texte

page d'accueil
les fiches de lectures
La chronique
la page d'humour

Voiçi la présentation de quelques ouvrages de Jacques Lacan ou des ouvrages traitant de son oeuvre. On trouvera ci-dessous une critique du dernier Séminaire en date de publication, mais bien évidemment pas la critique de la totalité des séminaires publiés.

Sommaire :

Le Séminaire Livre XIX nouveau
Le Séminaire Livre XVI
Mon enseignement
Télévision
Le triomphe de la religion
Imposture ou psychanalyse
Les impromptus de Lacan
Le Lacan dira-t-on
Lacan de l'équivoque à l'impasse
Les Noms-du-Père
Lacan, le maître absolu
Les patients de Freud nouveau

 

Le séminaire livre XIX ... ou pire
Remarques critiques

Voici, livré au public, 40 ans après,  Le séminaire de l’année 1971/1972. On ne peut pas dire que ce soit une cuvée exceptionnelle. En se promenant d’un séminaire à l’Autre, il n’est pas meilleur qu’un autre ou le précédent, mais il n’est pas mieux  ...ou pire.  C’est du Lacan.
Donc de l’équilibre, précaire par définition. On se promène sur un sentier de crête à très haute altitude où soufflent des vents violents et il faut faire très attention de ne pas chuter d’un côté ou de l’Autre. D’un côté de ce sentier, abrupt et vertigineux,  on voit miroiter le génie du penseur, on reste scotché devant ses constructions hypothétiques qui s’effectuent sous nos yeux  écarquillés. Le vertige nous saisit dans une phraséologie ésotérique qu’il faut décoder avec une grille imprécise, floue et  en perpétuelle évolution. Une parole de Maître qui éblouit,  qui se devine plus qu’elle ne se comprend. Mais trop de clinquant parfois aveugle le marcheur prudent qui jette alors son regard sur l’autre versant, tout aussi abrupt et dont la verticalité brise l’état de fascination hypnotique du lecteur.
Le regard se trouve alors sur la face « arnaque et déjà vu ». L’objet petit a reste cette sensation nostalgique qu’ont toujours chantée les poètes, sans vraiment la faire saisir. La Femme « pas-toute » demeure un mystère poétique et une énigme emmerdante, ce qu’elle est pour tous depuis la nuit des temps. Point barre a-t-on envie d’écrire, mais non.
Ce n’est pas si simple. Car comme l’écrit le maître : « Le discours analytique n’est pas un discours scientifique, mais un discours, dont la science nous fournit le matériel, ce qui est bien différent » (p. 141.) Il va donc falloir, à partir de là, essayer de construire quelque chose qui s’approche du réel en cernant l’ineffable, l’évasif, le furtif. Une inquiétante étrangeté qu’il va falloir cerner et approcher. Une connaissance qui se devine autant qu’elle se transmet. 
Mieux vaut ne pas trop s’attarder sur ce sentier de crête et rallier le col opposé en se posant tout de même quelques questions. On pense trouver les réponses, une fois à l’abri, sur le col, en jetant un œil sur le chemin de crête, mais que dalle, le brouillard est tombé ! Poudre aux yeux ou génie ?  La lecture des séminaires parus à ce jour -et quelques autres- ne m’ont pas encore apporté de réponses claires.

En altitude je ne sais pas s’il est bon d’avoir une femme comme compagne de cordée :

[La femme] « Je ne dirai pas non plus qu’elle soit Autre, parce qu’elle n’existe pas dans cette fonction, de la nier. Elle est ce qui, dans mon graphe, s’inscrit du signifiant de l’Autre barré. La femme n’est pas le lieu de l’Autre. Plus encore, elle s’inscrit comme n’étant pas l’Autre dans la fonction que je donne au grand A, celle du lieu de la vérité. » Et plus loin de continuer : « C’est même pourquoi elle se fait signifiant de ce que, non seulement le grand Autre n’est pas là, ce n’est pas elle, mais qu’il est tout à fait ailleurs, au lieu où se situe la parole. » (p.206)

Bienheureux ceux qui savent, ont su ou sauront un  jour ce qu’est l’Autre ! Tantôt Dieu, tantôt l’Autre sexe, tantôt môman -c’est pareil !- Là, il y a quand même un petit problème, parce que si l’Autre est censé donner l’objet petit a au sujet (voir ci-dessous la critique du séminaire XVI) si l’objet oral est demande à l’Autre et l’objet anal demande de l’Autre,  ainsi de suite, on peut se demander, pour parler simplement, si c’est Dieu qui demande au bébé de faire caca sur le popot  ou si c’est môman.  Mais Lacan nous le dit bien au début du paragraphe : "La femme s’inscrit du signifiant de l’Autre barré" Elle n’est donc pas l’Autre, elle est le signifiant barré de l’Autre .
C’est vrai qu’il n’y a rien de plus emmerdant qu’un intellectuel catholique, dont Lacan est la plus parfaite illustration, car enfin, si le grand Autre est là où se situe la parole, c’est bien de Dieu qu’il s’agit, car au commencement était la parole ou le verbe ou ce que vous voulez concernant le langage. Il n’en demeure pas moins que, généralement les enfants parlent une langue « maternelle », apprise par le signifiant barré du lieu de l’Autre ! Et donc la femme, la mère, a tout de même un petit quelque chose à voir avec l’Autre !

Mais l’Autre et l’autre ayant été l’objet de la publication du précédent séminaire, c’est de l’Un que Lacan va nous parler cette fois.  En revenant tout de même un peu sur l’Autre... sans pour autant résoudre le problème.

« Puisque je vise cette année à vous parler de l’Un, je commencerai aujourd’hui à vous énoncer ce qu’il en est de l’Autre. » (p.111)

Bien sûr rien n’est énoncé, sinon une bouillie incompréhensible, dont le maître est un spécialiste, au chapitre suivant :

« Cela met en question la dyade avancée par lui [Freud] d’Éros et de Thanatos. Si cette dyade n’était pas soutenue d’une autre figure, qui est précisément celle où échoue le rapport sexuel, à savoir celle de l’Un et du Pas-un, c’est à savoir zéro, on voit mal la fonction que pourrait tenir ce couple stupéfiant. Il est de fait qu’il sert, au profit d’un certain nombre de malentendus, d’épinglage de la pulsion de mort, ainsi dite à tort et à travers. En dépit de ce discours sauvage qui s’institue de la tentative d’énoncer le rapport sexuel, il est strictement impossible de considérer la copulation de deux corps comme n’en faisant qu’un. » (p.126)

Dans le séminaire précédent, Lacan ne s’était pas attardé sur le fameux « il n’y a pas de rapport sexuel » mais il signalait toutefois qu’il s’agit toujours de la rencontre de deux objets partiels, d’où ce fameux énoncé qui fit beaucoup de bruit.  Le « Il n’y a pas... » est revisité dans le présent livre, il en partage la construction avec le Yad’lun.  L’argument avancé est, cette fois, que l’homme et la femme n’ont pas le même « rapport » au signifiant phallus. La belle affaire !
Il n’y a pas non plus d’entrecôte marchand de vin, vu qu’il s’agit, dans le repas, de la rencontre de deux objets partiels : la bouche du mangeur et le morceau de barbaque tiré d’une carcasse de vache, rajoutons à cela la sauce comme objet a et le tour est joué -surtout que la faim ne disparaît pas définitivement !- nous pouvons donc écrire sans fausse note : il n’y a pas d’entrecôte marchand de vin !
La copulation de deux corps n’a jamais été définitive, l’amour absolu se rêve chez les adolescents et n’existe que dans les préceptes bibliques : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ». (Genèse 2-24). C’est là qu’on se dit qu’on est sur le versant « arnaque et déjà vu » de la très catholique pensée lacanienne. Sans faire de trait d’esprit (unaire), on pourrait dire que ce « Il n’y a pas.... » est un piège à... cons ! Parce qu’il faut être très con, très catho attardé ou très adolescent pour s’extasier, comme le faisaient ses disciples sur ce genre de propos désuets pour puceaux de Saint-Germain-des-Prés.

Mais où est passé le signifiant maitre ? Le phallus est-il devenu le Yad’lun ? Verra-t-on les sapeurs de la Légion nous chanter « Tiens voilà du Yad’lun, voilà du Yad’lun... » ?

