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Les brèves du divan...

Vous trouverez sur cette page une série d'articles sur la psychanalyse, comme son titre l'indique, ces articles ont vocation à être courts pour une lecture rapide. Cliquez sur le titre pour accéder à l'article.

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Grunbaüm :
Critique de l'ouvrage d'A.Grunbaüm "Les fondements de la psychanalyse" suivi de : "La psychanalyse à l'épreuve" (moyen) Michel Mogniat. Cet article n'est plus en lecture libre : poursuivre

Les neurones de la lecture une brève critique (court) Michel Mogniat.
L'analyse transactionnelle une brève critique (court) Michel Mogniat.
La coercition comme cure : un examen critique de l'histoire de la psychiatrie (moyen) Thomas Szasz
Un glissement sémiologique, sur Freud et le travail du deuil (court) Michel Mogniat
Erreur et vérité à propos de la formule lacanienne de la métaphore (moyen) Antoine Fratini
A l'heure actuelle Le lacanisme sauveur ou fossoyeur de la psychanalyse ? (court) Michel Mogniat
De l'être et de la pensée Considérations sur l'inconscient fonctionnel (court) Antoine Frantini
L'amande...ment deux articles sur l'amandement Accoyer (courts) Michel Mogniat
La psychanalyse au bûcher, un entretien avec A.Fratini. (court)
La psychanalyse peut-elle encore être utile à la psychiatrie ? A.Fratini

Autres textes de psychanalyse, quelques psy, anti-psy et quelques  psychommentaires : 

 Le fétichisme D.Moulinier  P-L. Assoun J.Clavreul  A. Fouque
 A.Grumbaüm  J.Lacan  M.B.Jacobsen M.Rufo  J.D. Nasio
 Michel Onfray  F. Roustang L'analyse transactionnelle  Impostures intellectuelles Le livre noir...
Oedipe mimétique Le dit lexique Quelques liens E.Roudinesco  


 

Les neurones de la lecture

C'est une invitation à un voyage dans notre cerveau que nous invite Stanislas Dehaene avec Les neurones de la lecture, éd O. Jacob. Dans cet ouvrage d'érudition savante de près de 500 pages l'auteur nous invite à découvrir les processus neurobiologiques de la lecture.
Bien évidemment ce livre n'est pas un traité de grammaire, il n'est pas non plus un essai de linguistique.
Polyglotte et s'appuyant sur plusieurs langues dans son ouvrage, l'auteur ne cite qu'un seul linguiste, ce qui est assez regrettable, car bien avant que les neurosciences ne regardent l'œil en action de lecture, quantité de chercheurs ont publié sur les processus de la lecture et du langage. Dès la page 38 une surprise attend le lecteur, S. Dehaene utilise un logiciel, (sic !) filtrant à l'aide d'algorithmes, la manière dont se comporte la fovéa. (Centre de la rétine). Selon S. Deahene

"Chaque mot est associé à des dizaines d'informations sémantiques qui en précisent le sens : un oignon est un légume, de taille moyenne, de couleur jaune ou blanche, qui fait pleurer etc."

Cela s'appelle une "chaîne associative", que la psychanalyse et la psychologie connaissent depuis longtemps... car elles se sont aussi intéressées très tôt au langage et donc à la lecture et à l'écriture.

L'auteur consacre tout un chapitre à l'apprentissage de la lecture, à la comparaison entre la méthode globale et la méthode syllabique.
Il fait intervenir nombre d'expériences scientifiques très convaincantes plaidant en faveur de la méthode syllabique.
C'est une bonne chose que ces expériences très claires et facilement compréhensibles aient eu lieu. Elles viennent ainsi avaliser ce que le simple bon sens a toujours dicté aux enseignants qui étaient proprement lynchés par leur ministère s'ils s'avisaient à utiliser la méthode syllabique que leur dictait le bon sens, l'intuition et l'expérience !
Comme l'écrit S. Dehaene :

"Savoir lire, c'est avant tout savoir décoder des milliers de mots nouveaux, que l'on rencontre pour la première fois dans un livre, et dont il faut déduire la prononciation".

Ce qui est l'évidence même et ne demande pas des années de recherche. Un grand mérite donc à l'auteur pour cette évidence qu'il valide "scientifiquement." Il est bien connu que le débat (inexistant à l'Education Nationale) sur la méthode globale est une question d'idéologie : les tenants se situant à gauche pensent que les "syllabiques" sont des "réacs" qui apprennent à ânonner à leurs élèves.
Si la psychanalyse s'est intéressée très tôt au langage elle a voulu également mettre du sens partout en le privilégiant et nombre de pédagogues modernes, dont beaucoup de psychanalystes, furent des adeptes convaincus de la méthode globale ; le sens devant tout primer, même la logique et surtout le bon sens, honni des intellectuels depuis 68 !

Tout un chapitre de l'ouvrage est consacré à l'étude de la dyslexie. L'auteur y emploie la "dialectique du saucisson" utilisée fréquemment dans les sciences dures. Une tranche, puis une autre, jusqu'à ce que le saucisson n'existe plus : il n'y a plus que des rondelles !
Par exemple, en ce qui concerne le phénomène de la dyslexie, S. Dehaene, dans un premier temps, prend en compte que les origines sont nombreuses, variées et pas toujours bien cernées :

"Une conséquence importante de cette définition est que tous les mauvais lecteurs ne sont pas des dyslexiques. Une surdité mal dépistée, un retard mental, de mauvaises conditions d'éducation, ou tout simplement la complexité des règles de l'orthographe peuvent expliquer que de nombreux enfants éprouvent des difficultés à apprendre à lire." Page 312.

Les propos ci-dessus n'excluent donc pas une cause psychodynamique ou sociale à l'origine de certaines dyslexies. Dès la page 313 la première rondelle est coupée :

"De nombreux indices militent en faveur d'une origine cérébrale de ce handicap, on a observé dans certaines familles "à risque" une grande proportion d'enfants dyslexiques...."

Ces familles "à risques" sont-elles les mêmes que celles qui ont des "mauvaises conditions d'éducation" ? L'auteur ne se pose pas la question. A la page 315 les "expériences scientifiques" viennent renforcer le "tout cérébral" de la dyslexie :

"S'ils parviennent à les lire, leurs temps de réponse les trahissent : plus de 300 millisecondes par lettre, c'est à dire presque autant que certains adultes alexiques atteints de lésions du cortex temporal inférieur"

Page 320, le doute ne subsiste plus :

"Grâce à une méthodologie affinée dans les dix dernières années, les fondements biologiques de la dyslexie sont enfin apparu au grand jour."

Afin que les choses soient bien claires, on peut lire page 321 :

"Il existerait dans tous les pays du globe, une fraction d'enfants dont le patrimoine génétique et neurobiologique prédispose à la dyslexie."

Comme les neurosciences se basent toujours sur l'expérience de laboratoire, l'auteur cite l'étude d'un de ses collègues qui a étudié la dyslexie chez .... La souris ! Comme il l'écrit lui-même, ça peut paraître absurde (re-re-sic !) mais ça passe "scientifiquement"! (Page 330)

Un chapitre très intéressant est consacré à l'effet miroir sur la confusion gauche-droite dans l'espèce humaine. Afin de nous convaincre, l'auteur présente une série d'images célèbres, toutes inversées (la Joconde, la semeuse des pièces de un franc etc.) selon lui, nos certitudes risquent d'être mises à mal et nous allons en grand nombre tomber dans le panneau. Hélas, ce ne fut pas mon cas, cela doit être du à une dyslexie évidente ou à une dissymétrie de mes connexions neuronales !

Enfin et ce n'est pas la moindre des choses, demain, les neurosciences connaîtront une expansion formidable qui lui permettra de créer et d'expliquer scientifiquement et non plus au petit bonheur la chance de la philosophie des phénomènes tels que la religion :

"Qu'en est-il de la propension universelle des sociétés humaines à se donner une religion ? Le fait religieux puise-t-il également ses origines dans le cerveau et l'évolution ? Trois livres récents avancent des explications cognitives et même "neurothéologique" de l'universalité de la religion et de sa stabilité millénaire." (Page 404).

Il est en effet tout à fait probable que le fait religieux trouve ses origines dans le cerveau. La preuve ? Tout condamné ayant eu la tête tranchée ne répond plus à la question : "Croyez-vous en Dieu ?"
Comme au paragraphe précédent on a découvert l'existence d'une neuro-esthétique, rien ne nous surprend et il nous faut considérer cette intrusion des neurosciences, avec le poids de sérieux qu'elles représentent, dans des domaines qui ne sont pas les siens, comme un danger bien réel ! Mais cela n'est qu'un juste retour. On a vu la prétention de certaines disciplines qui ont très largement débordées leurs domaines de compétences ; n'existe-t-il pas, entre autres, une "ethnopsychanalyse" ? Une "sociobiologie" ?

Beaucoup de choses intéressantes tout de même dans cet ouvrage consacré à la lecture.
Mais, sorti des preuves évidentes et irréfutables concernant les pathologies véritablement avérées, les idées avancées sont à prendre avec la plus grande prudence et un regard critique.
On ne saurait terminer sans cette inconnue que dévoile l'auteur :

" ...dés la naissance, la connaissance des phonèmes est déjà présente, de façon implicite, dans les aires du langage du nourrisson, mais ce n'est qu'avec l'alphabétisation qu'apparaît la conscience phonémique, c'est-à-dire la représentation implicite des phonèmes et la capacité de les manipuler consciemment." P.418

Cette inconnue prudente et pourtant certaine peut-être mise en parallèle avec celle-ci :

"Dès avant que des relations s'établissent qui soient proprement humaines, déjà certains rapports sont déterminés. Ils sont pris dans tout ce que la nature peut offrir comme support, supports qui se disposent dans des thèmes d'opposition. La nature fournit, pour dire le mot, des signifiants, et ces signifiants organisent de façon inaugurale les rapports humains, en donnent les structures et les modèlent."
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, p. 23 éd. Du seuil 1964)
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Que dites-vous après avoir dit bonjour ?

