais vous décevoir !                                         1280

Le Père Joseph

Nous dites-vous, Monsieur, ne plus être chrétien ?

M. de l'Hémon

Plus qu'avant je le suis, vous comprenez très bien !

Le Cardinal
(Abattu, en s'asseyant.)

Hélas, pour mon malheur, j'avais aussi compris...
Mon Père, laissez-nous… laissez-nous je vous prie.

 

 

 

ACTE V

 

Scène I Le Cardinal - Monsieur de l'Hémon

 

Le Cardinal

Vous devinez, je crois, la douleur de mon âme,
Et c'est dire bien peu, qu'entière elle vous blâme.
Que n'ai-je donc pas fait ? Élevé dans la foi,
Du berceau à l'épée, il n'est pas un endroit
Où vous posiez le pied, que je n'avais d'abord
Inspecté, regardé, palpé sous tous rapports.                                      1290
Vous avez étudié avec les meilleurs Maîtres,
Que ce soit dans les arts ou dans les belles-lettres
Pas un n'eut, comme vous, plus parfait instructeur.
Suis-je un mauvais parrain ? Fus-je un mauvais tuteur ?
Vous êtes bon soldat et une fine lame,
Aux côtés des plus grands vous avez fait vos gammes ;
Escrimeur d'exception et homme exceptionnel,
Vous apprîtes l'épée auprès de Pluvinel,
Mais pas une Abbaye, pas une Académie,
Ne vous eût accueilli sans que je l'aie permis.                                     1300
Je ne vous ferai pas l'affront d'en dire plus…

M. de l'Hémon

Chaque mot rajouté serait mot superflu.
Je sais ce que je dois au Sieur de Richelieu
Grand homme de devoir, Ministre et religieux.
Je sais à qui je dois chacun de mes progrès
Et si je vous déçois, ce n'est pas sans regrets.
Je sais bien que sans vous je ne serais pas moi
Et qu'à un autre rang je servirais le Roi.
Je sais bien que sans vous…

Le Cardinal (l'interrompant)

                             ...Je ne suis que l'écrin
Vous êtes le joyau, le brave que l'on craint !                                       1310
Par un autre ou par moi, vos valeurs, c'est un fait
Tôt ou tard au grand jour auraient vu leurs effets.
Ce talent, cette ardeur, n'appartiennent qu'à vous,
Le courage et l'honneur étaient au rendez-vous.
Que je sois là ou pas, vous seriez à ce jour
Le brillant officier qu'on envie à la Cour.
Ce n'est pas le tuteur qu'aujourd'hui vous blessez
Mais celui qui vous tint, dans ses bras, baptisé.
Alors, dites-moi quand, par qui, où et comment
Vous avez abjuré, gagné le reniement,                                                1320
Qui donc a réussi à conduire à l'erreur
Un homme tel que vous, un si brillant penseur ?

M. de l'Hémon

Peu nous importe qui, peu importe comment,
Est-il fondamental de savoir le moment ?
Je ne veux discourir sur mon nouveau credo ;
Je veux de sur mes yeux retirer le bandeau :
Si vous m'avez parlé du jour de mon baptême
Celui où je suis né fut toujours anathème.
À mes questions jamais vous n'avez répondu.
En me privant ainsi de ce qui m'était dû,                                            1330
Celui qui me tenait sur les fonts baptismaux
En me couvrant de biens a attisé mes maux.
Qui sont donc ces parents que vous m'avez cachés,
Existent-ils vraiment et ont-ils un cachet ?
Qui est donc ce Seigneur dont je porte le nom
Et quel est le secret de Monsieur de l'Hémon ?