« C’est toujours du signifiant que je parle quand je parle du Yad’lun. Pour étendre ce d’lun à la mesure de son empire, puisqu’il est assurément le signifiant-maître, il faut l’approcher là où on l’a laissé à ses talents, pour le mettre au pied du mur. » (p.152)

Les mathématiques, bien sûr, ne sont pas absentes de l’ouvrage. La mode était alors à la théorie des ensembles sur laquelle Lacan s’étend assez longuement, mais au niveau du signifiant phallus les opérations les plus simples sont les meilleures,  on peut soustraire le moins un au Yad’lun, la prévalence phallique y laisse quelques plumes :

« Au niveau d’au moins un il est possible que soit subvertie la prévalence de la fonction phallique » (P.46)

Il est possible aussi que cette prévalence de la fonction phallique ne soit pas du tout une prévalence... et que le psychisme, sans nier l’importance du signifiant « phallus », ne se soit jamais organisé à partir du phallocentrisme freudo-lacanien. Mais c’est une autre histoire...

Le langage prime toujours sur tout, bien évidemment, nous sommes en train de lire du Lacan :

« C’est là, dans cet ordre, que quelque chose est conséquent comme effet du langage, à savoir le désir » (p.216)

Le désir est donc, et cela revient régulièrement à chaque séminaire, un effet du langage. Les témoignages concernant les odeurs, les formes, les matériaux et les matières comme moteur de l’éveil du désir sont nombreux, on ne voit pas en quoi cela concerne le langage, mais « on » vous dira soit que les odeurs, les formes et les matériaux sont un langage... Soit on vous dira que c’est le signifiant de telle odeur ou telle matière qui renverra au signifiant du désir dans la chaîne signifiante. Ça peut paraître simple ou compliqué, l’important c’est que vous soyez persuadé de n’avoir pas compris le b.a.ba de la pensée du Maître.  Là, un bon disciple se tait et ne pose pas de questions ou alors il faut qu’il accepte de passer pour un con. C’est pas évident.

Comme les ouvrages concernant les dérives et les dangers d’une psychanalyse récupérée par l’Ordre médical étaient,  en 1972 à l’ordre du jour, Lacan jette deux ou trois petites phrases éclairantes sur le sujet que l’on ne peut qu’approuver :

« On ne peut même pas dire que ça va jusqu’à faire du médecin une sorte de provocateur. Parce que leur plate-forme avec le discours de la science devenait plus exigüe, les médecins se sont arrangés pour mettre la psychanalyse à leur pas. Et ça ils s’y connaissaient, d’autant plus que le psychanalyste, étant fort embarrassé de sa position, était d’autant plus disposé à recevoir les conseils de l’expérience. » (p.197)

Et comment mieux résumer la chose qu’en parlant de la fameuse « didactique » ?

 « C’est pourquoi il vaut mieux qu’il soit passé par là dans l’analyse didactique, qui ne peut être sûre qu’à n’avoir pas été engagée à ce titre » (p. 175)

De l’intime et de l’humour aussi dans ce séminaire : Lacan nous fait savoir qu’à cause d’une grève EDF, le 10 mai 72, il s’est trouvé dans le noir et que quelqu’un a cassé son verre à dents. Il demande donc à l’assistance de lui en offrir un autre ou un Autre, allez savoir...  Les coupures d’électricité emmènent toujours des petits papin : « En plus, à cause de la même coupure, on m’a cassé un verre à dents auquel je tenais beaucoup. S’il y a ici des gens qui m’aiment, ils peuvent m’en envoyer un autre. » Un gentil participant lui en a offert un autre, Lacan le remercie le 01 juin 72 (p.198) Le 10 mai 1972, les astres devaient être favorable au maître, car les pages 187 et 188 sont très agréables à lire, franchement guillerettes et très claires -si si, ça arrive-

Par contre, les propos du 08 décembre plongent le lecteur dans la perplexité :

« Mais qu’est-ce que la forclusion ?  Assurément, elle est à placer dans un registre différent de celui de la discordance. Elle est à placer au point où nous avons inscrit le terme dit de la fonction. Ici se formule l’importance du dire. Il n’est de forclusion que du dire, que de ce que quelque chose qui existe puisse être dit ou non – l’existence étant déjà promue à ce qu’assurément il nous faut lui donner de statut »(p.22)

Moi qui croyais bêtement qu’était forclos ce qui n’avait pas été symbolisé ! Le langage ressortant de la fonction symbolique, on ne peut que tomber assis sur son culcul d’apprendre qu’il n’est de forclusion que du dire ! Même le vieux Vocabulaire de la psychanalyse, le Laplanche et Pontalis (éd. PUF)  à l’article Forclusion définit bien que : « Les signifiants forclos ne sont pas intégrés à l’inconscient du sujet. » S’il n’est de forclusion que du dire, ce dire est passé par l'espace et l’étape de symbolisation qu’est le langage -car le langage ressort de l’ordre symbolique-
Comme le 08 décembre est le jour de la fête de l’Immaculée Conception, on mettra cette bizarrerie doctrinale sur le compte de la joie... Depuis 71 les choses ont bien changé de toute façon.

Si toutefois un lacanien averti -ça existe- peut m’expliquer en quoi je me trompe je publierai volontier son explication à la suite de ce texte. A condition bien sûr de ne pas me sortir que "tout dire n'est pas forcément langagier" ou autre baliverne lacanienne, sans prétention, je sais aussi faire la grimace.
22 décembre 2011
Retour au sommaire

 

 

 

 

Jacques Lacan Le Séminaire Livre XVI
"D'un Autre à l'autre" Ed. Du seuil


Remarques critiques

Voici donc, paru en mars 2006, le Séminaire, seizième du nom, de Jacques Lacan, avec pour titre " D'un Autre à l'autre ". Ce séminaire s'est tenu entre 1968 et 1969, années où Lacan fut expulsé des locaux de l'Ecole Normale Supérieure, la Direction lui ayant reproché de faire des conférences "…mondaines, incompréhensibles à quelqu'un de normalement constitué".
C'est faux : le Séminaire Livre XVI est presque lisible.
Ce n'est donc pas le "dernier cri" de la psychanalyse qui est exposé dans cet ouvrage du séminaire, puisqu'il est publié 37 ans après que Lacan l'a tenu.

L'œuvre colossale de Jacques Lacan a fasciné des générations d'intellectuels, de philosophes et de penseurs. Il n'est pas dans mes intentions de disséquer cette œuvre et cet enseignement comme un cadavre sur une table, je n'en ai pour l'instant, ni la compétence, ni le temps, ni l'envie.
Par ailleurs, la totalité des Séminaires n'a pas encore été publiée, ce qui est un frein important à une critique. Lacan a été un apport majeur et irremplaçable à la "psychanalyse", non seulement en France, mais dans le monde.
Toutefois, si la totalité de son œuvre n'a pas encore été publiée, ce qui l'est à ce jour est suffisant pour avoir une petite idée de sa conception de la psychanalyse et de l'impact de sa pensée. D'aucuns ont pu dire que Lacan a été le fossoyeur de la psychanalyse. C'est possible, Lacan était un psychanalyste athée de la foi psychanalytique. Mais le lacanisme, par son éclatement, joua bien involontairement ce rôle plus que Lacan lui-même.

Le but de cet article est donc une visite critique du Livre XVI. La mode en ces temps-là était plutôt "col mao" nous avons donc dans ce Livre XVI une marxologie lacanienne ; le chapitre premier s'intitule d'ailleurs : "De la plus-value au plus-de-jouir". S'ensuivent quelques chapitres consacrés à Pascal et à son Pari, car chez le très catholique penseur Jacques Lacan, il n'est pas un ouvrage où Dieu est absent, même si cette année-là, la mode était au matérialisme dialectique.
Il est question dans cet ouvrage de l'Autre et de l'autre, l'Autre avec un grand A, le grand Autre étant le signifiant qui détermine un lieu symbolique -le langage, la loi, l'inconscient ou Dieu- (cf. E.Roudinesco et M.Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, éd. Fayard). L'autre avec une minuscule étant l'autre de l'altérité ou du miroir.
C.G. Jung avait inventé en son temps des "archétypes", mais Lacan ne voulait absolument pas devoir quelque chose à Jung, il avait pris ses précautions depuis longtemps, bien avant sa rencontre avec C.G.Jung en 1954. Pour ce faire il demanda à Roland Cahen une lettre de recommandation en sa faveur, Cahen lui aurait alors tenu les propos suivants :

"Ecoute mon vieux, dit-il, entre tes signifiés et nos archétypes nous sommes cousins germains" Lacan opposa un refus catégorique: "Jamais, répondit-il, mais je souhaite aller voir Jung….." (E. Roudinesco, Jacques Lacan éd. Fayard, p. 348)

