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AXNOS
Drame en cinq actes

par Michel Mogniat

Ce  texte  n'est  pas  libre  de  droits. Une  édition  sur  support papier (épuisée) a donné lieu à  un dépôt légal. (BN 02651928 - 01 - 29638.) Vous pouvez le télécharger pour le lire et pour travailler. Si vous  exploitez ce texte dans le  cadre d'un spectacle vous  devez   obligatoirement  faire  le  nécessaire  pour obtenir  l'autorisation  de  jouer  soit de  l'auteur directement, soit de l'organisme qui gère ses droits ( la SACD).  La Société  des Auteurs et Compositeurs Dramatiques peut faire interdire la représentation le soir même si l'autorisation  de jouer n'a pas été obtenue par la troupe. Le réseau national des représentants de la SACD  (et leurs homologues à l'étranger) veille au respect  des  droits  des  auteurs  et  vérifie que les autorisations ont été obtenues, même a posteriori. Ceci n'est  pas  une recommandation, mais une obligation, y compris pour les troupes amateurs. Cette pièce n'a jamais été mise en scène, elle doit pouvoir, de ce fait, bénéficier de l'aide au montage.


AVANT-SCENE

Lorsque j'ai  terminé  Axnos en  1999,  je  pensais  avoir écrit un chef-d'œuvre.  Je  m'étais  donné  des contraintes et j'avais  réussi, me semblait-il, à  les tenir : les sept  sages fondateurs de la Grèce étaient cités, les quatre points cardinaux aussi, les actes étaient de 360 vers chacun.
Avec un peu de lucidité et de recul, ce que je croyais être un "sommet" s'avéra vite être une bouillie de prétentions et de plates redondances !
Certes, il y avait quand même quelques belles envolées lyriques, je  les  ai conservées, mais beaucoup de vers étaient faux ou bancals. Ce qui alors m'avait poussé à écrire Axnos fut ma déception en lisant Polyeucte. Le dialogue christianisme-paganisme en était absent.
Voici donc Axnos nouvelle version.
Axnos est un drame, pas une tragédie : les trois unités de la  tragédie  classique unité de temps, unité de lieu, unité d'action sont absentes. L'écriture y est classique, mais l'alternance des rimes (masculin-féminin) n'est pas respectée.
Je remercie les gens de théâtre qui m'ont fait leur critique sans concession et je remercie également ceux qui ont fermé les yeux sur les gros défauts de la première mouture. Cela m'a permis de continuer à écrire et de re-écrire Axnos qui fera passer, je l'espère, aux amateurs du genre un agréable moment.

 

Personnages par odre d'entrée en scène :

Le Prince Axnos

Le Conseiller ou Intendant

Le Pédagogue, précepteur d'Axnos

Hector, amant d'Axnos

La Régente, mère d'Axnos

La Princesse Praxilène, fiancée d'Axnos

Un Messager.

 

Le Prince Axnos  est  le  pivot  central  de  la pièce, c'est "l'axe" autour duquel tout pivote.Les apparences peuvent  laisser penser  à  une faiblesse de caractère, mais il demeure en fait à l'écoute d'autrui et subit donc l'influence de chacun des protagonistes.

Le Pédagogue  est l'incarnation  de la philosophie grecque. Il personifie  la recherche de la Sagesse et du Savoir, qu'il essaie, depuis toujours, de transmettre à Axnos.  Il  est  pour  ce dernier le point de référence obligé, un savoir supérieur au sien dans la quête du sens.  L'affrontement  qui  aurait  dû  avoir pour  terrain le Conseiller et le Pédagogue, se fait au travers d'Axnos, les deux se comprennent et se complétent en écho, mais ils ne peuvent pas s'affronter directement.

L'Intendant ou Conseiller est gestionnaire de l'Etat. Compagnon d'arme du défunt roi, il a, comme lui, opté pour la foi chrétienne.  Homme  de pouvoir  et de modération, il est dans la foi l'antithèse de Praxilène. Ses ambitions pour Axnos l'obligent à écarter de lui toutes influences classiques. Il est le véritable détenteur du pouvoir dans La Cité, qui, sous son influence s'est convertie à la Foi nouvelle.

La Régente veuve et Mère d'Axnos, incarne l'idéal de la femme grecque : pondérée mais énergique, elle est restée  fidèle  à la  pensée classique. Elle  détient une partie du pouvoir, qu'elle partage avec l'Intendant, son ennemi juré.

Hector est l'archétype grec du guerrier, jeune, bâti d'un seul bloc, il est l'amant d'Axnos avec qui il partage depuis l'enfance les jeux et les combats. Pour le bien de l'Etat, Axnos, sous la  pression de l'Intendant, est obligé de le chasser.

Praxilène, Fille d'Alexandre, Princesse promise à Axnos est une fervente chrétienne vivant d'un mysticisme profond.  En  l'épousant,  Axnos  est  appelé  à  régner  sur  les  deux  royaumes  :  le  sien  propre et celui d'Alexandre, le père de Praxilène, c'est le début de "l'Empire". Praxilène  est l'incarnation de l'idéal chrétien absolu, pleine de ferveur, et poussant la foi jusqu'à l'intolérance.

Le messager, comme tous les messagers, il porte un message, en l'occurence peu plaisant.

   ...à Flo

ACTE I

Scène I

(La Salle du Conseil)

-Le Pédagogue - Axnos - Le Conseiller-

Le Pédagogue (à Axnos)

Altesse, il est grand temps d'accomplir ce devoir,
Si pénible soit-il, on ne peut y surseoir...

Axnos

Mais n'est-ce point de toi que jadis j'ai appris
Que rien faire il ne faut sans en avoir l'envie ?
Te voilà bien changeant et de tous tes conseils
Du jour au lendemain pas un n'a son pareil.

Le Pédagogue

Il faut nous adapter à la situation,
Sur nos fiefs l'ennemi se plaît à l'incursion.
Le peuple vous attend, à ce jour dans la joie
Prince, ils ont un chef, donnez-leur donc un roi !          10

Le Conseiller (à Axnos)

Ah, Monsieur, il est temps, vous devez m'écouter !

Axnos

Par avance je sais le sujet à traiter ;
Il n'est en ce palais un seul de mes guerriers
Qui ne me voie demain échanger mes lauriers
Pour mettre sur mon chef une couronne d'or
Et sur des parchemins apposer mon accord.

Le Conseiller

Vous voilà, Prince encor dans la philosophie
Alors que vous devriez gouverner le pays ;
Un Prince ne fait rien par de belles paroles
Il n'a comme devoir qu'à tenir bien son rôle !                20

Le Pédagogue (au Conseiller)

Tout doux, Monsieur, à votre Prince vous parlez,  
Le ton de vos propos doit être mesuré.
Il serait bon d'user de plus de déférence,
Et de respecter mieux sa noble différence ;
Etudier les penseurs n'a rien de criminel
Celui qui les connaît atteint l'universel.
Quand aux arts du combat s'allie la connaissance
Et que vient s'y greffer cette haute naissance,
Nous avons là un roi à nul autre semblable,
Et par tous accepté, et par tous acceptable ;                 30 
Le Monarque plairait au perfide Chilon,
Lui-même s'écrierait : c'est lui que nous voulons !
Joignons nos arguments à convaincre le Prince
A saisir la couronne et toutes ses provinces...

Le Conseiller

Monsieur, je vous sais gré de votre préhension
Ne nous égarons point en vaines discussions.

Axnos

Mais quel malheur, Messieurs, peut-il nous advenir
Pour vous voir si fâchés et ainsi discourir ?
Vos propos, à ce jour, étaient si belliqueux,
Que je suis étonné de les voir harmonieux...                 40

Le Conseiller (au Prince)

Mon Dieu qu'il m'est cruel parfois d'avoir à dire
Ce qu'hélas, malgré moi, je voudrais m'interdire ;
Mais le cœur est muet quand il faut éveiller
Et de ne point mentir échoit au Conseiller...

Axnos

Je vous écouterai...

Le Conseiller

                                  ...Votre Père, le Roi,
En quittant cette vie ne vous laissa de choix :
Vous devez épouser la fille d'Alexandre,
Pour que l'Empire enfin renaisse de ses cendres.

Axnos

Je ne puis ignorer ce qu'est ma destinée,
Vous ne m'apprenez rien Monsieur le Conseiller !         50
Je sais pour mon malheur ce qui doit m'advenir :
Un destin trop cruel que je ne peux bannir !

Le Conseiller

Votre Altesse à ce jour, le deuil est dépassé,
Notre puissant voisin veut sa Fille mariée ;
A cette fin il a mandé un émissaire
Et il attend de vous un geste volontaire.

Axnos

Le temps presse à ce point qu'il nous faut agir vite ?

Le Conseiller

Prince, dans votre dos, plusieurs ombres s'agitent !

Axnos

Ne voyez-vous partout qu'attentats et complots ?

Le Conseiller

Je m'évertue toujours à ce qu'ils restent clos !               60

Le Pédagogue (au Prince)

Vous devez vous ouvrir à votre Conseiller,
C'est un augure bon, lorsqu'on veut se soigner
De voir le médecin et boire ses potions,
Ainsi la maladie trouve sa conclusion...

Axnos (aux deux)

Couronne et complots ! Est-ce vraiment des soins
Qu'on me veut prodiguer ou un mal qu'on m'enjoint ?
Celui qui hier encor m'invitait à la vivre
Retient ma liberté et me défend de suivre
Les vertus dont jadis il voulait m'imprégner
Connaissant la fonction où j'étais destiné !                    70
Où est son amitié ? Est-ce une trahison ?
Et de mon noble sang... est-ce là la rançon ?

Le Pédagogue (au Prince)

J'ai formé votre esprit, pourrais-je vous trahir ?
A vous abandonner, pourrais-je consentir ?
De nos plus grands penseurs montrez-vous un adepte
Et à vous-même enfin appliquez leurs préceptes
Et la philosophie sur ce nouveau rivage,
Sera comme le vent qui chasse les nuages.

Axnos (aux deux)

En ce royaume neuf où je serai le Roi,
Que me restera-t-il ? Que sera-t-il de moi ?                   80
Je ne vois que devoirs là où est le plaisir ;
Une porte se clôt et ne se peut rouvrir !

Le Conseiller (au Prince)

Un royaume est à vous et bientôt un empire
Une épouse est donnée et le peuple l'admire,
Qui de surcroît vous plaît et de vous est aimée
Et je ne comprends pas qui vous fait hésiter !
(Il sort.)

 

Scène II

-Le Pédagogue - Axnos-

Le Pédagogue

Montrons-nous avisés et sachons l'écouter
C'est un stratège fin et un bon conseiller.
En croyant que l'humain fut tiré de la glaise,
Dans la philosophie, il n'est pas à son aise ;                  90
Mais de tout le pays il est le plus précieux ;
De plus il est savant et fidèle à son Dieu.

Axnos

Ainsi nous y voilà, le grand mot est lâché !
Dieu arrive en premier, en second le pêché ?
Toi qui m'enseignas tant sur les vertus des dieux
Qui ne sont point pareils de tous temps en tous lieux
Changeant avec l'humain et au gré de ses peurs,
De leur superstition serais-tu créditeur ?
Aurais-tu donc changé et embrassé la foi ?
Devrai-je y succomber pour devenir le Roi ?                100
Ton discours est nouveau sur cette religion ;
De la foi des aïeux as-tu fait abstraction ?

