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Fiches de lectures

Vous trouverez ici, des fiches de lectures d'ouvrages que je viens de lire ou relire.
Ces fiches sont classées par ordre alphabétique.
Les nouveautés sont indiquées par le petit clignotant


Quelques unes de ces fiches ont été reprises et publiées dans le mensuel "Sans Frontières" de l'Université de Donetsk (République Populaire de Donetsk, Donbass)
http://sf.donntu.org/

Titres disponibles :

 

Fiches A
(Pour accéder à la fiche cliquez sur le titre)

Acide sulfurique Nothomb éd. Albin Michel
Affaire (l') des fiches J.Bidegain, éd. du Trident
Allée du Roi (L’), F.Chandernagor, éd. Julliard
Ame de la France (L’), M.Gallo, éd. Fayard
Anneau du pêcheur (L’), Jean Raspail, éd. Albin Michel.
Antéchrista, Amélie Nothomb, Le livre de poche
Anticancer David Servan-Schreiber, éd. Robert Laffont
Antigone, Robert Garnier, éd. BNF
Avoir un corps, Brigitte Giraud, éd. Stock

Fiches B

Bandes dessinées

Beaux mensonges de l'histoire, (les) G. Breton, éd.Le pré au clercs
Bel-Ami Maupassant, Le livre de poche, Albin Michel
Belles endormies (Les) Yasunari Kawabata éd., Le livre de poche
Bienveillantes (Les), Jonathan Littell, éd. Gallimard.
Biographie de la faim, A. Nothomb, Le livre de poche
Bicyclette bleue (La), R.Deforges, éd. Ramsay, poche
Boule de suif Maupassant, Gallimard
Bûcher des vaniteux (Le), E.Zemmour, éd. A.Michel

Fiches C

Carte et le territoire (La) , M.Houellebecq, éd. Flammarion.
Catherine la Grande, Henri Troyat, Flammarion clignotant
Catilinaires (Les), Amélie Nothomb, éd.Poche.
Caves (Les) du Vatican, A.Gide, Gallimard
C'était de Gaulle, Tome I, II et III, A.Peyrefitte, éd. Fayard
C'était tous les jours tempête
, J.Garcin, Gallimard
Chagrin d'école Daniel Pennac, éd. Gallimard
Chambre noire de Longwood (La), J.P. Kauffman, La table ronde.
Cinquante nuances de Grey, El James, JC Lattès
Cloches (Les) sonneront-elles encore demain ? Philippe de Villiers, Albin Michel. clignotant
Coeur du pouvoir (Au) E. Ratier
Combustibles (Les), A. Nothomb, éd. Poche
Comme des rats Patrick Rambaud, éd. Le livre de poche
Comment faire rire un paranoïaque, François Roustang, éd.O. Jacob
Confession (La) d'un enfant du siècle, A. De Musset, éd. Gallimard
Condition humaine (La), A.Malraux, éd. Gallimard
cochon (Le), M.Pastoureau, éd. Gallimard
Contre flots (A) Marine Le Pen, éd. Grancher
Contre Victor H ugo, Victor Brito, éd. éditinter.
controverse de Valladolid (La), JC Carrière, éd. Le pré aux clerc
Correspondance Freud-Binswanger éd. Calmann-Levy
Cousine K, Y. Khadra, éd. Julliard clignotant
Crépuscule d'une idole, (le) M.Onfray, Grasset

Fiches D

De Gaulle, Jean lacouture, éd. du Seuil
De l'inconvénient d'être né, E.Cioran, éd. Gallimard
De l'urgence d'être réactionnaire, Y.Rioufol, PUF
De nez à nez, V.Bouton, éd. L'Harmattan
Désert des Tartares (Le) Dino Buzati, éd. Le livre de poche.
Deux mille quatre-vingt-quatre, B. Sansal, éd. Gallimard clignotant
Dictionnaire amoureux de Venise, Ph. Sollers, éd. Plon
Dictionnaire de la perversion, D.Moulinier, éd. L'Harmattan
Douze nouvelles, D.Buzzati, éd. Pocket 

Fiches E

Eihmann à Jérusalem, H. Arendt, Gallimard.
Enfance de Jésus (L') Benoit XVI, Flammarion
Enquête sur la loi du 3 janvier 1973, Pierre Yves Rougeyron, Le jardin des livres
Enjeu des retraites, (L') B.Friot, éd. La dispute
Enseignement de 7 concepts... J-D Nasio, éd. Payot
Ethique protestante et l'esprit du capitalisme (L’), M.Weber, éd. Gallimard.
Evangile du fou (L'), J.E. Hallier, éd. A. Michel

Fiches F

Fabrique (La) du monstre, Ph. Pujol, éd. Les Arènes
Face cachée des banques (La), E. Laurent éd. Plon
Fait du Prince (Le) A.Nothomb, éd. A.Michel
Féerie pour une autre fois, L.F. Céline
Femmes, Ph. Sollers, éd. Gallimard
Festin nu (Le) W. Burroughs éd. Gallimard
Fier d'être français, Max Gallo, éd. Fayard
Fondements de la psychanalyse (Les), Adolf Grunbaüm, éd. PUF
Formes du masochisme (Les) K.Ebbing, Payot
Fractures françaises, Christophe. Guilluy, éd. François.Bourin Editeur
Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes, éd. Du Seuil
France (La) Big Brother, Laurent Obertone, éd. Ring
France (La) Orange Mécanique, Laurent Obertone, éd. Ring
France (Une) sous influence, V.Ratignier, P. Péan, éd. Fayard 
Fumées de Satan (Les), M.de SAint-Pierre et A. Mignot, éd. La table ronde

Fiches G

Génie du Christianisme (Le), F-R de Chateaubriand, éd. Flammarion
Gigi, Colette, éd, Hachette Le livre de poche
Gorafi (L'année du...) éd. Denoël
Grande peur des bien-pensants (La) G.bernanos, Grasset.
Grands Cimetières sous la lune (Les) G.Bernanos, Gallimard.
Guérir D.Servan-Schreiber, éd. R.Laffont
Guérilla L.Obertone, éd Ring clignotant
Guignol's band I et II, L-F Céline