Effectivement, un "signifiant" n'est pas un "archétype". On peut s'y tromper et Lacan n'est pas vraiment parvenu à expliciter la différence.
Dans son séminaire il reviendra à plusieurs reprises sur les "archétypes" jungiens sans jamais parvenir à les différencier véritablement des "signifiants" :

"L'homme a en effet beaucoup plus d'information sur la réalité qu'il n'en acquiert par la simple pulsation de son expérience. Mais il manque ce que j'appelle les voies préformées. [ ] Mais que sait-il de naissance ? [ ] Il a déjà un certain repérage, une certaine connaissance [ ] co-naissance de la réalité qui n'est pas autre chose que ces Gestalten, les images préformées. L'admettre est non seulement une nécessité de la théorie freudienne, mais une exigence de la psychologie animale "
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre II, éd. Du Seuil, 1955)

Ces voies préformées ne sont en aucun cas des "archétypes", ces derniers, pour Lacan, sont inutiles :

"Ouvrez pour le savoir les livres de M. Jung et de son école, et vous verrez que des images, il y en a à n'en plus finir -ça bourgeonne et ça végète de partout- , il y a le serpent, le dragon, les langues, l'œil flambant, la plante verte, le pot de fleurs, la concierge. Ce sont toutes des images fondamentales, bourrées de significations, seulement on n'en a strictement rien à faire, et si vous vous baladez à ce niveau, vous ne réussissez qu'à vous perdre avec votre lumignon dans la forêt végétante des archétypes primitifs."
(J. Lacan, 1958, Le Séminaire, Livre V p.158)

Malgré tout, cette psychanalyse lacanienne, pétrie d'idéologie chrétienne, ne réfute pas que quelque chose soit présent dans l'homme dès le départ, quelque chose qui lui est transmis, et ce quelque chose n'est pas neutre :

"Dès avant que des relations s'établissent qui soient proprement humaines, déjà certains rapports sont déterminés. Ils sont pris dans tout ce que la nature peut offrir comme support, supports qui se disposent dans des thèmes d'opposition. La nature fournit, pour dire le mot, des signifiants, et ces signifiants organisent de façon inaugurale les rapports humains, en donnent les structures et les modèlent."
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, p. 23 éd. Du seuil 1964)

Bref, les uns et les autres parlent presque de la même chose, mais dans ce monde de folies et de barbarie qu'est la psychanalyse les Huns ne veulent rien devoir aux Autres…

*

Masochisme et objet petit a

Dans le Livre XVI Lacan parle du masochisme à plusieurs reprises et c'est la principale raison d'être de cet article. En 1969, Gilles Deleuze avait déjà publié sa "Présentation de Sacher Masoch" (éd. De minuit). Comme Lacan fut son "invité" à l'Université de Lyon en 1967 et que Deleuze donnait du "Cher Maître" à Lacan (cf. Jean Cottreaux, Le livre noir de la psychanalyse, p.243, éd. Les arènes) le cher Maître lui rendit hommage dans son séminaire du 22 janvier 1969 :

"La jouissance masochiste est une jouissance analogique, le sujet y prend de façon analogique la position de perte, de déchet, représentée par a au niveau du plus-de-jouir. Dans son effort pour constituer l'Autre comme un champ seulement articulé sous le mode de ce contrat sur lequel notre ami Deleuze a mis si heureusement l'accent pour suppléer à l'imbécilité frémissante qui règne dans la psychanalyse, le sujet joue sur la proportion qui se dérobe, en s'approchant de la jouissance par la voie du plus-de-jouir"
(D'un Autre à l'autre…P. 134.)

Effectivement Deleuze fut celui qui mit en valeur le "contrat" masochiste, il en fit même une condition obligée du masochisme. Or si le contrat existe, tous les masochistes ne sont pas des contractants. Deleuze développa son analyse du masochisme sur un cas, celui de Sacher Masoch, qui fut un masochiste "contractant" et dans lequel l'élément dominant est féminin. Il fit de ce cas une généralité.
Comme la psychanalyse, dans ses théories, ne parvient pas à développer une genèse convenable du masochisme, Lacan, en 1969, saute sur l'occasion et s'en remet à Deleuze en lui refilant le bébé.

Invention lacanienne, l'objet petit a ou (objet a) est un tricotage analytique qui tire sa source de Karl Abraham (l'objet partiel), de Mélanie Klein (le bon et le mauvais objet) et de Donald Woods Winnicott (l'objet transitionnel). L'objet a fut introduit par Jacques Lacan en 1960 et 1961. S'il est inspiré des trois objets cités ci-dessus, il s'en distingue par son originalité. Il peut être défini par l'expression suivante : "Cause du désir qui se dérobe au sujet". En forçant un peu le trait, cet objet a que perd en grandissant le petit d'homme, n'est pas sans évoquer le mythe de "l'âge d'or" ou le paradis perdu de l'enfance que chantent les poètes, voire le paradis tout court. Il est qualifié par Lacan de "reste", "rebut", "chute". Le paradis fut effectivement perdu après la "chute", comme la jouissance est perdue avec l'objet petit a. On pourrait dire de cet objet a qu'il est en quelque sorte "l'archétype" de l'âge d'or ou la "métaphore" corporelle du paradis perdu. Au départ, plusieurs "objets" constituaient l'objet petit a :

"Quatre bords définissent quatre objets a : le sein, les fèces ou scybales, le regard, la voix.
Le placenta, les enveloppes, le prépuce, le rien, d'abord comptabilisés dans la liste ne seront pas retenus après L'angoisse
".
(Eric Porge, Jacques Lacan, un psychanalyste, éd. Erès, p. 197)

Le prépuce ne sera pas retenu et pour cause : c'est un peu gênant pour les dames, ont-elles un objet petit a(me) ? Le flot urinaire compté au départ ne sera pas retenu non plus, le phallus disparaîtra, le rien également, la douleur aussi. Au départ donc cet objet petit a, constitué d'une foule d'objets partiels, plus ou moins "ambocepteurs" détachables du corps, aurait certainement gagné à s'écrire "objet petit tas".
Cet objet a, dénommé reste, rebut, chute, est tantôt support du désir, tantôt cause du désir, tantôt but du désir. Il est effectivement tout cela, ce qui ne simplifie pas les choses. C'est le parfait smilblic : il tient dans la main, il n'est pas en plastique et on le trouve partout !
Cette introduction de l'objet a va "bouleverser" la théorie et la clinique lacanienne. Dans la théorie il va permettre d'étayer la "structure perverse" (le pervers étant celui qui conserve une relation avec son objet a) et du point de vue "clinique" la pulsion ratera toujours son but en contournant son objet, ce qui permettra plus tard à Lacan de faire son fameux énoncé : "Il n'y a pas de rapport sexuel".

Pour expliquer cela Lacan mettra en avant que dans l'acte sexuel c'est toujours d'objets partiels qu'il s'agit. La belle affaire ! A-t-on jamais vu les vésicules biliaires d'un couple s'enlacer tendrement ? A-t-on déjà vu deux pancréas se fondre en une douce osmose biologique lors de l'enlacement ? D'autre part, s'il n'y a pas de rapport sexuel, l'envie de baiser, ça existe. Beaucoup de gens d'ailleurs font l'amour et arrivent à y trouver leur compte.

Cet objet petit a et son implication vont donc jouer un rôle prépondérant dans la différentiation théorique entre la perversion et la névrose. On n'a pas beaucoup avancé depuis Freud qui définissait la perversion comme le négatif de la névrose.
"La névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion"
(S. Freud, Trois essais sur la sexualité, éd. Gallimard).