 

Que dites-vous après avoir dit bonjour ? Dr. Eric Berne, éd. Tchou Voici un exposé de ce qu'est l'analyse transactionnelle par l'inventeur de la méthode. L'analyse transactionnelle se veut tout à la fois une théorie de la personnalité et une méthode de psychothérapie qui peut autant se pratiquer en privé qu'en groupe. Elle conçoit l'individu avec un "moi" divisé en trois parties : un Enfant, un Adulte et un Parent habitent le sujet. A ce moi triparti s'ajoutent les mythes, les contes et les "slogans" parentaux que le sujet se collecte depuis l'enfance et qui influeront sur son devenir par des "scénarii" que le sujet va se construire. Comme la méthode est née aux USA, une vision pragmatique est introduite par l'auteur et le sujet aura donc un scénario de perdant, de non-gagnant ou de gagnant qui, bien plus qu'influencer son avenir s'imposera à lui.

Issue du freudisme, l'analyse transactionnelle emploie peu les notions "d'inconscient" de "Surmoi" de "fantasmes" ou d'autres termes usités dans la psychanalyse traditionnelle. Alors que l'analyse freudienne demande un investissement intellectuel, une capacité de discernement et demeure sélective par l'environnement, l'intelligence et l'âge du candidat à l'analyse -une analyse ne s'entreprend plus passé un certain âge- l'analyse transactionnelle ne s'impose pas ces limites. La démarche est radicalement différente de la psychanalyse : on entreprend une analyse transactionnelle pour guérir, le "mal-être existentiel" n'existe pas dans l'analyse transactionnelle qui ne s'encombre pas de questions métaphysiques, le vocabulaire psychiatrique y est omniprésent, le "thérapeute" n'est pas invisible et réfugié dans une neutralité bienveillante : il remplit un dossier médical et un dossier psychiatrique du patient, ces dossiers circulent d'un thérapeute à l'autre, le thérapeute intervient dans le processus analytique, en s'adressant tour à tour à l'Enfant, à l'Adulte ou au Parent qui sont dans le patient, en donnant l'autorisation de passer à un acte salvateur. Comme un dossier "médical" et "psychiatrique" existent on peut se demander ce qui reste de la confidentialité de l'analyse, si ce n'est la composante de la dénomination.

Différente de l'analyse classique, en est-elle plus efficace ? Le but de l'analyse transactionnelle est d'adapter le sujet à son environnement, comme elle est une thérapie dirigée, nul ne doute que des effets positifs puissent se manifester de façon assez rapide. Sont-ils durables ?
La question est là, pour certains il est fort possible que cette méthode se révèle efficace comme peut parfois se révéler efficace toute forme de thérapie ou d'activité culturelle lorsque le sujet s'y investit suffisamment. Quant à la théorie de la personnalité qu'elle propose, elle est relativement, pour ne pas dire extrêmement, pauvre. L'analyse transactionnelle est un héritage détourné du freudisme de la deuxième topique. On reconnaît aisément les instances freudiennes qu'elle tente de dissimuler à travers son vocabulaire "novateur" et la "trifonctionnalité" qu'elle propose du psychisme. Elle n'apporte pas grand-chose de neuf sur la connaissance de l'humain et de sa psychologie. Le chercheur et l'observateur restent sur leur faim et pas question d'y chercher une pulsion d'appétence ou de cannibalisme : elle ne va pas aussi loin, elle se contente de schémas non définis, de concepts mal élucidés, mais qui font force de foi. Bref, du "freudisme" américanisé à la petite semaine. Si les "non dupes errent" il est difficile d'être berné par le Dr. Berne.
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QUE DITES-VOUS APRES AVOIR DIT

 

La coercition comme cure :
un examen critique de l'histoire de la psychiatrie

Par Thomas Szasz, Professeur de psychiatrie (New-York)

"Tout l'histoire moderne, comme elle est étudiée et pensée, est purement conventionnelle. Pour de suffisantes raisons toutes les personnes acceptent de se soumettre à une autorité, à une union heureuse basée sur la fraude et la dissimulation, promulguant le mensonge".
Lord Acton

En plus d'un siècle, les psychiatres ont soutenu que la psychiatrie est difficile à définir à cause de l'ampleur de son but. En 1886, Emil Kraepelin, considéré comme le plus grand psychiatre de l'époque, déclarait :

"Notre science n'est pas encore arrivée à un consensus sur ses principes plus fondamentaux, ni sur ses propres buts, ni sur les significations de ses buts".

Au contraire, j'affirme qu'il est facile de définir la psychiatrie. Le problème est qu'en la définissant avec honnêteté (en reconnaissant ses buts évidents et les moyens employés pour les atteindre) la psychiatrie s'avère socialement inacceptable et professionnellement destructrice. La tradition psychiatrique, l'expectative sociale et la loi identifient la coercition comme la caractéristique particulière d'une profession. Par conséquent, je considère la psychiatrie comme la théorie et la pratique d'une coercition rationnalisée en diagnostic des maladies mentales et justifiée en tant que traitement médical visant à protéger le patient de lui-même et la société du patient. L'histoire de la psychiatrie que je présente ici ressemble à l'histoire critique de la mission chrétienne.

Les sauvages et les païens ne souffraient pas de l'absence de Jésus ou d'une aide théologique et ne cherchaient pas l'aide des missionaires. Pareillement, les psychotiques ne souffraient pas de l'absence d'étiquette clinique et de traitement psychiatrique et ne cherchaient pas les services des psychiatres. Ceci explique la tendance des missionaires à mépriser les païens et des psychiatres à mépriser les psychotiques en cachant leurs vrais sentiments derrière le masque de la cure et de la compassion. Tout fanatique croit détenir la vérité, pense devoir améliorer les autres, avoir le droit d'intervenir dans leurs vies.

La non reconnaissance du fait que la coercition est une caractéristique et un élément potentiellement présent dans les traitements psychiatriques est intrinsèque à la définition que les dictionnaires proposent de la psychiatrie. L'Unabridged webster définit la psychiatrie comme "une branche de la médecine traitant les troubles mentaux, émotifs et comportementaux". Tout simplement, les relations psychiatriques volontaires diffèrent des traitements psychiatriques imposés dans la même mesure où les relations sexuelles volontaires entre adultes diffèrent des aggressions sexuelles que l'on nomme "viols". Parfois les psychiatres traitent avec leurs patients. Mais comme je l'ai expliqué et souligné dans mon oeuvre, il ne suffit pas de distinguer les relations psychiatriques imposées de celles qui sont consensuelles, il faut aussi que les premières soient contrastées. Le terme "psychiatrie" doit être appliqué aux unes ou aux autres, mais pas à toutes. Tant que les psychiatres et la société refuseront de reconnaitre ceci, il ne pourra y avoir de vraie historiographie psychiatrique.

Les écrits d'historiens, médecins, journalistes et de tous ceux qui s' occupent de l'histoire de la psychiatrie se basent sur trois fausses prémisses : que les maladies mentales existent, qu'elles consistent en des maladies du cerveau et que l'incarcération de "dangereux" patients mentaux est une médecine rationnelle et moralement juste. Les problèmes ainsi créés sont alors représentés par l'insuccès - volontaire ou non - de distinguer deux types radicalement différents de pratiques psychiatriques : consensuelle ou imposée.

Dans les sociétés libres, les relations entre adultes sont ordinairement consensuelles. Ces relations - au travail, dans la médecine, la religion, la psychiatrie - ne posent pas de problème particulier d'un point de vue légal et politique. Par contraste, les relations coercitives - une personne autorisée par l'Etat à obliger une autre personne d'accomplir ou de ne pas accomplir une action de son choix - concernent la politique et sont moralement problématiques.

La maladie mentale est une maladie factice. Le diagnostic psychiatrique est une forme de dédain masqué. Le traitement psychiatrique est une coercition présentée comme cure ayant lieu dans des prisons appelées " hopitaux ". D'un point de vue formel, la fonction sociale de la psychiatrie apparaissait plus clairement dans le passé. L'hospitalisé était emprisonné contre sa volonté. Il était considéré inapte à la liberté. Vers la fin du XIX siècle, un nouveau type de relation psychiatrique émergeait : les personnes souffrant de " symptômes nerveux " devenaient des patients pour médecins spécialistes des " troubles nerveux ". Les psychiatres distinguaient alors deux types de maladie mentale, les névroses et les psychoses : les personnes se lamentant de leurs propres comportements étaient rangées dans la classe des névroses, tandis que les personnes dont les comportements étaient objets de plaintes de la part d'autrui étaient rangées dans la classe des psychoses. La négation légale, médicale et sociale de cette simple distinction, avec ses implications de grande portée, représente la psychiatrie moderne.

L'Association Américaine de Psychiatrie, fondée en 1844, fut d'abord nommée Association de la Superintendence Médicale de l'Institut Américain pour l'Insanité. En 1892, elle fut rebaptisée Association Médico-psychologique Américaine et en 1921 son nom changea à nouveau en Association Américaine de Psychiatrie (APA). Dans sa première résolution officielle l'Association déclara :

"Le sens unanime de cette convention est que la tentative d'abandonner l'usage des moyens de constriction personnelle ne sert pas l'interêt des patients".

L'APA n'a jamais contesté l'interprétation faisant de la folie une maladie et de la coercition une cure. En 2005, Steven S. Sharfstein, Président de l'APA, renouvela son appui professionnel en faveur des traitements coercitifs. Se plaignant de la réticence des psychiatres vis à vis de l'approche coercitive, il déclara : " Une personne souffrant de paranoia et ayant été hospitalisée plusieurs fois déjà à cause de son caractère dangereux et de sa réticence à suivre des traitements en dehors des hopitaux est un exemple parfait pour tous ceux qui voudraient bénéficier d'une telle approche (coercitive). Nous devons équilibrer la liberté et les droits individuels avec les politiques coercitives de cure ". Sept mois plus tard, Sharfstein oublia avantageusement avoir récemment placé la cure et la coercition dans un même acte, la " cure coercitive ". En défendant le " traitement assisté " un euphémisme de la coercition psychiatrique il déclara : "Dans le traitement assisté, en tant que loi Kendra de New York, le rôle primaire des psychiatres concerne le rétablissement de la santé du patient ".