Le Cardinal

Je vous l'ai dit cent fois…

M. de l' Hémon

              Et cent fois vous mentîtes
La vérité, toujours, me sera interdite ?
Je n'ai de mes aïeux qu'un très vague portrait,
Une terre en Anjou et un parrain… discret.                                         1340

Le Cardinal

Est-ce bien le moment de chercher vos aïeux ?
Concernant vos aînés des documents précieux
Je tiens par devers moi. Je vous les donnerai.
J'ai attendu ce jour pour vous en honorer.
Nous avons pour l'instant d'autres tâches à remplir
Un devoir salvateur qu'il nous faut accomplir !
Elle est tout près d'ici, l'endroit vous est connu,
C'est à présent de vous que dépend son salut.
Remettez à plus tard votre juste requête,
Dans quelques heures au plus, vous saurez qui vous êtes.                  1350
Allez, pressez le pas et soyez convaincant,
Son cœur et son esprit vous sont entiers vacants !

M. de l'Hémon

Si son cœur m'est donné son esprit reste libre :
Des plus nobles tissus elle a tramé ses fibres.
Et qu'elle ait devant vous montré pareille ardeur
La grandit à mes yeux et l'élève en mon cœur.

Le Cardinal

Sont grandis à vos yeux l'arrogance et l'orgueil,
Pour la foi réformée elle n'a pas d'accueil.
Visez seul son salut et non sa conversion
Vous ne récolteriez que la désillusion.                                               1360
Forcez-la à mentir ! C'est là un moindre mal ;
Qu'on la voie libérant tout son flux lacrymal,
Qu'on la voie implorant, se traînant à genoux,
Qu'on la croie convertie, que ce soit peu ou prou,
Cela importe peu… Qu'elle soit comédienne
Jouant la conversion, se réclamant " chrétienne "
Je la verrai au plus comme les assiégés,
À lui laisser la vie, je serai obligé !
Mais elle ne peut pas perdurer dans son acte
Et sa rebelle action la conserver intacte !                                           1370
Allez et sauvez-la ! Fidèle ou protestant
Vous restez mon filleul et mon exécutant ;
À présent je l'enjoins : je vous confie mission,
De quelconque façon, je veux sa reddition !

M. de l'Hémon

À un ordre aussi doux, on ne peut qu'obéir.
Pour le Ciel ou pour moi, je vais la convertir.
Et si je ne le peux, j'inventerai les mots
Pour calmer son esprit et lui montrer ses maux.
Ou dans le repentir ou dans la conversion,
Je vous l'emmènerai, j'en fais ma profession.                                      1380
(Il sort, le Cardinal reste seul assis un moment se tenant la tête.)

 

Scène II Le Cardinal, le Père Joseph

Le père Joseph (entrant)

Je vous vois affligé. J'en connais la raison.
Je ne peux que douter et avoir des soupçons,
Je me nourris d'espoir lorsque vous êtes atteint ;
Je ne crois pour ma part, à un pareil destin.
Que n'avez-nous pas fait ! Lui avez-vous bien dit ?
Avez-vous de sa foi montré la perfidie ?

Le Cardinal

Ne voulant discuter ni Credo ni Pater
Il est resté muet sur la foi de Luther.
Ma position, hélas, était très délicate
Et ne m'invitait pas à citer la Vulgate.                                                1390
Atteint au plus profond je ne pus que me taire,
Ce n'est pas de sa foi qu'il me fit l'inventaire,
Mais il voulait savoir le pourquoi, le comment,
Entendre le récit de son événement.

Le Père Joseph

Je vois l'embarrassant de la situation.
Lui avez-vous livré quelques révélations ?