Fiches H

Habit ne fait pas le moine (L’), Gilles Henry, éd. Points
Harry Potter, (les sept volumes) JK.Rowling, éd. Gallimard
Harry Potter et l'enfant maudit, JK.Rowling, éd. Gallimard clignotant
Héritage (L') de Vichy, Cécikle Desprairies, éd. Armand Colin
Hexagone, Lorànt Deutsch, éd. Michel Lafont
HHhH, L.Binet, éd. Grasset
Histoire de France (de Cro-Magnon à J.Chirac, Basile de Koch, éd. La Table Ronde
Histoire de la politesse, F.Rouvillois, éd. Flammarion.
Histoire de l'Italie, Pierre Milza, éd. Fayard
Histoire de Vichy, R. Aron. éd. Fayard
Histoire passionnée de la France, Jean Sévillia, éd.Perrin
Historiquement incorrect, J.sévilla, éd. Fayard
Homme qui marche sous la pluie (L), J.Clavreul, éd. Odile Jacob
Horla (Le), Maupassant, éd. Gallimard.
Hurra Zara, Jean Raspail, Le livre de poche.

Fiches I

Identité (L') malheureuse, Alain Finkeielkraut, éd. Stock
Il y a 2 sexes, A.Fouque, éd.Gallimard.
Imposture climatique (L'), C.Allègre, éd.Plon
Impostures intellectuelles A.Sokal et J.Bricmont, éd.Odile Jacob
Imposture ou psychanalyse, M. Larivière, éd.Payot
Impromptus de Lacan, (Les) Jean Allouch, éd.Epel
Inferno, Dan Brown, éd. JC Lattès

Fiches J

Jardin des mots (dans le) Jacqueline de Romilly, éd. de Fallois
Jeanne d'Arc, Max Gallo, éd.XO
Je vais passer pour un vieux con, Philippe Delerm, éd. Du seuil 
Je veux devenir moine zen,  Miura Kiyohiro, éd. Picquier
Journal d'Hirondelle, Amélie Nothomb, éd. Le livre de poche
Journal de guerre (Mon) Benito Mussolini, éd. Flammarion

Fiches K

Fiches L

Lacan, de l'équivoque à l'impasse, F. Roustang, éd. De Minuit
Lacan dira-t-on, (Le) Corinne Maier, éd.Mots et Cie
Lacan, Le maitre absolu, M.Borch-Jacobsen, Flammarion
Lady Chatterley, D.H.Lawrence, Le livre de poche
Leçons psychanalytiques sur le masochisme, P-L Assoun, éd. Anthropos
Légende noire (La) de Jacques Lacan, N. Jaudel, éd navarin

Lettres d'amour en Somalie, F.Mitterrand, éd. Pocket.
Lettre ouverte [ ] à François Mitterrand, J.Montaldo, éd. R.Laffont
Lettre ouverte aux bandits de la finance, J.Montaldo, éd R.Laffont
Limonov, Emmanuel Carrère, éd. P.O.L
Livre noir de la psychanalyse (Le), éd.Les arènes
Londres à Alger, (de) J.Soustelle, éd.R.Laffont
Louis Napoléon le Grand, Ph.Séguin
Lumière des justes (La) H.Troyat, éd. Flammarion

Fiches M

Malheur aux pauvres, Jacques Vergès, éd. Plon
Marie-Antoinette, Stefan Zweig, éd. frasset
Marie-toi et sois soumise, Costanza Miriano, éd.Le Centurion
Masochisme (Le) D.Lagauzère, éd. Harmattan
Mélancolie française, Eric Zemmour, éd. Fayard Denoël.
Mémoires, Paul Reynaud, éd. Flammrion
Mémoires de Ponce Pilate (Les), Anne Bernet, éd.Plon.
Métronome, Lorant Deutsch, Michel Lafon
1984, Georges Orwell, Gallimard
Misères du désir, Alain Soral, éd. Blanche
Mitterrand et les 40 voleurs, Jean Montaldo, éd Albin Michel
Mon enseignement, Jacques Lacan, ed. du Seuil
Moment (le) est venu de dire ce que j'ai vu, Philippe de Villiers, éd. Albin Michel clignotant
Musique (La) d'une vie, Andreï Makine, éd. du Seuil. 
Mussolini, Pierre Milza éd. Fayard
Mystère (Le) Gamelin Pierre le Goyet, Presse de la Citée

Fiches N

Naufragés de l'autocar (Les) John Steinbeck, éd. Gallimard
Napoléon, J. Bainville, éd. Fayard
Napoléon III, P.Milza, éd. Perrin
Nez en mains, V. Bouton, éd. Publibook
Nicodème, Vincent Bouton, éd.Bénévent
Neurones de la lecture (Les), S. Dahaene, ed.E. Jacob
Nos ancêtres les gaulois, F.Reynaert, éd. Fayard
Nous les dieux, Bernard Werber, éd.Albin.Michel.
Nouvelles orientales, M. Yourcenar, éd. Gallimard

Fiches O

Odeur du temps, Jean d'Ormesson, éd. H. d'Ormesson
Oedipe mimétique, M.Anspach, éd. De L'Herne
Oedipe toi même ! M.Rufo éd.A.Carrière
Ordre médical (L’), J.Clavreul, éd. Seuil
Os de Dionysos (L’), Christian Laborde, éd. Eché.
Où on va, papa ? J-L Fournier, éd. Stock

Fiches P

Parle (Je) aux murs, Jacques lacan, Seuil
Par le sang versé P.Bonnecarrère, éd. Fayard
Particules élémentaires (Les), Michel Houellebecq, éd.poche.
Pêcheurs d'Islande, P. Loti, éd. Gallimard
Pensées (Les), Jean Amadou, le livre de poche
Péplum, Amélie Nothomb, Le livre de poche.
Perversion (La) sadomasochiste, De Masi, éd. Ithaque
Petit frère Eric Zemmour, éd. Denoël.
Pierre Laval J.P Cointet, éd. Fayard
Piliers (les) de la terre, K.Follet, éd.Stock
Plus beaux contes zen (Les), H.Brunel, éd.Points.
Portrait du Gulf Stream, E.Orsenna, éd. Points.
Pour en finir avec la repentance coloniale, D.Lefeuvre, Flammarion
Pour en finir avec Vichy, Henri Amouroux, éd. Robert Laffont
Pourquoi tant de haine ? E.Roudinesco, éd. Navarin
Premier sexe (Le) Eric Zemmour, éd. Denoël
Protestantisme (Le) assassin, Michel Defaye, éd. le sel de la terre
Psychanalyse à l'épreuve (La), A.Grünbaum, éd. Eclat
Psychanalyser, S.Leclaire, éd. Du seuil