Psychiatrie et société forment un paradoxe. Le progrès scientifique majeur que la psychiatrie est appelée à réaliser est d'accepter l'idée, pour l'instant intolérable, que la maladie mentale est un mythe et que les traitements mentaux sont des chimères. Le progrès scientifique majeur et indéniable de la médecine aujourd'hui consiste à reconnaître que les déséquilibres chimiques et les " sclérotisations neuronales " sont des clichés fascinants mais ne démontrent pas que les problèmes existentiels sont des maladies qui légitiment des cures sans l'accord des patients. Le plus souvent les psychiatres jouent le rôle de jurés, juges et gardiens de prison et le sentiment le moins comode est celui d'être en fait des constricteurs médicaux - des opportunistes bien rémunérés par la société. Mais tout cela est bien trop horrible à affronter. On préfère appeler " maladies " des comportements indésirables et traiter de " malades " les personnes qui ont des troubles en les obligeant à se soumettre à des " cures " psychiatriques. Il est donc aisé de comprendre pourquoi les bien-pensants sont peu enclins à remettre en question l'idée de maladie mentale. Où les mènerait l'abandon d'une psychiatrie peinte comme le drame de médecins héroïques combattant l'horrible maladie ?

Alexander Solzgenitsyn écrit pertinemment que

"la violence peut être voilée uniquement par le mensonge, lui même maintenu par la violence. Tout homme s'étant posé comme méthode la violence est inévitablement obligé à prendre le mensonge comme principe".

Le discours scientifique se base sur l'honnêteté intellectuelle. Le discours psychiatrique reste intellectuellement malhonnête : le mandat social de la psychiatrie est basé sur la protection paternaliste du patient mental envers lui-même et du public envers le patient mental. Toutefois, dans la littérature professionnelle comme dans celle populaire, cette caractéristique de la discipline psychiatrique est de loin la moins notée. Souligner cet aspect est considéré de mauvais goût. Il serait difficile d'exagérer en voulant montrer jusqu'à quel point les historiens de la psychiatrie tout comme les professionnels de la santé mentale et les journalistes ignorent, nient et rationalisent les traitements psychiatriques involontaires. Cette négation s'est même enracinée dans le langage. Psychiatres, hommes de loi, journalistes, membres de comités d'éthique, tous appellent habituellement " hospitalisation " l'incarcération dans un hopital psychiatrique, et " traitement " la torture imposée par la force aux patients. En continuant le même genre de raisonnement faussé dès le départ, les historiens de la psychiatrie associent l'avancement du diagnostic et du traitement psychiatriques au " progrès des neurosciences ". Au contraire, personnellement j'attire l'attention sur ce que les psychiatres ont fait subir aux personnes qui ont refusé leur " aide " et sur la manière dont ils ont rationnalisé leurs violations " thérapeutiques " de la dignité et de la liberté de leurs bénéficiaires apparents.

Je considère les relations humaines consensuelles, même quand elles sont détournées par une ou par toutes les parties, radicalement différentes tant moralement que politiquement, des relations humaines dans lesquelles une partie, autorisée par l'Etat, prive l'autre de la liberté. L'histoire de la médecine non moins que l'histoire de la psychiatrie abonde d'interventions de médecins ayant nuit plutôt qu'aidé leurs patients. La saignée en est l'exemple le plus fameux. Néanmoins, les médecins se sont jusqu'à présent abstenus d'utiliser la force des sanctions d'Etat afin d'imposer systématiquement des traitements offensifs aux patients. Au contraire, l'histoire de la psychiatrie n'est au fond que l'histoire de l'imposition de traitements dommageables sur personnes appelées " patients mentaux ".

En synthèse, là où les historiens de la psychiatrie voient des histoires de maladies terribles et de cures héroïques je vois plutôt des histoires de personnes victimes de terribles injustices jugées " thérapeutiques ". Devant des problèmes personnels irritants, les gens préfèrent souvent un mensonge simple et à la mode au lieu de " vérités ". Ceci est une des importantes, amères leçons à tirer de l'histoire de la psychiatrie.

Une des tristes vérités que j'ai voulu préciser est que, privée du relatif ornement pseudomédical, l'histoire de la psychiatrie apparaît peu intéressante. Pour y trouver de l' intérêt j'ai tenté de faire ce que, en accord avec Walt Whitmann (1819/1892), faisait " le plus grand poète " : il fait sortir les morts de leurs cerceuils et les remet sur pieds... Il dit au passé de marcher devant lui afin de pouvoir le réaliser ". A tel propos, quand il m'a été possible j'ai repris exactement les mêmes termes utilisés par la psychiatrie afin de justifier l'insistance obstinée, qui dure depuis trois siècles, à affirmer que la coercition psychiatrique est une cure médicale.
Traduit de l'anglais par Antoine Fratini.
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Un glissement sémiologique
Michel Mogniat



On entend fréquement aujourd'hui à la radio ou à la télévision, des propos du genre :

"Les parents des victimes ont besoin du procès pour faire leur travail de deuil"
"À l'heure actuelle une cellule de soutien psychologique a été mise en place auprès des victimes pour les aider dans leur travail de deuil."

Glissement sémiologique opéré ces derniers temps par les journalistes chargés d'in-former le public.
dans le but de, mettre en forme… Ce "glissement" n'est pas innocent.

Parce que, pris dans le sens où il est utilisé, le "travail de deuil" serait une tâche à accomplir, que chaque individu serait à même de faire, comme un "homework" ou un devoir de vacances. Chacun à la suite d'un décès doit accomplir son travail de deuil, sa tâche propre, individuelle, personnelle.
Bientôt, après entretien avec les psychologues de la cellule de soutien, on arrivera aux plans et aux objectifs que doit se fixer l'assisté psychologique :

-"Combien de temps comptez-vous mettre pour effectuer votre travail de deuil ? Trois mois, six ? Nous vous prévenons que tout dépassement à ce délai réglementaire fixé par le Ministère de la consommation et des loisirs lucratifs sera considéré comme incorrect et entraînera des poursuites"

Bien sûr, le trait est un peu forcé. Ce n'est pas tant dans un but économique premier que ce "glissement" sémiologique s'est opéré, mais le facteur économique n'en est pas absent. Dans notre société actuelle où l'âme du consommateur doit être réparable, la mort n'a plus droit de cité. Elle ne doit pas venir interrompre nos habitudes de consommation et de loisirs. Elle se doit de rester cachée, non gênante, même si elle représente un marché annuel non négligeable. La mort n'est tolérée que par "défaut" sur les enseignes des sociétés de pompes funèbres et les rubriques nécrologiques des journaux.

Revenons à ce "travail de deuil" donc qui implique quelque part que ce qui doit être effectué revient à la personne. C'est là une tentative de vouloir maîtriser ce qui ne l'est pas, de se rendre maître de ce que justement on ne maîtrise pas. Car personne n'effectue un "travail de deuil", c'est le deuil qui effectue son travail en nous.

Hélas dans notre société de psychologisme avancé le deuil est aujourd'hui l'affaire des psychologues qui s'immiscent de plus en plus dans l'affectif des citoyens. Comme toujours, les afficionados oublient les enseignements de ceux à qui ils élèvent les statues :

"Il est aussi très remarquable qu'il ne nous vienne jamais à l'idée de considérer le deuil comme un état pathologique et d'en confier le traitement à un médecin bien qu'il s'écarte sérieusement du comportement normal. Nous comptons bien qu'il sera surmonté après un certain laps de temps, et nous considérons qu'il serait inopportun et même nuisible de le perturber."
(S.Freud, Deuil et mélancolie in Métapsychologie, éd. Gallimard)

Tout le long de cet article célèbre, Freud parle du travail du deuil et non du travail de deuil. Lorsqu'il emploie cette dernière expression ce n'est jamais dans le sens où les psygogologues du jour l'emploient :

"En quoi consiste le travail qu'accomplit le deuil ?" Page 150.

Pour lui le travail du deuil est un travail souterrain que n'effectue pas le sujet, mais qui est effectué à son insu, un travail que le sujet subit :

"Dans le deuil, nous trouvions que l'inhibition et l'absence d'intérêt étaient complètement expliquées par le travail du deuil qui absorbe le moi." Page 151.

Et pour conclure :

"Il est tentant de chercher, à partir de nos conjectures sur le travail du deuil, une voie qui nous permette de nous représenter le travail de mélancolie." Page 169.

Comme quoi, si Freud n'écrivait pas que des conneries, ses successeurs se chargent de le faire.

28 novembre 2004

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Erreur et vérité
(A propos de la formule lacanienne de la métaphore)
Antoine Fratini
Président de l'Association Européenne de Psychanalyse

 

Le but de cet article est de mettre en discussion l'équivalence exprimée en son temps par Jacques Lacan entre sa formule de la métaphore et la définition freudienne du mécanisme de condensation du rêve.
Pour tous les lacaniens, de même que pour les critiques de la pensée-Lacan, cette équivalence a toujours produit un effet de vérité. Il suffit pourtant de retourner à l'œuvre de référence du maître, Die Traumedeutung (La science des rêves, 1899) et d'y extraire la définition du terme "condensation" pour s'apercevoir de ce qu'il convient de nommer, pour l'instant, un équivoque significatif :

"La première chose qui apparaît évidente si l'on compare le contenu du rêve avec les pensées du rêve est l'existence d'un travail de condensation de grande portée. Les rêves sont courts, laconiques par rapport à l'extension et à l'abondance des pensées du rêve. Un rêve écrit remplira une demie page alors que l'analyse des pensées qui s'y cachent prendra un espace six, huit ou dix fois supérieur".

