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La bonne conscience

par Michel Mogniat

Veau de ville Métaphysique en deux actes avec deux pieds et deux mains.

Cette pièce a été jouée le 08 juin 2006 lors du premier Festival International Francophone Estudiantin à Dniepropetrovsk -Ukraine- et reprise le 22 janvier 2010 au profit d'une association caritative au Théâtre Municipal de Calais, par un groupe d'étudiants de la Croix Rouge.

Plus d'info sur la troupe


Personnages par ordre d'entrée en scène et distribution pour la représentation du 08 juin 2006 :


Dominique :
André VASSUTINSKY
La Conscience :
Vassilina DOMNINA
L'Inconscient :
Anastassia MALACHENKOVA
Le Temps :
Artiom KLIONOV
La Mort :
Hélène SIDOROVA
Un Monsieur :
Bogdan KHLISTOUNOV


Le décor se compose d'une table, deux chaises un canapé et une guitare. Une porte côté cour, une autre côté jardin et une dans le fond. Le rideau se lève sur Dominique, après quelques secondes entre La Conscience. Elle est vêtue d'un tailleur sobre et sombre B.C.B.G.

 

Acte I

 

Dominique, la Conscience, l'Inconscient, le Temps, La Mort.

Dominique
(Se levant du canapé et regardant autour de lui.)

Houlala ! Quelle cuite… Je ne me souviens plus de rien. Où suis-je ?

Conscience (entrant)

Dans l'antichambre de la mort.

Dominique

Dans... (un temps) Qu'ai-je donc ?

Conscience

Tu es dans le coma.

Dominique (surpris)

Dans le coma ? Et qui êtes-vous ? La Mort, j'imagine.

Conscience

Non, je suis ta conscience.

Dominique (Cessant le vouvoiement.)

Et que veux-tu ?

Conscience

J'attends la phrase salvatrice qui pourra me laver avant de retrouver ton corps.

Dominique (surpris)

Retrouver mon corps ?

Conscience

Un esprit sain dans un corps sain... Et ton corps n'est pas sain, donc...

Dominique

Je ne peux rendre mon corps sain !

Conscience

Oh si tu le peux ! Il te suffit d'arrêter ton infâme vice et je serai de nouveau à toi !

Dominique

Je me moque que tu sois à moi, qu'ai-je à faire de toi ?

Conscience (hystéro-érotico-provocatrice)

Dans la vie peut-être rien... Mais dans la Mort, avant de franchir cette porte (Elle désigne la porte du fond.)
Il te faudra m'avoir toute à toi.

Dominique

Oui, tu as raison, je ne peux la franchir seul... Mais comment puis-je t'avoir à moi ? La vie m'est interdite, et mon vice, par ce fait, aboli...

Conscience

Tu dois te mettre à jour avec toi-même.

Dominique

Comment le faire ? Je ne connais pas mon inconscient, cherche plutôt....

(Entre en scène l'Inconscient par la porte de droite, il sautille comme un diablotin, il est vêtu comme un joker de jeu de cartes.)

Inconscient

Voilà ! Voilà ! Me demandes-tu cher Maître et esclave ?

Dominique (horrifié et hurlant)

Ah ! Que veux-tu ? Qui es-tu ?

Inconscient

Mais je ne veux rien, je suis toi, et tu m'obéis sans que je te commande.

Conscience (Sortant par la porte de gauche.)

Bon, hé bien, je vous laisse, expliquez-vous avec toi. Tu m'appelleras quand tu seras à jour avec vous.

Dominique (À l'Inconscient en le scrutant)

Ainsi c'est toi le responsable de mes peurs, de mes désirs, de mes angoisses...

Inconscient (Il s'assoit sur une chaise, à la tête du canapé, Dominique s'allonge sur le canapé.)

Oui c'est moi, ta névrose et ta honte, et ton vice, et ta vie...

Dominique

Je pourrais te tuer et tout serait fini...

Inconscient

Ha, la Mort comme jouissance ultime ! Mais tu oublies que je suis toi ! (un silence) Oui....?.

Dominique

Es-tu prêt à me céder du terrain ?