Fiches Q

Que dites-vous après avoir dit bonjour ? Dr. Eric Berne, éd. Tchou.
Quinquennat (un) pour rien Eric Zemmour, éd.Albin Michel soumission

Fiches R

Riquet à la houppe, Amélie Nothomb, éd. Albin Michel soumission
Roman français (Un) Frédéric Beigbeder, éd. Grasset
Royaume (Le) Emmanuel Carrère, éd. P.O.L soumission
Royaumes de Borée (Les), Jean Raspail, éd, Albin Michel
Route (la) C.Mc. Carthy, éd de L'olivier

Fiches S

Sabotage amoureux (Le), Amélie Nothomb, éd. Albin Michel.
Le Sagouin, François Mauriac éd. Pockett
Sainte ignorance (La), Olivier Roy, éd. Du seuil
Saison chez Lacan (Une) Pierre Rey, éd. Robert Laffont
Salammbô, Gustave Flaubert, éd. Flammarion
Séminaire Livre VI (Le), Jacques Lacan, éd. de la Martinière
Séminaire Livre XVI (Le), Jacques Lacan, éd. Du seuil
Séminaire Livre XIX (Le) Jacques Lacan
Sept cavaliers... J. Raspail, éd R. Laffont
Science et la vie, (La) C. Allègre, éd. Fayard
Sire J.Raspail, éd. De Fallois, poche.
Sigmund Freud, en son temps et dans le nôtre, E. Roudinesco, éd. du Seuil
Si loin du monde Tavae, éd.Hoéditions
Soumission M.Houellebecq, éd.Flammarion soumission
Statue du psychanalyste (La) A. Fratini, éd. Edilivre
Stupeur et tremblements, A.Nothomb, Le livre de poche
Soixante jours qui ébranlèrent l'Occident. B.Méchin éd.Albin Michel
Souvenirs pieux, M.Yourcenar, éd. Gallimard
Souris et des hommes (des) John Steinbeck, éd. Gallimard
Suicide français (Le) Eric Zemmour, éd. Albin Michel
Suite française, Irène Némirovsky, éd. Denoël
Surveiller et punir, Michel Foucault, éd. Gallimard.
Symbole perdu, (Le) Dan Brown, éd. JC Lattès

Fiches T

Télévision, Jacques lacan, éd. du Seuil
Trois chevaux, Erri de Luca, éd. Gallimard
Trois jours chez ma mère François Weyergans éd. Grasset
Trois nouvelles, Luigi Pirandello, éd. Pocket
Triomphe de la religion (Le), J.Lacan, éd. Du seuil
Tyrannie de la pénitence (La), Pascal Bruckner, éd. Grasset

Fiches U

Un homme obscur, Marguerite Yourcenar, éd.Gallimard.
Un psychanalyste sur le divan, JD Nasio, éd.Payot
Utoya, Laurent Obertone, éd. Ring

Fiches V

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson, éd.Presse de la cité soumission
Village de l'Allemand (Le), Boualem Sansal, éd. Gallimard
Vin de solitude (Le), I.Nemirovski, éd.A.Michel
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, S.Zweig, éd. poche soumission
Voyousde la République, (Les) J.Montaldo, éd. A. Michel
Voyage d'hiver (Le) A. Nothomb, éd. A. Michel


Fiches W

Weygand, Bertrand Destremau, éd. Perrin

Fiches X

Fiches Y

Fiches Z

Z comme Zemmour, Eric Zemmour, éd. du Cherche Midi
Zone, Mathias Enard, Actes Sud

 

 

Acide sulfurique

Amélie Nothomb a eu une idée alors elle a écrit un livre "Acide sulfurique" éd. Albin Michel.
Mais une idée, si bonne soit-elle, ce n'est pas suffisant pour faire un roman. Pour qu'on croie aux personnages il faut qu'ils soient au moins brièvement décrits, sans aller jusqu'au regard de Legrandin dans "Du côté de chez Swann", il en faut un minimum pour les rendre crédibles. Personnages non décrits, action impossible, pas de réalisme et fin en queue de poisson sans aucun souci de crédibilité. L'idée était pourtant très bonne, heureusement le livre est court.

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L’affaire des fiches

C’est à une lecture antimaçonnique de facture classique que nous invite Jean Bidegain dans « L’affaire des fiches » éd. du Trident. Comme le titre l’indique,  il s’agit des fiches individuelles rédigées par le Grand Orient de France sur les officiers de l’armée française. Ces fameuses fiches firent scandale lors d’une séance à l’Assemblée Nationale. Le témoignage est de première main puisque l’auteur fut l'un des participants à la constitution de ces fiches, avant de quitter la franc-maçonnerie. Le démissionnaire du GOF se décerne tout d’abord un brevet de vertu : il a rédigé des fiches et les a transmises, mais... à contrecœur !
Passer d’un camp à l’autre est toujours une affaire délicate, le petit père Combes, lui, avait bien réussi l’exercice.
J.Bidegain cite une circulaire du GOF  (brochure in-8°) dans laquelle il est écrit :

« Au lieu de soigner de la façon la plus sérieuse l’instruction des hommes qui leur sont confiés, les officiers considèrent le contingent comme une immense réserve de domestiques mis à leur disposition pour leurs besoins ou leurs plaisirs. »

Il n’y a rien de faux dans la première partie de cet énoncé, sinon l’hypocrisie de laisser penser que les officiers francs-maçons seraient, eux, de grands humanistes. Les officiers, qu’ils fussent cléricaux ou maçons, à cette époque, ne voyaient dans la troupe que de la chair à canon. Nivelle qui s’illustra au chemin des dames ne fit  que 350 000 victimes pour une conquête de terrain dérisoire ! Ce qui ne l’empêcha pas à la fin des hostilités d’être nommé au Conseil Supérieur de la Guerre, élevé Grand’ croix de la Légion d’honneur et de mourir dans son lit ! Joffre, membre de la loge Alsace-Lorraine, était un partisan de l’offensive à outrance, très couteuse en hommes.