C'est peut-être à de simples fins de justifications théoriques que Freud considéra la perversion comme le négatif de la névrose. Tous les pervers ne sont pas exempts de troubles névrotiques ou de phobies et il est facile d'observer que l'on peut être névrosé et pervers. Ce qui n'empêche pas Lacan d'emboîter le pas de Freud :
"La névrose c'est le rêve plutôt que la perversion. Les névrosés n'ont aucuns des caractères du pervers."
(J. Lacan, Le Séminaire Livre XX, éd. Du seuil, p. 80)
Mais il faut à tout prix faire une différence pour que la théorie s'étaye, en conséquence le névrosé ne jouit pas, alors que le pervers, lui, jouit, car il a conservé son objet a :

"Ceci se trouve indiqué déjà, et, en quelque sorte, ouvert, par ce que nous avons pu dire de la conjonction du sujet pervers avec l'objet a, qui s'étale littéralement dans la pratique masochiste."
(D'un Autre à l'autre…. P.352)

De quel masochisme parle Lacan ? Existe-t-il une pratique masochiste ? Il semblerait qu'il y ait plusieurs formes de masochismes et plusieurs pratiques dont les origines et les causes sont parfois aux antipodes les unes des autres. Ce que j'ai tenté de montrer dans mon essai. (cf.bibliographie) C'est utiliser un raccourci commode que de mettre derrière un mot des pratiques diverses qui n'ont rien à voir les unes avec les autres. Le raccourci emprunté -le pervers et l'objet a non pas les perversions et l'objet a- occulte bien des paysages énigmatiques et laisse nombre de questions sans réponses. Non seulement tous les pervers n'ont pas le privilège de jouir de a mais tous les masochistes n'entretiennent pas une relation avec lui. Il semblerait que les commentateurs de Lacan ne soient pas toujours d'accord entre eux et avec le Maître quant à la fonction de chacun des constituants du a :

"... l'objet oral est l'objet de la demande à l'Autre ; l'objet anal est l'objet de la demande de l'Autre. Tous deux instaurent une relation duelle. L'objet scopique est l'objet du désir à l'Autre ; l'objet vocal est l'objet du désir de l'Autre."
(E. Porge p.197, op. cité.)

Le Maître ne semble pas d'accord, peut-être était-il distrait le 7 mai 1969 :

"Rendre a à celui de qui il provient, le grand Autre, est l'essence de la perversion."
(D'un Autre à l'autre…P. 301)

Il semblerait dans cette phrase de Lacan que l'objet a provient entièrement de l'Autre. C'est une belle formule, mais qui ne semble pas tenir la route longtemps. En effet ; de deux choses l'une : ou bien l'objet a est ce par quoi s'établit un rapport dialectique entre le sujet et l'Autre ou bien il vient uniquement de l'Autre. Et il ne peut en ce cas y avoir rapport d'échanges, de demande et de réponse à la demande. Mettons que Lacan devait être très fatigué ce jour là…

Continuons plus avant notre promenade dans l'objet a. Un composant étrange de l'objet a, non retenu il est vrai, est le rien :

"Et alors ? me demanda Lacan en se penchant sur moi et en plongeant son regard dans le mien, comme en une exigence d'aveu:
-C'est le rien !
-Excellent !
[ ] Mais j'aurai surtout la satisfaction, quelques mois plus tard de lire dans un de ces textes qu'il adjoignait à la série des quatre objets : mamelon, scybales, regard, voix, dont l'ensemble formait l'objet a, un cinquième terme, le rien….
"
(Gérard Haddad, Le jour où Lacan m'a adopté, éd. Grasset, p. 271)

Le rien est à lui tout seul tout un programme que Raymond Devos, entre autres, a développé. Car rien, ce n'est pas rien…. Malgré sa fragilité cet objet a est certainement une des plus grandes trouvailles de Lacan. Elle a permis d'avancer des théories et de placer des hypothèses en ce qui concerne la perversion. Il est dommage que Lacan réduisit à quatre composants cet objet petit a. S'il était utile d'y enlever des aberrations (le rien, le prépuce, le phallus….) cet objet a, aurait du être conservé comme ce qu'il désigne au départ : un reste inconnu.
Quoi qu'il en soit, il est regrettable qu'un travail effectué en 1969 soit publié aussi tardivement. Car, cet enseignement, même s'il se "devine" en partie, s'avérerait être un outil précieux pour la compréhension des perversions à partir et au travers du champ psychanalytique, aussi hasardeux et aussi abscons soit ce champ, parce que, pour l'instant, il n'y en a pas d'autres.

Bibliographie des ouvrages cités :

Le Séminaire livre XVI (D'un Autre à l'autre) Jacques Lacan, éd. Du seuil.
Le Séminaire Livre II (Le moi dans la théorie de Freud…) J. Lacan, éd. Du seuil.
Le Séminaire Livre V (Les formations de l'inconscient) J. Lacan, éd. Du seuil.
Le Séminaire Livre X (L'angoisse) J. Lacan, éd. Du seuil.
Le Séminaire Livre XI (Les quatre concepts…) J. Lacan, éd. Du seuil.
Le Séminaire Livre XX (Encore) J. Lacan, éd. Du seuil
Dictionnaire de la psychanalyse, E. Roudinesco et M. Plon, éd. Fayard.
Jacques Lacan, E. Roudinesco, éd. Fayard.
Jacques Lacan, un psychanalyste, Eric Porge, éd. Erès
Trois essais sur la sexualité, S. Freud, éd. Gallimard
Le jour où Lacan m'a adopté, Gérard Haddad, éd. Grasset.
Présentation de Sacher Masoch, G. Deleuze, éd. De minuit.
Le livre noir de la psychanalyse ( Jean Cottreaux, p.243) éd. Les arènes.
Le masochisme sexuel. M. Mogniat éd. L'Harmattan
Retour au sommaire

 

 

 

Mon enseignement

 

Cet ouvrage réuni trois conférences que donna Jacques Lacan en 1967 et 1968 à un parterre de psychiatres. On aurait pu s’attendre à un langage médico-psychanalytique incompréhensible au vulgum pécus, hé bien non ! C’est un des paradoxes de Lacan que de tenir un langage ésotérique au commun des mortels et d’employer un langage clair aux spécialistes ! D’ailleurs l’ouvrage est paru dans la collection « les paradoxes de Lacan » A quoi bon faire semblant de s’étonner ?
Comment mieux résumer plus simplement qu’il ne le fait ce qu’est une psychanalyse ?
« - Malgré tout, si des gens s’engagent dans cette affaire infernale qui consiste à venir voir un type trois fois par semaine pendant des années, c’est tout de même que ça a en soi un certain intérêt. »
Puisque je vous dis que c’est lisible !
Retour au sommaire

 

 

 

Télévision

C’est sur le mode de l’entretien qu’est écrit Télévision de Jacques Lacan, éd. Du Seuil. On aurait pu s’attendre avec cet ouvrage, destiné au départ à tous les publics, à un écrit clair et abordable aux néophytes.
Il n’en est rien, s’il est un bon résumé de l’œuvre du psychanalyste, son langage reste ésotérique et s’adresse en réalité aux habitués de l’écriture du Maître. La marge est occupée par des petits schémas et des formules algébriques censées en faciliter la lecture qui noient le lecteur débutant.
Les initiés savaient déjà « qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre » mais quand on tombe sur un : « ...soit qu’il n’y entendait pas que j’Autrifiais l’Un... » Formule qui a une certaine saveur aux habitués, mais laisse les autres (avec un petit a) sur le cucul !
Bonne révision tout de même de la pensée du Maître, à conseiller uniquement  aux aficionados.

On y trouvera également une certaine, Mon dieu, comment dire ? –pour paraphraser le style du maître- Une certaine animosité contre le discours habituel des psychanalystes. Lacan était rancunier certes, mais il est aussi l’intellectuel de sa génération qui le plus critiqué la psychanalyse :
« - La société, - dite internationale, bien que ce soit un peu fictif, l’affaire s’étant longtemps réduite à être familiale -, je l’ai connue encore aux mains de la descendance directe et adoptive de Freud : si j’osais – mais je préviens ici que je suis juge et partie, donc partisan -, je dirai que c’est actuellement une société d’assistance mutuelle contre le discours analytique. La SAMCDA.
Sacrée SAMCDA !
Ils ne veulent donc rien savoir du discours qui les conditionne. Mais ça ne les en exclut pas : bien loin de là, puisqu’ils fonctionnent comme analystes, ce qui veut dire qu’il y a des gens qui s’analysent avec eux. 
»
Ca vaut quand même la lecture, non ?
Retour au sommaire

 

 

 

 

 

Le triomphe de la religion

Voici publiés en 2005, deux petits textes de Lacan. Jacques Lacan Le triomphe de la religion, suivi de Discours aux catholiques, éd. Du seuil. Le premier est une conférence donnée en 1960, le second est un entretien que Lacan a accordé à des journalistes italiens en 1974. Ce n'est certes pas là ce qu'on peut considérer comme le "fondement" de sa pensée, mais tant qu'à être dans le domaine du religieux, voyons grand et soyons thaumaturge. Lacan y parle de ses Ecrits de la façon suivante :
"Mes Ecrits, je ne les ai pas écrits pour qu'on les comprenne, je les ai écrits pour qu'on les lise [...] Ce que je constate par contre, c'est que même si on ne les comprend pas, ça fait quelque chose aux gens. [...] Ils n'y comprennent rien, c'est tout à fait vrai, pendant un certain temps, mais ça leur fait quelque chose."
Le pire c'est que c'est vrai ! De plus, ces deux petits textes sont écrits en langage clair et limpide, pour du Lacan, c'est assez rare...
Retour au sommaire

 

 

Imposture ou psychanalyse

 

C’est à partir de la biographie d’E. Roudinesco (Jacques Lacan, éd. Fayard) et de ses réflexions et connaissances personnelles que M. Larivière a écrit son essai qui porte en sous-titre « Masud Khan, Jacques Lacan et quelques autres, (éd. Payot). Sa thèse repose sur la transgression comme moteur de la création en psychanalyse.