Et, à propos de son fameux rêve "de la monographie":

"Donc, le terme "botanique" était un vrai centre de liaison du rêve où convergeaient de nombreuses associations qui (...) étaient entrées opportunément dans le contexte de la conversation avec le dr. Koenigstein. Nous nous trouvons ici dans une fabrique de pensées où, comme dans le chef d'oeuvre du tisseur : Milliers de fils actionnent une pédale, les navettes volent ici et là, invisibles les fils se tissent ensemble et un seul coup crée mille liaisons " Goethe, Faust, partie 1, scène 4 Ce rêve fut "le produit d'une condensation d'une intensité extraordinaire".

L'auteur compare donc le travail de condensation à la création de centres reliant plusieurs pistes en même temps, donc à une sorte d'agglomérats de signifiants. Or, nous conviendrons qu'une telle comparaison est assez différente de la formule de la métaphore (la substitution d'un signifiant par un autre signifiant) que Lacan identifie au même mécanisme de condensation. Dans l'opération de substituer un signifiant à un autre il ne se produit aucune condensation au sens de Freud. La formule, en termes linguistiques, du travail de condensation s'apparenterait plutôt à une "substitution synchronique de plusieurs signifiants à un seul signifiant". Nous pourrions encore dire qu'il s'agit "de l'un pour le multiple" et non pas de "l'un pour l'autre" comme dans la formule lacanienne. Le travail de condensation procède, comme son nom l'indique, par la condensation de plusieurs signifiants en un seul qui les représente tous à la fois et qui, de ce fait, requiert une interprétation pour être entendue, comme un nœud requiert une opération manuelle particulière pour être démêlé. Voici qui nous amène à ranger la formule lacanienne plus proche du déplacement que de la condensation. Cette formule lacanienne s'applique donc mieux à la description du trope métonymique, le propre de ce dernier étant de substituer par exemple la partie par le tout, le tout par la partie, le haut par le bas...
Lacan semble s'en être aperçu quand en 1957, dans le texte parut dans les Écrits sous le titre de L'instance de la Lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud, il précise que :

"L'étincelle créatrice de la métaphore ne jaillit pas de la mise en présence de deux images, c'est à dire de deux signifiants également actualisés. Elle jaillit entre deux signifiants dont l'un s'est substitué à l'autre en prenant sa place dans la chaîne signifiante, le signifiant occulté restant présent de sa connexion (métonymique) au reste de la chaîne (...) Un mot pour un autre, telle est la formule de la métaphore..."

Nous voyons que selon le même Lacan, pour qu'il y ait métaphore il doit se produire un effet de sens, et que cet effet de sens "portant au delà" (méta-phoros) de la signification initiale est rendu possible par "la connexion métonymique du signifiant occulté au reste de la chaîne". Or, si ceci est certainement vrai en ce qui concerne la métaphore, ce n'est pas le cas de la condensation au sens freudien. Ce qui problématise l'entente de la signification dans la condensation, c'est la substitution du plusieurs par l'un, le passage à un niveau synthétique de l'expression. En revanche, la formule lacanienne s'applique très bien à la description que Freud donne à cet autre mécanisme fondamental du travail du rêve qu'est le déplacement :

"Ce qui constitue clairement l'essence des pensées du rêve n'a aucun besoin d'être représenté dans le rêve (...) ainsi, dans mon rêve de la monographie botanique, par exemple, le point central du contenu du rêve était naturellement l'élément "botanique"; tandis que les pensées concernaient les complications et les conflits entre collègues relativement aux obligations professionnelles et à l'accusation de sacrifier trop de choses à mes passe-temps (...) aussi dans mon rêve de l'oncle, la barbe blonde qui constituait le noyau central semblait n'avoir aucun lien avec mes désirs ambitieux, lesquels, comme nous avons vu, étaient le noyau des pensées du rêve. Ce genre de rêves donne une impression justifiée de déplacement".

Mais si la formule lacanienne s'adapte à la description du mécanisme de déplacement et non à celui de condensation, d'où vient cet équivoque de la part de Lacan et cette persistance du même de la part des lacaniens? Assurément, il s'agit là d'une erreur au sens où Freud emploie le terme dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne, c'est à dire d'une erreur qui se répète et qui ne peut en toute honnêteté être mise sur le compte du hasard. Ceci, non seulement parce qu'un psychanalyste éprouve naturellement des difficultés à concevoir la présence du pur hasard dans la parole, mais aussi parce que nous savons bien que Lacan a étudié à fond œuvre freudienne, en particulier sa Science des rêves. L'hypothèse d'une pure erreur n'est donc pas recevable. Que personne jusqu'à présent et pendant des dizaines d'années semble n'avoir (à ma connaissance) rien entendu de cette erreur reste un fait singulier même si l'erreur en question n'est pas du genre à miner l'œuvre ni la pensée de son auteur. Il est évident que cette méprise n'apporte aucune contradiction à l'élaboration structuraliste de l'inconscient de la part de Lacan.

Autres sont les considérations qui grâce aux avancées de certaines études scientifiques dans le champs surtout de l'éthologie animale semblent réfuter les fondements de la théorie lacanienne. Sans revenir sur une question dont j'ai traité ailleurs (1), je me limiterai à citer les travaux de Gordon Gallup (2) démontrant que les grands singes anthropomorphes sont, contrairement à l'opinion qu'en avait Lacan, en mesure de reconnaître leur image au miroir et donc de se former une ébauche (et peut-être même plus) de Moi. Également, les plus récentes études expérimentales sur la psychophysiologie des rêves montrent que l'activité onirique n'est pas une prérogative humaine, mais est présente normalement chez les mammifères en général, ce qui implique une révision radicale de la théorie linguistique du rêve et de l'inconscient chez Freud et Lacan.

Le mécanisme de la genèse des rêves ne peut plus être conçu comme apanage exclusif de la théorie du signifiant, sous peine de réduire toute la richesse des représentations instinctives du rêve à des images acoustiques, c'est à dire aux effets du signifiant. La raison de ce qui est au centre de cet article et que j'ai appelé de son nom technique d'erreur est selon moi assez simple.

D'une part, Lacan a toujours eu et a encore (3) une autorité assez forte pour rendre sourd ou du moins pour affaiblir toute attitude véritablement critique à son endroit, à plus forte raison chez ses élèves. Nombres d'auteurs expriment souvent l'opinion, juste d'une certaine manière bien que souvent impertinente, qu'avant de critiquer Lacan, il faudrait arriver à le comprendre ! Il est notoire en effet que lacan s'exprimait par un langage plutôt ésotérique, c'est à dire réservé aux "initiés" et comprenant des jeux de mots, des constructions théoriques et des mathèmes impliquant au préalable une certaine érudition touchant aux domaines variés de la linguistique, de la science et de la culture.

Que sa compréhension n'aille pas de soi correspond en quelque sorte à une manière de placer Lacan au dessus du commun des mortels. Ceci doit être interprété comme le signe d'un transfert ininterrompu au fil des années sur la figure de Lacan de la part de ses élèves et de son public en général. De cette manière en effet, Lacan ne cesse d'apparaître comme "celui qui sait", celui dont les paroles et les actes peuvent se passer de critiques et doivent avant tout être compris, bien interprétés. Ce genre d'opération inconsciente est tout à fait naturelle et a bien été décrite en premier par Lacan en personne. Le principe d'autorité aurait donc empêché de voir et d'entendre. Mais qu'est-ce que le principe d'autorité sinon, justement, le transfert d'un savoir à l'Autre, accompagné par le désir de retrouver en cet Autre le Père, c'est à dire quelqu'un de fiable qui sache pour soi et nous épargne le lot de notre indépendance?

Antoine Fratini

(1) Antoine Fratini, Parola e psiche, Armando, Rome 1999
(2) in Derek Denton, L'évolution de la conscience de l'animal à l'homme, Flammarion 1995
(3) Significatif à tel propos mon commentaire à l'article d'André Green sur Le Point, article dans lequel l'auteur réserve tout l'espace de son intervention dans la claire intention de miner une autorité que Lacan, selon lui, n'aurait plus !

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A l'heure actuelle.....
Michel Mogniat

Je voulais nommer cet article "Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 2004". Mais un certain Jacques Lacan l'a déjà fait en 1956. Etonnant, non ? Je ferai simple et court, si c'est possible pour un pareil sujet. Disons grosso modo pour les néophytes et pour simplifier qu'il existe en France deux grands courants psychanalytiques : un freudien orthodoxe condensé en une institution et un autre, lacanien, éclaté dans une nébuleuse indéfinissable.. Pour l'historique je vous renvoie à E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, 2 volumes, Fayard.

La pratique de la cure diffère totalement dans l'un et l'autre groupe. Le but visé n'étant pas le même. Les deux courants ont pénétré les institutions psychiatriques et se livrent une rude concurrence. Les freudiens orthodoxes souhaitent une légalisation de la profession, ce qui n'est pas un mal. Les lacaniens la refusent. Ce qui est bien.
Chez les freudiens on est proche des américains (en fait, ce sont les USA qui commandent à travers l'IPA) certains analystes "freudiens" utilisent le DSM IV. Chez les freudiens, on "soigne". On veut des analystes qui ont 5 ou 6 ans d'études supérieures (médecins ou psychologues.) On oublie que ce n'est pas le savoir universitaire qui fait l'analyste. Bref, les flichiatres deviennent des flicanalystes. Et d'un autre côté dans la nébuleuse lacanienne, c'est presque n'importe quoi. L'analyste s'autorise de lui-même et de quelques autres…. Avec pas mal de psychiatres également... On trouve des analystes phobiques (si, si) et des analysants à vie. Bref le bordel résiduel de mai 68 dans une joyeuseté anarcho-tralatrala. A première vue, c'est sympathique, quant à l'efficacité, il y a quelques doutes….