La brochure poursuit :

« Comme sous l’Empire, l’avancement se gagne dans les salons. La main puissante de la Congrégation religieuse s’est étendue sur l’armée grâce à la complicité des chefs ; le chemin des grades et des honneurs passe, non par le champ de manœuvres, mais par le boudoir et le confessionnal. » (p.18)

La deuxième partie de l’énoncé est un retour de manivelle : ce furent  les loges qui choisirent alors et non plus les Congrégations. Le résultat fut visible en 1914 : beaucoup d’officiers furent des incapables sur le front. Et aujourd’hui, qui choisit ?

Le livre pèche par un gros défaut : le lecteur est censé savoir ce que fut l’affaire des fiches. Il n’y a pas de tour d’horizon, de remise dans le contexte historique violemment anticlérical et antimilitariste de l’époque. Un livre pour enrichir la bibliothèque de l’antimaçonnique viscéral et une curiosité pour historien.
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L'Allée du Roi

Il y a comme ça des livres qu'on a dans sa bibliothèque et que l'on n'ouvre pas, par principe ou par paresse, on attend un jour de pluie ou de désoeuvrement complet. Quelle erreur ! Les mémoires " apocryphes " de Madame de Maintenon par Françoise Chandernagor, l'Allée du Roi, éd. Julliard sont Royales, gastronomiques et raffinées.
L'auteur s'est inspirée de la correspondance volumineuse de Madame de Maintenon et y a apporté sa petite touche personnelle qui ne peut se décanter des écrits épistolaires de la célèbre Marquise, épouse secrète du Roi Soleil. Non seulement c'est une somme d'érudition historique, mais l'écriture y est majestueuse sans jamais être emmerdifiante. On se promène dans une vie extraordinaire qui commence dans le dénuement extrême pour se terminer aux plus haut sommet du royaume. Chaque phrase est un enchantement, un travail d'orfèvre, une découverte ou re-découverte des vertus de la langue française, de sa beauté, de sa ciselure.
Le portrait est juste sans jamais pouvoir être cerné réellement, le clair obscur est lumineux, les teintes sombres sont claires et la clarté est floue. L'héroïne y est décrite sans exagération mais sans fausse pudeur, d'ailleurs il ne s'agit pas de descriptions : Madame de Maintenon se livre à nous dans une longue confidence.
Il est difficile de ne pas succomber à ses charmes : un ego boursouflé d'humilité, une générosité calculée sans être égoïste, une personnalité complexe qui s'épanouit dans la simplicité. L'ouvrage abonde de phrases simples et bien tournées qui sentent le vécu sans tomber dans la formule : "On peut mourir de faim ou de froid, mais si l'on en réchappe, on oublie son mal. Quand on aurait souffert qu'un seul jour de la honte, on en meurt toute sa vie."
La religion bien sûr est omniprésente, question d'époque, et la "favorite" de Louis XIV ne fut certainement pas l'extrême dévote qu'on a généralement tendance à nous présenter : "Je ne sais si les voies du Seigneur sont impénétrables, mais les chemins du Diable ne se laissent pas embrasser d'un seul coup d'œil…" Celle que l'on a accusée, certainement à tort, d'être une des instigatrices de la Révocation de l'Edit de Nantes commença sa vie au Temple protestant, il lui en est resté toute sa vie une empreinte salvatrice "Je m'arrange assez bien du regard de Dieu sur mes péchés, mais je n'y supporte pas le regard des autres". Bref, il est assez rare dans cette rubrique de crier au chef d'œuvre, ici c'est le cas. Valeur sûre, on peut y aller, la langue se régale d'elle-même sur ce pavé de 600 pages de plaisir intense.
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L'âme de la France
(Une histoire de la Nation des origines à nos jours)

C'est à une histoire gaullienne de la France que nous invite Max Gallo avec son Âme de la France, éd. Fayard. La première forme de civilisation est française (Lascaux) : " Et c'est ainsi que sur cette terre hexagonale surgit la première civilisation de l'humanité " (P.32).
Dans son ensemble le livre est très bien fait, c'est une bonne révision de l'histoire de France très "positiviste" où tous les souverains ou presque sont bons.
A partir de 1789 c'est mieux qu'une révision : c'est une analyse politique assez impartiale de la situation à laquelle nous invite Max Gallo, cette analyse, absente des manuels scolaires, fait souvent défaut dans les ouvrages destinés au grand public.
Hélas de "gaullienne" cette vision devient ultra gaulliste et participe à la diffusion du mythe, perdant toute objectivité dès qu'il s'agit de de Gaulle. Pas un seul mot sur les erreurs stratégiques grotesques du Général (le "réduit" breton). De Gaulle est toujours magnifié :
"Lorsqu'il tente la reconquête des colonies d'Afrique noire, les français vichystes de Dakar font échouer l'entreprise". (P.497)
Ces soldats et marins de Dakar n'étaient pas des "vichystes" mais des militaires réguliers luttant contre une minorité rebelle, commandée par un général de brigade (à titre temporaire) et condamné à mort par contumace pour désertion.
Ce "déserteur", qui plus est, s'est allié à une flotte ennemie (anglaise) qui quelques jours avant s'était illustrée à Mers-El-Kébir coulant une partie de notre flotte et tuant 1297 soldats français…. Nous étions à l'été 1940.
On peut toujours quand on a du talent magnifier des faits ou les minimiser, mais les faits sont têtus : Max Gallo ne prend pas le soin de nous dire qu'à Dakar se situait une partie de la réserve d'or de la banque de France et que les anglais s'en seraient volontiers emparé si les "vichystes" de Dakar n'avaient pas repoussé l'attaque.
Pas non plus de remarques sur les virevoltes de de Gaulle sur l'Algérie, Max Gallo ne rentre pas dans les détails de ce qu'il appelle par un doux euphémisme minimaliste "l'affaire algérienne"...
Sachant que nous n'en aurons plus, on ne peut pas en vouloir à l'auteur de magnifier ce qui fut certainement notre dernier grand homme d'Etat.
Même si Max Gallo sait pertinemment que "c'est foutu" il s'interroge à la fin de son ouvrage, sur le devenir de la France en conservant une verve patriotique à laquelle il ne croit peut-être pas lui-même :
"Et de 1995 à 2007, l'Assemblée nationale a fixé par la loi cette nouvelle histoire officielle, anachronique, repentante, imposant aux historiens ces nouvelles vérités sous peine de procès intentés par les représentants des diverses communautés.
Comment, à partir de cette mémoire émiettée, de cette histoire révisée, reconstruire un sens partagé par toute la nation ?
Comment bâtir avec les citoyens nouveaux qui vivent sur le sol hexagonal un projet pour la France qui rassemblera tous les français quelles que soient leurs origines, et faire vivre ainsi l'âme de la France ?
"
On peut tenter un embryon de réponse à l'auteur de "L'Âme de la France" : l'âme, c'est comme la santé, on découvre que ça existe quand on l'a perdue.
Excellent livre en tous cas que cette "Histoire de la Nation des origines à nos jours" je dois reconnaître y avoir éclairci beaucoup de situations grâce aux analyses que l'auteur développe tout au long de l'ouvrage.