Inconscient

Ça dépend du prix...

Dominique

Du prix ? Quel prix ?

Inconscient

Es-tu prêt à payer ?

Dominique

Ça dépend de tes aveux...


(Entre le Temps par la porte du fond. Il est vêtu d'un suaire blanc, capuchon, longue barbe et grand bracelet-montre. Il tourne en rond en donnant des coups de faucille et ressort.)

Inconscient

Vite, décide-toi car le temps presse !

Dominique

C'est fin !

Inconscient (diabolique)

C'est de toi ! (un temps)...Alors ?

Dominique

D'accord, parle, je paierai ce qu'il faudra !

Inconscient

Que veux-tu savoir ?

Dominique

Pourquoi suis-je vicieux ?

Inconscient

Parce que tu l'as voulu !

Dominique

Pourquoi l'ai-je voulu alors ?

Inconscient (levant la main)

Top ! Ça fait déjà un pied !

Dominique

C'est cher !

Inconscient

Les temps sont durs... (Entre le Temps, il se frappe la poitrine en hurlant, façon Tarzan, et ressort.)

Dominique

C'est fin !

Inconscient (diabolique)

C'est de toi ! (un temps) ...Alors ?

Dominique

Va pour le pied !

Inconscient

Tu es vicieux parce que les Parques l'ont décidé ainsi !

Dominique

Merci, mais je le savais déjà !

Inconscient

Ça nous fait quand même un pied !

Dominique

Que veut dire ce rêve idiot que je suis en train de faire ?

Inconscient

C'est hors de prix !

Dominique

Combien ?

Inconscient

Les deux jambes !

Dominique (bon joueur)

Va pour les deux jambes... Après tout, ça n'est qu'un rêve.

Inconscient

Donne-moi les éléments diurnes qui l'ont composé et je te l'explique !

Dominique (fâché)

Mais c'est toi qui les as !

Inconscient

Non, ils sont entre nous deux.

Dominique

Alors ils sont entre les mains de la conscience (Il appelle) Conscience ! Conscience !

(Entre la Conscience, elle porte un attaché-case.)

Conscience

Tu es à jour ?

Dominique (nerveux)

Pas encore. Je voudrais les éléments diurnes qui composent ce rêve. Je sais que c'est toi qui les as. Donnes-les moi !

Conscience

Je les ai, c'est un fait. Mais je te les vends.

Dominique

Combien ?

Conscience

Les deux bras.

Dominique (bon joueur)

C'est cher !

Conscience (Elle tapote l'attaché-case) Les affaires mon ami, les affaires que voulez-vous...

Dominique

Va pour les deux bras !

Conscience (Lui donnant une clé à molette qu'elle sort de l'attaché-case.) Voilà !

Dominique

Qu'est-ce ?

Conscience

C'est la clé des songes.

Dominique

Pour le prix, il pourrait y avoir le mode d'emploi avec ! C'est toujours pareil, on paie des prestations qui ne sont pas servies. On se croirait dans une organisation de vacances ! Il n'y a plus de commerce honnête. Que veux-tu que je fasse avec une clef à molette ? À part dévisser je ne sais quoi...

Conscience

Dévisser. C'est bien le mot. (Entre le Temps, il donne des coups de faucille à gauche et à droite)

Dominique (s'adressant à lui)

Ah ! Mais c'est incroyable ça ! On pourrait avoir la paix cinq minutes non ? Est-ce trop demander ?

Le Temps

Pardon ?

Dominique

Serait-il possible d'être seul avec sa Conscience un instant sans que vous ne veniez jouer les trouble-fête ?

Le Temps (Il hausse les épaules et appelle à la ronde.)

Maman, Maman, un client pour toi !

(Entre la Mort par la porte du fond, elle a sa grande faux, suaire noir. À sa vue, tous sont terrorisés, Conscience et Inconscient s'enfuient par la porte de gauche, le Temps reste neutre et ne fauche plus, Dominique essaie de fuir.)

Dominique

Mes jambes ! Mes jambes ! Je ne peux plus les bouger ! Mes bras ! Mes bras ! Je ne peux plus les bouger !

