Le crépuscule d’une idole
L’affabulation freudienne
Par Michel Onfray, édition Grasset.
Pour bien comprendre la démarche de Michel Onfray, il faut commencer son livre par la fin, par la bibliogrphie utilisée et les récents ouvrages qu'il a publié. Invité, en 2005, à une émission de radio où on lui demandait ce qu’il pensait de l’affaire du Livre noir de la psychanalyse, Michel Onfray, alors "défenseur" de la psychanalyse avant d'en devenir le pourfendeur, répondit, sans avoir lu le livre que "pareil procédé était ridicule". Il a déclaré depuis avoir changé d’avis et regrette sa phrase.
Comme il l’écrit dans son livre Le crépuscule d’une idole il ne souhaitait pas publier une hagiographie. Il relut donc pour le faire, la totalité des œuvres de Freud, dans les éditions complètes publiées par les PUF (6000 pages), il le fit entre juin et décembre 2009.
Il lut également les historiens critiques de la psychanalyse, les correspondances et autres lectures indispensables pour effectuer son travail, soit des dizaines de milliers de pages. En 2009 il publia également quatre ouvrages de philosophie. Depuis qu’il s’est attaché à « revisiter » la psychanalyse, en 2005, le philosophe a publié 27 ouvrages de philosophie, dont Le crépuscule est le troisième pour l’année 2010 !
Il faut rajouter à cela plus d’une centaine de CD, dont 12 en 2010. On ne peut que saluer ici une capacité de travail, de lecture et d’écriture hors du commun, une performance d’auteur.
L’ouvrage en lui-même est volumineux, plus de six cents pages. En couverture, le nom de l’auteur apparaît trois fois plus grand que le titre de l’ouvrage et cinq fois plus grand que le sous-titre : « L’affabulation freudienne ». Dans un essai c’est généralement le titre qui est plus grand que le nom de l’auteur. Ici le marketing a été bien étudié, le nom d’Onfray se vend mieux que le nom de Freud.
L’ouvrage, et c’est bien regrettable, ne comporte aucune note de bas de page.
Même si Onfray, lorsqu’il fait parler Freud, cite le volume et la page de l’édition complète de ses œuvres, les sources qu’il utilise sont extraites de la bibliographie de fin d’ouvrage, aucun repère d’auteur sur un fait précis n’est donc possible.
Des écrivains majeurs ayant publié des ouvrages critiques sur la psychanalyse sont exclus.
On a l’impression que les exégètes sur le sujet ont été soigneusement sélectionnés par M. Onfray. Aucun analyste, et ils furent nombreux, particulièrement chez les lacaniens, qui ont exercé une critique rigoureuse des écrits de Freud, n’est cité. M. Onfray doit certainement les connaître et les avoir lus, puisqu’il nous dit, au début de son ouvrage, avoir suivi des cours de psychanalyse à l’université. Lacan lui-même, le premier « déboulonneur » de Freud est cité à deux ou trois reprises pour être traité « d’histrion » (p.568).
C’est ainsi que, bien que consacrant un chapitre entier à l’attrait de Freud pour la télépathie et l’occultisme, il passe sous silence l’important travail de F. Roustang qui en parle abondamment dans son essai « Elle ne le lâche plus » (éd. de minuit). Pas plus que n’est cité au chapitre intitulé « Le pénis rabougri des femmes » l’éblouissant ouvrage de Luce Irigaray, « Speculum » (éd. de minuit) qui tire à boulets rouges sur Freud. Le titre du travail de L. Irigaray s’appelle « La tâche aveugle d’un vieux rêve de symétrie ». Tout un programme ! Ce « manque » est-il voulu de la part du philosophe ?
La parution du Crépuscule a fait grand bruit. Tout comme pour Le livre noir, les couvertures des hebdos, les articles dans la presse quotidienne, les passages à la télévision et à la radio, les interviews, les discussions sur les forums, les vidéos sur la toile, les suites ne manquent pas.
Michel Onfray, dans un de ces nombreux entretiens, fait savoir que ce n’est pas l’argent qui est visé dans tout ce battage médiatique. Gageons tout de même que le livre sera tiré par dizaines de milliers d’exemplaires...