Le Pédagogue

Je ne peux oublier l'Olympie et les Dieux
Façonnés par l'humain, comme lui capricieux..
Mais il faut à ce jour vous bâtir un empire ;
Le mariage scellé, plus rien ne pourra nuire.

Axnos

Y a-t-il mal plus grand que ne plus être libre ?
Renonçant à Hector je renonce à vivre.
Tout le monde le sait et toi-même en premier
En trouvant un hymen je perds un écuyer.                    110
Il nous faut renoncer à tout amour ancien
Lorsque l'on a dit oui et qu'on est fait chrétien !

Le Pédagogue

Voyez dans les écrits que Thalès nous légua
Si l'amant une fois est supérieur au Roi...
Je crains qu'à cet amour il faille renoncer,
Mais est-ce un mal si grand qu'un amant oublié ?

Axnos

Oublier un amant, renier tous mes dieux
C'est me faire menteur et devenir boiteux ;
Je suis libre aujourd'hui si je deviens puissant
Je perds ma liberté et je perds mon amant !                 120

Le Pédagogue

Mais on ne voit jamais les faux pas d'un boiteux,
Et le mensonge ici est plus qu'avantageux !
La seule liberté est celle de l'esprit,
Ecoutez la raison et ce qu'elle prescrit :
Vous devez obéir à l'implacable loi :
Le prince a pour devoir de devenir un roi,
L'ambition de tout roi est d'être un empereur,
Ce principe, et de loin, aux autres est supérieur.

Axnos

Je sais trop bien hélas ce qui doit advenir
C'est d'un œil résigné que je vois l'avenir.                     130
Vous m'avez bien montré où est mon intérêt,
Contre moi, à présent, je dois prendre un arrêt.
Vous m'avez amené une œuvre dégrossie
Et il ne tient qu'à moi qu'elle soit embellie...
La statue a besoin d'une dernière touche
Un morceau à ôter pour libérer la bouche.
Un caractère fort n'hésite pas longtemps
Et j'ai déjà tardé en regard de mon sang,
Je dois suivre la voie tracée par mes aïeux,
Au peuple dire oui et accepter son dieu ;                      140
Dire oui à mon sang dire oui à l'Empire
Mais dire non hélas à celui qui m'inspire.
Epouser qui je dois et me faire chrétien,
Et vivre désormais sous le joug de ses liens.
Qui vit avec raison n'a point l'âme attachée
Et son esprit n'a pas la notion de pêché
Ses déesses ont pour noms l'étude et la raison
Il se garde toujours de leur faire un affront.                       150
La nature m'enjoint d'obéir à mon sang
Et l'étude prescrit d'avoir un descendant.
Mes aïeux ont tracé un sillon pour ma race
C'est mon tour à présent, je dois y prendre place.

 

Scène III

(Une salle du château)

-Hector - Axnos-

 

Hector

As-tu quelques griefs qu'il faut me reprocher
Pourquoi donc me mander et m'envoyer chercher ?

Axnos

Hector, mon doux ami, d'un bien triste propos
Tu vas être auditeur et garderas dépôt.
Ton cœur sera brisé tout autant que le mien
Quand tu sauras sur quoi porte notre entretien...           160

Hector

J'ai vu, il y a peu le Conseiller sortir
Et son inimitié j'ai pu la ressentir ;
Je sais depuis longtemps qu'il me veut éloigné
Je n'ai qu'à le croiser pour qu'il soit indigné.

Axnos

Je ne sais pas comment démêler l'écheveau
Ni, si même Héraclès, malgré tous ses travaux,
Pourrait de celui-ci parvenir à la fin.
Mon Cœur ne peut bâtir un aussi noir dessein !
Ma poitrine est serrée et ma gorge se noue,
Car bien cruellement je parlerai de nous.                       170
Tu es le seul ici dont l'amour me soit pur
Il n'est pas ton égal au-dedans de ces murs
Le lien qui nous unit vit le jour dans le sang
Quand sous nos fers tombait l'ennemi gémissant.
Si la force parfois cédait devant la peur
Nos regards, se croisant, relevaient notre cœur !

Hector

Tout mon buste est offert au tir du javelot
Tes paroles à mon cœur se transforment en brûlot.
Si tu dois me tuer fais-le avec le glaive
Je ne supporte pas les flammes qui s'élèvent.                180

Axnos

Par le feu ou le fer ne te ferai périr,
On ne peut pas tuer ceux que l'on veut chérir !
L'horrible décision nous rendra malheureux
Mais tu te dois soumis à ce que ton roi veut.
Tu connais bien la cour et l'état du royaume ;
Le pays est souffrant tu connais les symptômes ;
Et tu connais aussi le remède maudit
Qui peut venir à bout de cette maladie.
L'exil sera pour toi, conversion et mariage,
Ces deux tristes fardeaux m'échoient en héritage.          190

Hector

Le trépas serait doux l'exil me sera dur.

Axnos

Crois-tu que l'avenir soit pour moi des plus sûrs ?
Comment en un seul mot dire adieu et je t'aime ?
Comment un cœur peut vivre avec ces deux extrêmes ?
Je suis comme un poisson capturé au filet
Je risque de mourir sautant sur les galets.
Que tu aies l'âme en pleurs, bien sûr je le conçois
Je connais ta douleur j'en mesure le poids.
Mais ce pesant chagrin est pour toi une aubaine
Car en brisant ton cœur je brise aussi tes chaînes.         200
J'interdis de mourir à celui que j'aimais,
Il doit éteindre en lui le feu que j'allumais.
Mon ami c'est ainsi : ou nous vivrons sans feux
Effaçant le passé ou nous mourrons tous deux !

Hector

Je ne veux point ta mort, mais je souhaite la mienne !

Axnos

Ton amant ne veut pas que cette chose advienne !

Hector

Si ce dernier n'est plus je suis seul décideur.

Axnos

Mais aux yeux de ton roi tu n'es qu'un serviteur
Et j'ordonne ceci : va, pars, et sois heureux !
Quand le malheur s'abat il est moins rigoureux              210
Si l'on ne choisit pas le poison ou le fer
Quand un autre pour nous décide de l'enfer.
L'oubli est un désert qu'il nous faut traverser
Les larmes y désaltèrent, il nous faut les verser.
Mais après le chagrin le désir reviendra
Et tu pourras alors aimer qui tu voudras,
Je ne serai bientôt plus qu'un vieux souvenir
Et tu regretteras d'avoir voulu mourir.

Hector

Le plus grand des amours ne peut pas remplacer
Celui où, dès enfant, notre cœur s'est placé !                220

Axnos

Les amours enfantins finissent par vieillir
Et il nous faut un jour bien les ensevelir...
Hélas, même le cœur finit par se lasser
On cesse de chérir ceux qui nous sont passés !

Hector

On reste tout près d'eux si l'on suit ceux qui passent.

Axnos

Même le meilleur chien peut perdre toutes traces !

Hector

A leurs maîtres les chiens restent toujours fidèles !

Axnos

Ton esprit aiguisé est pour moi un modèle !
Prolonger ce discours nous ferait trop souffrir
Et le sang de nos plaies finira par tarir.                         230

Hector

Tu m'envoies en exil, je ne te verrai plus.
J'ai le droit de savoir en quoi je t'ai déplu !

Axnos

Tu n'as jamais rien fait qui puisse me déplaire,
Mais les devoirs d'un roi sont plus que séculaires.
Avant que je ne fus la couronne était là
Et je dois me plier à son dur postulat.
Aimes-tu ta patrie et aimes-tu ton roi ?

Hector

Mon roi sait mon amour. En ma patrie j'ai foi !

Axnos

Que te dit ta patrie ?

Hector

                ...Et que dit mon amant ?

Axnos

Préférer sa patrie n'est pas un reniement                       240
Elle passe avant tout et prime sur l'amour
Car devant le devoir le cœur doit rester sourd.
Le roi et ses sujets doivent lui obéir
Aussi dur que ce soit, il nous faut la servir.
Fidèle à ton amour tu trahis ta patrie,
Ecoute la raison et ce qu'elle te crie :
En t'éloignant de lui tu serviras ton roi,
Et loin de ta patrie tu accomplis sa loi.
Nous sommes aveuglés par les feux de l'amour
Les voiles il faut baisser lorsque descend le jour,          250
Le navire s'échoue quand le fanal s'éteint
Le cœur ainsi souvent contrarie le destin.
La raison est un feu qui doit nous éclairer
Et pour franchir ce cap il te faut l'allumer !

Hector

Pour mon malheur hélas, la raison est en moi
Et ne le cède en rien à l'amour qui larmoie ;
J'obéis à mon roi, je laisse mon amant,
Mais trouve en la raison bien peu d'apaisement.
Avant que de te voir j'augurais ton discours
Et je savais déjà n'avoir aucun recours.                         260

Axnos

Chacun de nous aura un bonheur différent
Le nôtre pour le siècle est trop irrévérent...

Hector

Ce n'est pas notre temps qui interdit l'amour,
Mais bien ceux qui le crient à chaque carrefour !
La morale est pour eux détachée de la chair,
Du cœur et de l'esprit ils se font les experts.
Ne rajoute donc pas à ce discours pénible
Des principes moraux ou vertus inflexibles,
Le mal de te quitter est déjà bien trop grand
Ne lui ajoute pas un fardeau plus pesant !                     270

Axnos

En cédant au devoir parfois je me sens lâche
J'admire ton cœur pur et ta vertu sans tâche.
Le mien se réjouit de goûter ta sagesse
Elle est comme un onguent qui couvre ma tristesse.
Nous comprenons tous deux cet instant si cruel
Et laissons accomplir un destin criminel.

Hector

Par son parent aussi Lycophron fut banni
Quand sur Corinthe, alors, régnait la tyrannie.
Et pour Périandre hélas, le chagrin fut si fort
Qu'il mourut tourmenté par de nombreux remords.       280

Axnos

Mais les Dieux ont pourvu aux tracas des humains
Et en sculptant nos cœurs de leurs divines mains
Ils ont glissé l'oubli dans les replis de l'âme,
Un remède puissant qui éteint toutes flammes.
(Sortie d'Hector)

 

Scène IV
Axnos seul

 

Axnos

Ainsi à mon amour mon âme a renoncé
Et c'est ma propre voix qui me l'a annoncé.
La vérité, toujours, accouche la souffrance,
Et seuls les hommes forts l'appellent délivrance.
Car la perfide sait user de ses attraits
Et toujours les héros succombent à ses traits.               290
A la quête sans fin chacun se croit élu
Mais le livre du vrai ne peut pas être lu,
Tel Œdipe curieux, cherchant la vérité,
Y trouva son malheur et son obscurité.
Et il en va pour moi comme il va pour Hector :
Je suis pour son amour rien de plus qu'un support
Il n'aime pas son roi, encore moins son amant
Mais le passé lointain dont je reste l'aimant.

 

ACTE II

Scène I
(Quelques jours plus tard, la cour du château)

-La Régente - Axnos-

 

La Régente

Hector s'en est allé, il menait équipage...

Axnos

N'est-il point parti seul, avec peu de bagages ?              300
Lui avez-vous parlé ? S'est-il entretenu ?

La Régente

Les propos échangés je les ai retenus
Mais le courroux perçait au travers ses paroles
Car de l'amant chassé, il jouait mal le rôle...
Il partit au matin, entouré de guerriers,
Ils étaient plus de vingt, le pied à l'étrier.
La tenue de ce train, et leurs glaives tranchants,
Tout transpirait la mort, ils entonnaient ses chants.