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L'anneau du pêcheur

Le livre est revenu entre mes mains, j’ai commencé à en lire deux pages, puis trois, puis dix et je l’ai fini en quelques heures...  
C'est une formidable leçon d'histoire de la papauté, un grand livre d'Histoire, un polar noir, un livre d'anticipation, une métaphysique, une leçon de théologie et de droit canon que nous offre Jean Raspail avec "L'anneau du pêcheur" éd. Albin Michel. Le style est acerbe, vif, avec, en prime, l'élégante manie de l'auteur : ses phrases lourdes de désespérance qui sonnent toujours juste :

"Les portes ne s'ouvraient plus et à travers les volets clos des maisons encore habitées on entendait le son métallique de l'universelle télévision par quoi s'effaçaient le passé et le souvenir du souvenir."

La difficulté, avec Raspail, c’est de prendre la juste mesure que l’on ne trouve jamais ! Où s’arrête l’Histoire et où commence la fiction ? Car ce Benoit, pape depuis le schisme d’Avignon, ce Monsignore enquêteur venu droit du Vatican existent-ils réellement, ont-ils été décelés par l’historien minutieux ou bien sont-ils sortis de l’imagination du romancier ? Il suffit de reprendre en main « Le camp des saints » (1973) pour se rendre compte qu’avec Raspail, la fiction rejoint le réel en quelques années : le pape n’habite plus les appartements pontificaux, mais un modeste deux pièces dans le Vatican et les bateaux arrivent chargés de « migrants » par centaines de milliers... Prophétie romantique ou intuition magistrale ? Si la sociologie et la géopolitique peuvent permettre, à la rigueur, de pronostiquer ces arrivées massives, comment se nomme la science qui en 1973 fait du pape de l’invasion l’habitant d’un deux pièces ?

Les quatre cent pages ne se lisent pas : elles se dévorent. Si "Septentrion" (R.Laffont) traînait parfois en longueur, ici, les quatre cent pages sont trop courtes. Si "Le camp des saints" (R.Laffont) malgré toute sa richesse épique et sa valeur prophétique, manquait parfois de "pleins" et de "déliés" tout est atteint dans "L'anneau du pêcheur". Pas une œuvre, un chef-d'œuvre.
(Septembre 2015)
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Antéchrista

Antéchrista est une fiction d'Amélie Nothomb, dans Le livre de poche. Les personnages y sont solides, contrairement à ceux des ses autres fictions. Peut-être cela vient-il du fait que l'héroïne y parle à la première personne ? Histoire d'une aventure d'adolescente ou d'un incident dans l'aventure de l'adolescence ? Savoureux.
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Anticancer



Un chercheur en neurosciences, David Servan-Schreiber, nous raconte sa tumeur au cerveau dans "Anticancer" éd. Robert Laffont. Dans cet essai de 350 pages, trois livres différents coexistent : l'histoire assez poignante de la maladie de l'auteur, les dernières informations, assez bien vulgarisées, en matière de recherches médicales sur le sujet et les réflexions personnelles de l'auteur sur la prophylaxie que l'on pourrait appliquer pour lutter contre cette épidémie. Dès le début de sa maladie l'auteur découvre l'univers concentrationnaire et déshumanisant de l'hôpital.

"Peu importait que, le reste du temps, je circule d'un pas élastique dans ces mêmes couloirs. Les brancardiers disaient : "C'est le règlement de l'hôpital", et il fallait se résigner à abandonner jusqu'au statut de personne capable de marcher."

Là cependant s'arrêtera la critique du totalitarisme médical, bien que le sujet mérite plus qu'une réflexion. L'auteur est aussi médecin psychiatre, il fait partie des officiers supérieurs de l'ordre blanc et ce n'est pas le but de l'ouvrage.
Les données sont très nombreuses tant en ce qui concerne l'épidémiologie que les habitudes alimentaires, c'est ainsi que l'on apprend qu'au paléolithique l'homme devait consommer environ 2 kg de sucre par an, il en consommait 5 kg/an en 1820 pour passer à ...70 kg par an à la fin du XX siècle !
On y apprend également que la mise au point d'un médicament anti cancer, jusqu'au stade des expériences sur l'homme, peut demander jusqu'à un milliard de dollars d'investissement, mais qu'en retour, l'un d'eux, le Taxol "rapporte à la compagnie qui en détient le brevet jusqu'à un milliard de dollars par an" et que le Lipitor, un anti cholestérol a, lui, rapporté, au plus haut de ses ventes, un million de dollars par heure ! Mais la critique des trusts pharmaceutiques ne va pas plus loin que ces quelques informations et ce n'est pas le but de l'ouvrage.
Une grande partie du livre est consacrée à l'alimentation, au yoga et autres disciplines spirituelles ; pour David Servan-Schreiber il n'y a pas de doutes : il faut manger bio. Les gens qui se soignent par la naturopathie le savent déjà : nos aliments sont nos médicaments, nos "alicaments". Mais comme le dit l'auteur, il serait difficile aux labos de breveter les brocolis, les framboises ou le thé vert.
En résumé, on a un livre assez "new age" sur le cancer, si on définit le "new age" comme l'alliance de la tradition et de la technologie.
Une plume agréable, une vulgarisation raisonnée où le lecteur n'est pas pris pour un con et une bonne construction. Largement lisible et instructif.