Comme pour la sortie du Livre noir, les contradicteurs au débat brillent par leur manque d’arguments, et non par leur absence. Dans les jours qui suivirent, on a pu voir dans un débat télévisé, une psychanalyste, sans aucun argument, déclarer que Le crépuscule d’une idole était le tome II du Livre noir de la psychanalyse. Or, s’il est un ouvrage auquel ressemble Le crépuscule d’une idole c’est davantage aux Mensonges freudiens de J. Bénesteau, (éd. Mardaga) ouvrage d’érudition et de recherches plutôt que Le livre noir qui est un ouvrage de propagande et le summum de l’ignorance de la chose freudienne.
Michel Onfray se réclame davantage du Livre noir que des Mensonges freudiens, dont il fait un éloge très mesuré et très restreint. Cela se comprend : Les Mensonges freudiens sont, par leur histoire et leur personnage, « marqués » à droite, alors que le Livre noir échappe, en première analyse, à ce genre de classification.
Michel Onfray, beaucoup plus proche par son érudition des Mensonges freudiens que du Livre noir, idéologie « libertaire » oblige, salue donc la sortie de ce dernier, comme un ouvrage qui lui a fait prendre conscience de l’affabulation freudienne. Heureusement, Michel Onfray nous montre dans son ouvrage, que, contrairement à ses amis « casseurs de Freud », il maîtrise avec plus de justesse les stades freudiens de l’évolution que ses amis du Livre noir. Hélas pour les thuriféraires de la psychanalyse, ceux qui ont poussé des cris d’Onfray à la sortie du Livre noir, aucun ne s'est véritablement livré à une critique raisonné du Livre noir pas plus qu’ils n’ont apporté d’arguments solides à la critique du Crépuscule, mais ce sont contentés, pour la plupart d’entre eux, d’insultes et d’attaques ad hominem ou comme le dit justement M. Onfray : « Je découvris dès lors l’hystérique combattant l’historique... ». p. 34
Au début, l’ouvrage est très agréable, vers la page 300, la fatigue commence à se faire ressentir. Car si Le Livre noir se termine par un « éloge » à Freud, c’est par un éloge que commence Le crépuscule. M. Onfray, sans économie de mots, raconte tout ce que Freud lui a apporté de salvateur à la lecture des « Trois essais... » :
« Freud lavait d’une eau lustrale des années de crasse mentale. Son livre effaçait une souillure. Ces pages abolissaient l’éros nocturne dans lequel nous étions pour la plupart noyés, suffoqués. » p.20
Trois ouvrages majeurs ont marqué l’adolescence de M. Onfray : Les trois essais... de Freud, Le Manifeste... de Marx et l’Antéchrist de Nietzche. (p. 16). Bien entendu, dans le crépuscule l’obscurité guette, et les faux pas, sont nombreux. Etant prof de philo, Onfray a enseigné pendant vingt ans le freudisme, sous forme de « cartes postales », par exemple, carte postale 2 :
« Le lapsus, l’acte manqué, le mot d’esprit, l’oubli des noms propres, la méprise témoignent d’une psychopathologie par laquelle on accède à l’inconscient ». p.29
Puis, ayant fait demi-tour, il se construit des contre-cartes postales, contre-carte postale 2 :
« Les différents accidents de la psychopathologie de la vie quotidienne font effectivement sens, mais aucunement dans la perspective d’un refoulement strictement libidinal et encore moins œdipien ». p.38
Il ne semble pas qu’il soit stipulé dans la Psychopathologie de la vie quotidienne (éd.