Le Cardinal

Je fus très évasif, je ne pus que promettre,
Sur ce sujet ardu la discussion remettre ;
Enfin pour couper court aux investigations
Je l'ai mandé là-bas en charge de mission.                                          1400

Le Père Joseph

Le temps coule pour nous comme un fleuve tranquille
Dans quelques jours au plus nous aurons pris la ville.
(un temps)…Je suis sûr qu'il saura convaincre son aimée
À partager sa vie et sa couche et sa maie.
Il saura l'emmener vers un doux repentir
(un temps)…Ou dans le pire cas saura la convertir…

Le Cardinal (agacé)

Vous ne voyez toujours que les choses plaisantes,
Avez-vous entendu des phrases séduisantes ?
N'a-t-il pas à la Foi renoncé au grand jour
Et ne voulait-il pas y mener son amour ?                                           1410
Y a-t-il à ce jour, de quoi se réjouir,
Y a-t-il un motif dont nous puissions jouir ?
Un filleul, et…lequel ! Vient de se réformer.
Il accourt en ce lieu, c'est pour m'en informer.
M'annonçant de surcroît qu'il se fait prosélyte,
Le faisant en public. Devant mon acolyte
Il se dit tout fin prêt à convertir qui veut
Et commence à œuvrer sur l'objet de ses feux !
Mais, pire que cela, c'est un ordre donné,
De ma bouche sorti et en ce cabinet                                                  1420
Qui lui donne mission d'agir contre moi-même
Et il n'y aurait là pas l'ombre d'un dilemme ?

Le Père Joseph

Oui, vous avez raison. Mais êtes-vous bien sûr
Que son nouveau Credo soit ciselé d'or pur ?
L'avez-vous écouté d'une bonne attention
Et croyez-vous vraiment à cette conversion ?

Le Cardinal (surpris)

Que me dites-vous là ?

Le Père Joseph

                                          Je ne dis rien du tout,
Mais je trouve curieux ce changement d'un coup.
Nous savons tous les deux que malgré son jeune âge
Sa ruse et son esprit égalent son courage.                                         1430
J'ai comme l'impression, et ce n'est point glorieux,
Qu'il s'est joué de nous dans le plus grand sérieux !

Le Cardinal

Puissiez-vous dire vrai !

Le Père Joseph (convainquant)

                                     S'il voulait couper court,
Vous laissant dépourvu, sans le moindre secours,
N'était-ce pour pouvoir, avec beaucoup d'aisance
Cueillir la vérité concernant sa naissance ?

Le Cardinal (enjoué)

Je reconnais bien là un de ses traits d'esprit !
Mais comment ai-je pu ne pas l'avoir compris ?

Le Père Joseph

Plus grands sont les moyens, plus grands sont les effets.
Et un leurre pareil nous laissa stupéfait !                                           1440

Le Cardinal

Ce n'est pas le moment, mais cela prête à rire,
Et je condamne en moi ce que chez lui j'admire.
De ce qu'on a semé on récolte les fruits :
La ruse est tout un art ; il en a l'usufruit.
J'attends un prompt retour…

Le Père Joseph

                                Sous peu il reviendra,
Une lettre à la main ; c'est alors qu'il faudra
En durcissant le ton, se montrer magnanime ;
La lettre de pardon la juger légitime.

Le Cardinal

Je peste contre moi d'avoir été naïf !

Le Père Joseph

À quoi cela sert-il ? Vous restâtes évasif,                                           1450
C'est là le principal.

Le Cardinal

                                     Parfois je me demande…
Que ferais-je sans vous ! Il m'en faut faire amende.
L'espoir qui me remplit doit être propagé,
C'est un heureux discours qu'il nous faut partager.
Nous avons en un jour vécu tant de fléaux
Et cet espoir soudain nous tire du chaos !
Allez quérir sa sœur, ramenez-nous sa tante
Je me dois, à ces cœurs, apporter la détente.


Scène III Le Cardinal- Le Père Joseph- Mme de la Valette- Ismène
(Le Cardinal va au devant de Mme de la Valette et lui indique un siège.)