La Mort (Voix caverneuse et s'accoudant sur sa faux.)

Ah ah ! Tu as voulu avoir bonne conscience avant de venir à moi, hein ? Hélas, on ne prend pas rendez-vous avec la Mort. Je viens quand je veux, où je veux, dans une chambre, dans le coma ou dans un rêve...

Dominique

Non ! Non! Ce n'est pas l'heure, (Il regarde le Temps) ce n'est pas possible !

(Le Temps regarde son bracelet-montre en hochant la tête, bruit des coulisses : Tic-tac, tic-tac, tic-tac... puis sonnerie.)

Dominique

Non !

La Mort (L'entourant de sa faux)

Allons viens ! Viens !

Dominique (Il se dresse, entraîné)

Non ! Non ! Non !

La Mort (en ricanant durement) Allons viens ! Viens ! (Ils disparaissent par la porte du fond. Le Temps reste seul sur scène, il fauche....)

Le Temps

Les affaires que voulez-vous, les affaires...

 

 

 

Acte II

 

Le décor est le même qu'au premier acte, assis sur les chaises et accoudés à la table se trouvent Dominique et le Temps.

Dominique (Tapotant sur la table avec ses doigts.)

C'est long... Ça peut durer combien de vous ?

Le Temps

Ma Grand-mère ou mon Grand-père.

Dominique

Hein ?

Le Temps

Oui, une éternité ou un infini.

Dominique

Ils sont nombreux dans votre famille ?

Le Temps

Je ne les connais pas tous. Lors de la dernière réunion de famille j'ai même rencontré des demi-frères que je ne connaissais pas. L'Ennui par exemple, il paraît, selon les anciens de la famille, que c'est un demi-frère. Il travaille en intérim il fait du travail temps horaire.

Dominique

Vous ne fauchez plus ?

Le Temps

À quoi bon ? Vous êtes mort.

Dominique

Ils viendront quand ?

Le Temps

Pardon ?

Dominique

Vos grands-parents.

Le Temps

Jamais !

Dominique

Jamais ? Mais c'est un enfer, seul avec vous pour toujours !

Le Temps

Sartre l'a dit avant vous.

Dominique

Vous avez lu Sartre ?

Le Temps

Il faut bien se tuer !

Dominique

Oui, mais vous êtes toujours là !

Le Temps

Qu'y puis-je ?

Dominique (réfléchi)

Oui, l'enfer c'est les autres !

Le Temps

Vous l'avez déjà dit.

Dominique (au public)

Excusez-moi, j'ai eu un trou de mémoire.

Le Temps

Hum ! Hum !

Dominique (au public)

Vous vous imaginez, vous, coincés ici avec ses grands-parents qui ne viendront jamais ? Car, mine de rien, vous êtes dans la même galère que moi. Si le temps n'existe plus pour moi, il n'existe plus pour vous non plus. Car nous vivons dans le même temps. Enfin, c'est rassurant de le croire. Vous vous imaginez ici pour toujours ? Demain pas de bureau, pas de collègues de travail, pas de métro. Non, non, il n'y a pas la grève, vous êtes ici pour toujours avec moi. Au moins vous en aurez pour votre argent. Le spectacle dure. Tristan et Iseult c'est long, mais la Bonne Conscience, c'est encore plus long. Un spectacle éternel, infini, un peu comme si Dieu lui-même l'avait écrit. Vous savez, des fois on va au théâtre passer une soirée et hop, on ne rentre pas. Plus jamais. Il y a des gens à qui ça arrive pour de bon. Bon, je ne vais pas vous gâcher la soirée avec l'idée de la mort, on est pas au café-philo. Quoi que, ça n'empêche pas, on pourrait discuter. La mort en fait c'est pas si terrible que ça. Sûr ça fait peur, on veut pas, mais ce n'est pas le pire… (un temps) Je suis bien mort moi. D'ailleurs vous l'avez vu. Bon j'ai pas été très courageux, mais vous, êtes-vous si sûr que ça que vous serez courageux ? Peut-être l'avez-vous été plus que moi, je n'en sais rien j'étais trop accaparé par ma propre peur de passer, alors pour vous je n'ai pas regardé. Parce que vous ne le savez peut-être pas, mais… Vous êtes mort avec moi ! Comment ça " non " ? Comment pouvez-vous vous prouver à vous-même que vous êtes vivants ? (Geste des bras réclamant le silence) Voilà, tout est calme et silencieux. Pas un bruit, pas un coup de fil. C'est bien la preuve que vous êtes mort avec moi. Plus personne ne vous appelle au téléphone. Pas une seule sonnerie depuis la fin de l'acte un, ça veut quand même dire quelque chose, non ? Mais le pire ce n'est pas la mort, non, le pire c'est ce qu'il y a après. Non non, pas forcément l'enfer où tout brûle. Non, le pire c'est de savoir qu'on a gaspillé notre temps de façon inutile et stupide…