Payot) que tous les actes manqués de la vie quotidienne sont libidineux ou œdipiens...Sauf pour Freud peut-être, car selon Onfray :
« La psychanalyse est une discipline vraie et juste tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre. » p.39
Comme par hasard, l’ouvrage est divisé en cinq parties tout comme les célèbres « Cinq psychanalyses » sur lesquelles l'auteur se livre à une critique sévère. Onfray dit se livrer à une analyse nietzschéenne de Freud et de son œuvre, en réalité, c’est à une véritable psychanalyse freudienne que se livre le philosophe à travers l’œuvre de Freud, sa correspondance, ses rapports à ses parents, à son épouse, à ses enfants. Et cette analyse est plus que solide, elle ondoie à travers le personnage incestueux, le drogué à la cocaïne et au tabac, le paranoïaque avide de reconnaissance et de gloire que fut Freud. Pas un ouvrage du père de la psychanalyse qui ne passe au travers la grille de lecture psychanalytique du philosophe. Que Freud eut le Complexe d’Œdipe, qu’il le voulut universel ne fait aucun doute. Onfray, mais il n’est pas le premier, le démontre en poussant l’interprétation jusqu’à dire que Freud a écrit « Moïse et le monothéisme » pour tuer le père des juifs ! Rien de ce qui est œdipien chez Freud ne reste dans l’ombre sous la plume du philosophe se faisant psychanalyste pour l’occasion, et quel brillant analyste ! M.Onfray nous montre qu’il sait utiliser à merveille l’outil que lui a fournit le père de la psychanalyse.
La correspondance Freud-Fliess, ce qui n’en a pas été caviardé, est analysée en détail et l’auteur nous livre de véritables petites perles. Emporté par son élan anti-freudien le philosophe dénie parfois tout simplement le réel de la psychologie élémentaire :
« Le roman familial constitue en effet un excellent concept opératoire...Mais pour Freud uniquement ! [...] Voici la clé de l’épistémologie freudienne : l’extrapolation d’une théorie universelle à partir d’une aventure personnelle. » p. 124
Quelques erreurs de biographie grossières sont présentes et invitent à douter de la documentation à laquelle se réfère M. Onfray ; à la page 140 il fait de Freud un psychiatre dépressif, or, Freud n’a jamais été psychiatre, mais neurologue. Un peu plus loin c’est d’un très beau lapsus calami que nous régale le philosophe, au sujet du meurtre du père chez Freud, en commentant un passage de Totem et tabou, (éd. Payot) il écrit :
« ...monopole sexuel du mère sur les femmes dans la horde primitive.... » p.217
Toujours en commentant Totem et tabou le philosophe demande une preuve de ce meurtre du père primitif (p. 232). Cela paraît effectivement impossible à prouver. A vrai dire Onfray n’innove pas et utilise la dialectique des ennemis séculaires du freudisme : science quand ils veulent l’attaquer dans le champ de la science, philosophie quand il la dénigre purement et simplement. La méthode fonctionne bien et a déjà été rodée.
Encore une petite erreur de formulation qui, comme par hasard, concerne encore Œdipe et le fameux complexe qui porte son nom. A la page 236 de son ouvrage, parlant de cet infortuné personnage, le philosophe écrit :
« ... accomplit l’oracle professé par le fils de Laïos et de Jocaste à l’endroit de sa propre descendance après qu’il eut couché avec sa mère et tué son père [...] »
Il se trouve qu’Œdipe tua d’abord son père et coucha ensuite avec sa mère. Une façon comme une autre de mettre la charrue avant les bœufs... qui ne sont jamais que des taureaux castrés !
Comme Onfray fait feu de tout bois du moindre lapsus de Freud en lui accordant du sens, on se demande si les siens font sens justement : A la page 462, Onfray parle du Congrès International de Médecine de Londres, en 1913, et le philosophe commet le lapsus calami en écrivant Paul Janet le philosophe au lieu de Pierre, le psychologue. Ce qui est cocasse c'est que M. Onfray signale souvent que Freud appartenait à une famille dans laquelle les générations s’interfèrent, situation de potentialité de désirs incestueux, et il confond le neveu et l’oncle ! On peut lui appliquer le jeu de mots célèbre de Lacan : « Pierre épaule qui ? » Après le crépuscule vient la nuit et dans l’obscurité totale on ne peut marcher qu’à tâtons :
« On peut faire dire à Freud une chose et son contraire » ou bien « Une lecture attentive de l’œuvre complète met au jour nombre de contradictions » p.256.
Il en est ainsi de tous les penseurs et de leurs ouvrages, philosophes ou moralistes. M. Onfray semble dépassé par la dialectique qu’il sait pourtant très bien utiliser.