La première règle en analyse est l'abstinence de l'analyste. Cette règle est transgressée par la séance à durée variable. C'est l'analyste qui décide de la fin de la séance et non la pendule, ce faisant, il pose un acte et il sort de sa neutralité.

Là-dessus arrivent les politiques : et vlan que je te ponds un amendement qui va les mettre au pas. Je ne vous refais pas l'historique. Qui va l'emporter les normatifs ou les bordéliques ? Les normatifs bien sûr.
Et les bordéliques, même s'ils se sont organisés "mondialement" ne feront pas le poids. Ils perdureront quelque temps avant de s'éteindre en silence. Ils ont raison ceux qui écrivent que la psychanalyse par ce qu'elle dévoile continuera à être combattue. Que l'homme ne pourra pas lui pardonner ce coup de butoir qu'elle a donné à son orgueil !
Non, la terre n'est pas le centre du monde.
Non, l'homme n'est pas une création divine mais le résultat de l'évolution animale.
Non, enfin ce n'est pas la raison qui le commande.

Trop c'est trop. Il était évident que la psychanalyse n'était pas appelée à durer sans se "normaliser" sans qu'elle devienne  "normalisante" sans qu'elle ne devienne un outil aux mains du pouvoir.
J'avais lu, je ne sais plus où sous la plume de qui, que Lacan était le fossoyeur de la psychanalyse. Le propos était fort. Je sais aujourd'hui que ce n'est pas vrai. Lacan a retardé l'échéance fatale qui attend de toutes façons la psychanalyse, mais le "lacanisme" l'a tuée. Cela paraît contradictoire à première vue. Lacan par ses trouvailles et ses élaborations théoriques a retardé la chute de la "science" freudienne dans le normalisme psychiatrique. Mais la pratique lacanienne, le lacanisme, par ses ruptures avec les règles de bases de l'analyse l'a précipitée dans le vide thérapeutique. Ce qui est un comble : en posant un acte médical -la décision de la fin de la séance par l'analyste- il en réduit les effets thérapeutiques ! La pratique lacanienne, par son non-respect des règles élémentaires de l'analyse a tué la psychanalyse. Et cette mort était dans l'œuf. Lacan déjà en raccourcissant les séances parfois à quelques secondes, en mélangeant les genres, en invitant ses analysants à suivre son séminaire etc… La littérature sur les sorties du cadre analytique par Lacan est abondante. Lacan sauva la psychanalyse et la tua tout à la fois. "Lacan a donné, Lacan a repris, que son nom soit béni."

Pour conclure, on peut se demander si la psychanalyse avait un autre avenir que celui d'être mort-née.
Nous voyons le corps analytique se raidir d'une raideur toute médicale, et ses praticiens qui n'ont plus de psychanalystes que l'étiquette estampillée et qui, après avoir effectué des analyses "professionnelles" exerceront en techniciens de la santé mentale.

Il ne fallait pas se faire trop d'idées sur "l'avenir d'une illusion."

13 décembre 2004
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De l'être et de la pensée
(
Considérations sur l'inconscient fonctionnel )
Antoine Fratini
(Président de l'Association Européenne de Psychanalyse)

" (...) un venin mortel qui pourtant contient en soi des potentialités guéritrices (...) correspond à la perception intuitive de l'effet compensatoire de la position contraire. Il ne faut donc pas l'entendre d'une manière dualiste comme un simple opposé, mais plutot comme un complément, certes dangereux mais néanmoins secourable, de la position consciente. Ceci correspond à la réalité fonctionnelle de l'inconscient".
C.G.Jung in Mysterium coniunctionis

Une frontière est une ligne, imaginaire ou réelle, qui divise deux ou plusieurs domaines et qui, de ce fait même, les distingue. Ces domaines peuvent être de différentes natures: géographique, biologique, conceptuelle...

Je traiterais donc ici d'un concept liminaire introduit par Jung en psychanalyse et qui est le produit d'une élaboration théorique originale: celui d'inconscient fonctionnel. Il nous faut d'abord ramener par honnêteté intellectuelle la paternité de ce concept dont nous verrons la haute valeur heuristique et le poids épistémologique, au psychanalyste freudien H. Silberer, lui même s'étant probablement inspiré des travaux forts significatifs de K.A. Scherner (1). Silberer fut le premier à définir "fonctionnel" un aspect particulier du symbolisme des rêves et de la fantaisie humaine. Aux côtés du symbolisme onirique d'ordre matériel décrit par Freud dans sa Traumedeutung et consistant en des représentations d'idées pourvues de particulières significations inconscientes pour le sujet, Silberer pose l'existence d'un symbolisme d'ordre fonctionnel représentant le fonctionnement même de la psyché. Par exemple, dans les rêves la régression de la libido est souvent associée à l'acte de reculer spatialement ou dans le temps ; le passage de l'état de veille à celui de songe à une chute dans les profondeurs...

Jung a eu le mérite de poursuivre ces travaux originaux et d'en extraire un concept reliant deux domaines qui, en dépit de l'heureuse distinction entre res cogitans et res extensa établie en son temps par R. Descartes, sont encore souvent confondus : celui de la psyché et de son support biologique, le cerveau.

J'ai pris soin de décrire dans mon Parola e psiche (2) l'excursus théorique qui a amené Jung, à travers les auteurs déjà cités et d'autres encore, à entrevoir cette possibilité nouvelle et ô combien riche en perspectives aussi bien théoriques que cliniques. Les chercheurs s'intéressant particulièrement à l'aspect scientifique de œuvre jungienne et à son utilité sur le plan clinique ne peuvent ignorer la valeur épistémologique d'une telle formulation, généralement passée en second plan par rapport aux concepts plus connus d'archétype et d'inconscient collectif.

De nos jours, il existe en effet une rupture épistémologique difficilement surmontable entre les théories psychiatriques basées sur les avancées des neurosciences et les théories psychologiques fondées sur le langage et sur l'aspect immatériel de la psyché. Le concept d'inconscient fonctionnel se réfère au contraire à un domaine reliant la sphère psychique à son support biologique par le biais de fonctions cérébrales et de leurs représentations spécifiques. Ces dernières peuvent donc être définies comme les représentants psychiques de processus d'activation neuronale. Par un acte de volonté il nous est possible d'activer telle ou telle autre capacité mentale tandis que d'autres continueront à agir dans l'inconscient. Selon les neuropsychologues, 95% de l'activité cérébrale demeure inconsciente (3). Il nous faut donc préciser que quand Jung emploie l'expression "fonctions psychiques", il entend en fait des facultés comme par exemple la pensée, la mémoire ou l'imagination, ancrées dans le biologique et, tout à la fois, leurs produits au niveau de la représentation inconsciente. A' propos du symbole, Jung écrira bien qu'il s'agit à la fois d'image et de dynamique.

Ainsi, les rêves et les phénomènes hypnagogiques témoignent d'opérations psychocérébrales survenant dans l'inconscient. Par exemple, les processus de transformation intérieure sont souvent représentés par des thèmes de mort et renaissance. Les rites escogités par les peuples tribaux du monde entier servent précisément à aider ce genre d'opérations grâce à l'engagement du corps et à toutes sortes de pratiques et de scénarios (que les anthropologues nomment contextes rituels).

La psychologie jungienne est donc avant tout une "psychologie de l'être". En dépit de ses importantes retombées philosophiques, elle n'est pas un cogito, elle ne s'attache pas qu'aux mécanismes cognitifs et ne se limite pas non plus aux seuls effets du signifiant. Elle s'occupe plutôt des dynamiques qui se jouent au plus profond de la personnalité. Certes, ces dynamiques s'expriment aussi par la pensée et le langage, mais ne s'y réduisent pas.

Tout mouvement de notre être psychique est supporté par l'activation de nombreux réseaux de neurones appartenant aux différentes régions de notre cerveau et connectés au système nerveux. Ces réseaux se structurent à travers l'expérience sur la base de facteurs innés et acquis. Or, s'il serait incorrect de soutenir, comme le font trop souvent encore neurologues et psychiatres, l'équivalence pure et simple entre psyché et cerveau, il est toutefois évident que ces deux entités doivent bien en un certain lieu se relier. Ce lieu, selon Jung, est celui de l'inconscient fonctionnel. D'un point de vue clinique, la présence d'un tel lieu explique le pouvoir transformant accordé par Jung à l'imagination active qui aurait la faculté de modifier la structure des réseaux neuronaux. Ces modifications intérieures profondes s'opèrent naturellement, selon les expériences du sujet. Parfois, elles peuvent subir des blocages dus à la répression opérée par le Moi ou à un Milieu pauvre en stimulations. L'analyse jungienne, en particulier le transfert, l'attention vers les rêves et l'imagination active, favorisent et même accélèrent ces opérations en laissant agir spontanément les parties de la personnalité habituellement réprimées ou empêchées.

Les psychiatres tentent de traiter par voie médicamenteuse des états d'âme et des comportements jugés pathologiques en sautant l'écueil de la psyché et donc "de la souffrance d'âmes en quête de sens" (Jung). La psychothérapie généralement ne fait guère beaucoup mieux car, éprise de pragmatisme, elle finit par ne s'intéresser qu'aux symptômes en faisant le commerce de toutes sortes de techniques thérapeutiques brèves. Ainsi, nous assistons toujours plus fréquemment à la naissance de "traitements combinés" à base de psychotropes et de psychothérapies et à des formes de collaborations entre psychiatres et psychothérapeutes.