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Antigone

 

C’est une Antigone classique que celle de Robert Garnier. (éd. BNF 1580) Également en téléchargement gratuit http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70809q/f2.image Je pensais me forcer à la lire, mais non, même si c’est en vieux françois, on s’habitue très vite. C’est exactement l’histoire d’Antigone en vers bien sûr. C’est une  Antigone qui manquait à ma collection ; après avoir lu à ce jour les versions suivantes :  l’originale de Sophocle, la Thébaïde de Racine, celles d’Anouilh et de Cocteau,  la meilleure, en toute objectivité, reste celle-ci :
http://causepsy.fr/antigone.htm ; il importait que ce fut dit.
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Avoir un corps


Une femme écrivant sur son corps en 2013, on se dit tout de suite « soit c’est un livre féministe, soit c’est de la pleurnicherie ragnagnan ! » Ce n’est pas le cas avec Avoir un corps, de Brigitte Giraud, éd. Stock. Ce livre est tout simplement le livre d’une femme qui parle de son corps, de son rapport avec lui. Quand j’écris simplement, ça signifie qu’elle en parle de façon simple, sans les grands mots des psyministes, sans revendication particulière.
Elle est une fille, c’est différent des garçons et elle sait le dire dans une écriture maîtrisée.

Les 235 pages sont pudiques sans être réservées, elle montrent  sans exhiber.
Une véritable tranche de vie faite de pain dur et noir avec la douceur du miel sur le dessus :

« La blouse de nylon bleu clair est obligatoire, alors que les filles des bureaux portent leurs vêtements de ville, bottes et jupes serrées le plus souvent. Les filles des bureaux traversent la coursive au –dessus de nos têtes et je sens comme ma blouse me soumet. » (p.110)

De belles formules aussi en de courtes phrases :

« Je dois éconduire la migraine qui me gagne. » (p.116)
« Je préfère ne rien voir, rester dans le flou, et la nuit qui tombe tôt n’est pas une punition. » (p.215)

L’humour n’est pas absent de cette écriture simple et sincère :

« Ma mère dit qu’il y a une princesse enfermée dans la tour, une princesse avec une longue robe pailletée, il faudrait la libérer. Je n’ai pas prévu de princesse sur mon chantier, qu’on la zigouille. » (p.13)

Le titre parle du corps, mais l’âme poignante, qui griffe et accroche plus qu’elle ne saisit, n’est pas absente de cette biographie discrète qui attire le lecteur comme un corps tendre qu’on a envie d'enlacer, de caresser. Entre l’auteur et le lecteur se trame une osmose, de celles qui sont d'un accord parfait.
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                    Les beaux mensonges de l’Histoire

Avec ses Beaux mensonges de l’Histoire, éd. Le pré aux Clercs, Guy Breton nous offre un petit moment de vérité. Le livre est un peu court et ne passe pas tout en revue ; l’intention de l’auteur n’était pas de faire une encyclopédie, ni de dénoncer les plus gros mensonges, mais le moment reste distrayant. On peut reprocher à l’ouvrage sa forme de clichés pédagogiques (une jeune femme naïve parle de ses découvertes en histoire et un Monsieur débonnaire et instruit qui lui répond, que, ma foi, ça ne s’est pas toujours passé comme ça...) 
On découvrira au fil des pages que Bonaparte n’a jamais franchi le pont d’Arcole, que Guillaume Tell n’était pas Suisse, que l’an mille n’a fait peur à personne, que le fameux droit de cuissage est une légende, et bien d’autres...
Bien évidemment l’auteur donne des tas de références à ses propos, il égratigne au passage et avec raison, Michelet, le grand mystificateur de l’Histoire de France.
Ca se lit vite, c’est distrayant et instructif.

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Bel-Ami

En Livre de poche, chez Albin Michel, Bel-ami de Maupassant. Un petit bourgeois, salaud ordinaire, issu du peuple, veut devenir un grand bourgeois. Comme il a l'âme d'un grand salaud, il y parviendra. Ce qui ne signifie pas que les petits bourgeois sont des petits salauds et les grands bourgeois de grands salauds. Pas de méprise. C'est grosso modo l'histoire d'une ordure, un proxo dans l'âme qu'on a envie d'étrangler. Pour assurer son ascension il se sert des femmes. Maupassant, qui n'est pas une grande plume, a quelquefois de jolies formules: "Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées."
Il y a une très belle scène d'agonie au milieu du livre. Bel ami est une peinture de la société française du dix-neuvième siècle, c'est ainsi qu'on apprend que nos ainés avaient de l'appétit, par la description d'un menu du soir dans un de ces restaurants avec salons privés qui fleurissaient à l'époque : les huitres d'Ostende, le potage, puis on apporta les côtelettes d'agneau, on avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis les petits pois, puis une terrine de foie gras accompagnée de salade aux feuilles dentelées le dessert et les liqueurs, le vin était du champagne naturellement. On y découvre également à quel point la femme mariée n'était pas, juridiquement libre : elle ne pouvait hériter par testament d'un tiers sans le consentement de son mari. Un moment agréable.