Axnos

Que me dites-vous là.....

La Régente

              ...Ce que mes yeux ont vus !

Axnos

Se peut-il de regrets à ce point dépourvu                      310
Pour quitter le palais avec vingt cavaliers ?
C'est vouloir m'affaiblir et vouloir m'humilier
En me payant bien mal de mes élans de cœur !

La Régente

Pour lui, être chassé est un vrai déshonneur...
La forme avez-vous mis, avez-vous mis les mots
Pour le frapper d'un coup du plus mauvais des maux ?
L'exil est une mort qui ne se nomme pas
Et s'il nous faut choisir on choisit le trépas !

Axnos

Sa vie est plus pour moi qu'un instant de chagrin,
J'ai semé en son cœur l'irremplaçable grain                   320
Qui fait les hommes forts et qui les rend virils
C'est pourquoi à la mort j'ai préféré l'exil.
En le sachant en vie je demeure et je suis
Et de ma moindre action je récolte les fruits.
Car il me faut agir et ne plus m'attarder
Et tenir pour suspect qui m'en veut retarder !

La Régente

Dois-je entendre cela pour Hector ou pour... moi ?

Axnos

Quand on trahit son roi on doit subir sa loi !
Il ne partit point seul et affaiblit mes rangs
Vous-même témoignez son ton peu déférent.                330

La Régente

Je pourrais rapporter le moindre de ses mots
Pareil au joaillier présentant ses émaux
Entourés d'un écrin en tissu chatoyant,
Le fil de ses propos aurait l'air moins tranchant.
Je pourrais à loisir assombrir le tableau
Rapporter son discours en joignant des sanglots,
Mais il n'est pas certain que je reste fidèle
A ce qui se passa en montrant trop de zèle !
Faut-il donner crédit à un homme attristé
Et croire les propos que tient l'amant frustré ?               340
Pour quelques méchants mots, dictés par la colère,
Peut-on juger quelqu'un que plus rien ne modère ?

Axnos

Vous ne voulez donc point me révéler ses dires ?

La Régente

Je ne le ferai pas, dussiez-vous me maudire !

 

Scène II
(Dans la même journée la salle du Conseil)

-Axnos - Le Conseiller - Le Pédagogue-

Axnos (au Conseiller)

Monsieur le Conseiller me voilà convaincu,
Je pose mon épée et je m'avoue vaincu ;
Ma passion m'aveuglait, mon devoir est trop clair,
J'aurai dû réagir aussi prompt que l'éclair
Aux conseils avertis que vous me prodiguez ;
Qui, avec le pouvoir gagnent à se conjuguer.                 350

Le Conseiller (à Axnos)

Je suis heureux Monsieur de votre décision.

Le Pédagogue

Majesté, j'avais foi en votre réflexion !

Le Conseiller

Les barbares, à mon goût, se montrent trop souvent
Il faut contrer leur jeu, aller à leur devant.
Il vous faut vous hâter, il ne faut point courir
Et des divers complots il faut vous enquérir.

Axnos

Qui sont les comploteurs ? Pouvez-vous les citer ?

Le Conseiller

En vous les dénonçant, je vais vous attrister !

Axnos

Ne restez pas muet vous en avez trop dit !

Le Conseiller

Las ! pour votre malheur je sais ce qui s'ourdit,             360
Mais j'aurais mieux aimé ne le point découvrir
Car vous le révéler va vous faire souffrir.
Ah ! Qu'il m'est dur de tenir bien mon rôle !
Mais l'idée de servir est ce qui m'en console...

Axnos

Vous avez trop tardé, rompez votre silence !

Le Conseiller

De grâce Majesté, ayez plus de clémence,
Car il me faut parler de faits très importants
Et pour les aborder il me faut quelque temps !

Axnos

Vous voilà hésitant comme je l'ai été,
A votre tour, Monsieur, il faut vous décider                  370
Là où j'ai dû trancher il vous faut discourir,
La tâche est simplifiée parlez sans coup férir !

Le Conseiller

Hélas Monsieur certains sont prêts à vous trahir
Et je plains de tout cœur qui les devra punir,
Car si l'âme d'un chef ne connaît de faiblesses
La Justice est souvent une ingrate maîtresse.

Axnos

Un monarque ne peut supporter de rival,
Je serai sans pitié pour qui me veut du mal !

Le Pédagogue (au Prince)

Ne jurez point, Monsieur, de cette décision,
C'est votre Cœur qui parle et non pas la raison.             380

Le Conseiller (au Pédagogue)

Douteriez-vous, Monsieur, de mes affirmations
Et allez-vous nier toute conjuration ?

Le Pédagogue (au Conseiller)

Tout doux Monsieur, je ne me le permettrais pas.
Mais le Roi doit savoir avant de faire un choix.
Je sais tout comme vous ce qui s'ourdit céans
Et qu'il faut ramener tout complot à néant.
Si je donne conseil de ne rien décider
C'est qu'à sa décision il ne doit rien ôter.
Car ainsi sont les rois : leur parole est en or,
Ils parlent avec raison sans jamais avoir tort,                390
Leur oui est vérité, leur non est connaissance
Et cette qualité est due à leur naissance.
En ne révélant pas qui sont les comploteurs
Sa pensée s'assombrit et trouble son humeur
Et inclinant son âme à juger sans raison
Vous versez en son cœur le pire des poisons.

Le Conseiller (au Pédagogue)

Hélas pour vous Monsieur notre alliance s'arrête
Vous savez un complot, moi, j'en connais la tête.
Je sais sur cette cour plus de choses que vous
Il m'est dur croyez-moi de les dire d'un coup !             400
Qui sait quand l'araignée a commencé sa toile ?
Les complots sont pareils, ils s'entourent d'un voile.
Le pire des poisons est la philosophie,
Aucune âme, ici-bas, n'en peut tirer profit.

Axnos (au Conseiller)

Monsieur le Conseiller, vous servez bien l'Etat,
Mais, je suis votre chef et demain votre roi ;
Le plus grand des malheurs a pour nom ignorance
Eclairez mon esprit avec moins d'arrogance.
Si la philosophie pour vous est un poison,
Elle sait discerner le cœur de la raison                          410
Et si vos instructeurs vous l'eussent enseignée
Vous n'auriez jamais eu cette foi résignée !

Le Conseiller

La foi en ce Dieu-là n'est pas résignation
Mais un ardent désir de vivre dans l'action.
Le servir est pour moi la plus grande des joies
Et le bonheur serait d'y amener mon Roi !

Axnos

Pour m'ouvrir à la foi vous vous y prenez mal
Sans la philosophie l'homme est un animal !

Le Conseiller

A-t-il une raison d'en tirer de l'orgueil ?
Est-elle d'un secours à qui est dans le deuil ?                420
Quand les larmes, par flots, envahissent le cœur
Quand, dans une maison, survient quelque malheur,
Peut-elle consoler ceux qui restent vivants ?
Et peut-elle tarir les larmes des enfants ?
Votre philosophie sèche-t-elle leurs pleurs ?
Leur donne-t-elle espoir d'un avenir meilleur ?

Axnos

Le mensonge et l'espoir sont un vain réconfort,
L'illusion affaiblit, la vérité rend fort !
Les idées sont à ceux qui savent les saisir
Et peuvent nous aider à bien nous ressaisir.                  430

Le Conseiller

La vérité rend fort mais est-ce sans douleur ?
Les idées sans savoir sont un feu sans chaleur.
La connaissance, à tous, peut-elle être donnée
Et si cela se peut, faudrait-il l'ordonner ?
Si le simple bouvier a de la connaissance
Peut-il donc à son roi offrir l'obéissance ?
Et si le forgeron sait faire un beau discours
Peut-il longtemps rester éloigné de la cour ?
Un prince philosophe est un prince volé
Le pouvoir de ses mains est très vite envolé.                 440
Ressemblez à Solon et non à Pittakos
Et savoir et pouvoir célébreront leurs noces.

Axnos

De la philosophie et de nos fondateurs
Vous semblez érudit et un fin connaisseur.
Se peut-il qu'un esprit aussi grand que le vôtre
Donne tant de crédit au discours des "apôtres" ?
Quelques illuminés en mal de sensation
Ont pu vous convertir à la résurrection !
Aux sornettes portées par quelques juifs errants
Vous donnez votre cœur et vous portez garant.            450
Qu'un paysan ignare adhère à cette foi
Cela est naturel, conforme à son emploi...
Mais qu'un grand serviteur, un homme tel que vous
S'attache à ce "Christos" et à lui se dévoue,
Le croit encor vivant lors qu'il fut crucifié
Affirmer de surcroît qu'il en est glorifié
C'est là une folie que ma raison refuse.
La vôtre, pour le moins, doit être bien confuse !

Le Conseiller

Ma raison est lucide, et mon esprit serein,
Car mon cœur est entier à mon Dieu souverain !            460
Faut-il dresser l'esprit à voir passer les morts
Ou lui donner l'espoir de les revoir encor ?
Faut-il donc le forger à faire des discours
Ou travailler son cœur à vivre dans l'amour ?

Axnos

Vos vœux et vos désirs vous les prenez pour vrais
Peut-on en notre cœur laisser un autre œuvrer ?
Votre lâche abandon vous l'appelez courage
En laissant en vos cœurs ce "Christos" à l'ouvrage !

Le Conseiller

Il est bien plus vaillant de réformer un cœur
Qu'attaquer l'ennemi en poussant des clameurs !           470

Axnos

La valeur apparaît dans les champs de bataille
Et non dans quelques mots qui secouent les entrailles !
Quiconque nie cela au glaive est étranger
Et n'a jamais connu de ses coups les dangers !

Le Conseiller

Vous savez comme moi que là n'est pas mon cas
Et que du choc du fer je connais le fracas.
Avant de vous servir où je sers aujourd'hui
J'étais de votre aïeul le plus sûr des appuis.

Axnos

Je connais votre ardeur et votre dévouement
Et n'ai à votre endroit qu'un filial sentiment.                   480
Cette stupide foi qu'à loisir répandez
Cette étrange folie que vous encouragez
Cette niaise adhésion que vous prêchez partout
Ont le don peu commun de me pousser à bout !
Comment un dieu pareil qui choisit de déchoir
A-t-il pu de l'Hadès enlever le Pouvoir ?
" Ressusciter des morts " voilà une pensée
Pour le moins saugrenue à tout homme censé.
Ecoutant ces propos, les sages athéniens,
Sur ce sujet scabreux remirent l'entretien.                      490
Mais ces citoyens-là, ne sont pas, il est vrai,
Un peuple d'ignorants qu'en deux mots on effraie
Et il leur faut bien plus qu'un bûcher éternel
Pour quitter la raison et l'esprit rationnel...

Le Conseiller

Le rationnel parfois le cède à l'obtus
Et de la barbarie il dresse la statue.
Les doctes athéniens tout remplis de sagesse
En condamnant Socrate ont montré leur bassesse.
Le Sage les gênait, il fut donc entendu,
Mais par le tribunal ne fut point confondu.                    500
Souvent le siècle hélas, n'est pas prêt à entendre
Ce qu'avec peu d'efforts il pourrait bien comprendre !