D'un autre côté, les psychanalystes, dans leur préoccupation justifiée de ne pas envahir le champs de la médecine, ont érigé un mur entre les domaines de la psyché et du bios, ce qui les a amené à considérer le premier comme étant totalement séparé du second. Pourtant, l'analyse des rêves et du transfert indiquent que ce qui se joue dans l'analyse n'est pas uniquement une affaire de signifiants. Le transfert, en tant qu'attraction irrationnelle qui nous attache à l'Autre, est plutôt significatif à tel propos. Le fameux "bain alchimique" dont Jung parle longuement d'abord dans La psychologie du transfert et ensuite dans Mysterium coniunctionis est un symbole de cette impossibilité à maintenir séparés les domaines du matériel et du fonctionnel. L'analysant change intérieurement et modifie ses comportements quand s'instaure un rapport profond avec l'analyste. Ce dernier accepte de servir de réceptacle aux projections de ses analysants jusqu'au moment où ceux-ci n'en auront plus besoin. Le transfert tend fréquemment à mettre en jeu ces profondes dynamiques intérieures liées à l'inconscient fonctionnel et il me semble qu'un des buts plus importants et délicats de l'analyse consiste précisément à permettre et à favoriser leurs cours, à la frontière de l'être et de la pensée.

(1) Voir H. Ellenberger, Histoire de la découverte de l'inconscient
(2) A. Fratini, Parola e psiche, éd. Armando; Rome 1999
(3) S.Dehane, Eureka Mars 1999, N° 41 bis.

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L'amende.....ment
Michel Mogniat

Ces deux  textes  ont paru  sur  le  forum du  site Œdipe.org  respectivement  le  05  novembre  2003  et  le  18 novembre 2003. Ils concernent le débat sur l'amendement Accoyer qui, à l'époque, fit couler beaucoup d'encre et mobilisa  les forums  de  psychanalyse.  

Une lutte sans classe.
(05 novembre 2003)

 

Dans cet amendement qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, les psychanalystes ne sont pas nommés. Comme quoi il ne suffit pas d'être nommé ou pas pour exister ou pour ne bientôt plus exister.

Car une partie des psychanalystes est vouée à plus ou moins long terme à disparaître avec l'application de cet amendement. Mais cette disparition n'est peut-être que l'aboutissement d'une pratique qui fut toujours paradoxale. La psychanalyse, dans sa théorie diffuse du paradoxe et dans sa pratique, se nourrit de paradoxes. Depuis son acte de naissance la psychanalyse joue à "je te tiens tu me tiens par la barbichette" avec l'ordre médical.

Freud semble se mettre en rupture avec la médecine classique de son époque -il n'y a plus de consultation, plus de cabinet, plus d'auscultation- la séance a une durée fixe, la psychanalyse pourrait être définie comme un contrat commercial consistant en une demande de mieux-être par l'application d'un savoir (supposé). Mais, bien que Freud se prononça pour une analyse profane, le vocabulaire médical est conservé -le patient "névrosé ", la référence au biologique, le rejet des philosophes etc..-
Avec Lacan on assiste à l'introduction de la philosophie dans le discours analytique, le "patient névrosé" laisse la place au Sujet du désir, le vocabulaire quitte la terminologie médicale et s'inspire de la linguistique, la référence au réel est le langage. Mais la séance est à durée variable, c'est à dire qu'elle se "médicalise" l'analyste décide de sa fin, tout comme le médecin met fin à la consultation. La présentation des malades, dans la plus pure tradition psychiatrique, perdure. La psychanalyse lacanienne sera la première à pénétrer en masse l'institution psychiatrique par des expériences "pilotes".

Il serait vain et long de multiplier les exemples, mais il n'était pas inutile de rappeler l'étrange relation qu'entretiennent la médecine et la psychanalyse. C'est un médecin qui aujourd'hui rédige cet amendement. Ce n'est pas un hasard.
La psychanalyse fait-elle de l'ombre à la médecine ? On serait tenté de croire, avec Foucault, Clavreul, Castel et tant d'autres que la découverte freudienne effraie l'ordre médical, cela semble être une évidence. Mais depuis leurs actes de naissances, les honorables sociétés de psychanalyse ont pour présidents et "membres du bureau" une majorité de médecins.
La psychanalyse est née du milieu médical, il n'y a rien d'étonnant à constater qu'il existe une véritable emprise du corps médical sur les principales sociétés de psychanalyse. Cette psychiatrisation des sociétés de psychanalystes produit ses effets : ce n'est pas sans raisons si on s'interroge dans ces sociétés pour savoir si un homosexuel, un névrosé ou un pervers peuvent devenir analystes. C'est là une illustration du "psychologiquement correct" qui doit être le profil du thérapeute. Il est évident que des analystes exerçant à l'intérieur de ces tranches particulières de la population joueraient un poids non négligeable dans l'opposition d'une orientation normalisatrice du "psychologiquement correct". C'est entre analyse profane et analyse médicale que se situe la faille pour le devenir de la psychanalyse et son véritable positionnement politique. Car les psychanalystes issus de la psychiatrie ne sont nullement concernés par cet amendement, on les retrouvera certainement dans les jury de validation.

Si les analystes profanes devenaient majoritaires dans les instances de décision au sein des groupements d'analystes, la perspective pour la psychanalyse de continuer dans le sens même de ce qui l'a fondée, pourrait dès lors s'avérer possible. Ce n'est pas le cas. L'existence d'une psychanalyse non médicalisée, non seulement n'a jamais connu un embryon de développement notable suffisamment influent pour peser sur l'ensemble de l'institution analytique, mais de plus un tel mouvement récolterait l'anathème de l'Ordre Médical.
De plus, une société de psychanalyse "profane" où le discours et le pouvoir médical seraient réduits à leurs plus simples expressions serait rapidement la cible des sociétés concurrentes et ne pourrait se maintenir bien longtemps. Une psychanalyse démédicalisée, libérée de la tutelle médicale au niveau des instances dirigeantes des sociétés n'est donc pas théoriquement envisageable, elle ne l'est d'ailleurs pas dans les faits : les analystes profanes furent toujours bon gré mal gré sous la coupe des analystes médecins.

C'est la raison pour laquelle, cet amendement est un amendement politique. Car le résultat est connu par avance : n'importe quel psychiatre ou médecin pourra pratiquer une psychothérapie d'inspiration "analytique" ou une psychanalyse sans avoir été lui-même analysé. (Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur les fameuses analyses "didactiques" de ces psychiatres ressentant la vocation psychanalytique. Déjà, "qu'on ne peut pas tout dire" alors, allez trouver un futur "collègue" dans le but de devenir analyste….)
N'importe quel psychiatre pourra donc prétendre au titre de "psychothérapeute" ou de psychanalyste -et dans les faits il le peut déjà-, sans avoir aucune expérience concrète, alors que l'infirmier en psychiatrie, qui a une habitude du terrain et cinq ou six ans d'analyse derrière lui, se verra fermer la possibilité de devenir analyste, d'exercer.
Reste le psychologue, avec son DEA, qui ne reçoit aucune formation de psychothérapeute lors de son cursus universitaire. Grâce au rapport Cléry-Melin, il se trouvera toujours sous le regard médical. Il a déjà été abordé dans un autre message l'aspect économique du problème et les avantages que vont en tirer les fabricants de petits cachets roses et bleus. Il a été dit également, qu'avec cette médicalisation de la souffrance psychique, si ce plan est appliqué, à telle pathologie, tel mode de thérapie. Comme le notait Jacques Alain Miller au cours du débat sur la chaîne parlementaire, il semble peu probable que Monsieur Accoyer ait découvert subitement, aux dires d'un ami, que n'importe qui pouvait accoler une plaque sur sa porte avec le titre de psychothérapeute. Mais ce passage à l'acte politique, la transformation monstrueuse de la psychanalyse qui en découlera, n'est que la réalisation de quelque chose qu'elle avait en gestation. On est rassuré : c'est génétique !
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Alerte au feu ! À l'assassin ! Aux lois liberticides !
(18 novembre 2003)

 

Les psychanalystes quittent leurs cabinets, on va voir ce qu'on va voir ! Les voilà dans la rue en train d'arpenter les boulevards de Bastille à République en brandissant des portraits de Freud et de Lacan.

C'est fou cette mobilisation autour d'un amendement écrit par un médecin appelé -entre autre- à soigner les sourds. Comme cet amendement concerne les gens qui font profession d'écoute, c'est déjà un "mal" entendu. On lit un peu tout sur le sujet, certains vont même jusqu'à écrire que les psychanalystes ne sont pas nommés, donc pas concernés. Ils sont concernés, je pense même qu'ils sont en première ligne, pas tous, toutefois.

Ce sur quoi je voudrais développer, du moins questionner, c'est le silence rompu de la profession. Ce n'est pas la première fois dans ce pays que sont promulguées des lois liberticides. Depuis vingt ans ça tombe à qui mieux mieux : on invente un délit de manipulation mentale, on légifère sur l'obligation vaccinale et l'obligation de se soigner dans un cadre précis assujetti à l'économie. Il n'y a pas eu, à ma connaissance, de la part des psychanalystes de mouvement contestataire de pareille ampleur lors de ces différentes promulgations, ni même de protestations timides ou virulentes. Pourtant la profession d'analyste était à chaque fois peu ou prou concernée ; elle aurait par exemple pu pâtir de la loi sur la manipulation mentale.
Mais voilà, à chaque fois ça tombait à côté, ces lois liberticides visaient les "méchants" ou "les sectes". Alors à quoi bon prendre conscience du danger ? Il n'y a qu'à faire comme tout le monde : faire semblant de n'avoir rien vu et continuer à œuvrer. Ha les sectes ! On a tout mis la dedans et personne n'a rien vu, personne ne voulait voir.

