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Impostures intellectuelles
Remarques critiques
par Michel Mogniat

 

Le mieux à faire pour présenter "Impostures intellectuelles" d'Alan Sokal et Jean Bricmont, (éd. Odile jacob) est de laisser parler la quatrième de couverture :

"Au printemps 1996, une revue américaine fort respectée -Social text- publiait un article au titre étrange : " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique. " Son auteur, Alan Sokal, étayait ses divagations par des citations d'intellectuels célèbres français et américains. Peu après il révélait qu'il s'agissait d'une parodie. […] Ce canular a déclenché un vif débat dans les milieux intellectuels, en France et à l'étranger."

Mettons un bémol à ces propos : comme il est écrit dans l'introduction de l'ouvrage, Social Text est une revue culturelle américaine, cette revue culturelle, à l'époque n'avait pas de comité de lecture "scientifique" et faisait confiance aux auteurs qui y soumettaient leurs textes.
Hors, Alan Sokal, est professeur de physique à l'Université de New York et il présenta son travail aux éditeurs sous sa propre identité. Il est évident que le prestige et la renommée du personnage ne pouvaient qu'inciter la revue à une publication.
Ce texte, au titre aussi ronflant qu'interrogateur, mélange le vrai au faux. Les nombreuses références scientifiques, selon Sokal, y sont toutes exactes, toujours selon Sokal, le piège peut être décelé par un étudiant de première année en physique. Encore faut-il avoir accompli cette année d'étude, ce qui n'est pas forcément le cas pour les décideurs de publication de revues littéraires ou culturelles !
De plus, le texte est proprement illisible en lui-même : 219 références bibliographiques, 109 longues notes de bas de page pour un texte de 21 pages (hors notes.) On ne peut avoir là qu'un galimatias incompréhensible même pour qui possède un minimum de bagage scientifique !
Et ce bagage ne doit pas être léger : de la mécanique quantique à la théorie de la relativité, sans omettre les philosophes modernes !
Le lecteur lambda, non scientifique, tiquera sur deux ou trois trolls vraiment trop gros, par exemple lorsque Sokal parle de la réforme des études scientifiques :

"L'enseignement de la science et des mathématiques doit être purgé de ses caractéristiques autoritaires et élitistes, et le contenu de ses sujets doit être enrichi par l'incorporation des aperçus dus aux critiques féministes, homosexuelles, multiculturelles et écologiques"

Ce qui demeure curieux, c'est que le jour même de la publication de "Transgresser les frontières...." Sokal a annoncé dans une autre revue "Lingua Franca" que l'article était un canular. Pourquoi n'a-t-il pas laissé prendre la "mayonnaise" sous un faux nom ? Quel est le sens de tout cela ?
Donner à publier un canular à une revue "tendance" sans lecteur scientifique et en abondant dans sa coloration politique, Sokal ne pouvait qu'être certain de sa publication. Pourquoi a-t-il alors révélé aussitôt que c'était un canular ? Mystère !
De cette imposture naquit le livre "Impostures intellectuelles" publié en collaboration avec Jean Bricmont, professeur de physique théorique à Louvain.

Il faut savoir que si des auteurs américains sont cités dans le canular de Sokal, la critique des "Impostures intellectuelles" ne s'exerce que sur des philosophes français (Lacan, Kristeva, Irigaray, Latour, Baudrillard, Deleuze etc.…). Ces philosophes sont appelés par les auteurs, pour des raisons de commodité, des "postmodernistes" qui se caractérisent par "...le rejet de la tradition rationaliste des Lumières" (sic !) (page 11) ; ils se caractérisent également par " …par des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique, et par un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des narrations ou des constructions sociales parmi d'autres. "