C’est en effet en transgressant les règles de la psychanalyse que Lacan élabora sa réflexion. M. Larivière n’est pas un analyste en « vue sur la place », il est un analyste non-médiatique, ce qui valorise d’autant son travail. Il a, comme il l’écrit, tourné autour de l’orbite de l’EFP. Le début de son ouvrage traite en partie de l’impossible transmission de la psychanalyse et semble s’adresser aux « non-initiés » :

« Car si l’on peut enseigner la poésie, il est en revanche impossible d’enseigner comment on devient poète – et la même chose est vraie en matière de psychanalyse. » p.19

Mais on s’aperçoit très vite que son livre demeure difficile à comprendre pour qui n’a pas eu sa propre expérience du divan :« Il est même extrêmement difficile, à notre avis, de simplement parler de son analyse avec ce que les artistes lyriques appellent une voix posée... » p.33
Rapidement c’est le statut de l’analyste, sujet cher à Lacan, qui devient l’objet de l’étude de M. Larivière. Pour lui, et avec raison, « aucun analyste n’est jamais tout à fait certain de savoir en quoi, au juste consiste sa compétence » ni certain de la légitimité de la psychanalyse malgré les institutions dont elle s’est munie. Elle se doit, selon l’auteur, d’abandonner toute prétention scientifique. C’est une démarche qui relève plus de la littérature que de la science car l’inconscient ne sera jamais démontrable, il ne peut se connaître qu’à travers la parole qui a servi à le rendre conscient, l’objet même de la psychanalyse n’existe plus.

Ouvrage intéressant donc que cet « Imposture ou psychanalyse » qui aurait gagné à s’appeler « Les paradoxes de la psychanalyse » mais qui a une odeur de déjà vu ; nombre de lacaniens ont écrit sur le sujet, sur l’impossible transmission, sur la légitimité et sur la parodie de la psychanalyse. Le mérite de l’auteur tient à son « interprétation » sur la transgression comme outil et moteur de l’élaboration théorique. J. Larivière reconnaît bien volontiers que le précurseur en la matière s’appelait Jacques Lacan, dictateur-fondateur de l’EFP, psychanalyste atypique et théoricien génial qui invita en réalité, non à une relecture de Freud, mais à une remise en cause intégrale de la psychanalyse :

« Alors, si l’opération lacanienne de la comédie consiste à lever les voiles sur la psychanalyse, à écarter le rideau devant la scène sur laquelle la psychanalyse jouera son propre rôle, il n’y a plus de vérité psychanalytique que l’on pourrait enfin dire et transmettre. On touche là, selon nous, à la question de Lacan, la plus difficile à travailler. » p.97
Retour au sommaire

 

 

 

 

Les impromptus de Lacan

L’ouvrage de Jean Allouch, Les impromptus de Lacan, éd Epel, porte en sous-titre « 543 bons mots recueillis par Jean Allouch ». Ces bons mots ne sont pas tous, loin s’en faut des éclats de rire, mais ils nous permettent de pénétrer parfois dans une certaine intimité avec le Maître de la rue de Lille.
Pour qui n’a jamais lu tel ou tel analyste de son Ecole ou analysant de Lacan se lâchant et dire ses quatre petites vérités sur le Maître, la surprise risque d’être grande. Mais pour ceux qui ont déjà côtoyé le re-penseur de Freud par ses œuvres, ses biographies et des anecdotes de seconde main, ces impromptus seront la confirmation du caractère avide d’argent du théoricien de la psychanalyse. On y découvrira l’avidité prenant le visage de la mesquinerie pour côtoyer sans vergogne, aucune, le génie dans le même personnage. Du Guitry de « l’autre scène » avec de bonnes réparties, un moment agréable. Comme les anecdotes sont courtes on prend le rythme de lecture qu’on veut, à déguster comme une sucrerie coupant d’autres ouvrages.
Retour au sommaire

 

 

 

 

 

Le Lacan dira-t-on
Guide français lacanien

Le petit opuscule, sans prétentions, de Corinne Maier,  le « Lacan dira-ton » aux éditions Mots et Cie, vous fera passer un agréable moment. Le parlé lacanien illustré de la conversation courante est à emmener avec soi pour être dans le vent. Si le bruit du train couvre les conversations dites :
« La pulsion rythmique des roues masque la polyphonie du discours de l’Autre »
Une fois arrivé, si vous n’arrivez pas à replier le plan de la ville dites :
« Le rebouclage de ce graphe de la cité est énigmatique »
Enfin si vous ne comprenez pas tout à fait votre compagne dites-lui :
« L’allusivité de tes signifiants ne permet pas de percoler le mi-dire. »
Si vous ne la comprenez pas du tout, dites plutôt :
« Tes signifiants font énigme. »
Vous serez sûr d’avoir la paix cinq minutes....

Retour au sommaire

 

 

Lacan
De l’équivoque à l’impasse

C’est à un travail de dominicain que se livre l’ex-jésuite François Roustang, dans cet ouvrage court, mais particulièrement riche qui a pour titre : « Lacan, de l’équivoque à l’impasse » aux Editions de Minuit.
C’est avec plaisir que j’ai retrouvé la plume de F. Roustang, mais si dans ses premiers ouvrages l’écriture contenait du « witz » ce n’est plus le cas...
Avec un sujet aussi sérieux, n’importe quel auteur en aurait profité pour en coller 400 ou 500 pages, mais F. Roustang est austère et dépouillé comme une église cistercienne et nous la joue ici à l’économie de formules et de décorum (118 pages) en nous évitant des redites et des pages inutiles, manie répandue chez beaucoup d’essayistes.
L’écriture est dense et ne permet pas la moindre distraction au risque de perdre le fil.
Si l’ouvrage est sérieux dans le fond, la forme laisse parfois un arrière goût de bâclage, des guillemets mal placés ou trop rares, le manque d’italiques lors de citations d’un autre ouvrage ajoute à la difficulté de lecture.  
L’auteur cite toutes ses sources en donnant des références très précises, la page des œuvres citées est toujours indiquée.

Bien évidemment, en 118 pages F. Roustang ne pouvait pas s’attaquer à l’œuvre entière de Jacques Lacan, mais il parvient tout de même à poser un doute sérieux pour le lecteur sur l’ensemble de la doctrine lacanienne. C’est la raison pour laquelle il sélectionne une dizaine d’ouvrages de Lacan et s’attaque à quelques concepts majeurs de la théorie du Maître, particulièrement « l’inconscient structuré comme un langage » et le Réel de la trilogie RSI (Réel, Imaginaire et Symbolique).
Un des principaux reproches que fait F. Roustang à Lacan, est le manque de définition claire de ses concepts, manque de définition comblé par une fuite à l’avant pour se sortir des difficultés que toute nouvelle proposition entraîne. Ce manque de définition claire fait, par bonheur ou par malheur, que chacun peut s’approprier la doctrine en la contorsionnant à son goût. Il nous faut reprendre ici la très belle formule de J-D Nasio qui se réclame « lacanmien » c'est-à-dire ce qu’il a compris et intégré à sa façon l’œuvre de Lacan.
Le titre de l’ouvrage est tout de même assez sévère car on se demande s’il peut exister autre chose qu’une équivoque pour parler de cette chose ineffable qu’est l’inconscient. Quant à l’impasse, même si l’école qu’avait fondée Lacan s’est éclatée en dizaines de structures après sa mort on peut tout aussi bien dire que c’est une richesse productive et que plusieurs directions ont vu le jour au carrefour de la mort du Maître.
Les contradictions qui fondent le soubassement de la doctrine lacanienne sont mises au grand jour dans l’ouvrage de F. Roustang. Certes, comme il a été souvent répété, la psychanalyse est une praxis, elle se transmet et ne s’enseigne pas ; mais Lacan lui-même n’inventa-t-il pas les « mathèmes » en psychanalyse ? Les structures qui lui ont survécu ne délivrent-elle pas aujourd’hui des Masters de psychanalyse dont les cursus se suivent à l’université ?
On a assez souvent l’impression, dans l’ouvrage, de se trouver devant une antithèse des propos de Lacan qui font office de thèse, et bien naturellement, il manque à tout ceci une synthèse qu’il faut fabriquer soi-même avec la plus grande difficulté, tant l’antithèse « roustanienne » tient la route. A propos de « l’Inconscient structuré comme un langage » F. Roustang note ceci :