Mais bien souvent, avant que ne se déchaînent les démons nocturnes, il arrive que la nuit porte conseil. Si M. Onfray, dans son ouvrage, reproche à Freud de ne jamais donner une définition claire de l’Inconscient, le philosophe va s’en charger et d’une merveilleuse façon. Ni dans l’œuvre de Freud ni dans celle de Lacan ne figurent meilleures définitions de l’Inconscient que celles qu’en donne Michel Onfray :
« Ce sont des souvenirs sans images, des mémoires sans formes, des forces d’une certaine manière, mais des forces sans quantités mesurables, des puissantes agissantes, des affects actifs sur le terrain pulsionnel... » p.317
« Voici donc un étrange paradoxe : pour détourner une image bien connue, l’inconscient semble être un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ;[... ] il résiste aux mots et seules les allégories optiques, les métaphores spatiales, les images algorithmiques laissent entendre que peut-être, on pourrait en approcher un peu l’ombre... » p.322
Après les dernières lueurs du crépuscule qui ont jeté leurs phares éblouissants, le noir se fait plus dense et comme l’écrit l’auteur du Traité d’athéologie :
« La psychanalyse se fait compagnon de route du Diable sous le soleil noir de ce Dieu-là. » p.323
Le diable freudien est donc parmi nous... Il faut donc exorciser le démon et pour cela tous les moyens sont bons, qu’importe la mauvaise foi si c’est pour la bonne cause :
« Mesurons avec effroi combien l’obsession du meurtre du Père génère chez Freud des prises de positions extravagantes, délirantes, incompréhensibles, antisémites même... » p.233
« Moïse et le monothéisme » (éd. Gallimard) est pour le philosophe une œuvre antisémite, ce qui fait de Freud un antisémite, même si Onfray n’oublie pas d’écrire que Freud s’inscrivit en 1897 à la loge B’nai B’rith. (p.179). Comme il aimait à le dire souvent de lui, Freud était un « juif infidèle ». Mais l’auteur du Traité d’athéologie semble s’étonner que Freud fut un ...laïque et il lui en fait le reproche :
« ...Freud interdit la circoncision de ses fils, la fréquentation de la synagogue, l’éducation religieuse, la pratique familiale, la dévotion privée à sa femme. Au 19, Bergasse, Noël se fête dans la famille avec un sapin et des bougies, Pâques avec des œufs peints. » p.179
Cette laïcité est-elle normale de la part de quelqu’un qui s’est toujours dit athée ? Pas du tout ! Selon Onfray, c’est là un des symptômes œdipiens de Freud en réaction à son père qui lui a offert une bible paraphée ! Mais athée et laïque n’est pas suffisant pour Onfray, que Freud abandonne en quelque sorte sa judéité, soit, mais alors, selon Onfray, cet abandon devrait être teinté de la mystique catholique de la rédemption :
« L’épisode de la cocaïne montre bien que, loin de publier des mises au point, de diffuser des regrets, de rédiger des aveux, de confesser des errances ou d’avouer des erreurs, il préfère effacer les traces.... » p. 300
Freud n’a donc pas fait amende honorable dans une confession publique, vêtu de bure et couvert de cendres comme il aurait dû le faire ! Le philosophe se tient très au courant de la mode médiatique, la demande de pardon, à genoux de préférence, est à nouveau rentrée dans les mœurs. Sacrifions à la mode !
Que Freud bouge l’oreille gauche ou l’oreille droite, il a toujours tort ! Et son tort principal, aux yeux d’Onfray, est celui d’avoir été un homme de son époque et de son temps, d’être resté un petit bourgeois à la morale bourgeoise, voulant être un honnête homme comme on le disait alors. Grande déception qui va causer à Onfray une aigreur sans limite et alimenter ses rancœurs, car Freud :
« ... ne parle pas de la nécessité de faciliter et de libéraliser le divorce, il n’invite pas à une vie sexuelle libre, il ne célèbre pas le libertinage, encore moins la révolution sexuelle, il ne déconseille pas le mariage, il ne fustige pas la famille en invitant à ne pas en fonder, il donne une recette vieille comme le monde : le bon vieil adultère des familles.... » p. 162
Voilà le portrait du monstre qui pratiquait le bon vieil adultère des familles, qui avait le grand tort de ne pas être marxiste-léniniste, comme l’aurait voulu Onfray en père idéal, mais juste un libéral aux tendances socialisantes !