Axnos

L'art de la rhétorique est pour vous sans secret,
En politique adroit comme dans le sacré.
Un tel discours, au fond, est empreint de prudence
Et montre pour le moins beaucoup d'indépendance.
Pourquoi continuer à servir ce Dieu-là
Persister dans sa foi et croire en l'au-delà ?
Vous montrez un savoir qui n'a pas son égal
Mais de votre ignorance on se fait un régal !                 510

Le Conseiller

Si c'est humble et petit que j'arpente les lieux
D'un savoir imparfait qui m'amena à Dieu,
Si je connais la voie ainsi que ses contours
Ce n'est pas pour autant que j'en ai fait le tour.
Et si un jour j'ai cru au dieu que j'ai connu
Je n'ai pas son savoir et je n'ai point ses vues !

Axnos

Sur nous a-t-il des vues et a-t-il des projets ?
Du vide je crains fort que nous soyons objet.
C'est l'unique raison pour laquelle l'amour
Est un besoin vital et notre seul recours.                       520
Animal ou humain, pour supporter la vie
Il nous faut cheminer au sentier des envies.
Le désir, tout puissant, console les humains
De ce vide tragique offert en lendemain.
Il nous faut tous mourir, accepter le défi,
Le reste n'est que mots, hasard, philosophie.

Le Conseiller

Le seul défi à vaincre est celui de la mort
Vous raisonnez très bien et n'avez point de torts.
Mais ce raisonnement, si pertinent soit-il,
Est vraiment peu profond et loin d'être subtil.               530
La mort est une fin, ainsi la voyez-vous,
Pour moi c'est un début un premier rendez-vous.
Tout est verbe et hasard -ai-je bien entendu- ?
Le Verbe s'est fait chair. Il nous est descendu.
Habitant parmi nous sur terre comme aux cieux
Au début la Parole et le Verbe étaient Dieu !

Axnos

En tenant ce discours sans pareil sur la foi
Vraiment vous me troublez pour la première fois.
Je ne l'avais connu que chez les ignorants
Et j'entends raisonner l'un de ses adhérents.                  540

Le Conseiller

Comme vous j'ai appris à lire nos anciens
A l'étude assidue des mathématiciens
J'ai consacré du temps et formé mon esprit.
Je n'avais pour la foi qu'indifférent mépris
Et voyais comme un mal s'élever les autels
A ce Dieu incarné au milieu des mortels.
Ce qui plus me troubla c'est la résignation
Que montraient les Chrétiens dans les persécutions.
Sans jamais dire un mot ils s'en vont à la mort
Ils en ont presque envie, ne montrent aucun remords.   550
Qu'ils soient donnés aux lions ou qu'ils soient mis en croix
Ce n'est pas pour autant que leur nombre décroît.
Ce mystère qu'est-il, qui pourra l'expliquer ?
Et à qui veut la mort que peut-on répliquer ?
La foi pour la raison n'a aucun fondement
Et nul ne peut saisir pareil comportement.
Si la mort est un fait qui ne peut être feint
Ce n'est pas pour autant qu'elle signe la fin.
C'est là le mystérieux, invisible à nos yeux
La réponse à cela se trouve dans les cieux.                   560
Pour comprendre la foi il nous faut l'accepter
Et les sages et les rois n'en sont point exceptés.
Nous devons dire oui à ce dieu salvateur
Et reconnaître en lui le Divin Créateur.

Axnos

Assez de plaidoiries pour cette religion
Il nous faut promptement contrer la trahison !
Ma Mère en ses douleurs me fit cadeau des jours
Dites-moi donc plutôt qui trahit à la Cour !

Le Conseiller

La raison doit savoir éviter tout sanglot :
Vous venez de nommer le chef de tout complot !         570

 

ACTE III

Quelques jours plus tard...

Scène I (la cour)

-La Régente - Axnos-

 

La Régente

Ainsi Monsieur me voilà votre prisonnière
Je vous vois triompher dans vos œuvres guerrières.
Quel feu et quel éclat pour un preux combattant ;
Enfermer une femme... et à doubles battants.

Axnos

Vous pouvez librement aller en ce palais,
Y voir qui vous voulez mais vous m'êtes sujet.
Je ne suis pas honteux pour qui me veut du mal
A enrayer l'action avant le tribunal.

La Régente

Avant le tribunal vous me jugez déjà
Et de sa décision vous irez au-delà.                              580
Je sais parfaitement qui par ses beaux discours
Emprisonne une mère et m'interdit de cour.
Le Conseiller sur vous a plus qu'une ascendance
Et il vous veut soustrait à ma propre influence.
Certes une trahison existe en ces lieux,
Vous la verrez bientôt et de vos propres yeux.
Vous m'accusez Monsieur de vouloir le Royaume
D'autres visent l'Empire en vous passant du baume.
Ai-je tant dépensé d'ardeur et d'énergie
Donnant des précepteurs Maîtres en Philosophie          590
Pour vous voir à ce jour agir comme un novice ?
Adhérent à la Foi vous en êtes au service.
Enfermé dans ses liens vous avez ses barrières
Il est déjà trop tard pour faire marche arrière.
Votre Empire conquis vous le déposerez
Telle la rose cueillie dans une roseraie.
Le Conseiller vous veut chrétien dans le mariage
Mais sait-il si l'union fera un bon alliage ?

Axnos

Je ne suis pas chrétien, jamais ne le serai !

La Régente

Sur son ordre pourtant vous allez vous marier !            600

Axnos

Consommant l'hyménée je sauve le royaume,
Peu importent les dieux, seul le glaive fait l'homme !

La Régente

Votre aimée est chrétienne et vous ne l'êtes pas
Elle ne voudra jamais dormir entre vos bras.
Vous parlez des chrétiens, hélas sans les connaître
A mon époux, le roi, je devais me soumettre
A partager les nuits sans partager la Foi,
Des larmes j'ai versées et bien plus d'une fois.

Axnos

Je suis le fils du roi, ne l'oubliez jamais.

La Régente

Je buvais en sa coupe et partageais sa maie !                610
Ne faut-il point parler pour vous faire plaisir ?
A la foi des chrétiens me faut-il obéir ?
Je vous l'expliquerai et vous devrez comprendre
Que lorsque l'on a dit " oui " on a des comptes à rendre !

Axnos

Je n'ai que trop compris : vous haïssiez mon Père !

La Régente

Surtout n'oubliez pas... que je suis votre Mère !
Il était si bon roi avant d'être chrétien
Peut-être pensez-vous qu'avec tort je me plains ?
Le Royaume serein vivait sur ses acquis
Et je vais à l'instant en dresser le croquis.                      620

Axnos

Je connais le Royaume ainsi que son histoire
Et je pourrais par cœur la conter de mémoire.
Je n'ai aucune envie d'ouïr vos doléances
Je désire savoir du complot la créance.
Qui étaient vos amis et combien étaient-ils ?
Vous me direz leurs noms et ferez leurs profils !

La Régente

Tous vous sont dévoués et vous les connaissez !
Avant que du pouvoir vous ne fassiez l'essai,
Ils vous servaient Monsieur de façon exemplaire,
Ils n'avaient qu'un seul but et c'était de vous plaire.       630
Un seul ici complote et se plaît dans le noir
Et le complot n'est pas où vous croyez le voir.
Si hormis vous il n'y pourra s'asseoir personne,
Où est mon intérêt à vous ôter le trône ?

Axnos

C'est bien le pire objet qu'il m'est donné de voir,
Chacun en complotant me presse à mon devoir.
Le Conseiller perça votre conjuration
Et vous lui renvoyez sa propre accusation.
Si le Trône est vacant, aux dires de chacun,
De traître en cette cour il n'y en a aucun !                     640
Si je ne règne pas vous gardez le pouvoir
Que je règne, pour vous, ne se peut concevoir.
La loi vous interdit de monter sur le trône
Mais c'est par vos édits qu'est gérée la Couronne.

La Régente

Le Pays est en paix et depuis des années.
A votre avis Monsieur, l'ai-je mal gouverné ?

Axnos

Le Pays est en paix... mais le Peuple est chrétien !

La Régente

Est-ce ma faute à moi ? Le Trésor, qui le tient ?
Le Conseiller est fort des deniers de l'Etat
Et de sa politique on voit le résultat.                             650
Si le Peuple est chrétien qui lui parle de dieu ?
Qui dépense l'argent en promettant les cieux ?
Votre Intendant Monsieur, est plus qu'un conseiller,
Il est un feu de camp qu'il vous faut surveiller.
Que dorme le veilleur quand se lève le vent
Et le feu a gagné et derrière et devant,
Tout le camp est en feu et en tout sens on court
Mais l'ampleur des dégâts se voit au petit jour.
Ainsi votre intendant est la braise qui luit
S'il a de l'ambition, c'est par vous, et pour lui.               660
Vous deviendrez chrétien et vous obéirez,
La foi vous poursuivra partout où vous irez.

Axnos

A plaider votre droit vous vous tirez fort bien,
Votre avis est très bon, mais il n'est pas le mien.
Vous accusez un mort, vous salissez mon Père,
C'est dans la calomnie que votre cœur espère !
(La Régente quitte la cour.)

 

Scène II
(entrée du Pédagogue)

-Axnos - Le Pédagogue-

 

Axnos

As-tu tout entendu...?

Le Pédagogue

                           ...Tout, et depuis le début
Et de ce grand complot, je ne vois plus le but.
La Raison elle-même ici semble osciller
Qui trahit en ces lieux ? La Mère ? Le Conseiller ?         670
Ce qui doit advenir tôt ou tard adviendra
Mais de quelle justice armerons-nous le bras ?

Axnos

Lorsque mon attention se devrait de doubler
Ma raison est confuse et mon esprit troublé,
Je ne sais que penser de tous ceux qui m'entourent
Et la philosophie ne m'est qu'un vain secours.
A quoi me sert-il donc de connaître les Sages ?
Quand de tout un chacun je reçois des messages
Je ne peux à un seul répondre franchement.
Sans vraiment le vouloir et je fuis et je mens.                 680
Quand ma bouche dit oui mon esprit pense non
Le mensonge et l'erreur sont mes nouveaux canons.
Je serais presque épris des mots de l'Intendant
Et sens peser sur moi un nouvel ascendant.
A qui veut décider, se faire une opinion,
Il faut qu'avec les cœurs il soit en communion.
Le Conseiller le sait : je dois me décider
Devant ses arguments je ne peux que céder.
Ma mère a la Raison qui lui donne raison :
Il travaille mon cœur quand nous philosophons !          690
Je suis plus qu'indécis et mon cœur ne choisit,
Attendre je ne peux lorsque le temps agit.
Tu es à mes cotés, qu'as-tu à m'enseigner
Si tu me dis qu'à lui il faut se résigner ?

Le Pédagogue

Je ne peux qu'enseigner ce que tout sage dit,
Un jour l'homme est atteint par cette maladie :
Il se découvre seul et par le temps floué
Cette révélation est comme un coup de fouet.
Dans le regard d'autrui il devine l'outrage
Que le temps a sculpté le prenant comme ouvrage.       700
La pêche a commencé, Chronos est le pêcheur
Et cette maladie prend vite de l'ampleur...
L'un avec sa raison et l'autre avec ses armes
Chacun scelle son cœur en retenant ses larmes,
On se jette au combat sans souffrir de délais
Mais par la déception on est pris au filet.
C'est à vous aujourd'hui d'accomplir ce travail,
Avec souplesse il faut vous sortir du trémail.
Il faut sortir vainqueur, il faut en triompher
C'est l'unique combat dont on hait le trophée !              710

Axnos

Chacun de nous est seul. Personne ne le sait.
On me dicte ma vie comme on lit des versets
On se sert de mon cœur on flatte ma raison
Et l'on dit que c'est moi qui prends la décision.
A ma mère il me faut enlever le pouvoir
Pour une trahison qu'on ne peut qu'entrevoir.
Il faut du conseiller, museler l'ambition
Mais rester sous sa coupe et sa bénédiction.