« Puisque la méthode psychanalytique n’utilise que le langage et que cette méthode permet d’atteindre l’inconscient, cet inconscient est structuré comme un langage, il est langage (Le Séminaire, Livre III, page 20.) Il est langage (Ecrits, page 866.) C’est un sophisme parce que l’on confond l’instrument de la recherche et l’objet de la recherche. » [...] La psychanalyse a pour instrument le langage et la psychanalyse n’a pas d’autre instrument que le langage. Cette affirmation sans cesse répétée par Lacan est tout simplement fausse, puisque le transfert tient en psychanalyse une large place et qu’il est, malgré les tentatives faites en ce sens, irréductible au langage ou au savoir. »
P. 61

On ne peut qu’être en accord avec F. Roustang, c’est du petit lait agrémenté de miel qui nous est servi là :

« Or le transfert est plus qu'un échange de paroles analysables et "sécables", il est un phénomène qui inclut aussi la parole mais qui n'est pas que paroles. »
L’Idéologie freudienne (édition 2004)

Ou encore :
« ...l’inconscient est structuré comme un langage. Autant dire : puisque nous ne pouvons connaître certains caractères des objets que par les yeux, ils sont structurés comme les yeux. »
P.109

Un autre concept lacanien auquel s’attaque F. Roustang est celui du Réel de la trilogie borroméenne : Réel Imaginaire Symbolique. Le Réel fut introduit pour la première fois par Lacan en 1953. Il lui fut inspiré par un ouvrage de Meyerson et subit quelques variations importantes avant d’occuper sa place définitive, c'est-à-dire aucune, puisque selon le mot, « le Réel n’existe pas ». Dans le lacanisme, le Réel, constituerait tout ce qui n’a pas été symbolisé ou qui est impossible à symboliser. A partir de là s’ouvre un véritable boulevard de réflexions et de concepts que chacun agrémentera à sa guise. Le psychotique ne symbolise pas le signifiant du Nom-du-Père, ce signifiant est forclos et fait retour dans le Réel. En résumé, dans un premier temps, seul le fou accède au réel par sa folie. Mais tout ce qui est impossible à symboliser ne sera pas forclos. F. Roustang repère très bien l’impasse de ce concept majeur :

« Le réel était produit par le psychotique par son impuissance à symboliser ; désormais le réel deviendra ce qui résiste à la symbolisation. Evidemment les deux réels en question n’ont plus rien à voir entre eux, puisque le réel du psychotique est une création qui mime le symbolique, alors que le nouveau réel proposé pour expliquer quelque chose du névrosé ou de l’être humain en général est un obstacle, une limite infranchissable, une butée. »
P.78

Plus qu’une impasse, on peut lire ici, dans ce manque du concept, une invitation à le prolonger et à le développer. Hélas, cela ne peut se faire sans toucher au nœud borroméen, et enlever le réel c’est le désinsérer de ce nœud impossible à défaire au risque de faire écrouler tout le système.

Une autre cible de F. Roustang est le peu de place laissé par Lacan à la pulsion :

« Au cours de ses Séminaires, la notion de pulsion est plusieurs fois introduite, en vue de développements ultérieurs. La pulsion est en effet un obstacle majeur à la doctrine lacanienne.
On sait que Freud en a fait le fond de l’inconscient et que, pour lui, c’est une force ou une charge énergétique qui a « sa source dans une excitation corporelle ». Mais Lacan ne veut pas entendre parler de force ou d’énergie, il va donc devoir proposer une autre interprétation. 
»
P. 79

On pourrait s’inscrire en faux contre les propos de F. Roustang en arguant que justement Lacan a souvent parlé de pulsion scopique ou de pulsion sadomasochiste et n’hésitait pas, contrairement à Freud, à nommer les pulsions. Mais ce serait lui couper la parole un peu tôt :

« La dernière opération à effectuer est la réduction de la pulsion à l’objet a. Il a été affirmé plus haut que la pulsion rencontre l’impossible de la satisfaction. Donc puisque « la pulsion saisissant son objet apprend en quelque sorte que ce n’est justement pas par là qu’elle est satisfaite », puisque « aucun objet ne peut satisfaire la pulsion », puisque « l’objet de la pulsion est indifférent », cela nous conduit à donner à l’objet a « sa place dans la satisfaction de la pulsion ». Cet objet définitivement perdu pourrait être dit l’objet de la pulsion, mais alors la pulsion s’y perdrait. Or, comme elle est une force constante, on dira qu’elle tend vers cet objet en l’évitant sans cesse, donc qu’elle « en fait le tour ». C’est ce qu’exposera longuement la leçon suivante du Séminaire : la pulsion est un montage dont le but n’est point autre chose que ce retour en circuit ; elle n’aura pas d’autre fonction que de contourner l’objet éternellement manquant.(Le Séminaire Livre XI) »
P.86

C’est la fameuse théorie de l’ouvre bouteille qui est ici mise à mal. La pulsion contourne l’objet petit a sans jamais parvenir à l’atteindre. Roustang continue ses observations sur la fameuse phrase de Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

C’est parce qu’il a voulu construire une science du réel ou du langage que Lacan s’est obligé à des fuites en avant. Il y a décidément une faille majeure entre le freudisme et le lacanisme et cette béance ne pourra jamais se combler. Car pour Freud la référence au réel c’est le biologique, chez Lacan la référence au réel est le langage.
On n’en sort pas.
Retour au sommaire

 

 

LES NOMS-DU-PERE

Ca date de 2005 et ça m’avait échappé. Un petit ouvrage de Lacan « DES NOMS-DU-PERE » qui contient deux cours de son Séminaire, en attendant que paraissent Le livre XXI. Un premier cours sur le RSI ou avec beaucoup d’humour Lacan montre bien la différence de nature entre Besoin et Désir :

« Qu’un homme puisse éjaculer à la vue d’une pantoufle ne nous surprend pas, ni qu’il s’en serve pour ramener le conjoint à de meilleurs sentiments, mais personne assurément ne peut songer qu’une pantoufle puisse servir à apaiser la fringale, même extrême d’un individu. »

C’est une leçon qui se lit agréablement, avec les petites contradictions ou les petits à-peu-près habituels, qui font que ma foi, on s’interroge et ce n’est pas un mal. Parlant de la fonction du langage, à la page 28  le Maître écrit :

« Né entre ces animaux féroces qu’ont dû être les hommes primitifs, le mot de passe est ce grâce à quoi, non pas se reconnaissent les hommes du groupe, mais se constitue le groupe. »

Ca ne marche ni pour les loups ni pour les lions, ni pour tout un tas d’animaux qui vivent en groupe et
n’ont pas de langage à la fonction démonstrative, métaphorique ou métonymique.
A la page 42 c’est sur le symbole que revient le Maître :

« Le tumulus ou n’importe quel signe de sépulture mérite très exactement le nom de « symbole ». C’est quelque chose d’humanisant. J’appelle « symbole » tout ce dont j’ai tenté de montrer la phénoménologie»

De quoi se perdre un peu avec le « signifiant. » Car si la trace de pas  est désignée comme signifiant par excellence dans un de ses textes majeurs, la sépulture peut tout aussi bien être un signifiant : elle indique la présence d’autres humains. Comme sa théorie du signifiant s’est élaborée par étapes, pour devenir « définitive » en 1956, il ne faut pas considérer comme « fondateur » ce texte qui date de 1953.
L’autre leçon, intitulée « Introduction aux Noms-du Père » est la seule sur le sujet et fut donnée après sa radiation de didacticien de l’IPA.
Retour au sommaire

 

LACAN
Le maître absolu

de Mikkel Borch-Jacobsen

Remarques critiques

C’est un ouvrage compliqué pour un sujet complexe que le livre de Mikkel Borch-Jacobsen, LACAN Le maître absolu, aux éditions Flammarion. Comme il est écrit en quatrième de couverture « Ni paraphrase d’école, ni critique hâtivement polémique, cet essai se propose d’introduire à la lecture de Lacan. » La lecture de Lacan est chose impossible, il y a des lectures de Lacan.
Ouvrage d’érudition s’il en fut, l’auteur entend s’attaquer à la théorie lacanienne dans son ensemble, c’est un essai, pas  un pamphlet ni une biographie. Heureusement pourrait-on dire, car l’auteur fait de Jacques Lacan un « ami » de Salvador Dali, que, à ma connaissance, il ne rencontra qu’une seule fois, à New York.