Marx, en bon bourgeois avait engrossé sa bonne et Freud ne s'élève pas contre le cocufiage, devant tant de comportements bassement petits bourgeois de ses héros d’adolescence, Onfray abandonne Freud et Marx. C’est vers W. Reich, le freudo-marxisme et la Révolution sexuelle qu’il va se tourner dans ses futurs travaux, fait-il savoir. Demandons-lui tout de même de prendre en compte dans ses opus à venir que Reich dénonça à son père une relation adultère de sa mère et que cette dernière se suicida. Reich, et il y avait de quoi, axa toute sa doctrine sur la « répression de la sexualité » comme étiologie des névroses. Après la droite, Freud le « bourgeois réac » bouge-t-il l’oreille gauche ? Il a tort et Onfray est honnête, d’ailleurs il le dit lui-même !
« L’honnêteté oblige à signaler qu’en 1897, Freud signe la pétition du sexologue allemand Magnus Hirschfeld appelant à abroger un article du code pénal allemand qui réprimait l’homosexualité masculine. De même, en 1905, les trois essais sur la théorie sexuelle affirment clairement : « les invertis ne sont pas des dégénérés. » p.513
Notons qu’en 1897 et en 1905, il fallait un sacré courage pour soutenir pareils propos et que Freud n’était pas au sommet de sa gloire. Ca ne fait rien, si Freud signe courageusement cette pétition, il est homophobe de toutes façons, Onfray va lui inventer une homophobie ontologique (sic !) Mais puisque nous n’en sommes pas à une contradiction près, un grand reproche que fait également Onfray à Freud, c’est la découverte du flou entre le normal et le pathologique :
« Freud n’aura de cesse de le marteler : « On a reconnu de façon générale que les différences entre les individus normaux et les névrosés sont de nature quantitative et non qualitative (Minutes IV 59) ». Dès lors, en vertu de cette dangereuse révolution nihiliste opérée par Freud et les siens qui s’acharnent à détruire la différence entre le normal et le pathologique... » p.461
Il y a là effectivement une véritable révolution nihiliste : où donc allons-nous si les « malades » et les « gens normaux » ont la même essence, la même nature psychique ? Il semblerait que le philosophe ait soit une arrière pensée réactionnaire très prononcée dont il ne semble guère percevoir la portée, soit il a lu un peu trop rapidement la citation de Freud qui stipule bien qu’il y a une différence et qu’elle est de nature quantitative. Qu’y-a-t-il de nihiliste à cela ? Peut-on vraiment appeler nihiliste une doctrine qui s’oppose à la théorie de la dégénérescence qui était alors la théorie officielle de la santé mentale ? Cette théorie dynamique du psychique ne fut-elle pas une véritable révolution ? Pas pour M. Onfray assurément.... Freud découvre-t-il que l’hystérie peut aussi être masculine ? C’est pour Onfray un oxymore, une aberration nosologique et non une révolution tendant à entériner définitivement l’origine organiciste de l’hystérie ! Quand le 15 octobre 1886, Freud explique devant un parterre de médecins viennois l’existence de cette hystérie masculine il reçoit un accueil des plus glacé. Pas selon M. Onfray :
« On l’a vu, l’accueil de son exposé ne fut pas une réprobation unanime, il y eu même un neurologue pour acquiescer [...] un autre déclara n’avoir rien entendu là qui fut nouveau [...] un troisième et un quatrième penchaient pour une étiologie traumatique neuronale... » p. 304
Donc quatre personnes sur un parterre de médecins, ne rejettent pas son intervention, cela suffit à ne pas faire une réprobation unanime ! Bien entendu, le philosophe attaque la pensée psychanalytique en la traitant de pensée magique ; la métaphore, l’analogie, la symbolique, tout ce qui sert à la psychanalyse, tout ce sur quoi elle repose et a construit son édifice est une pensée... magique !