Le Cardinal

Cessez vos vains soucis, entrez et prenez place,
De votre cœur figé laissez fondre la glace.                                         1460
Il est de mon devoir de soulager vos maux,
À votre âme endeuillée d'apporter les rameaux.
Laissez tarir vos pleurs. Tout comme la puînée
Votre aînée reviendra des faits incriminés,
Car Monsieur de l'Hémon vers elle a accouru,
Vous savez, comme moi, combien il est féru
Et la grande fierté que montre votre nièce
Sera sous son discours taillée en mille pièces !
À l'heure où nous parlons, elle écrit, c'est certain,
Ses regrets de l'action accomplie ce matin.                                         1470

Mme de la Valette

Je voudrais de vos mots pouvoir me réjouir,
Par ce brillant espoir me laisser éblouir.
Mais je ne sais pourquoi, un sentiment diffus
Me clôture le cœur d'un mystérieux refus…

Le Père Joseph

Tant de fois en ce jour la déception survint !
Votre cœur ne veut plus une espérance en vain.
Madame, je comprends votre refus d'espoir
Et votre hésitation je peux la concevoir.
Pourtant nous sommes deux à pouvoir assurer
Que votre désespoir peut subir un arrêt ;                                           1480
Vous devez à présent au repos vous ouvrir
Et votre âme blessée ne doit plus en souffrir.
Votre nièce en tous points mérite votre estime,
À l'honneur de ses morts elle a payé la dîme.
Si Monsieur de l'Hémon s'affaire auprès d'elle
Il saura j'en suis sûr casser l'orgueil rebelle
Qui sert à votre enfant d'armure et de bouclier
Sa fierté c'est certain…

Mme de la Valette (l'interrompant)

                                    ...Ne peut se délier !
L'avez-vous entendue tantôt contre nous trois
Ne pas céder d'un pas, sûre de son " bon droit " ?                            1490
Et vous-même, à présent, dans vos revirements
L'encensez à loisir en des propos cléments !

Le Père Joseph

Son action, en secret, j'ai toujours admiré
Et à sauver sa vie j'ai toujours aspiré !
Je vous l'ai d'ailleurs dit : elle eut raison d'agir
Mais eut tort d'insister. Il fallut réagir :
Devant l'autorité il faut savoir se taire,
À sa propre opinion, se montrer réfractaire !

Mme de la Valette

La cadette le fit, pour elle que fait-on ?
Nous avons sermonné, agité le bâton,                                               1500
Nous lui avons dit : mens ! Pour nous elle a menti.
Après avoir pleuré et s'être repentie
La voilà dans son coin, meurtrie et en regrets..

Ismène

Ce que j'ai fait tantôt, je l'ai fait de mon gré.
Quand j'ai suivi ma sœur, je l'ai fait par amour.
C'est dans l'amour aussi que j'attends son retour.
Quand je lui faisais mal, j'avais mal en moi-même,
Mon ventre était noué comme un jour de Carême.
Je lui disais : " tu mens ! " et à moi je mentais,
" Tu souffres " je disais, et c'est moi qui souffrais !                           1510
J'espère de tout cœur que Monsieur de l'Hémon
Saura par son amour lui rendre la raison.
(Elle s'approche de Mme de la Valette.)
Il vous faut à présent, Ô ma tante, Ô ma mère
Mettre un frein à vos pleurs et écouter le Père ;
Ce dernier a raison : elle va revenir
Nous allons la revoir, il faut s'en réjouir !

Le Père Joseph

Nous sommes à présent trois à vous dire " espérez "
À notre espoir commun, allez-vous adhérer ?

Mme de la Valette

Je ne peux que céder devant tant d'insistance,
Je ne puis, contre vous, conserver mes distances.                              1520
Je cède à cet espoir devenu contagieux
Et fais taire en mon cœur tous propos litigieux.
Par tant de deuils frappé, il demeure abattu,
Cette soudaine joie pour lui n'est qu'un fétu.