Le Pédagogue

Je crains hélas que plus que ça il faille faire
Pour gagner ses faveurs et être sûr de plaire.                 720

Axnos

Que faut-il faire encor que je n'aie déjà fait ?

Le Pédagogue

Son cœur est orgueilleux son esprit échauffé
Pour avoir le repos il faut mettre le prix,
Mais je crains Majesté que vous n'ayez compris.

Axnos

Hélas oui, j'ai compris. C'est ma mère qu'il veut ;
L'exil suffira-t-il pour combler un tel vœu ?

Le Pédagogue

Votre Peuple est chrétien, le conseiller le sait.
Et par un simple mot il peut vous renverser.
Vous n'avez pas le choix il a pouvoir sur vous.
Il lui suffit d'un geste et il vous désavoue                      730
La couronne sans tête et le trône vacant
Il saura je le crois se montrer convaincant...

Axnos

Mais que peut-il vraiment ? Je suis seul en ces lieux
Pour saisir le pouvoir légué par mes aïeux !
Je suis seul héritier légitime du trône
Et pour me remplacer, il n'est ici personne !
Si j'ai besoin de lui il a besoin de moi
Et ce n'est pas demain qu'il dictera sa loi !

Le Pédagogue

Il a autorité pour pouvoir vous marier
Si vous ne l'êtes pas vous ne pouvez régner.                 740
Et pour peu qu'il refuse un mariage chrétien,
Et qu'au Roi Alexandre il donne son soutien
Il vous évincera de tout commandement
Et vous serez ici tout juste un ornement.
Joignant les deux pays l'empire est promis,
Mais il n'est pas donné, ce n'est qu'un compromis.
Dites non à la foi mais oui à l'intendant
Cessez de le contrer, montrez moins de mordant
Car tous vos arguments se rallient contre vous.
De votre volonté donnez-lui l'avant goût.                      750
Soyez un comédien et jouez votre rôle :
Adhérez à la foi et buvez ses paroles.
Il faut par le mensonge assurer l'avenir,
Utilisez les mots qui peuvent convenir.

Axnos

Je te trouve aujourd'hui d'un avis bien changeant
Hier, du conseiller, tu prenais les devants.

Le Pédagogue

Quand la brume est levée le jour est éclairci
Et hier je n'avais pas entendu ce récit !
Bien que ses arguments soient assez convaincants
Pour vous faire marcher d'un pas plus qu'hésitant,        760
Il ne faut pas céder à un cœur qu'on chérit
Je vous l'ai dit : du temps jamais on ne guérit.

Axnos

S'il ne peut pas guérir le mal peut s'aggraver
Quand la foi en mon cœur se sera bien gravée.
Ce que ma mère dit est du plus important :
Je peux mimer un jour mais guère plus longtemps
Et pour la comédie je n'ai que du dégoût
Car comme le poison la foi n'a aucun goût,
La mort est dans le plat et nous mangeons quand même ;
Je serai comme mort ayant eu le baptême !                   770

Le Pédagogue

Vous raisonnez pareil à ceux qui le reçoivent
Et vos affirmations quelque peu me déçoivent.

Axnos

C'est en maniant l'épée qu'on devient un guerrier
Sur les lieux du combat on cueille les lauriers.
On ne fait pas le mort pour éviter la lame
Dans le cœur du combat on met toute sa flamme.
Pendant bien des années tu fus à mes côtés
Et mon cœur se plaisait à toujours t'écouter
Je buvais tes propos, tu formais mon Esprit,
Ce que tu m'enseignais l'ai-je donc mal appris ?            780

Le Pédagogue

Si bien manier l'épée est un geste viril
Elle ne peut pour tout éviter le péril.
Le combat à livrer ici est plus que flou
S'il nous faut avancer allons à pas de loup.
C'est un combat nouveau qui se passe de corps
Et pour le bien gagner l'esprit doit être fort.

Axnos

J'emprisonne les miens, je joue la comédie
Qui donc à un tel roi plus tard fera crédit ?

Le Pédagogue

Qui vous fera crédit, peu doit vous importer.
Ce peuple, ce pays, c'est vous qui le portez.                 790
Si vous usez du fer pour gagner ce combat
Jamais de ce pays vous ne serez le roi.
Il faut être patient comme un cultivateur
Et quand viendra le temps devenir laboureur.
Il faut passer le soc en de nombreux sillons
Que ce soit dans les champs ou dans les bataillons
Le fer de la charrue et celui de l'épée
Au même feu ardent furent tous deux forgés.
Retournez vos prairies, labourez votre cœur,
La récolte en sera votre plus grand bonheur.                 800
Il ne faut de crédit attendre de personne :
Vous serez tout puissant ayant ceint la couronne !

Axnos

Je commence à régner et il me faut mentir !

Le Pédagogue

Si vous ne mentez pas il vous faudra partir !

Axnos

L'intendant m'a troublé, ma mère plus encor
Et avec tes propos je suis en désaccord.
Je crains d'avoir hélas les défauts de jeunesse
Je sens en mon esprit poindre quelques faiblesses,
S'il faut, par le mensonge assurer l'avenir
Je ne suis pas certain de pouvoir le fournir...                810

Le Pédagogue

Les plus grandes vertus se trouvent accablées !
Un cœur plus haut que vous serait aussi troublé.
Lorsque la trahison multiplie les visages
On ne peut pas lutter dans les règles et l'usage,
Un cœur si élevé ne peut pas défaillir
Et cette hésitation sera un souvenir.
Quand le destin, trompeur, nous offre le pouvoir
On se doit sans férir ne le point décevoir.
Honorer leur présent et rendre hommage aux dieux
D'un cadeau si nocif, mais Ô combien précieux !          820
C'est l'hôte déplaisant qu'il nous faut recevoir
L'héberger tant qu'il veut devient notre devoir.
Car, qu'est la vie d'un roi sans pouvoir ni destin ?
Il est un passager esclave ou clandestin,
Caché en fond de cale il payera le prix fort
Sans être sûr vraiment, d'arriver à bon port.
Mais qu'est-il donc ? Ni chef, ni guerrier, ni mutin,
Juste une ombre qui passe et qui meurt au matin.
Juste un ver qui s'éteint quand parait le soleil
Quand la nuit se dissipe et reprend son sommeil.          830
Et pourtant la raison de sa voix assurée
Nous dit que le pouvoir est de courte durée
Chacun de nous le sait, le pouvoir éphémère
Est la coupe obligée d'une boisson amère.
C'est l'endroit où chacun doit aller s'abreuver
Sans que jamais sa soif ne soit désaltérée.
C'est le puits asséché qui ne donne plus d'eau
Mais chacun y accourt attiré par l'appeau.
Il nous est un besoin qu'il nous faut respirer
Mélangé à notre air, on n'en peut l'extirper.                   840
Car, en chaque vivant qui sur terre respire
Le Pouvoir tout-puissant affermit son empire.
Nous grandissons par lui et il grandit en nous
L'horrible tragédie jamais ne se dénoue.
Ainsi pour l'animal et ainsi pour l'humain :
Malheur à l'esseulé qui tombe sous sa main !
Il deviendra le chef, le maître de la meute
Ou... rebelle brillant, il mènera l'émeute.
Le pouvoir grandissant ne se divise pas :
On le vole, on le prend, il grandit pas à pas.                 850
Que l'on soit né guerrier ou simple paysan
Le pouvoir est en nous et croît avec les ans.
Pour l'un, plus de succès, pour l'autre plus d'honneur,
Chacun, en grandissant croit grandir son bonheur.
Quelquefois on le perd, jamais il ne s'en va
Qui en est évincé en devient candidat.
Pour ressurgir toujours encor plus ambitieux,
Menant à la folie de conquérir les cieux.
Car pour vaincre la bête il faut être un héros
Un de ces temps anciens, qui matait les taureaux ;         860
Un de ceux qui savaient terrasser les dragons
Et que chacun de nous se fixe en parangon.
Il flatte notre cœur et corrompt notre esprit
Ce n'est qu'avec la mort qu'on en connaît le prix.
C'est alors seulement que cessent les tourments
Que cet ami cruel nous offrit largement.
Connaissant le pouvoir faut-il y renoncer
Et dans le fond de cale à tout prix s'enfoncer ?
Quand le but est fixé, on se doit de l'atteindre
Que l'on doive se battre ou que l'on doive feindre !       870
Epousant votre aimée vous prenez la couronne,
Les Parques l'ont tressé, à présent l'heure sonne
Aujourd'hui les trois sœurs vous laissent encore le choix :
Ou vous disparaissez ou vous êtes le Roi !

Axnos

A tes précieux conseils je vais me conformer
Et ce cœur qui faillit enfin le réformer.
S'il faut par le mensonge acquérir le pouvoir
Je prendrai le baptême et ferai mon devoir.

Le Pédagogue

A convaincre les cœurs vous pouvez commencer
Praxilène est ici, on vient de l'annoncer.                        880
Il faudra rajouter aux discours amoureux,
Cette aveugle passion que vous avez pour dieu !

Axnos

Il est dur de mentir. Surtout à ceux qu'on aime !

Le Pédagogue

L'exercice est ardu et cruel le dilemme
Et puisque vous l'aimez, bien il faudra mentir.
Attention toutefois à ne pas l'avertir
Par un geste ou un mot chargé de vérité
Il ne faut pas heurter sa sensibilité,
Ne vous fiez qu'à vous dans ce dur exercice
Ce qu'on nomme vertu ces gens l'appellent vice !         890

Axnos

Il serait plus aisé de vêtir mon armure,
Je crains de dévoiler de mon cœur l'étamure,
C'est un mince bouclier qu'elle pourra casser
Et en quelques mots doux se crèvera l'abcès.
Mentir au conseiller me serait plus facile
Que mentir à un cœur auquel je suis docile !

Le Pédagogue

C'est de votre combat la première manœuvre :
Mentir est tout un art, faites donc un chef d'œuvre !

 

ACTE IV
(Une salle du château)

Scène I

- Axnos, Praxilène-

 

Axnos

J'ai appris à l'instant votre présence ici
Et de vous visiter fut mon premier souci.                      900

Praxilène

L'entretien me pressait, je le voulais formel
Pour entendre de vous un discours personnel.
Nous vous avons mandé il y a peu de temps
Un messager porteur d'un pli très important.
Notre émissaire, en vain, vous a-t-il recherché,
A-t-il été atteint par quelques bons archers ?
Les sentiers sont mauvais et les chemins peu sûrs
On parle de complots en dedans de ces murs.

Axnos

Vous semblez avertie de choses bien secrètes
Il est en mon palais des oreilles indiscrètes.                  910
J'ai vu votre émissaire et je l'ai renvoyé
Il partit au matin je m'y suis employé.
Son cheval était frais et ma réponse urgente
Ces nouvelles, à mes yeux, sont assez alarmantes
N'avez-vous rien reçu ?

Praxilène

                     ...Si tel était le cas
De vous entretenir serait indélicat.
Je crains fort que le mal qui s'empare de vous
Soit bien plus étendu que ce qu'on me l'avoue.