« La pensée symbolique est l’autre façon de nommer la pensée magique. » p.372
C’est imparable. Dans le monde d’Onfray il n’existe ni prise mâle ni prise femelle, l’expression « au seuil de ma vie » ne signifie rien, pas plus que de dire que la boulangère a de belles miches signifie qu’elle a une poitrine avantageuse. C’est tout de même curieux que M. Onfray qui use et abuse de l’interprétation freudienne et de sa méthode analogique entre l’œuvre de Freud et sa vie pour nous démontrer que Freud souffrait du complexe d’Œdipe, rejette ce mode d’interprétation quand il sert la psychanalyse. Il est vrai que M. Onfray fait de Freud un philosophe idéaliste et non matérialiste, puisque, écrit-il :
«... où donc se trouvent les atomes de son inconscient psychique ? » p. 310.
Si ce n’est pas du Grünbaum, ça y ressemble, aucun atome de l'inconscient freudien n'a encore été observé en laboratoire..... ni au cours d’ IRM, donc l’inconscient freudien n’existe pas ! Hélas cette pensée magique est très puissante, c’est une très grande magie, puisque la psychanalyse, selon M. Onfray est responsable d’un tas de choses :
« La psychanalyse accompagna le désinvestissement politique et l’investissement nouveau de l’égo [...] la fin de la révolution politique comme actualité imminente [...] le triomphe du pompidolisme, la domination de la marchandise, le libéralisme sans opposition digne de ce nom... » p.568
La liste est bien sûr non exhaustive, le virus H1N1 découvert après Freud n’y figure pas, mais tout comme le triomphe du pompidolisme, la psychanalyse doit en être responsable...
Un autre grief que manifeste Onfray par rapport à Freud concerne le patient de Binswanger connu sous les initiales J.v.T ; ce qu’a fait Freud à ce patient en utilisant un « psychrophore » est relaté plusieurs fois dans le livre :
« ... C’est un sondage de l’urètre avec un cathéter creux dans lequel circule de l’eau froide... Voilà donc, en 1910, les soins auxquels l’inventeur de la psychanalyse théoriquement parachevée destine un malade souffrant d’une « dépression mélancolique » dont la pathologie la plus grave consiste à se masturber souvent. » p.265
Le cas est cité dans les Mensonges freudiens, mais sans plus de détails. Binswanger dirigeait alors l’Hôpital Bellevue et la majorité de ses patients venait de son hôpital. On aimerait tout de même en savoir un peu plus sur ce patient et sa maladie et en avoir une vignette complète. « Se masturber souvent », Onfray connaît-il la fréquence ? Car si la masturbation est utile en étant la soupape de sureté des tensions érotiques elle peut également être morbide quand elle a lieu plusieurs fois par jour de façon répétée, et si elle ne rend pas sourd, des sujets peuvent en être véritablement malades. Tout comme un abus occasionnel peut-être un bon antidépresseur, quatre litres de vodka par jour entraînent rapidement la mort du sujet. La molécule adéquate n’existait pas à cette époque. Se promène-t-on là dans les fantasmes sadomasochistes des analystes et de leurs patients ? Devant un soin demandé ? Il semble en tout cas que le patient était consentant et que le soin ne fut pas un acte forcé :
« Là-dessus se produisit l’aveu de l’onanisme quotidien avec des fantaisies homosexuelles, dont il attend les conséquences les plus effroyables [...] je lui ai promis aussi une cure par sonde(ou psychrophore) pour calmer son onanisme[...] » (cf. Menahem R., Le premier couple psychiatre/psychanalyste. La correspondance Freud/Binswanger, TOPIQUE 2004/3, N°88, p. 87-94.)
Enfin, the last but no the least, on ne saurait terminer sans le reproche majeur que fait Onfray à Freud concernant la dédicace d’un de ses ouvrages à Mussolini.
En 1933, un analyste italien, Edoardo Weiss, rend visite à Freud. Cet analyste est accompagné d’une patiente et de son père. Le père, ami personnel de Mussolini, demande à Freud de lui dédicacer un ouvrage pour le dictateur. Que dit Onfray de la situation ?