La politique rejoint la psychanalyse ; demain seuls les psychiatres ou les psychologues pourront exercer. Depuis le temps que la psychanalyse volent au secours de la politique il n'y a là rien que du très naturel, la fin d'un cycle. Les institutions analytiques, de quelques obédiences (peut-être pas toutes) qu'elles soient s'en ramassent plein la gueule dans ce retour de manivelle de la politique. Parce que la politique, la psychanalyse ne s'est jamais gênée pour en faire. De "L'univers contestationaire" aux Etat généraux de la psychanalyse, la psychanalyse a toujours jouée dans nos sociétés "démocratiques" le rôle qu'a joué la psychiatrie en URSS, avec beaucoup plus de finesse il est vrai, mais ses engagements politiques furent toujours aux côtés des idéologies régnantes du moment. Le fait est là :

"...la psychanalyse, selon moi, n'a pas encore entrepris, et donc encore moins réussi à penser, à pénétrer et à changer les axiomes de l'éthique, du juridique et du politique, notamment en ces lieux séismiques où tremble le phantasme de la souveraineté..."
J.Derrida, ( Le Monde 9 et 10 juillet 2000).

Il s'agit bien là d'un énoncé de psychopathologie politique. Ce qui est troublant dans cet article, c'est la "cohabitation" de termes habituels au vocabulaire analytique (pulsion de mort, résistance etc..) associé à un terme peu usité dans le jargon analytique : souveraineté. Or, le débat politique de l'heure était extrêmement coloré, pour ne pas dire qu'il emplissait tout le devant de la scène politique française avec les "souverainistes" et les "fédéralistes", ceci à propos de l'Europe.
Même si l'article entier n'est pas ouvertement axé sur le rapport de la psychanalyse au politique, il reste tendancieux et incertain tout le long, oscillant, comme seul un analyste ou un philosophe accordé aux vues de la psychanalyse aurait pu le faire, entre le domaine analytique et celui de la politique pure. Le passage cité n'en laisse d'ailleurs subsister aucun doute, c'est bien de politique qu'il s'agit, et du "phantasme" de la souveraineté ! La souveraineté est donc un phantasme, soit une production délirante et imaginaire de l'esprit. La désignation de paranoïaque pour le porteur du "phantasme" n'est pas loin... Pour aujourd'hui un phantasme seulement, demain : un délire énoncé qui enverra son auteur dans le champ du "pathos" ! Tout comme trois décennies auparavant des analystes renvoyaient à "l'analité" les étudiants contestataires...

Il n'est pas rare de lire sous la plume des analystes, qui pourtant ne sont pas dans les associations les plus conventionnelles, des prises de positions politiques pour le moins hardies et d'engager la psychanalyse (qui rappelons le n'appartient à personne) aux côtés de la démocratie occidentale :

"Alors il ne paraît pas exagéré de dire, contre toutes les formes de récupération de la psychanalyse, contre toutes les sortes de "politiquement correct", contre tous les genres de l'indifférence en matière politique, qu'avec le procès de l'Œdipe et la dissolution du complexe qu'elle accompagne et provoque, la psychanalyse appelle, réveille le sujet dont la démocratie a besoin."
Michel Lapeyre, Complexe d'Oedipe et complexe de castration, éd. Anthropos.

C'est un véritable tour de force que de "dénoncer" la récupération de la psychanalyse et son orientation "politiquement correcte" et d'affirmer en même temps qu'avec "l'Œdipe" et sa dissolution le sujet deviendra le parfait citoyen dont la démocratie a besoin !

D'autres, il est vrai, ne se gêne pas pour publier -avec le titre d'analyste- et utilisent le DSM IV pour aider le lecteur à se faire une idée de la "normalité". Ainsi, la psychanalyse apporte une large contribution à la "normalisation" politique. Son but sera sans doute atteint quand s'affronteront Démocrates et Républicains dans des primaires mondiales du prêt à voter. Et il semble que le but soit atteint. La psychanalyse est en passe de normalisation et cette normalisation n'est que l'aboutissement de ce à quoi elle s'est préparée. On ne peut, en constatant ce qui se passe aujourd'hui, que saluer la vision prophétique qu'avait Robert Castel en son temps (Le psychanalisme éd.10/18) : la psychanalyse est récupérée parce qu'elle est récupérante.

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Un entretien avec Antoine Fratini
auteur de
La psychanalyse au bûcher
-De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs-

Aux Editions Le manuscrit

Un ouvrage traduit de l’italien et intitulé La psychanalyse au bûcher -De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs- vient de sortir aux éditions Le Manuscrit (Paris, Mars 2009). Causepsy a interrogé l’auteur, Antoine Fratini, qui exerce la psychanalyse depuis plus de quinze ans.
Antoine Fratini est le Président de l'Association Européenne de Pyschanalyse.

Causepsy : Mr. Fratini, vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages psychanalytiques en Italie. Pourquoi avez vous choisi de publier sur le marché français un ouvrage au titre aussi polémique ?

A. Fratini : Il s’agit de mon avant-dernier livre et il est en effet un peu polémique. C’est que la psychanalyse ces derniers temps est attaquée de partout. Depuis la parution du Livre noir de la psychanalyse il convient de se demander d’où provient cette agressivité envers la science de l’inconscient. Récemment une collègue italienne a été poursuivie en justice car une de ses analysantes lui a reproché de s’être limité à l’écouter sans intervenir directement sur ses symptômes et sans l’avoir « guérie » ! Cette collègue ne figurant pas dans la Liste Nationale des psychothérapeutes, l’Ordre italien des psychologues a encouragé son analysante à porter plainte. Le plus surprenant est que les arguments mêmes de la cliente jouent en faveur de la défense ! Comme vous voyez, on va jusqu’à reprocher à la psychanalyse de soigner et de ne pas soigner, selon les cas !

Causepsy : Il apparaît à la lecture de votre livre que vous aussi avez eu des problèmes avec l’Ordre des Psychologues dans votre pays. Y a t’il beaucoup de cas similaires en Italie?

A.Fratini : En préparant ma défense personnelle, j'ai eu connaissance de nombreux procès intentés à des psychanalystes libres, non inscris à l’Ordre des Psychologues. Mais pour le simple fait d’exercer librement ce métier toujours plus « impossible » (en paraphrasant Freud) aucune condamnation n’a encore été prononcée jusqu’à présent. La loi réglementant  les professions de psychologue et psychothérapeute en Italie n’inclut pas la psychanalyse, mais laisse tout de même un blanc prêtant à de dangereuses interprétations. Assurément, il s’agit là pour les législateurs français d’un exemple à ne pas imiter sous peine de voir se pointer dans le champs « psy » le spectre de la sorcellerie et de l’inquisition. C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu que cet ouvrage paraisse en France.

Causepsy : Votre affaire judiciaire dure depuis 8 ans et n’est pas encore conclue. Pourquoi cet acharnement envers un psychanalyste et, peut être, envers la psychanalyse ?

A.Fratini : Plusieurs motifs doivent être convoqués. Le facteur économique et politique est le plus déterminant car les diverses disciplines psychologiques sont en concurrence et vont jusqu’à se faire la guerre. Mais il existe aussi un problème d’ordre culturel. Selon moi une certaine confusion persiste, dans la mentalité populaire comme dans certains milieux académiques, sur la nature et les finalités de la psychanalyse. La science (classique) est par définition objective. Ainsi, on comprend mal qu’il puisse exister une science qui s’occupe de la subjectivité.
J’estime pourtant que toutes les disciplines du champ « psy » pourraient trouver des espaces spécifiques plus adéquats et éventuellement évoluer grâce à une conscience plus claire et acceptée de leurs propres natures et limites.

Causepsy : Vous affirmez dans votre ouvrage que le but de la psychanalyse n’est pas de guérir, mais d’analyser. Pourtant, les personnes qui généralement vont en analyse souffrent et désirent aller mieux…

A.Fratini : Oui, mais attention, vous parlez de témoignages subjectifs. Aucune lésion des tissus cérébraux ni aucun agent viral n’est cause de névrose ni même de schizophrénie. Par contre, ce que les psychanalystes constatent quotidiennement c’est que les personnes entrent en conflits avec elles-mêmes et ont des réactions émotives qui les font souffrir. Même si l’on réussissait à supprimer tout simplement les symptômes, ceci ne nous éclairerait nullement sur leur sens. L’homme n’est pas une machine et une vraie « cure » psychologique ne saurait faire abstraction d’une confrontation avec soi même, si longue, incertaine et délicate elle soit.

Causepsy : Dans votre ouvrage vous citez des auteurs très différents et qui normalement sont considérés plutôt inconciliables (Freud, Lacan, Jung, Szasz…). On a du mal à vous placer. De quelle orientation vous réclamez vous ?

A.Fratini : J’estime que la psychanalyse est assez mure désormais pour pouvoir se passer de dogmes. Du reste, elle n’a pas à ressembler à une religion. Tous les grands auteurs ont apporté des connaissances importantes. Malgré les différences théoriques entre les diverses Ecoles, je trouve que la psychanalyse est caractérisée essentiellement par une approche partageant certains critères fondamentaux comme la finalité liée à la connaissance de soi, l’écoute, l’analyse des résistances et du transfert, le recours à l’interprétation… Ainsi, l’Association Européenne de Psychanalyse que j’ai l’honneur de présider compte parmi ses membres des analystes et des chercheurs de différentes orientations, mais ceci ne les empêche pas d’échanger dans un esprit d’ouverture et de respect. En d’autres termes, les théories psychanalytiques ne devraient en aucun cas devenir des prisons.

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La psychanalyse peut-elle encore être utile à la psychiatrie ?
Commentaire au livre de Guy Darcourt
(Odile Jacob, Paris, 2006)

Antoine Fratini

 

Le titre La psychanalyse peut-elle encore être utile à la psychiatrie? est en même temps la question de fond traitée dans le dernier ouvrage de Guy Darcourt, éminent psychiatre, membre de l’Association Psychanalytique de France et professeur émérite de psychiatrie à la Faculté de médecine de Nice.