Les auteurs ne nous expliquent pas non plus pourquoi ils font un amalgame entre ces "postmodernistes" américains et les intellectuels français qui seuls sont critiqués dans Impostures...
Sokal et Bricmont se doivent de nous dire comment et de quelle manière la philosophie française du XXiéme siècle rejette la tradition rationaliste des Lumières. Contrairement à l'ignorance dont font montre les deux auteurs, les philosophes français ne traitent pas les sciences comme des narrations ou des constructions sociales, mais analysent leurs discours et leurs structures. Car aujourd'hui, grâce justement au travail des intellectuels critiqués dans l'ouvrage, la philosophie propose des analyses du champ des connaissances qui se font par strates successives. Ces analyses "archéologiques" du savoir comme les définissait Foucault, valent ce qu'elle valent, mais ce qui ennuie peut-être nos auteurs, c'est qu'aucun champ du savoir, pas même la science ne peut échapper à cette méthode de déchiffrage. Il est tout de même curieux que des auteurs contemporains tels que Sokal et Bricmont, physiciens d'après la Relativité, se livrent à un exercice critique en restant à l'énoncé philosophique de l'ère des Lumières. Bref, à l'heure de la fission nucléaire certains utilisent encore la machine à vapeur en la croyant naïvement le sommet de la haute technologie énergétique.

On ne peut pas reprocher aux auteurs de ne pas avoir lu les intellectuels qu'ils critiquent : ils sont largement cités, à pleine page. C'est déjà un premier point, le second c'est que les coups partent toujours du même endroit, curieux hasard…

Le devoir de l'élève Jacques Lacan est corrigé en premier. Car c'est avec l'autorité d'un ton professoral duquel est absent toute trace de modestie que nos bons professeurs corrigent les copies des élèves dissipés. Je n'ai pas les connaissances scientifiques pour juger les critiques qu'adressent Sokal et Bricmont à leurs élèves, je ne peux qu'en juger la forme et pas le fond, ce qui est peut-être ici un avantage pour se faire une idée de leurs finesses. Messieurs les professeurs ne se jugent pas compétents sur la totalité de l'œuvre des élèves :

"Il va sans dire que nous ne sommes pas compétents pour juger l'ensemble de l'œuvre de ces auteurs. Nous savons bien que les interventions de ceux-ci en sciences exactes ne constituent pas l'essentiel de leurs écrits. Mais lorsqu'une imposture intellectuelle est découverte dans les travaux de quelqu'un, il est naturel d'examiner de plus près le reste de son œuvre." (Page 16)

C'est ainsi que Luce Irigaray se trouve reléguée au rang d'anti-féministe réactionnaire :

"Enfermer les femmes dans un biologisme naïf qui les ramènent tout entières à leur sexualité, à la menstruation et à d'autres rythmes cosmiques ou non, c'est attaquer tout ce que le mouvement féministe a obtenu ces dernières décennies. La reine Victoria n'est pas loin et Simone de Beauvoir doit se retourner dans sa tombe" (page 113)

Je ne suis pas apte à juger le sujet sur lequel est attaquée Luce Irigaray (La mécanique des fluides ; c'est à dire 11 pages d'un de ses ouvrages mineurs) je peux par contre, pour avoir lu ses principaux ouvrages, lui reprocher une écriture "gaucho-soixante-huitarde" fatiguante et un tantinet prétentieuse, mais dire à son sujet que la reine Victoria n'est pas loin, c'est oublier un peu vite qu'elle a appris à penser après Freud à des milliers de femmes en osant élaborer un solide travail sur la femme et la théorie freudienne (Spéculum de l'autre femme, éd. De minuit.) Il faut soit une mauvaise foi à déplacer les montagnes soit n'avoir rien compris à son œuvre pour écrire une chose pareille. Ce qui est certainement le plus probable pour nos chers scientifiques...

Comme Michel Foucault, à ma connaissance, ne s'est jamais aventuré dans la "science pure" bien qu'il ait beaucoup écrit sur l'histoire des sciences, on lui doit notamment une magnifique "Naissance de la clinique", (éd. PUF) il était difficile, pour nos professeurs patentés de l'épingler et de le mettre au piquet. Ils se contenteront alors d'ironiser sur le personnage en mettant une citation dans laquelle Foucault rend un hommage à Deleuze :

"Il me faut parler de deux livres qui me paraissent grands parmi les grands : Différence et répétition, Logique du sens […] Mais un jour peut-être le siècle sera deleuzien" (Page 141)