Le Cardinal

Madame, vos malheurs attirent le respect.
Et il serait cruel et pour le moins suspect,
De vous dire soudain qu'il faut se réjouir !
Cet heureux dénouement ne fera pas faillir
Votre cœur endeuillé. Il ne sera pour lui
Qu'un souffle de douceur, qu'un faible espoir qui luit.                        1530
Associé à vos maux, j'en connais l'étendue ;
Cet hymen à venir, s'il peut être entendu,
Sera, vous le savez, quelque peu différé.
Votre cœur, à loisir, doit pouvoir soupirer.
Quand il aura fini de purger sa tristesse,
Quand la désolation deviendra la sagesse
C'est vous qui fixerez le moment et le lieu
Où ils iront s'unir pour la vie devant Dieu.

Mme de la Valette

Monsieur votre bonté me touche à tout égard,
À vos mots, c'est certain, mon affreux cauchemar                              1540
S'adoucit quelque peu…

Le Cardinal

                                      ...Prenez le temps qu'il faut,
Après les mauvais jours, les grands sont sans défauts !

 

Scène IV Le Cardinal - Le père Joseph - Mme de la Valette Ismène - M. de la Sauzaie

M. de la Sauzaie (entrant)

Ah Messieurs…Ah Messieurs ! Quel fléau… Quel malheur !

Le Cardinal

Sur votre face on lit un sentiment d'horreur.
Que se passe-t-il donc ?

M de la Sauzaie
(apercevant Mme de la Valette et Ismène)

                                    L'effroi de la nouvelle
Qu'il me faut annoncer me cloue et me muselle
Je n'en peux point parler.

Mme de la Valette

                               Ce sentiment diffus
Qui me fermait le cœur se remet à l'affût.
Je sens un grand revers à ma consolation
Et perçois les contours d'une grande affliction.                                  1550

Le Cardinal
(à Mme de la Valette, puis à M. de la Sauzaie)

Ne vous transportez point, il se peut que ce fait
Concerne nos soldats. -Ont-ils été défaits- ?

Mme de la Valette
(au Cardinal)

Ne vous donnez, Monsieur, plus de mal qu'il n'en faut,
Vos mots sont généreux, hélas, ils sonnent faux !
(à M. de la Sauzaie)
Parlez Monsieur, parlez ! Qu'est-il donc advenu ?

M. de la Sauzaie

Je ne peux vous conter le but de ma venue.
Dans ce cœur qui reçut à ce jour tant de dards
Il serait criminel d'enfoncer un poignard.
L'horreur de mon récit, pour être supportée
A besoin de sang froid et de témérité.                                               1560

Mme de la Valette
(sèchement)

Au péril qui survient vous ajoutez l'insulte,
Rapportez-nous les faits et ce qui en résulte !

M. de la Sauzaie

Madame, je ne peux, sans avoir de dégoût
Le sinistre tableau relater devant vous.
Ce dont je fus témoin, à vous je le tairai !

Mme de la Valette
(en s'avançant)

Vous parlerez, Monsieur, je vous y forcerai !

(M. de la Sauzaie se tourne vers le Cardinal
Qui hoche la tête de façon affirmative.)

M. de la Sauzaie
(au Cardinal)

Par vos ordres donnés je quittai le château
Et en très peu de temps j'atteignis le plateau,
Fort de votre mission je redoublais le pas,
Je ne pus malgré tout rejoindre vos soldats.                                       1570
Lorsque enfin j'arrivais, ils étaient au couvent.
Quand j'y posais le pied on vint à mon devant.
En des termes courtois, la Mère supérieure
M'invita à entrer dans la cour intérieure.
Par des mots rassurants, elle me confirma
Mettre un soin tout spécial à créer le climat
Qui pour sa protégée serait des plus propices ;
Visant son repentir sous les meilleurs auspices.
J'allais m'en retourner, vous faire mon rapport
C'est alors que soudain, on s'agite, on crie fort,                                 1580
Dans un grand mouvement et dans un grand désordre
Chacun court en tous sens, distribuant des ordres…
Enfin vient une sœur qui se jette à nos pieds
En sanglots devant nous elle veut expier :
Relâchant un moment l'étroite surveillance
Qu'elle devait avoir sans une défaillance,
Elle quitte le lieu, peu de temps c'est certain,
Cela suffit pourtant et lorsqu'elle y revient,
Regardant au travers le judas grillagé,
Dont la porte du lieu était aménagée                                                  1590
Elle reste prostrée devant l'inattendu :
La captive s'était à la grille pendue !
(long silence)