Le Temps (à Dominique)

C'est fini le théâtre où le public participe. Il y a des années que ça ne se fait plus, c'est passé de mode mon vieux. (Désignant le public) Ils sont venus pour voir du spectacle, pas participer à une thérapie de groupe !

Dominique

Ça n'a pas l'air de les amuser beaucoup... Pourtant j'ai une réputation de boute en train. Je me demande pourquoi j'ai accepté de jouer là dedans, parce que dans le genre tremplin pour la gloire, je pourrai repasser...

Le Temps (à Dominique)

Parce que tu n'as pas beaucoup de talent et un gros besoin d'argent. C'est pas plus compliqué que ça..

Dominique (Il prend la guitare et chantonne en désignant le public.)

Parle plus bas, car on pourrait bien nous entendre...

Le Temps

De toutes façons nos ennuis ne les intéressent pas, ils sont venus voir du spectacle.

Dominique

Eh bien, jouons alors !

Le Temps

Ma dernière réplique était : " Je l'avais déjà dit ".

Dominique (en chantonnant)

Oh et puis, merde ! Je ne joue plus pour tous ces pauvres types, j'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste...

Le Temps (l'interrompant)

Tu...tu...tut ! Quelqu'un l'a déjà dit avant vous !

Dominique

De toutes façons je ne joue plus.

Le Temps

Évidemment quand on n'apprend pas son texte, on a du mal à jouer sérieusement.

Dominique

Si tu crois que je peux passer huit heures à la station service et apprendre par cœur des textes sans queue ni tête..

Le Temps

Ben oui, mais ou on fait du théâtre ou on en fait pas. Il faut parfois concilier l'inconciliable. La vie d'artiste n'est pas toujours facile, mais le temps des vaches maigres précède souvent les jours de gloire.

Dominique (méditatif et résigné)

Eh oui, les temps sont durs...

Le Temps

Oh, dur, pas tant que ça tu sais ! Je ne pèse que soixante-huit kilos, d'accord, j'ai fait un peu de judo, mais...

Dominique

Je ne parlais pas de toi, mais du vrai temps !

Le Temps (déçu)

Ah ? Excuse-moi, mais moi je connais mes textes et je suis tellement bon comédien, que lorsque je joue un rôle je n'arrive pas à m'en extirper. (Il regarde sa montre) Je me perds dans mes couloirs... (Nouveau coup d'œil à la montre) Hé merde ! Je savais bien que je n'aurais pas du acheter une contrefaçon ; Elle ne marche déjà plus. Elle est arrêtée.

(Bruits de voix dans les coulisses, entre un monsieur en costume par la porte de droite.)

Le Monsieur (hors de lui)

En public ! vous sabotez mon spectacle en public ! Je... Je vous fiche dehors, tous les deux ! Cassés les contrats ! Finis les contrats ! Plus de contrats ! Plus de cachets ! Plus rien ! Dehors !
(Il se tourne vers le public et lui sourit bêtement en faisant des courbettes.)

Le Temps

Un instant, Monsieur, je vais vous expliquer...
(Il sort sa faucille et commence à faucher rapidement autour du Monsieur qui porte la main à son cœur dans une grimace de souffrance.)