S'ensuit le repérage des "erreurs scientifiques" des deux ouvrages cités par Foucault. Les professeurs reprochent à Deleuze et Guattari d'utiliser des termes "scientifiques" :

"Dans cet extrait on trouve au moins douze termes scientifiques, par exemple : vitesse, infini, particule, fonction, catalyse, accélérateur de particules, expansion, galaxie, limite, variable, abscisse, constante universelle" (Page 144)

Les philosophes, c'est bien connu, ne se sont jamais préoccupés de l'infini, ni des galaxies -on ne se pose des questions à leur sujet que dans les observatoires astronomiques- et personne n'a jamais constaté de constante universelle ni défini de fonction autrement que dans les sciences pures.
Il faudrait quand même que les professeurs universitaires américains, ces héros pourfendeurs d'obscurantismes, apprennent que le vocabulaire saute parfois d'un champ de connaissance à un autre ou du vulgum à des domaines spécifiques et que nombre de mots du vocabulaire scientifique vient parfois du vulgaire, la science n'a pas inventé tous ses mots. Le langage, fut-il scientifique, n'appartient à personne.
Leur possessivité à l'égard des termes utilisés par Deleuze et Guattari est d'autant plus mal venue que ces derniers dissertaient de la différence d'approche du Chaos entre la Science et la Philosophie (Page 143) et que leurs propos sont tout à fait intelligibles et censés.
Peut-être que nos bons savants n'ont pas compris ce que veulent dire simplement nos philosophes ? On a souvent l'impression qu'un problème de compréhension perturbe nos savants :

"Dans ce paragraphe, on trouve quelques bribes de phrases qui ont un sens immergées dans un discours qui en est dénudé […] Le début de ce texte a l'air d'une remarque profonde sur l'interprétation de la mécanique quantique, mais la fin (à partir de " laisse hors de champ " n'a aucun sens […] De nouveau la fin du texte ne veut rien dire, même si le début fait allusion à la philosophie des sciences…" (page 145)

Peut-être nos bons savants supérieurs ont-ils simplement de la difficulté à saisir un paragraphe entier ?

Après avoir épinglé nos intellectuels, nos professeurs proposent un véritable dialogue entre les deux cultures (les sciences physico-mathématiques et les sciences humaines). Leur conception peut se résumer en quelques points invariables dont le scientisme borné nous rebat les oreilles depuis des années :

-Les sciences humaines se doivent d'avoir la même rigueur que les sciences exactes.
-Les sciences exactes doivent être des modèles dont les sciences humaines doivent s'inspirer.

On sent là que nos deux savants patentés et certifiés ont tout compris à l'épistémologie et aux sciences humaines. On a compris, nous en revanche que ce dialogue sera un dialogue de sourds :

"Il est important de ne pas mélanger les arguments : car si l'on veut faire de la science, qu'elle soit physique ou sociale, il faut abandonner les doutes radicaux concernant la logique ou la possibilité de connaître le monde au moyen de l'expérience." (Page 191)

On ne peut que conseiller à nos scientifiques, professeurs pourtant fort érudits, de retourner à la méthode syllabique de la philosophie des sciences et à commencer par la philosophie :

"Soyons beaux joueurs. Voir de près des philosophes dans l'exercice de leur profession, c'est un spectacle qui vaut  le  déplacement ! Quel spectacle ? Mais le comique ! Bergson a expliqué (Le Rire) et Charlot a fait voir que le comique c'est toujours à la limite, un homme qui rate une marche ou tombe dans un trou. Avec des philosophes, on est sur de son affaire : à un moment ou à l'autre, ils se cassent la figure."
Louis Althusser, Philosophie et philosophie spontanée des savants, (Cours de philosophie pour scientifiques) éd. Maspero, 1967.
... que bien évidemment nous recommandons chaleureusement à nos deux savants...

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Du même auteur :

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"La critique de la psychanalyse à laquelle procède l'auteur se déploie sur le plan théorique et pratique focalisée sur la notion de Loi"
La Quinzaine littéraire, N° 980, 16 / 30 novembre 2008

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