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Les belles endormies

Curieux, original et exotique l'ouvrage de Yasunari Kawabata " Les belles endormies " éd., Le livre de poche. Un homme de 60 ans, Eguchi, se rend à plusieurs reprises dans une maison de plaisir. Jusque là c'est banal au Japon. Mais les gheshas qu'il rencontre ont une particularité : elles dorment. C'est pour qu'ils dorment avec de belles jeunes filles que cette maison de plaisirs propose ses services aux messieurs. L'écriture est travaillée, les souvenirs du vieil homme agréables et la longueur du roman justement mesuré. A lire un soir où l'envie d'exotisme vous prend.
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Les bienveillantes
(Prix Goncourt 2006)


Voilà un roman qui ne se lit pas d'une traite : un pavé de 900 pages… qu'on a tout de même du mal à lâcher. Les bienveillantes, édition Gallimard,est le premier roman de Jonathan Littell, il a obtenu Le Prix Goncourt 2006.

Je ne sais pas combien de temps a mis l’auteur pour l’écrire, mais il lui a certainement fallu des années pour se procurer et parcourir l'abondante documentation qui le compose. Les bienveillantes, c'est un peu plus qu'un roman, c'est un exercice réussi : l'insertion de personnages fictifs qui côtoient des personnages réels dans un univers historique récent, celui de la dernière guerre mondiale.
Avec sa colossale documentation, l'auteur aurait pu écrire trois thèses de doctorat d'histoire : une sur le front de l'Est, une sur les structures de la SS et une dernière sur l'univers concentrationnaire.

Le livre commence en Ukraine, il nous promène un peu partout dans l’Europe en guerre, à Stalingrad où le personnage principal est gravement blessé à la tête, mais l’ouvrage nous emmène également dans des lieux paisibles comme le Cap d’Antibes ou dans des forêts plus ou moins nordiques pour se terminer dans Berlin en flammes sous le déluge de bombes.
Le personnage central est un officier, le SS Obersturmführer  Maximilien Aue. Il prendra du galon au fur et à mesure de son parcours, de ses missions... Max Aue parle à la première personne en s’adressant au lecteur. Il raconte sa vie, ses envies, ses relations amicales, sa sexualité. Aue est homosexuel, ce qui, on s’en doute, ne s’harmonise pas toujours avec l’idéologie nazie. Il se travestit à l’occasion, dans la recherche d’une sœur jumelle...
  
Son métier de soldat est simple : exterminer les juifs d’Ukraine d’abord, avec les Einsatzgruppen, puis en Crimée, pour finir dans la méthode industrielle des camps de la mort. Le tour de force de l'ouvrage et ce n’est pas rien de le dire, c’est que le narrateur est banalement et profondément... humain ! C’est un idéaliste attachant qui nous parle de sa philosophie de l’existence. Il aime la musique, la littérature, les beaux arts… et il n'est pas le seul : nombre de ses amis SS sont aussi amoureux des arts, ils apportent des fleurs à la maîtresse de maison quand ils sont invités et pratiquent le baisemain avec les épouses de leurs collègues. Les jardins des villas de leurs lieux de travail sont bien tenus, on y cultive des roses.

C'est là que se situe, entre autres, l'originalité de l'ouvrage : décrire le raffinement de la civilisation occidentale et le faire cohabiter avec la barbarie la plus froide, la plus inhumaine, la plus calculatrice. Et sans relâche, au cours de la lecture de cette froide barbarie, on se dit : "Non, ce n'est pas possible !" Hélas, ce le fut.

L'écriture est plaisante, elle erre dans le descriptif, les paysages sont palpables avec les doigts, les couleurs du soleil étalent une palette insoupçonnée et les odeurs lâchent leurs fragrances aux narines du lecteur. Mais cette écriture descriptive sait aussi rester sobre, autant dans un coucher de soleil que dans une scène d'atrocité, c'est peut-être la froideur descriptive qui donne un aperçu de l’horreur absolue. Dans cette sobriété crue il faut parfois s'accrocher des deux mains au bouquin pour ne pas chavirer.

Toutefois aussi riche que soit sa documentation, Jonathan Littell commet peut-être une erreur :

"Un de nos Orpo, photographe amateur, avait pris plusieurs pellicules en couleurs durant les exécutions, et disposait aussi de produits pour les développer ; je lui fis réquisitionner du matériel dans une échoppe pour qu'il me prépare des tirages de ses meilleurs clichés." (page130)

La scène décrite se passe dans un bourg Ukrainien en 1941. Or, même si la première photo couleur date de 1868 :
-Le succès à grande échelle dépendait de la possibilité de tirage photographique sur papier que permet le kodacolor introduit en quantité limitée pendant la seconde Guerre Mondiale 1942 puis plus largement dans les années 1950 sous le format 135-.
Source : encyclopédie Wikipédia. De nombreux sites sur l'histoire de la photo confirment l’encyclopédie. Si la scène est plausible, aux vues des dates et des lieux, elle reste peu probable.

Un autre petit régal de fin gourmet est un lapsus calami, quand l'auteur philosophe sur le droit, car la philosophie et la réflexion ne sont pas absentes de l'ouvrage. Il écrit :

"Œdipe lorsqu'il tue son père, ne sait pas qu'il commet un parricide ; tuer sur la route un étranger qui vous a insulté, pour la conscience et les lois grecques, est une action légitime, il n'y a aucune faute ; mais cet homme c'était Laërte…" (page 545)

Or le père qu'Œdipe a tué c'est Laïos, pas Laërte, qui était lui, le père d'Ulysse ! Le lapsus est d’autant plus surprenant quand on sait que "Le mensonge d'Ulysse" est un ouvrage de la littérature révisionniste concentrationnaire, ce qui n’a pas pu échapper à l'auteur. D’autant que le titre lui-même « Les bienveillantes » est inspiré des classiques grecs, Les Euménides d’Eschyle.