Le but explicite de l’ouvrage est de contribuer à un dialogue constructif entre la psychanalyse et la psychiatrie. L’auteur commence par situer la question en décrivant les récentes évolutions des deux disciplines. Il interprète ce qu’il nomme le récent « déclin » de la psychanalyse d’une part comme le résultat des derniers remaniements des catégories psychopathologiques du DSM devenues a-théoriques (descriptives, sans explication) et adoptées à peu près par tous les psychothérapeutes, et d’autre part comme le résultat de la confrontation aux pratiques comportementalistes et cognitivistes qu’il considère plus rapides et efficaces. L’auteur annonce pourtant dès le départ qu’il ne faut pas « jeter le bébé (la psychanalyse) avec l’eau du bain » et affirme en termes autoritaires mais à mon avis peu argumentés que nombres de concepts psychanalytiques n’ont aucune valeur clinique. C’est « l’eau du bain » ! Il en va ainsi, à son dire, du complexe de castration. Ne pouvant être démontrée, une telle affirmation ne relève en réalité que d’une opinion. Au contraire, certains grands cas cliniques, comme celui de « L’homme aux loups » (1) par exemple, tendent à démontrer que le concept de castration détient une haute valeur heuristique et peut aider le sujet à comprendre la structure de ses phobies.

Tout le long du livre l’auteur ne cesse d’employer l’expression « maladie mentale » et laisse entendre que les récentes techniques d’imageries cérébrales procurent la preuve scientifique (p. 26) des causes organiques des troubles psychiques. Il apparaît donc légitime à tel propos de s’interroger sur l’intention de l’auteur car en effet les imageries cérébrales n’apportent d’informations que sur l’état de fonctionnement du cerveau. S’agirait-il d’une simple ingénuité intellectuelle? N’importe comment, aucun examen objectif même le plus poussé n’a jamais pu prouver l’existence d’une quelconque cause organique dans les troubles psychiques tels que nous les connaissons dans les névroses et psychoses. Aucune lésion des tissus cérébraux, aucun virus de la schizophrénie... Par contre, l’on sait combien l’industrie pharmaceutique a besoin de la croyance à la maladie mentale et donc de la psychiatrie pour vendre les psychotropes. L’Histoire montre également que la psychiatrie a toujours servi le pouvoir constitué. Elle a été trop souvent utilisée (notamment en ex Union Soviétique) pour enfermer des individus considérés déviants, porteurs de problèmes sur le plan aussi bien social que politique et donc dangereux pour le système. Il n’est donc pas recevable sur le plan éthique que des professionnels se disant psychanalystes arrivent à distribuer des psychotropes le matin (en survolant sur la multitude d’effets collatéraux même graves liés à de telles assomptions) et à pratiquer des séances l’après-midi !

L’auteur plaide en effet en faveur des « traitements combinés » à base de médicaments et de techniques psychothérapeutiques. Ce qui semble être un must dans le champs « psy » actuellement. Comme je l’ai déjà affirmé précédemment, il semble clair que seule la psychothérapie, en tant que discipline essentiellement technique, renonçant en d’autres termes à connaître pour guérir, se prête de bon gré à une telle combinaison. Il s’agit là à mon sens d’un moyen subtil par lequel la psychiatrie cherche à se donner bonne conscience et à apparaître plus humaine. Ne considérer que les traitements chimiques serait pour la psychiatrie une politique qui risquerait d’être jugée trop radicale pour pouvoir s’imposer. Tandis que le mélange « savant » de techniques chimiques et psychothérapiques laisse entendre une ouverture d’esprit qui malheureusement n’est qu’apparente.

Les approches techniques au mal être psychique considérées par l’auteur sont surtout le comportementalisme et le cognitivisme. Les « schémas cognitifs perturbés » (autre manière plus érudite ou technique de nommer de nos jours les pensées qui s’écartent d’une normalité) sont en effet conçus par le cognitivisme comme des « postulats silencieux » dont la personne n’est pas consciente et qu’il s’agit donc d’éclairer et d’élaborer différemment. Comme d’autres avant lui, l’auteur n’invoque pourtant pas l’inconscient pour décrire la nature de ces pensées, mais affirme qu’elles relèvent plutôt du système préconscient, donc d’une instance psychique prévue par Freud mais dont l’importance aurait été reniée par la plupart de ses disciples. M ais, d’un autre point de vue, ce glissement pourrait avoir une fois de plus la fonction réelle de se défaire de l’inconscient et de ses implications embarrassantes. Il ne sera pas superflue de rappeler que Freud conçoit le préconscient comme une zone intermédiaire de la psyché où la conscience et l’inconscient confluent et où a lieu une sorte de pacte entre les exigences des deux systèmes. Ainsi, l’existence d’un préconscient ne se comprend qu’en référence à un inconscient. Qu’il soit freudien ou jungien, personnel ou collectif, l’inconscient touche à la grande question du sens des névroses. Et c’est ce dont toute approche technique cherche à se débarrasser. Pourtant, une fois de plus il nous faut constater que si de nombreuses personnes s’adressent aux psychiatres et aux psychothérapeutes, il en existent aussi beaucoup d’autres qui leur préfèrent encore la psychanalyse et éprouvent le besoin de bien comprendre ce qu’il leur arrive. De cette initiale « obscure perception » des raisons de leurs maux se joue leur choix de s’adresser à un professionnel privé de technique qui ne promet rien d’autre qu’une écoute attentive et un miroir instructif. Mais encore faut-il que la société laisse aux individus la liberté de choisir. Aux USA par exemple, cette liberté leur a été enlevé par la médicalisation de la psychanalyse. En Italie le même choix a été rendu plutôt difficile par une politique qui tend à aligner la psychanalyse aux critères de la psychothérapie. Quelle sera donc le futur de la psychanalyse en France ?

Pour en revenir à l’analyse du préconscient, Darcourt ajoute qu’elle est la seule à pouvoir être considérée « à peu près » scientifique car elle rencontrerait moins de résistances par rapport à l’analyse de l’inconscient. L’auteur semble fixé à une conception classique d’une science se croyant apte à décrire les phénomènes de manière objective. D’éminents philosophes, comme Nieztsche et Heidegger par exemple, avaient déjà dénoncé les limites intrinsèques d’une science qui vire dans le scientisme (2) et aujourd’hui les mêmes critiques ont été reprises par les épistémologistes modernes. Darcourt semble pourtant croire à la possibilité d’une connaissance objective des faits psychiques préconscients. Sa principale argumentation consiste, comme nous l’avons dit, à affirmer que l’analyse du préconscient suscite moins de résistances, de telle sorte que le couple analytique se trouverait plus facilement en accord sur l’interprétation des faits. Selon l’auteur, seul ce genre d’opération respecterait le principe d’irréfutabilité par lequel K. Popper propose d’évaluer la nature scientifique d’une démarche. Or, disons le bien clairement, ce même principe, qui consiste à prévoir dans la démarche scientifique la possibilité d’une réfutation des résultats ou, si l’on préfère, d’une contre-démonstration, n’est point étranger à la psychanalyse. En effet, contrairement à ce que nombres de nos détracteurs sous-entendent, l’analyste ne cherche aucunement à avoir raison sur l’analysant, car par sa présence discrète et ses interventions respectueuses mais ponctuelles, il l’aide à accoucher de ses propres vérités. De plus, n’oublions pas que les résistances ne concernent pas uniquement l’interprétation, mais aussi le transfert. Devrions-nous pour autant renoncer à analyser le transfert ?

En sommes, selon Darcourt, pour rester dans le champ de la science la psychiatrie devrait renoncer à l’apport plus profond et révolutionnaire de la psychanalyse et se concentrer sur « ce qui ne résiste pas » : le préconscient. Nous sommes bien loin du compte ! Pour que la psychiatrie puisse devenir véritablement scientifique elle devrait avant tout, comme dénonce T. Szasz (3), sacrifier sa croyance à l’existence de la maladie mentale, idée qui fonctionne comme fonctionnait jadis, au temps de la chimie pré-scientifique, l’idée du phlogiston, cette substance imaginaire que l’on tenait pour cause de l’inflammabilité des corps. Tout comme l’existence du phlogiston n’était pas démontrable et empêchait l’évolution scientifique de la chimie, l’existence de la maladie mentale ne se base (la plupart du temps) sur aucune preuve et empêche l’évolution scientifique de la psychiatrie. Par conséquent, l’on comprend mal qu’un psychiatre parte d’une idée qui n’est pas scientifique. De plus, si aucune science moderne ne peut être considérer objective, pas même la physique, l’on comprend encore moins pourquoi la psychanalyse devrait l’être afin de se voir attribuer un statut sérieux dans le champ des sciences humaines.

Pour ma part, je pense au contraire que la présence de réactions émotives comme les résistances puisse être considérée comme un indice de l’existence, en amont, d’un complexe, tout comme les traces laissées dans les chambres à bulles des physiciens modernes dénoncent la présence de particules qui resteraient indécelables autrement.

D’un point de vue historique, à partir du moment où, depuis plus d’un demi siècle déjà, certains cliniciens, d’abord dans le champ de la psychanalyse et puis en dehors du même, ont voulu opérer un tel virement de registre, toutes les thérapies ayant vu le jour ont consisté plus ou moins à renforcer le Moi dans ce que J. Lacan nommait sa « méconnaissance profonde ».

Pour conclure, à la question fondamentale constituant également le titre de cet ouvrage, « la psychanalyse peut-elle encore être utile à la psychiatrie ? », je ne peux personnellement que répondre : espérons que non ! Du moins pas de cette manière, pas si l’on rejette l’essentiel de ce qu’elle représente et si on en utilise qu’une partie pour alimenter un leurre et légitimer une approche de type technique au mal être humain.


(1) S. Freud, Cinq psychanalyses, PUF, Paris 1990

(2) Voir par exemple la préface de Angelo Conforti à mon La psychanalyse au bûcher (Le Manuscrit, Paris 2009)

(3) T. Szasz, Maladie mentale: le phogiton de la psychiatrie,
http://www.psychanalyse-in-situ.fr/boite_a/guy_darcourt.htm
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