Le Monsieur (souffrant)

Ah ! Damned ! Mon cœur ! Que m'arrive-t-il ?

Le Temps (Il appelle)

Maman, Maman, un client pour toi !
(Apparaît la Mort, elle encercle le nouveau venu de sa faux et l'attire vers la porte du fond, ils disparaissent.)

Dominique

Il avait l'air jeune encore.... On lira demain dans la presse que le directeur du théâtre Machin Chose est mort subitement d'une crise cardiaque pendant la représentation. Note bien, il y aura toujours un journaliste pour le comparer à Molière, mort en scène, (un temps) sauf que lui ne jouait pas.

Le Temps (rêveur)

Ha Molière !

Dominique (il désigne les murs)

Tu as vu ça ?

Le Temps

Quoi donc ?

Dominique

Les décors. Il n'y a pas de décors. Je me demande pourquoi il ne voulait pas mettre de décors. Question d'argent peut-être, décidément les temps sont durs pour tout le monde.

Le Temps

Oh pas tant que ça tu sais, je ne pèse que soixante-huit kilos, bon, c'est vrai, j'ai fait un peu de karaté, mais...

Dominique

Tu l'as déjà dit !

Le Temps (Agressif, il prend une posture attentive de combat)

Non ! tout à l'heure j'avais dit du judo, parce que j'ai fait du judo et du karaté ! J'ai fait aussi de  l'aïkido et  du kung fu !...Et puis tu vois, je suis tellement bon comédien que lorsque je joue un rôle, je n'arrive pas à ...

Dominique (le coupant)

Au fait, as-tu vu Sophie ? Elle m'a laissé un message sur mon portable demandant de la rappeler d'urgence mais je n'ai pas eu le temps.

Le Temps

Je l'ai eue dans l'après-midi, elle m'a dit qu'elle passerait, peut-être ce soir pour la déclaration de sinistre à l'assurance au sujet des dégâts occasionnés par le public lors de la dernière représentation au café-théâtre du plumier, tu sais quand….

Dominique (le coupant)

Oui, bon, si tu ne veux pas que ça arrive ici, tu ferais bien de te taire. (Il sort une lampe torche de sa poche et promène son faisceau sur le public.) Curieux, je ne la vois pas...

Le Temps

Elle viendra nous voir à la fin. Il faut absolument signer cette déclaration…

Dominique (le coupant)

Y aura-t-il une fin ?

(Entre la Conscience par la porte de gauche, dramatique, elle joue sans les avoir vus. Elle tient d'une main son attaché-case, et de l'autre un crâne qu'elle regarde en déclamant.)

Conscience

Ah Dominique, tu n'es plus, te voilà mort Parti sans réparer le plus grand de tes torts Pauvre ombre décharnée (Elle les aperçoit soudain.) Mais que faites-vous là ? Je dois être seule en scène !

Dominique

On ne joue plus.

Conscience

Pourquoi ?

Dominique

On est vidé et le directeur est mort.

Conscience (désolée)

Encore ? Hum... pas bien beau tout ça...

Dominique (brusquement illuminé)

Oui, c'est beau, c'est même très beau !

Le Temps

Pardon ?

Dominique

Je parlais du lustre. Ce qu'il y a de plus beau au théâtre c'est le lustre !

Le Temps (jouant)

Baudelaire l'a dit avant vous !

Dominique (jouant)

Vous avez lu Baudelaire, vous ?

Le Temps

Il faut bien se tuer !

Dominique

Oui, mais vous êtes toujours là !

Le Temps

Qu'y puis-je ?

Dominique

Oui, ce qu'il y a de plus beau au théâtre, c'est le lustre !

Le Temps

Tu l'as déjà dit.

Dominique (au public)

Excusez-moi, j'ai eu un trou de mémoire.

Le Temps Hum... Hum...

Dominique (toujours au public)

On s'ennuie, non ? (pour lui-même) C'est curieux, j'ai l'impression d'avoir déjà vécu cet instant. (au public) Ça ne vous arrive jamais à vous ce genre de chose ?

La Conscience (désolée, pleurant presque puis se reprenant)

Pour une fois que j'avais invité mes amis à venir me voir jouer !