Comme l’écrit l’auteur en citant Kojève «Tout homme est le fils de son temps » Lacan fut également le fils de son temps, sa théorie n’a pas surgi ex-nihilo de son cerveau vierge. Le travail de Borch-Jacobsen s’articule sur ce que Lacan doit à Kojève, à Heidegger, à Merleau-Ponty, à Sartre, à Levy-Strauss et à tant d’autres d’intellectuels de son temps...  Il y a tout au long de l’ouvrage un va et vient continuel entre les notions philosophiques qui ont  baigné cette époque et l’élaboration des concepts lacaniens. L’auteur nous démontre bien ce que doit Lacan à Kojève, dont il fut l’auditeur, allant jusqu’à emprunter à ce dernier les dénominations d’un de ses concepts les plus connus : « Le désir humain doit porter sur un autre désir » disait Kojève et Lacan a repris : « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre. »

L’écriture est bonne, mais le style sans être ampoulé, fatigue par l’utilisation de mots coupés. Un style presque « lacanien », est-ce voulu ? Il est fréquent de trouver « dia-lectique », « ek-stase » là où ils n’ont peut-être pas be-soin d’être coupés. L’auteur s’excuse d’ailleurs du style en avertissement : l’ouvrage est une commande et la version remaniée d’une leçon. Le travail,  hélas, est un peu hachuré, il est fréquent que soit introduit un concept (le signifiant, l’inconscient, le Sujet...) qui sera développé bien des pages plus loin dans un autre chapitre. Quoi qu’il en soit, malgré de petits défauts, MBJ sait explorer les sujets qu’il aborde après les avoir introduits par un panorama général et suffisamment explicatif.

Le premier sujet abordé concerne le moi et son impossible définition. Ce que Lacan a retenu de Freud, selon l’auteur, est tout ce qui relève de « l’analyse du moi ». Lacan, partant du narcissisme freudien où le « moi » peut être investi tel un objet, en fait un objet. Mais le problème n’est pas pour autant résolu :

« Le moi lacanien est le moi en tant qu’il se théorise, jamais le moi en tant qu’il « se » sent ou « s »’éprouve. » P.77

Un important sujet abordé dans l’ouvrage est la véritable « scansion » entre le freudisme et le lacanisme sur la place de l’analyste et son rôle, MBJ aborde le problème à la page 123 :

« Dira-t-on alors, pour tenter de concilier Freud et Lacan, que l’action de l’analyste consiste à dégager le désir des diverses formations imaginaires où celui-ci s’ « accomplit » fallacieusement du fait du refoulement ?
Quel est en effet le but d’une analyse [...] ? Prendre conscience du désir refoulé nous dit Freud ; reconnaître le désir du sujet nous dit Lacan.
 »

Cette rupture entre Freud et Lacan abordée page 123 est développée à la page... 245 ! C'est un gros défaut de l'ouvrage. Freud nous dit que le désir s’étaye du besoin (le besoin de téter du nourrisson) qui se transforme en plaisir de la succion. Pour Lacan il en est tout autre : s’appuyant sur un morceau choisi d’un texte de Freud (Esquisse d’une psychologie scientifique) Lacan voit dans le cri du nourrisson une demande de reconnaissance en tant que « Sujet ». Comme l’écrit MBJ :

« De là que son point de départ n’est pas malgré les apparences, le petit animal infans,  mais le petit humain parlant. [...] Le cri (le cri humain, car il est d’ores et déjà évident qu’il n’est plus question,  ici, d’un piaillement animal), ce cri peut se paraphraser ainsi : « Je te demande de me donner (x) ».  Ce qui différencie le cri humain du cri animal [...] c’est qu’il est déjà langage, au sens bien particulier que Lacan donne à ce terme : non  pas nomination ou « signal d’objet » mais demande (c'est-à-dire parole adressée à un autre. Autrement dit, le cri humain est d’entrée de jeu une demande de reconnaissance. »
 
Pour Freud la référence au réel est le biologique, pour Lacan c’est le langage. Cette importance donné au langage, à la parole, chez Lacan n’est pas gratuite, Freud était un matérialiste, Lacan à minima un humaniste, sinon un déiste convaincu. « Au commencement était le verbe. »
MBJ connaît bien l’œuvre de Lacan, il note que lors du deuxième Séminaire ce dernier rectifie sa déclaration initiale du « Discours de Rome : Au commencement était le verbe » par « Au commencement était le langage ». Mais il fait quelque part un faux procès à Lacan au sujet de la linguistique et de l’utilisation qu’en fait ce dernier ; le reproche –éternel- que font les adversaires de Lacan à ce propos étant celui du glissement du signifiant et du signifié. Ce reproche est mal venu, Lacan s’est servi de la linguistique comme d’un outil, la linguistique étant la « science » de la langue, Lacan l’a faite déborder du champ exclusif du langage, le signifiant ne désigne plus forcément et exclusivement, dans ce que le psychanalyste appelait sa « linguisterie », un objet ou une chose. Comme le remarque MBJ « personne ne parle la langue des linguistes. » Mais on ne peut qu’abonder dans son sens  lorsqu’il écrit :

« Ce rappel nous aura-t-il fait progresser dans la solution de notre problème, celui des rapports entre le sujet et le signifiant ? En partie, puisque tout ceci explique bien que Lacan ait par la suite soutenu que « le signifiant représente le sujet ». Mais cela ne nous explique pas encore qu’il ait ajouté : « pour un autre signifiant ». P.226

Effectivement, Lacan, dans son œuvre, se sert souvent de la trace de pas comme illustration par excellence du signifiant. Or la trace de pas représente un sujet pour un autre sujet ! Avec la thèse du « signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant » le sujet n’est effectivement jamais représenté, il est enfermé dans une abscence d'altérité.

Un autre concept majeur de Lacan est abordé dans l’ouvrage, celui du Phallus. MBJ n’est certainement pas le premier à attaquer le lacanisme sur ce point, nombres d’écrits féministes s’en sont chargés. Pourquoi cette primauté du phallus, qui est tout de même le significateur du mâle ? Lacan a fait du phallus le signifiant « maître »,  le signifiant auquel renvoient en fin de compte tous les autres signifiants, mais comme l’indique MBJ :

« Il n’empêche que ce phallus de mascarade est bien, malgré tout, le symbole du pénis » P.250

On peut à la rigueur, avec de grandes restrictions, être d’accord avec lui et tenter de le suivre dans son développement, mais la réponse est peut-être beaucoup plus simple que ce qu’il n’y paraît. C’est une évidence, de tous les mammifères supérieurs l’homme et les grands singes ont le phallus au milieu du corps. Le phallus de l’animal défie rarement la pesanteur, celui de l’homme oui. Signifiant,  symbole ou résonance il est l’incarnation même de la fonction érotique, et l’homme reste, pour le moment, le seul à avoir inventé les trois fonctions supérieures qui le classent au sommet  de la hiérarchie animale.  Il inventa dieu, le langage articulé qui permet la métaphore et l’érotisme. D’où l’importance du phallus devenu signifiant dans l’espèce humaine.   Maintenant que ce « signifiant » attende le petit d’homme à côté de son berceau, c’est une autre histoire.