Axnos

Vous semblez sur ma cour connaître des détails
Pour le moins très précis et d'un large éventail.             920
La trahison me cerne et il me faut agir
Les termes du royaume il me faut élargir...
Vous savez l'avenir qui tous deux nous attend
Sachons donc le saisir, il en est plus que temps.

Praxilène

Je n'aurai pas pour roi un prince non chrétien
Et ne prendrai jamais pour époux un païen.

Axnos

Mais je suis fait chrétien et la foi m'a gagné
J'ai accepté ce dieu je m'en suis imprégné !

Praxilène

Hélas depuis longtemps je sais vos faits et gestes
Et vous accomplissez tout ce que je déteste.                 930
Le mensonge sied mal à qui se convertit
Et de vos intentions j'ai été avertie.

Axnos

Vous me faites espionner dans mon propre palais ?

Praxilène

Les espions un par un se donnent le relais !

Axnos

On vous fait un rapport du moindre de mes pas
Vous croyez vos espions et ne me croyez pas.
Voient-ils au fond du cœur et avec quels regards ?
Et pour mes sentiments ont-ils quelques égards ?
Vous doutez de mes mots, vous me dites menteur
Mais n'est-il point péché ce ton accusateur ?                 940
Vous doutez de moi-même et vous m'interrogez
Ce droit à la question qui vous l'a octroyé ?

Praxilène

L'Amour d'un écuyer n'est pas dans la nature
Pour qui se dit chrétien c'est une forfaiture.

Axnos

De crime m'accusez mais vous le faites à tort.
J'ai renoncé à tout même à l'amour d'Hector.
Ce qui était, pour vous, depuis longtemps n'est plus
Je n'ai rien conservé de ce qui vous déplut.
Vous parlez de nature écoutez-là plutôt :
Laissez parler vos sens sans y mettre un véto.               950
Vous parlez de l'amour sans jamais le donner
Et du plaisir des sens vous gardez la monnaie.
Ce dieu que nous prions et qui donne la vie
A-t-il sur les plaisirs donné quelques avis ?

Praxilène

Il nous a dit comment résister au démon
Et vaincre ses tourments en invoquant son nom.

Axnos

Voyez avec le cœur et non avec les yeux
Ayez les pieds sur terre en regardant les Cieux.
Si l'amour vient d'en haut peut-on le refuser ?
Le feu peut-il brûler sans jamais consumer ?                 960

Praxilène

Dieu a semé l'amour au cœur de chaque humain
Et Il nous a montré où était le chemin
Avec pareil Seigneur on ne peut pas ruser
Et un coupable amour chercher à l'excuser.
Il est le créateur à qui nous devons tout
Et chacun devant Lui doit plier le genou.
Je veux vous voir ployer et dans le repentir
Tout au pied de la croix, enfin vous convertir
Je vous veux dans les pleurs à demander pardon
Pour une vie menée en dehors de la raison                    970
Je vous veux humilié avant que baptisé
De votre vie passée regrettez les excès.

Axnos

Que faut-il que je fasse ?

Praxilène

                          ...Ecouter votre cœur
Et ne retenir pas le torrent de vos pleurs.
Vous savez mieux qu'autrui ce que vous devez faire
En ce monde, ici-bas, à tous on ne peut plaire.
Ce titre de soldat qu'il vous plaît de porter,
Ce vêtement d'orgueil, il vous faudra l'ôter.

Axnos

Qui donc dois-je servir pour mériter les cieux
Et qui dois-je offusquer pour plaire à notre dieu ?          980
Dois-je pleurer sans fin sur les erreurs passées
Devant qui sans arrêt dois-je me rabaisser ?
Si dieu donne l'amour au cœur de tous les hommes
Avec certains parfois il est trop économe.
Il inonde de grâce qui la demande pas
A celui qui la veut, il donne un reliquat.
Il choisit qui il veut pour devenir martyr
Quand le cœur est touché il est doux d'obéir.
Moi aussi j'ai prié pour augmenter ma foi
Mais soit ce dieu est sourd soit il ne m'entend pas.        990
Il me prive de foi, je veux la recevoir
Pour conjuguer l'autel le trône et le pouvoir !

Praxilène

Si vous voulez la foi il vous la donnera
A qui la lui demande il ne refuse pas.
Il faut demander bien avec sincérité
Et humilier son cœur devant la vérité.

Axnos

Mais l'amour du prochain n'est-il pas l'essentiel
Et ne suffit-il pas pour nous gagner le ciel ?
Dois-je vêtir la bure et porter le cilice
Et que des privations je fasse mes délices ?                  1000

Praxilène

Si dieu donne la foi à qui la lui demande
Il faut que notre cœur fasse une juste amende.
L'amour ne suffit pas à guérir tous les maux,
L'arbre s'élance au ciel en tendant ses rameaux
Il est ainsi de nous et notre créateur
Il nous faut lui montrer qu'on a changé de cœur !

Axnos

L'Amour ne suffit pas ?

Praxilène

                                         ...Il est déjà beaucoup
Mais ne peut pas changer les âmes d'un seul coup.
Si pour vous dieu est sourd j'en connais le coupable :
C'est votre orgueil sans fin qui en est responsable !
De bien manier l'épée vous tirez vanité
Les combats dangereux vous ne les évitez,                   1010
Mais c'est là de l'orgueil et non pas du courage
Que de se réjouir en de pareils carnages !

Axnos

Sans les vertus du fer un peuple se meurt vite !

Praxilène

Mais de faire la guerre à tout prix il évite !

Axnos

Un pays sans guerriers n'a pas de devenir
Et au rang des nations ne peut se maintenir.

Praxilène

Vous ne m'écoutez pas et voulez mal entendre
Sur le sujet pourtant il faudra nous étendre.

Axnos

Est-ce ma faute à moi si je suis un guerrier
Et dois-je y renoncer si je veux vous marier ?                1020

Praxilène

Ce n'est pas là du tout ce que dieu nous demande
Ce n'est pas la valeur qu'en nous il réprimande.
Il est des guerriers forts qui gagnent sans combat
De l'étendard de foi on peut être soldat.
C'est en allant au feu que se durcit le fer
Et notre repentir à dieu doit être offert :
Le plus grand des combats est de se vaincre soi
C'est en ouvrant son cœur que l'on s'en aperçoit !

Axnos

Il y a un instant j'ai entendu cela.
Pour une autre raison que ce que j'entends là.               1030

Praxilène

Si je ne suis pas seule à donner ce conseil
C'est qu'il doit être bon et propice à l'éveil !

Axnos

Le chasseur et le cerf aiment tous deux la biche
Et chacun veux savoir l'endroit où elle niche,
Le premier la poursuit pour la mettre aux abois
Le second par amour est entré dans le bois.

Praxilène

Vous parlez par rébus, je ne vous comprends pas.

Axnos

Du Sage de Lindos je marche dans les pas.
La vérité parfois ne se dit pas crûment
Et il nous faut la voir sous un déguisement.                  1040
C'est ainsi que faisait le sage Cléobule
Avant de voir le vrai il faut un préambule.
Pour atteindre le but le chemin est ardu
A résoudre l'énigme il faut être assidu.

Praxilène

L'Amour qui vient de dieu ne connaît pas d'étapes
Il inonde le cœur aux premières agapes,
Pas plus que notre esprit n'en cerne les contours
La Raison ne peut pas expliquer cet amour
Chercher à la saisir c'est ne comprendre rien :
Le langage lui-même échappe aux grammairiens !          1050
Le savoir dans la foi ne nous vient pas en aide
L'Innocence nourrit celui qui la possède.

Axnos

L'Innocence elle-même est un bien lourd fardeau
Et elle est pour les yeux un terrible bandeau.
Pour décider de peu il faut savoir beaucoup
Et la foi ne peut pas ouvrir les yeux d'un coup.
Mieux vaut faible lueur qui ne vacille pas
Qu'un brasier allumé qui ne sert que d'appât.
L'esprit avec le cœur doit pouvoir négocier
La foi à la raison doit pouvoir se marier,                       1060
A ce feu qui jaillit et vient des profondeurs
La connaissance ajoute à la foi son ardeur !

Praxilène

Ce n'est que prétention que se dire savant
De scruter l'horizon et dire pluie ou vent
Sans connaître celui qui maîtrise la foudre
Celui qui par sa mort, peut les pêchés absoudre !

Axnos

Le pouvoir ne peut pas tolérer l'ignorance
Qui se veut innocent s'en exclut par avance.
Il n'est pas un seul chef qui soit un innocent
Et chaque général a sur les mains du sang.                    1070
Dieu est pour vous le Christ, le sauveur et la vie
Il est pour moi le beau, la vertu et l'envie.
Un chef ne peut l'aimer comme l'aime un esclave
Tous deux doivent servir mais pas au même octave.
Si votre amour pour lui se passe de raison
Il me la faut à moi pour saisir sa passion.
Dieu a touché mon cœur et affermi ma main
Le cilice et le crin n'ont pour moi rien d'humain,
Je suis prince et chrétien, je suis prince et guerrier,
Au service de dieu je mettrai mon épée.                        1080
Je n'ai rien d'un ermite et ma haute naissance
Commande à ma raison de saisir son essence.

Praxilène

On ne peut aimer dieu de multiples façons,
Concilier son amour avec notre raison
C'est arrêter le feu avec un incendie,
Avaler du poison contre la maladie.
On ne peut pas marier la brebis et le loup
Et ce dieu que je sers est un dieu fort jaloux.
Je suis le médecin, il faut vous dévêtir,
Je viens vous visiter, et c'est pour vous guérir ;             1090
Il vous faut maintenant enlever votre armure
Ployer votre genou et revêtir la bure.
Je m'en vais à présent, j'ai prescrit mes potions.
Je ne veux vous revoir que dans la contrition
Vêtu d'humilité et dans le repentir
Avoir tout renié et prêt pour le martyr !

Axnos

Mon amour est pour vous et ma foi est pour Dieu
Vous m'ôtez tout espoir en me disant adieu.
Je dois à la couronne autant qu'à mon amour
Et vous m'êtes aujourd'hui un bien cruel secours.         1100

Praxilène

Vous dites "oui Seigneur" mais au fond vous doutez
A son amour sans fin vous n'avez pas goûté.

Axnos

La foi du conseiller est plus près de la mienne
Que la douce folie que vous nommez chrétienne.
Il est fidèle à dieu et ne renonce pas
A instruire les siens et à gérer l'état.
Si chacun parmi nous vivait de votre foi
Si chaque citoyen se chargeait de sa croix
Le trésor et les biens seraient tous mis à sac
Il n'y aurait plus là ni bourses ni bissacs,                      1110
Tout serait dévasté au bas mot tout pillé
Comme consolation il nous faudrait... prier !

Praxilène

Dieu protège du mal le peuple qu'il choisit !

Axnos

Dans le passé pourtant, il a déjà failli !

Praxilène

Votre confiance en lui est bien trop limitée,
Quand on aime le Christ, on aime à l'imiter.