(À partir de cet instant, la Conscience et le Temps marchent côte à côte, ils jouent.)

Le Temps

Tes amis, il est vrai, ne sont pas difficiles !

Conscience

Mieux vaut des amis simples que pas d'amis du tout !

Le Temps

C'est bien par tes amis que tu obtins ce rôle ?

Conscience

Au moins j'ai des amis !

Le Temps

Ce rôle était pour moi, que je fusse né femme, on me l'aurait confié !

Conscience

Qui l'a gagné sur vous l'avoit bien mérité

Le Temps

Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne !

Conscience

En être refusé n'est pas un très bon signe.

Le Temps

Vous l'avez eu par brigue et en vous allongeant !

Conscience

L'éclat de mon talent fut mon seul artisan !

Le Temps

J'y vois le résultat de vilains commérages.

Conscience

Je sens dans tes propos que tu m'en tiens ombrage

Le Temps (roulant les mécaniques)

Ce rôle m'échappa par ma grosseur de bras.

Conscience

Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.

Le Temps

Ne le méritoit pas, moi ?

Conscience

Toi !

Le Temps (la giflant)

Ton culot, vieille grue aura sa récompense !

Conscience (érotico-maso)

Fichtre ! Quel choc ! Que dire après un pareil gnon ?
Si tu voulais me prendre... je ne dirai pas non !

Le Temps

Hélas, c'est pour les Jules que j'ai quelques faiblesses...

Conscience

Je te croyais un homme, tu n'es qu'une gonzesse !


(Conscience s'assoit sur une chaise, le Temps s'allonge sur le canapé. Dominique est assis à la table, il fait ses comptes avec une calculatrice de poche.)

Conscience

Oui....

Le Temps (désespéré)

Aidez-moi, je n'en peux plus ! Je n'ai pas d'origine, je n'ai pas d'avenir. Je suis seul. Personne ne m'aime et tout le monde se sert de moi. J'appartiens aux cerises, aux vaches maigres, je change tous les jours, Je n'ai pas de personnalité ; un jour je suis long comme un jour sans pain, un autre jour je suis si rapide qu'on ne me voit pas passer. C'est comme lorsque je vais à mes séances : je ne sais pas où je file ni où je passe, mais j'ai l'impression de devoir partir sitôt arrivé.

Conscience

Bien ! Nous nous arrêterons là pour aujourd'hui. Ça nous fera cinquante euros.

Dominique (Il murmure d'abord puis finit à voix haute.)

Cinquante pour la bouffe... cinq cents pour le loyer, deux cents pour le crédit de la bagnole et cent pour... (au public) Je m'en sors mieux que ce que j'aurais crû, mais c'est pas du tout cuit !... (pour lui-même) Tiens, c'est marrant ça, cru et cuit dans la même phrase (à Conscience) Tu as entendu ?

Conscience (se tournant vers lui)

Quoi donc ?

Dominique

Cru et cuit !

Conscience

Eh bien quoi, cru et cuit ?

Dominique

Oh, rien, laisse tomber...

(Pendant ce dialogue, le Temps sort par la porte de droite, tête basse, il est triste.)

Conscience

Dis-moi, à propos, tu savais que le Temps était pédé toi ?

Dominique

Jean-Marc ? Tu ne le savais pas ? Ce n'est pas nouveau. Mais on ne dit plus pédé, on dit gay. De toutes façons chez lui ça a toujours été latent.

Conscience (Elle rit.)

Ah oui, La Temps ! Pas mal... C'est comme ça qu'on va l'appeler à l'avenir !

Dominique

Mais non, quand j'ai dit latent, ça voulait dire que chez lui, c'était en attente.

Conscience

Ben oui, c'est une tante !

Dominique (irrité)

Mais non, je voulais parler d'une attente, pas d'une tante !

Conscience

De toutes façons, son problème ce n'est pas sa tante, c'est sa mère.

Dominique (méditatif)

Oui, elle est très possessive, elle nous possédera tous... Nous mourrons tous.