Mme de la Valette (au Ciel )

Ah Mon Dieu ! Ah Mon Dieu ! Cette fois c'en est trop !
Je ne peux résister à un pareil bourreau !
Mon Dieu, regardez-moi, que vous faut-il de plus ?
Et qu'est-il donc en moi qui vous ait tant déplu ?
Vous faut-il la puînée ? Car sur le quatuor
Que j'ai jadis chéri, trois aujourd'hui sont morts !
Il me reste un enfant, allez-vous m'en priver ?
Ce dernier être cher, allez-vous l'enlever ?                                         1600
(elle s'effondre)

Le Père Joseph
(après un long silence)

De voir si peu d'espoir en tourments se muer
Ne peut nous inviter qu'à demeurer muet
Le malheur c'est certain…

Le Cardinal
(inquiet, à M. de la Sauzaie)

                          Et Monsieur de l'Hémon ?
Il partit après vous pour lui faire un sermon.
L'avez-vous rencontré ? Et de ce triste lieu
L'avez-vous éloigné ?

M. de la Sauzaie (hésitant)

                      Ah Monsieur… Ah Monsieur !

Le Cardinal (anxieux)

Hé bien quoi ? Parlez donc !

M. de la Sauzaie (troublé)

                          Je n'en ai point la force.

Le Père Joseph (fermement)

Parlez Monsieur, parlez !

M. de la Sauzaie

                               Malgré moi je m'efforce…
Nous allions au cachot, prestement il se doit,
Quand on entend des cris de femmes qu'on rudoie.                           1610
Je redouble mes pas, je parviens à la porte,
De l'Hémon était là ! Au calme je l'exhorte,
Mais je n'ai pas le temps de contrer son projet ;
Poussant un cri d'effroi il saisit son épée
Et du haut jusqu'en bas s'en transperce le corps !
Il serre dans ses bras son amour déjà mort
Et glisse sur le sol, expirant à jamais
Embrassant les genoux de celle qu'il aimait !
(S'ensuit à nouveau un long silence, puis le Cardinal, lentement,
quitte la pièce. M. de la Sauzaie accompagne Ismène en la soutenant.)

 

Scène V Le Père Joseph - Mme de la Valette

Mme de la Valette (hagarde)

Aujourd'hui, à l'instant, sur Dieu j'ai quelques doutes.

Le Père Joseph

Il faut garder la foi et quoi qu'il nous en coûte.                                  1620
En ce jour meurtrier, chacun perdit quelqu'un.

Mme de la Valette

J'ai perdu trois enfants, vous n'en perdîtes aucun.
Le Cardinal, pour lui, ne perdit qu'un filleul,
Le sang hurle moins fort en fermant le linceul ;
Un fils spirituel n'est pas un fils de chair !

Le père Joseph

Le sang paiera son prix et il sera très cher :
Il n'avait qu'un seul fils… et de chair et de foi
Et dans le même jour il le perdit deux fois !                                         1628

 

 

1628, le 28 octobre lors de sa réddition, La Rochelle compte 5 500 habitants, elle en avait 28 000 au début du siège.

"Le lendemain 28 octobre, les voici de nouveau face à Richelieu, au château de La Sauzaie où il est installé : ils sont venus lui remettre la capitulation de la ville. L'acte est immédiatmement porté à Louis XIII, qui se trouve à Surgères, à une trentaine de kilomètres de La Rochelle. Le souverain signe la grâce qui accorde aux habitants de la ville la vie sauve et la liberté d'exercice du culte protestant".  
(Michel Carmona, Richelieu, éd. Fayard.)

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