Axnos

De diverses façons s'apprécie un bon vin
Et de même pour nous approchant le Divin ;
Le matin ou le soir le goût est différent
Et à ne rien comprendre on est intolérant.                     1120

 

Scène II

-Le Conseiller - Praxilène - Axnos-

Le Conseiller (entrant,aux deux)

J'ai entendu l'éclat de votre discussion
A l'ardeur de la foi se marie la raison. (à Praxilène)
Taisez donc vos propos, ils ne sont pas fondés
Le premier des devoirs consiste à vivre en paix.
La foi n'a pas pour but de briser le guerrier,
S'il se montre chrétien, je pourrai le marier.
Quand le cœur est touché la raison se rebelle
A ses vieilles idées elle reste fidèle.
Dieu toucha votre cœur, vous donna-t-il le droit
De dire à votre époux de mourir sur la croix ?               1130
Au reste, c'est à moi qu'incombe le devoir
D'enseigner nos vertus et de les promouvoir.
Vous montrez trop de zèle à convaincre un époux
Restez en votre endroit parée de vos bijoux,
Mais ne vous mêlez pas de faire mon travail :
Un simple matelot n'est pas au gouvernail.
Respectez votre roi et montrez soumission
A celui que le ciel vous donne en élection.
Notre dieu est amour, nous devons le montrer
Et par vos procédés vous allez le contrer.                     1140
Pourquoi chercher toujours ce qui peut l'avilir
Et ce roi que dieu fait à nouveau l'affaiblir ?
Pourquoi meurtrir la chair si le cœur se repent ?
Non ! un roi ne peut pas s'humilier en rampant
Sa naissance le place au plus haut des devoirs :
On peut être chrétien et être le pouvoir.
Au reste, dites-moi, pouvez vous enseigner
Et à cette fonction êtes-vous désignée ?
A l'autel à genoux c'est à vous d'y courir
Commencez à prier cessez de discourir,                       1150
Car ce n'est pas de sac mais de lin blanc vêtu
Qu'il sera baptisé comme dieu l'a voulu !

Praxilène

Mais, Monsieur....

Le Conseiller

             Il suffit ! Offrez-nous le silence !
C'est à lui maintenant que je donne licence...

Axnos

Monsieur le Conseiller je saisis maintenant
Le but de nos chemins bien qu'ils soient différents !

Le Conseiller

Ils ne diffèrent en rien : quand le but est atteint
Les chemins convergents ont un commun destin !

Axnos

Je ne veux point parler et préfère écouter
Otez-moi tout soupçon qui me ferait douter.                 1160

Le Conseiller

On peut suivre les pas de ce divin sauveur
Sans devoir rejeter tous les anciens penseurs.
Quand la foi l'a touché l'homme en est transformé
Doit-il pour ça nier tout ce qui l'a formé ?
Le Pouvoir vient de Dieu la connaissance aussi.
Il sème en chaque cœur, surtout les indécis.
Plus il tarde à venir plus ses présents sont riches
Pas une âme avec lui n'est à jamais en friche !

Axnos

Je sens en mon esprit s'allumer un brasier
Une soif de savoir qu'on ne peut rassasier,                   1170
Et qu'aucun grand penseur ne pourra satisfaire...

Le Conseiller

Ce qu'il nous faut d'abord c'est régler notre affaire.
Allumer tous les feux, régler le protocole,
Le monde doit savoir : de Rome à l'Acropole !
Le baptême et le trône arriveront d'un coup
Votre cœur sera neuf et vous serez absous,
Mais des liens de l'hymen vous serez prisonnier
Le même est détenu et le même geôlier. (à Praxilène)
Quant à vous, mon enfant, vous prendrez pour époux
Ce Prince converti que le ciel vous alloue.                    1180
Et, quand, par son pouvoir je vous aurai unis,
Jusqu'au bout de la vie vous serez réunis.

 

ACTE V
(Quelques jours plus tard)

Scène I (La salle du Conseil)

-Le Conseiller - Axnos - Le Pédagogue-

Le Conseiller

Un guerrier nous arrive et il nous vient du Nord
Il est le messager d'un inquiétant rapport.
Il franchit à l'instant tout rempli de sueur
Les portes du palais, parlant aux défenseurs.
Il me semble blessé et paraît affaibli
Toutefois de parler, il montre grande envie.

Axnos

Faites-le donc entrer et nous l'écouterons
Qui se bat pour son roi n'attend pas au perron.             1190

Le Conseiller (au Prince)

Devrons-nous l'écouter dans un conseil restreint,
Ou, à d'autres témoins devons nous être astreints ?

Axnos

Vos conseils avisés me sont un bien précieux
Le moindre de vos mots est toujours judicieux.
Les avis de chacun je les écouterai.
A tous il parlera mais je déciderai
Et s'il nous faut agir après son audition
Son suffrage avisé fera la décision.
Il est plus que nous tous le témoin de ses dires
Et sa propre opinion on ne la peut dédire.                    1200
Qui a vu le combat en connaît l'étendue
Et peut prendre un arrêt sur le sang répandu.

 

Scène II

-Le Messager - Axnos - Le Conseiller - Le Pédagogue -

Le Messager (entrant)

Majesté, mes seigneurs... Je reviens du combat
Mes paroles ont l'odeur le goût et du trépas,
Dans les derniers moments et les dernières flammes
Après avoir percé un guerrier de ma lame
J'entendis dans un râle tomber mon compagnon,
L'ultime, le dernier ! Et sur ses lèvres, un nom :
Le Vôtre, Majesté. Mais je n'eus point le temps
De lui faire chorus, un fer des plus tranchants               1210
Me transperçait le dos et me laissant pour mort
L'ennemi triomphant abandonna mon corps.
Quand je repris mes sens me parvenait le bruit
D'un festin éloigné. Ils savouraient les fruits
Du victorieux combat que leur offrait le nombre.
Rampant parmi les morts je devenais une ombre,
Furtif et silencieux je volais un cheval
Que je fusse coureur je n'eus point de rival
Et galopant la nuit, lorsque l'aube pointa
J'aperçus nos remparts cachant notre habitat.               1220

Axnos

Si je t'écoute bien tu restes seul vivant
Et tu n'eus après toi pas un seul poursuivant ?

Le Messager

Que le contraire fût je ne serais point là
A conter les détails du mortel pugilat !
Nous étions plus de cent ils étaient trois fois plus
Mais chacun au combat était bien résolu
Nous perçâmes leur flanc et en tuâmes vingt
Ils criaient ils fuyaient, mais tout était en vain
Nos glaives les tranchaient ou les jetaient à bas
Nous pouvions espérer voir l'issue du combat,             1230
Mais leur ardeur trouvée et leur nombre élevé
Faucha dans notre cœur la pâte qui levait.
L'espoir changea de camp et la victoire aussi...
En quelques mouvements nous fûmes tous occis.

Axnos

Où eut lieu le combat ?

Le Messager

                         En allant vers le nord,
Une nuit de galop est le prix de l'effort.

Le Conseiller (au Messager)

Que faisiez-vous au nord ? sur une terre amie
Vous deviez protéger son roi des ennemis ?

Le Messager (à tous)

Alexandre envoya vers nous une estafette
Changeant notre chemin, construisant la défaite :          1240
Il croyait l'ennemi peu nombreux et perdu
Nous croyions les saisir nous étions attendus !

Le Conseiller

Où sont-ils repartis ? En quelle direction ?
Sont-ils allés vers l'Ouest ? Sais-tu leurs intentions ?

Le Messager

A pareille équipée il ne faut pas un jour
Sans même se presser pour faire le parcours.
A présent Alexandre est soit un assiégé
Ou bien d'un autre roi un monarque obligé.

Le Pédagogue

Ou il se peut encor...

Axnos

                      ...Qu'il ne soit plus du tout
Et que de sa lignée je ne sois plus l'Epoux..                  1250
Les barbares du Nord ne font point de quartier,
Il leur est inconnu jusqu'au mot de pitié.

Le Conseiller (à Axnos)

Il nous faut aller voir ce qu'ils sont devenus
Sont-ils morts assiégés ou sont-ils détenus ?

Axnos (à tous)

Qui pouvons-nous mander sans trop nous affaiblir ?

Le Conseiller

Il nous faut y aller, mais sans nous amoindrir.
Je suis bon cavalier, je connais la région
Il me faut deux guerriers et non d'une légion.
A moins que l'ennemi m'oblige à des détours
Dans deux journées au plus je serai de retour,               1260
Nous pourrons décider alors de l'avenir
Dans l'ultime Conseil que nous pourrons tenir.
Qu'on scelle trois chevaux, je choisirai les hommes
Et plus qu'être discrets, nous serons des fantômes.

Axnos (au Messager)

Quelle est ton opinion ? As-tu quelques avis ?
De quel effet leur siège a-t-il été suivi ?

Le Messager

A l'heure où nous parlons ils se défendent encor
La mêlée n'en est pas à l'affreux corps à corps,
Du haut de leurs remparts ils peuvent maintenir
Les assauts répétés qu'ils auront à subir.                      1270

Axnos

Le tout est de savoir pendant combien de temps.

Le Conseiller (à Axnos)

Partir à leur secours serait compromettant.

Le Pédagogue (à Axnos)

Le Conseiller raisonne en parfait général
Connaître l'ennemi est un point capital.
Laissez le donc aller, quérir l'information,
Elle sera utile à votre décision.
Quand nous aurons en mains tous les renseignements
L'ennemi, malgré lui, fera l'enseignement
Et nous saurons alors et comment l'attaquer
En quel endroit surgir et comment le piquer.                1280
(L'Intendant et le Messager sortent)

 

Scène III

-Axnos, le Pédagogue-

 

Axnos

Quelle est ta conclusion ?

Le Pédagogue

                                  Il serait trop hâtif
De conclure à présent et d'être affirmatif.
Un autre messager, que nous n'attendions pas,
Franchit très tôt nos murs quand le jour se leva
Vous serez bien surpris de savoir qui il est
Vous devez l'écouter sans y mettre un délai.

Axnos

Qui est donc ce courrier et qu'a-t-il de curieux ?

Le Pédagogue

Ecoutons son récit, il est des plus sérieux !            1290

 

Scène IV


-Axnos - la Régente (entrant) - le Pédagogue -

Axnos

Vous... Madame !

La Régente

                    Messieurs…

Le Pédagogue

            ...Racontez nous comment
En route vers l'exil et son isolement
Vous dûtes, malgré vous, changer votre chemin
Et l'étape du jour la mettre au lendemain...

La Régente

C'est plus qu'au lendemain que je la renvoyais
A vous dire comment, je vais m'y employer.
Nous marchions vers le Sud, sans trop de certitudes
Coupant par les sommets prenant de l'altitude.
Nous vîmes en contrebas de nombreux cavaliers
Ils étaient fort chargés et portaient des béliers                   1300
Des échelles et des tours s'entassaient sur leurs chars,
C'est une armée sans fin qui s'offrait aux regards.
Le chef de notre corps nous fit poser le pied
A l'abri des fourrés nous les pûmes épier
Et ce que nous croyions le plus fort de la troupe
S'en fut bientôt rejoint par plus de trente groupes !
Je n'avais jamais vu une armée si fournie
Le nombre de guerriers nous semblait infini.
Dans la plaine déserte ils établirent un camp
Nous partîmes alors laissant l'endroit vacant.                   1310
Nous quittions les fourrés, pénétrés de douleurs,
Une pareille armée est l'armée d'un vainqueur.
Nous prîmes pour retour un chemin détourné
Dans l'urgence à présent il fallait retourner.
La tristesse en nos cœurs, chevauchant dans la boue
Mais hélas, des chagrins nous n'étions point à bout.
Vingt stades parcourus amenèrent l'horreur
Qui changea la tristesse en un désir vengeur.
Les cœurs saignent toujours, même ceux des héros
Et je crains fort, hélas, d'en dire beaucoup trop,               1320
En contant ce qui fut un affreux rendez-vous...