Conscience

Mais je parlais de sa vraie mère ! Cesse de jouer. La comédie est finie ! (Au public) Vraiment, j'ai parfois l'impression de remonter le temps vu que le contraire semble impossible...(à Dominique) Bon, c'est pas tout, il faudrait peut-être songer à rentrer.

Dominique

Qu'est-ce qu'on mange ?

Conscience

J'ai sorti deux steaks du congel avant de partir, on les fera avec des pâtes.

Dominique

Encore des pâtes !

(des coulisses, publicité célèbre pour une marque de pâtes)

Conscience

Tu as les clés de la voiture ?

Dominique

Ah non, c'est toi qui les as ! Tu conduisais en venant !

Conscience

Mais non, rappelle-toi, tu m'as déposée devant la porte du théâtre et tu es allé te garer au parking ! Quelle galère d'ailleurs ce théâtre pour se garer, un parking introuvable, des rues étroites... (au public)
Vous avez pu vous garer facilement vous ?

Dominique (ironique au public)

C'est pour ça que c'est moi qui suis allé ranger la voiture !

Conscience (érotico-provocatrice)

C'est ça, t'as plus qu'à nous la jouer macho de province : les femmes conduisent mal et ne savent pas faire un créneau ! Alors Monsieur va ranger la voiture. Monsieur se débrouille toujours pour trouver un bistrot entre le parking paumé et le théâtre, Monsieur s'avale deux ou trois blancs secs et oublie son texte ! Monsieur se fait casser les contrats et râle quand on lui annonce qu'il n'y a que des pâtes pour le dîner (re-publicité des coulisses).

Dominique et Conscience (en chœur)

Merde !

Dominique

Bon écoute, j'ai pas envie de m'engueuler en public alors ta scène d'hystérie tu te la gardes. Ce qui m'intéresse c'est les clefs de la voiture. Car je suis peut-être un gros con de macho de province qui piccole mais je sais ce que je fais. Les clefs c'est toi qui les as. Souviens-toi, quand je suis revenu du parking, tu discutais avec le concierge et je te les ai glissées dans ton sac à main, regarde, elles doivent encore y être. (Elle sort par la porte de droite, Dominique s'adresse au public) Enfin quoi, j'ai l'air macho ? (Un temps) Aujourd'hui avec les gonzesses on peut plus rien dire ! Parce que mine de rien, nous les mecs aujourd'hui on est les gros baisés dans cette affaire....(Retour de Conscience)

Conscience (Elle s'agenouille devant Dominique)

Tu as raison, excuse-moi, les voilà. (Elle montre un trousseau.) Je demande pardon. (Elle sort un martinet de son sac et le donne à Dominique.) Pardon maître, corrige ta chienne effrontée qui ose te répondre.

Dominique (Gêné devant le public il essaie de cacher le martinet.)

Allons, allons lève-toi…

Conscience (Elle s'allonge à plat ventre devant lui.)

Non ! Je ne suis qu'une chienne immonde qui mérite d'être corrigée, frappe-moi Maître !

(Entre le Temps par la porte de droite, il fauche un instant au milieu de la scène, quand Conscience l'aperçoit elle se relève et, confuse, arrange son tailleur puis l'Inconscient passe en courant, il est suivi par la Mort, qui le happe de sa faux.)

Dominique (en sortant avec Conscience)

De toutes façons, j'avais ma conscience pour moi... (Ils sortent du coté gauche.)

Inconscient (à bout de souffle)

Mais arrête ! On ne joue plus ! (La Mort ricane et l'entraîne.) On..ne...joue...plsss...... (Ils disparaissent par la porte de droite, le Temps reste seul et fauche.)

Le Temps (très " folle " au public)

Les affaires que voulez-vous, les affaires.....

RIDEAU

 

 


 

Une courte présentation des sites traitant de la pièce :

Le théâtre de l’Université Nationale Technique de Donetsk et leurs créations depuis 1995 :
http://iic.dgtu.donetsk.ua/dfst/fr/theatre/theatre.htm
La troupe :
http://iic.dgtu.donetsk.ua/dfst/ru/sf/journaux/sf0606.pdf

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