Mikkel Borch-Jacobsen indique lui-même le processus qui fait que le phallus fonctionne comme « signifiant du pouvoir » en oubliant les propos qu'il tient à la page 250 :

« ...c’est d’abord le fait qu’il est érigé, dressé debout comme l’est le corps humain ou la statue de pierre [...] le pouvoir-se tenir-droit-sur-ses-jambes qui fascine le petit enfant, l’être-grand qui polarise sa rivalité. Le phallus, en un mot, est le « Maître » imaginaire, le double très littéralement colossal  dans lequel le « petit d’homme anticipe la maîtrise de son propre corps » P.257

Il laisse pour cela Lacan confirmer ses dires en le citant :

« Ce n’est d’ailleurs pas le pénis, mais le phallus, c'est-à-dire quelque chose d’ont l’usage symbolique est possible parce qu’il se voit, qu’il est érigé. De ce qui ne se voit pas, de ce qui est caché il n’y a pas d’usage symbolique possible »  (Séminaire II, page 315)

Le phallus se voit et permet un imaginaire, il devient donc selon le mot de MBJ « théorisable » mais c’est oublier un peu vite que ce dernier est très souvent voilé ! MBJ,  à propos du phallus retenu comme signifiant maitre se pose et pose la question suivante :

« Pourquoi pas plutôt le clitoris ou le vagin (après tout on ne manque pas d’exemples de manipulation ou de représentation symbolique de l’organe sexuel féminin, depuis l’excision jusqu’à la « vulve mythique ») ? Pourquoi pas, à la limite, n’importe quelle partie du corps sacrifiée, tatouée, trouée, « perdue » [...] Autant le dire tout de suite, ce phallocentrisme est plus obscur qu’il n’y paraît... »P 251

Certes il ne manque pas d’exemples de représentations ou plutôt de symboles, et pourquoi pas de « signifiants » de l’organe féminin (les grottes, les cavités, la plupart des contenants...) mais ce qui est tout de même curieux c’est que l’auteur ne suggère pas, comme « signifiant » universel du désir, les seins, tout simplement. Car ces derniers ne sont pas toujours cachés. Dans nombre de civilisations ils ne le sont pas, et quand ils le sont,  le volume qu’ils occupent les trahit. Force est de constater que la poitrine, et non pas le pénis, est le premier élément visible par l'enfant de la différence qui existe entre les genres, qu'elle est aussi une différence anatomique visible dans ses formes, qu'elle transparaît malgré les vêtements. Pas seulement dans ses formes d'ailleurs ; il ne peut échapper au regard de l'enfant non seulement cette partie de l'anatomie particulière de la femme, mais également ses signifiants auxiliaires, (le soutien-george) exposés à sa vue dans la vie quotidienne.
Certes on pourra répliquer que les seins ne sont pas à proprement parler un organe sexuel, ils n’en sont pas moins présents dans l’acte et demeure pour une grande partie des individus un élément déclencheur du désir, nul ne peut nier leur rôle dans la relation sexuelle.

Nombre de concepts lacaniens ne sont pas abordés dans cet ouvrage de 300 pages et c’est bien dommage, car parfois ces concepts (le point de capiton, la trilogie Réel-Symbolique-Imaginaire, la forclusion du nom-du-père...)  auraient pu permettre d’apporter une réponse aux interrogations que pose MBJ et qui restent justement sans ...réponses !  Mais nous sommes loin, dans cet ouvrage, de la mauvaise foi du fameux Livre noir auquel l’auteur a largement contribué.

Ouvrage à lire impérativement que ce « Lacan Le maître absolu » à lire comme une lecture de Lacan et non la lecture de Lacan. Evidemment, comme dans tout ouvrage non apologétique  on retrouve parfois le propos « néantisant » la psychanalyse de façon générale :

"  ....en se faisant enfin reconnaître sur la scène analytique, fabuleux théâtre où le moindre bobard se transforme miraculeusement en « symbole de la destinée ». Bref, plus on ment et plus on dit la vérité. Plus on fictionne le passé et plus on façonne (on prédit) l’avenir." P.189

C'était inutile et ce n'est pas du niveau de l'ouvrage.
21 janvier 2011

 

Les patients de Freud

 

Voici un petit ouvrage original concernant Les Patients de Freud, par Mikkel Borch-Jacobsen aux éd. Sciences Humaines.
MBJ est un philosophe et un historien de la psychanalyse, un homme instruit et cultivé dont le travail de recherche est reconnu par ses pairs. En repli de quatrième de couverture, figure une photo de l’auteur, c’est un très beau jeune homme à l’air sain et décontracté. Mikkel Borch-Jacobsen est le gendre idéal dont rêvent pour leurs filles  les bourgeoises prévoyantes et avisées. Car non seulement il est beau, mais il n’aime pas Sigmund Freud qui voyait du sexe partout et était un homme malhonnête.  

L’ouvrage trace 31 portraits de patients de Freud ; Mikkel Borch-Jacobsen nous prévient, mais de la part d’un des auteurs du Livre noir de la psychanalyse,  on s’en doutait un peu, ce n’est pas du tout une apologie de Freud qui nous est présentée avec ses patients. La série de portraits commence par celui de Bertha Pappenheim, alias Anna. O. et Ils s’établissent pour la majorité sur la période du début de la psychanalyse. La plupart des patients sont des patientes (vingt sur trente et un) et elles viennent  quasiment toutes de la haute bourgeoisie juive de Vienne.  La documentation est abondante et l’auteur  donne ses sources. Hélas, ces dernières ne sont pas accessibles aux lecteurs ordinaires : La Bibliothèque du Congrès de Washington.
L’anti-freudisme n’est pas pour me déplaire, j’en suis  même assez friand, mais la mauvaise foi des « freud scholars » enlève souvent de la saveur à la chose, à cette "inquiètante étrangeté". C’est ainsi que, traçant le portrait d’Albert Hirst, (page 123) il fait dire à ce dernier :

« Plus tard Hirst devait considérer que cette thérapie avait été trop brève et qu’elle ne lui avait fait aucun bien. »

Alors que quatre pages plus loin, citant l’autobiographie du même Hirst, l’auteur écrit :

 « Hirst estimait qu’il avait eu une bonne vie. Il en était reconnaissant à Dieu, à l’Amérique et à Freud. »

 On aimerait comprendre.  Surtout que peu avant, au portrait de Anna Von Vest (page94) il écrit :

« En mai 1903, elle décida d’aller à Vienne pour y consulter Freud. Elle avait quarante et un an et cela faisait bientôt deux décennies qu’elle était invalide. On dut la porter du train à son hôtel où Freud vint la voir. Une semaine plus tard elle pouvait déjà aller à pied à son cabinet. La semaine suivante elle commença à aller au théâtre. »

Bien sur, l’auteur note juste après  que le prix que demandait Freud était très élevé.  Rien ne doit figurer à son actif dans la balance du procès que lui fait Mikkel Borch-Jacobsen. D’une manière générale, les courtes biographies vont jusqu’à la mort du patient, et sans que cela soit écrit explicitement, on a la sensation pesante  que Freud, mort parfois bien avant eux, est responsable des rechutes ou des maladies développées ultérieurement par ses analysants. Ce que jamais on ne reprocherait à un médecin ordinaire. A signaler ainsi avec force répétition les rechutes développées après la cure, on se demande si Mikkel Borch-Jacobsen ne croit pas à une psychanalyse toute puissante, garantie au risque "zéro rechute" et appliqué par un praticien omnipotent et infaillible.
Il y a quand même un excellent dessert dans ce repas où on mange du Freud en entrée et en plat principal : les courtes biographies de maîtresses ou de femmes d’analystes. MBJ nous introduit dans l’intimité de ce milieu analytique ou l’analyste est parfois un loup pour l’analysant, où se succèdent à un rythme effréné divorces, remariages, suicides, conseils stupides mais non désintéressés...
Bref le train-train quotidien du « qui couche avec qui ? » En somme rien de nouveau sous le soleil freudien.

Mais qui mieux que personne peut parler de l’ouvrage, sinon  l’auteur lui-même ? Ce qu’il fait dans l’entretien qu’il a accordé au site de son éditeur :

« ... Personnellement, je n’ai pas fait d’analyse. Je laisse cela aux gens qui ont un tempérament plus faustien… » 
http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/mikkel-borch-jacobsen-que-sont-devenus-les-patients-de-freud_sh_28036

Bien sur, il serait facile d’user de l’argument dont userait tout freudien : « l’auteur n’a pas fait d’analyse donc il ne sait pas de quoi il parle !» Aujourd’hui nous n’en sommes plus là... mais tout de même, peut-on écrire une histoire du football sans avoir jamais mis les pieds dans un stade ?
La question reste posée...
10/01/2012

 

Retour aux fiches de lectures
Retour haut de page
Retour page d'accueil

 

 

Du même auteur :     

couverture.jpg

Commander l'ouvrage en ligne :

editions-harmattan
http://www.alapage.com/
http://www.amazon.fr
http://www.chapitre.com

http://www.decitre.fr/livres
http://fnac.com
http://www.librairie-grangier.fr/

Réserver l'ouvrage chez un libraire près de chez vous (choisissez votre région sur le site) :
http://www.placedeslibraires.fr

Ou chez votre libraire....

 

ideologie

"La critique de la psychanalyse à laquelle procède l'auteur se déploie sur le plan théorique et pratique focalisée sur la notion de Loi"
La Quinzaine littéraire, N° 980, 16 / 30 novembre 2008

Commander l'ouvrage en ligne :

Sur Chapitre.com
Sur Amazon.com
Sur Alapage.com

Chez l'éditeur :
http://www.edilivre.com/doc/5870

Retour à la page d'accueil
Retour aux fiches de lecture

Retour au sommaire