Axnos

A ouïr le malheur mon âme se résout !
Je n'ai pas d'autre choix que jouer sur sa lyre
L'amère partition, je me dois de la lire.
Ne me ménagez pas, un autre messager
Quitte à l'instant ces lieux, il laisse présager
Un futur tout construit de lendemains aigris
Un avenir réduit à des jours sombres et gris.
Parlez donc, n'ayez peur, mon cœur est si tanné,
Il s'est durci ce jour plus qu'en quelques années !             1330

La Régente

C'est dans un lac de sang que nous trouvâmes Hector
Plus de vingt cavaliers gisaient près de son corps.
A l'aspect de leurs fers aux nombreuses cassures
Aux corps déchiquetés recouverts de blessures
Un combat sans merci se laissait deviner.
Nous laissâmes les corps qui déjà déclinaient.
De l'intrépide Hector nous rapportons le casque.
Je refermais ses yeux, la Mort posa son masque.

Axnos

Hector !...Ce brave Hector...

Le Pédagogue

                          En mourant au combat
Par un geste héroïque il signe son trépas.                         1340

Axnos (à la Régente)

A-t-il été surpris ou a-t-il attaqué ?

La Régente

La rigueur du combat je ne peux qu'évoquer
Pas un arbre alentour et pas un seul talus
Il cherchait la mêlée et non point le salut.
La fuite était facile à travers la forêt
Ou mieux, encore à l'Est passant par les marais,
Cet habile chasseur transformé en gibier
Aurait su se tirer d'un quelconque bourbier.
Mais il choisit son roi et l'amour de sa terre
En suivant de la mort l'impérial magistère.                        1350

Axnos

Fondre sur l'ennemi en allant à la mort
C'est conduire un cheval sans user de ses mors.
Il eût pu, comme vous, revenir à l'arrière
Et choisir en Conseil une option plus guerrière.

La Régente

Devait-il revenir pour mieux mourir après,
A affronter la mort sommes-nous toujours prêts ?
Vous l'avez de ces lieux chassé comme un intrus,
Revenir pour le moins lui paraissait abstrus.
A la guerre une mort, peut-elle être inutile
Et cet acte glorieux le jugez-vous futile ?                           1360
Vous jugez toujours vite et avec la raison,
En oubliant le cœur et ses inclinaisons.

Axnos

C'est la raison d'état qui m'oblige à juger,
Le cœur nous conseillant ne peut que nous gruger.
Au Sud une myriade au Nord la multitude
Qui peut donner un plan ? Dicter une attitude ?

La Régente

Vous avez pour cela un précieux Conseiller
A défendre vos murs il se doit travailler.

Axnos

Il partit pour le Nord quand vous entriez ici
C'est en espion discret qu'à l'heure il officie.                     1370

La Régente

Il partit ?

Axnos

           Il partit.

La Régente

                           J'ai donc bien entendu :
De son attachement on perçoit l'étendue.
A l'heure où chaque bras est un besoin vital
Où ne doit pas manquer un homme ou un cheval
Le conseiller s'en va au-delà de ces murs
Goûtant la trahison comme on goûte un fruit mûr !

Axnos

Votre ressentiment vous empêche de voir
Qu'en serviteur zélé il vaque à son devoir.
Votre inquiétant récit lui était inconnu
(bruits de voix et de pas)
Que signifient ces bruits et ces voix contenues ?               1380

 

Scène V

-Le Conseiller - La Régente - Le Prince - Le Pédagogue-

Le Conseiller (entrant)

Messieurs, Madame il nous...

La Régente (au Conseiller)

                      ...Je vous croyais au loin !

Le Conseiller (à la Régente)

Je le croyais aussi. Dieu ne le voulut point.
J'ai croisé en partant les gens de votre escorte
Les nouvelles échangées ne sont pas très accortes.

Axnos (au Conseiller)

Vous voilà au courant. Qu'allons-nous décider ?
Tiendrons-nous un Conseil ? Avez-vous des idées ?

Le Conseiller (à tous)

Il faut nous préparer à soutenir le siège
L'ennemi est puissant ? Nous lui tendrons des pièges !
Il faut veiller sur l'eau sur le grain et la poix
Tout nous devient précieux, chaque graine a son poids.    1390

Axnos (à la Régente)

Madame il apparaît que votre jugement
Fut rendu bien trop vite et trop injustement.
Des excuses obligées me semblent nécessaires
Vous les présenterez à ce vieil adversaire.

Le Conseiller (à Axnos)

Des excuses obligées je ne veux recevoir
Que chacun, pour l'instant, s'affaire à son devoir.
En Conseiller j'agis, en chrétien je raisonne
Mon action l'a chassée que le ciel me pardonne.
Pour le bien de l'état je dus choisir l'exil
Sur chemins et sentiers l'exposer aux périls.                     1400

La Régente (au Conseiller)

Avec l'espoir secret que je meure en chemin,
Tuant votre ennemie sans vous salir les mains!

Le Conseiller (à la Régente)

Madame vous croyez ...

La Régente (à tous)

                             ...Je crois ce que je vois
Et j'ai toujours connu le but de mon renvoi.

Axnos (à la Régente)

Le royaume en danger l'ennemi à ses portes
C'est la rancoeur en vous qui à nouveau l'emporte.
Resterons-nous longtemps encor à bavarder
Votre but serait-il de nous faire tarder ?
C'est assez de discours d'arguments déroutants
Si Dieu nous laisse vie et l'ennemi le temps                       1410
Nous vous écouterons. Pour l'instant ce qui prime
Ce n'est pas de juger ou connaître le crime. (à tous)
Que chacun donc s'apprête et se rende où il doit
Qu'on empenne les traits avec d'habiles doigts
Que l'ennemi enfin, aussi nombreux soit-il,
Succombe à la pluie de nos archers virils.
Qu'on me laisse donc seul, en cet instant crucial
Le silence est pour moi un conseiller martial.
(tous sortent)

 

Scène VI

- Axnos seul -

 

Axnos

Hélas, qui peut m'aider et à qui m'adresser ?
Le constat de défaite il me faut le dresser.                        1420
Nous perdrons le palais et nous perdrons la vie
A ceux que j'ai aimé quelque temps je survis
Et de nos grands projets et de nos ambitions
Il ne restera rien, pas même l'illusion.
Chacun de mes aïeux en mourant a transmis
La couronne et l'épée d'un pouvoir affermi.
J'avais comme devoir un empire à céder
C'est le vide et l'oubli qui vont me succéder.
Quand ma vie s'éteindra tous avec moi mourront
Le fil de la mémoire avec moi s'interrompt.                      1430
De ma noble lignée il ne restera rien
Mon sang fera défaut, il n'y a plus de lien.
Et le vent en soufflant sur ses ruines futures
Sera seul à savoir où sont nos sépultures.

 

Scène VII

-Le Pédagogue - Axnos-

 

Le Pédagogue (entrant)

On entend résonner des clameurs de bataille
Notre défense est saine et les remparts sans faille.
J'ai voulu, avec vous, partager ce moment
Et de vos réflexions rompre l'isolement.

Axnos

Ce moment, le dernier, se peut-il partager ?
C'est un étroit chemin, pour plusieurs passagers.              1450
En grande solitude on se glisse au linceul
La mort fait exception, je n'y serai pas seul.
Mes ancêtres avec moi, tomberont sous les coups,
La mort les tuera tous en me brisant le cou.
Je n'ai pas de regrets mais succombe aux remords
De n'avoir pas de fils quand je quitte le port.

Le Pédagogue

Les remords sont en trop et faits pour les coupables
De sa durée de vie l'homme n'est point comptable !
Dans l'oubli sont jetés vos glorieux ascendants
Dans l'oubli restera un précieux descendant.                     1460
C'est un cruel destin qui contre vous s'acharne,
Les malheurs, un par un, à votre âme s'incarnent ;
Le chagrin en ce cœur est devenu flagrant,
En proie à la détresse il n'en est que plus grand !

Axnos

Mon destin est frappé du sceau de l'interdit
Le malheur est venu et tous ses mots sont dits.
Raconte-moi comment sur nos remparts épais
Chacun manie le fer, le poignard et l'épée.

Le Pédagogue

L'Intendant fait merveille au milieu des guerriers
Passant de l'un à l'autre en des mots familiers.                  1470
Quand il parle aux soldats de bataille et de roi
Leur courage grandit et leur crainte décroît.
La flamme de chacun est changée en fournaise
La guerre est sa fonction, il y est à son aise.

Axnos

Il nous est donc fidèle ?

Le Pédagogue

                                 ...Il l'a toujours été
Et toutes ses actions montrent sa loyauté.
En visant l'hyménée pour vous faire chrétien
De l'empire à venir il fournissait les liens.
Sa conduite aujourd'hui prouve son dévouement
Mais hélas, pour chacun, en un cruel moment.                  1480

Axnos

S'il nous fût dévoué ma mère le fut-elle ?

Le Pédagogue

Dans la fidélité elle reste un modèle.
En route pour l'exil elle revint vers nous
Faisant fi de sa vie et de votre courroux,
Son amour du royaume elle l'a démontré
En suivant un destin qu'elle aurait pu contrer.

Axnos

Si je te comprends bien aucun d'eux n'a trahi
Et chacun tour à tour, en vain les ai haïs.

Le Pédagogue

Il n'est de trahison que leur rancœur commune
Chacun haïssait l'autre en comblant ses lacunes.               1490
La Régente attachée à notre tradition
Limitait le royaume et manquait d'ambition,
L'Intendant pour sa part, s'il fut un ambitieux
Construisait l'état fort qu'ont voulu vos aïeux.
Personne n'a trahi et nul n'a comploté
Il n'est de responsable à cet état de fait
Que le goût du pouvoir qu'ils ne pouvaient s'offrir,
Devoir le partager les faisaient trop souffrir.
Ainsi vous fûtes sage et vous fûtes avisé
En donnant à tous deux ce qu'ils pouvaient viser.             1500

Axnos

Tu l'emportes en talent sur l'orateur de Priène
Chaque cause plaidée il se la faisait sienne !

Le Pédagogue

Fuyant, devant Cyrus, cet habile orateur
Abandonna ses biens sans un sursaut de cœur.
Si je ressemble à Bias c'est dans le dénuement
Je ne sais comme lui construire un argument.
Car j'abandonne aussi mes biens et ma fortune
La mort s'installe en moi et sans être importune.
Quand vivre on ne peut plus, la mort devient aisée :
Le poison à mon sang a offert le baiser.                           1510
Dans quelques courts instants mon âme sombrera
Trop vieux pour le combat je ne suis qu'embarras.
Plutôt que de mourir sous le fer ennemi
La Régente avec moi, choisit ce compromis.

Axnos

Vous mourrez avant moi ! Serai-je le dernier ?
Du funeste bateau je suis le timonier !

Le Pédagogue

Quelques heures de plus avant l'éternité
Sont-elles heures volées ou du temps mérité ?
Vous mourrez le dernier terrassé par le nombre
En luttant jusqu'au soir et dedans la pénombre.                1520

Axnos

Il est temps de mourir. Aux remparts rejoignons
Nos soldats nos guerriers tous ces preux compagnons
Qu'une glorieuse mort attend dans l'impatience.
Offrons-lui notre vie nos corps et nos consciences !
Je remercie le ciel et remercie Mon Dieu
Au moment de mourir s'ouvrent tout grand mes yeux,
C'est en criant son nom que je voudrais périr
Puisqu'il nous faut mourir mourrons donc en martyr !      1528

 

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