« Freud a soixante- dix-sept ans et une réputation internationale. Il peut dire non ; il dit oui. » p. 524
La scène s’est passée en 1933 à Vienne. Pas en 2010 en Normandie. Weiss était alors le seul psychanalyste italien, donc un grand espoir pour la création d’une société italienne de psychanalyse. Freud pouvait-il compromettre l’avenir de la psychanalyse en Italie ? Si Freud n’avait pas dédicacé ce livre, aurait-il pu écrire à Jones le 02 mars 1937 :
« ...Hélas, le seul protecteur que nous ayons eu jusqu’à présent, Mussolini, semble laisser les mains libres à l’Allemagne. »
M. Onfray, comme tous les autres auteurs anti freudiens nous assène que la psychanalyse n’a jamais guéri personne, mais la vérité lui échappe entre les lignes, à plusieurs reprises dans cet inter-dit de la guérison :
« Il sollicite une autre cliente, la Baronne Ferstel, elle intervient rapidement auprès du ministre en faveur du « médecin qui l’avait guérie ». » p.308
Notons que la personne entreprend une démarche peu commune : en 1897, le Comité des Habilitations avait donné son accord pour que Freud soit intégré dans le corps des professeurs extraordinaires, le ministre refusa. Une autre patiente de Freud essaya aussi, mais sans succès, tout le monde n’a pas le titre de baronne. Deux femmes, à qui la psychanalyse avait tout de même bien apporté quelque chose, se sont « mouillées » pour Freud... mais pas que des femmes :
« En 1919, le don substantiel d’Anton Von Freund (un riche brasseur désireux de remercier Freud qui l’avait débarrassé de troubles névrotiques après un cancer dont il mourra quelques mois plus tard...) permis la création d’une maison d’édition... » p. 560
Le désir de dénoncer la propaganda analytica est si prégnant que l’auteur en oublie que la psychanalyse ne soigne pas ! Et si le personnage est mort d'un cancer, c'est après avoir été débarrassé de ses troubles névrotiques.
Il est évident que répondre au livre de Michel Onfray demanderait...un autre livre ! Les erreurs, les à-peu-près et les non-sens abondent dans cet ouvrage. On ne peut pas reprocher au philosophe sa volonté de faire savoir, mais sa précipitation et un peu de mauvaise foi. Pour sa défense on dira que la lecture, en si peu de temps n’a pu se faire que de façon rapide, mais Michel Onfray doit tout de même bien savoir que lorsqu’on lit en diagonale on comprend de travers....
En conclusion, ce livre s’inscrit la série des livres anti-freudiens devenus très à la mode. Leur utilité est incontestable. Quand les psychanalystes critiquent la psychanalyse cela fait le bruit d’une balle en mousse qui rebondit sur un édredon, les écrits sont parfois trop fins, souvent trop allégeant à tel ou tel clan, ou trop idéologiques pour toucher le grand public. La question est donc la suivante : pourquoi des ouvrages comme Le livre noir ou Le Crépuscule arrivent-ils à toucher le grand public ?
La réponse tient en deux parties ; la première est le marketing et le bruit fait autour de ces ouvrages par les hebdomadaires (c’est là que ça se met en place !) la deuxième est qu’il y a un ras-le-bol général du grand public qui ne supporte plus la présence continue et dictatoriale des « psy » de tous poils sur l’ensemble des médias, que ces psy, qui se disent ouvertement psychanalystes se posent en moralistes au service de l’idéologie du consensus mou et bien-pensant.
Quant à la structure de ces livres anti freudiens la technique est toujours la même qu’il s’agisse des Mensonges freudiens, du Livre noir ou du Crépuscule, voire même de Grünbaum : répéter inlassablement les mêmes erreurs de Freud en les présentant toujours comme des nouveautés, attaquer surtout le Freud des années 1890-1905 là où se trouvent le plus de ratages. Ensuite ne pas s’éloigner de la construction suivante :
-Freud était un malade avide de pouvoir et d’argent.
-La psychanalyse est du pur délire issu de la pensée magique.
-Personne n’a jamais été guéri par la psychanalyse.
Ces livres sont des aubaines pour les non lecteurs de Freud et leur donnent l’illusion d’avoir acquis ainsi une littérature psychanalytique à bon prix en se dispensant d’heures de lecture fastidieuse. Peu leur importe les erreurs, les bévues, les non-dits et les contre sens auxquels se livrent les auteurs de ces ouvrages.
Michel Mogniat, Mai 2010