Quoi qu'il en soit, ni l'improbabilité sur la photo couleur, ni ce lapsus ne font ombrage aux Bienveillantes qui réunit tous les ingrédients de la littérature moderne : des phrases simples mais percutantes, pas de fioritures inutiles, du sexe, de l'action, des interrogations crues.
La fin décrit Berlin sous les bombes et les berlinois souffrant de la famine. Les scènes sont assez réalistes et comme dans toute ville affamée, le zoo devient une source d’approvisionnement alimentaire.
À la fin du roman, Max Aue tue son meilleur ami, celui qui lui fut le plus fidèle. Il y a également une scène de grosse farce, inutile et grotesque, lorsque Aue  pince le nez d’Hitler.
L’ouvrage se lit avec facilité tout en nous faisant ressentir un certain malaise, c’était le but, il est atteint.
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Biographie de la faim

Voilà un ouvrage, comme tous ceux de Nothomb dans lesquels elle se raconte, qui se dévore goulûment comme un sandwich au jambon quand on a faim !
Un écrit biographique, l'auteur y raconte son enfance et son adolescence avec une non pudeur polie et bien élevée. Commencez d'abord par "La métaphysique des tubes" en apéritif, poursuivez par "Le sabotage amoureux" en entrée et passez au plat de résistance : La biographie de la faim, Amélie Nothomb, Le livre de poche. Vous y découvrirez, entre autres, l'origine de son anorexie, décrit en des mots sobres et poignants. Un seul défaut :
on reste sur sa faim, l'ouvrage est trop court. Mais avec Nothomb on devient vite boulimique !

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La bicyclette bleue

Voilà l'histoire d'une gosse de riche capricieuse doublée d'une belle garce adolescente, qui deviendra une femme pendant la période troublée et surprenante de la guerre. C'est à cette aventure, inspirée d'Autant en emporte le vent, que nous invite Régine Deforges dans La bicyclette bleue, (éd. Ramsay, le livre de poche).
Avec cette bicyclette, même si l'instrument s'y prête, nous ne sommes pas dans le descriptif paysagiste ni dans l'analyse des âmes.
Les descriptions sont pauvres et l'auteur a préféré privilégier l'action et le rebondissement aux longues narrations. On ne perd rien et on ne décroche pas : j'ai lu l'ouvrage en trois étapes. Les scènes de l'exode de juin 40 peuvent parfois paraître exagérées, mais ayant lu pas mal sur cette période et ayant entendu nombre de témoignages, la réalité dépasse parfois la fiction, on se dira que c'est crédible, mais les hasards des rencontres sont parfois un peu forcés. Vous n'échapperez pas, à la fin, au sempiternel couplet obligatoire sur la Résistance dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, ce qui m'évitera de lire la suite...

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Boule de suif

Avec Maupassant Folio classique Gallimard nous ne sommes pas dans la grande littérature, dans la ciselure des mots ou l'architecture de la phrase, mais dans la "littérature loisir" du lisible linéarisé.
Ce qui signe l'écriture de Maupassant c'est le cocasse de la situation. La psychologie des personnages n'est pas très recherchée et les personnages sont rarement finauds, ils sont pourtant toujours authentiques dans leur rusticité, ils arrivent toutefois à être touchants, attendrissants ou détestables tel Boule de suif et ses compagnons de voyage qui est la nouvelle-titre du recueil.
Une vingtaine de nouvelles "fraîches" agréables à lire et surprenantes dans leurs diversités.

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Le bûcher des vaniteux

Éric Zemmour nous livre la suite de ses chroniques matinales, l’année 2011 sur RTL, dans Le bûcher des vaniteux, éditions Albin Michel.
La cuvée 2011 est encore meilleure que l’année précédente. De plus, cette fois, elles sont datées, le lecteur s’y repère un peu mieux. Comme l’année précédente, ces chroniques suivent l’actualité immédiate ou décortiquent un sujet de société dans une brève critique. Les formules sont toujours aussi plaisantes, incisives, les mots acides, les comparaisons osées mais souvent justes dans des analyses tranchantes et pertinentes. En fin connaisseur de l’Histoire, l’auteur compare souvent les mouvements des capitales arabes du fameux printemps au mouvement qui embrassa les capitales européennes en 1848. Ca a aussi très mal fini.

Le style de l’émission l’oblige à des formules lapidaires, peu importe, il a le don :

« Quand les irlandais votèrent non au référendum européen, on les a fait recommencer jusqu’à ce qu’ils votent bien. Quand les français (et les hollandais) ont fait de même en 2005, on a ignoré leur décision, soi-disant souveraine pour faire ratifier ce qu’ils ont refusé par les parlementaires. [...] ...les dirigeants européens et les élites européistes sont schizophrènes : ils proclament partout leur amour de la démocratie, l’imposent parfois par la guerre, mais l’évitent avec soin pour leur projet historique le plus cher. »  p.265/266

Ainsi sont nos politiques, ils n’ont que le mot démocratie à la bouche, mais c’est pour la vomir. Le nombre de pays dans lesquels nous sommes intervenus par la guerre pour apporter la démocratie ne se comptent plus sur les doigts d’une main !

Éric Zemmour est un journaliste tout à fait incorrect : l’euro n’est pas la panacée universelle, nos politiques sont des calculateurs égoïstes souvent doublés de trouillards, quand ils ne sont pas tout simplement des imbéciles. Comment lui donner tort ? L’immigration massive, selon lui, n’est pas une chance pour la France. Marine Le Pen n’est pas le diable et il n’est pas un anticommuniste viscéral. Je ne suis jamais arrivé à le situer politiquement. C’est un journaliste politique lucide qui ouvre sa gueule, cela pourra-t-il durer ?
Peut-être est-il aussi prophète, car il écrit, page 11 : « Je suis en sursis. »
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La carte et le territoire
(Prix Goncourt 2010)

 

Cinq ans après avoir publié « La possibilité d’une île » voici le dernier roman de Michel Houellebecq, La carte et le territoire paru aux éditions Flammarion. L’ouvrage dépasse les quatre cents pages et se dévore presque d’un trait. Curieusement, en quatrième de couverture figure la photo de l’écrivain en format identité. Ce dernier apparait amaigri, le buste en retrait, avec un rien, un petit quelque chose dans la posture rappelant Camus.

Comme dans  La possibilité d’une île ou Les particules élémentaires le personnage principal est dédoublé. Dans Les particules... il y avait des jumeaux, dans La possibilité... des clones, ici il s’agirait plutôt de binôme : les deux personnages travaillent ensemble, ils ne sont pas opposés dans les idées. Le regard dégagé et pessimiste  avec lequel ils voient le monde est identique pour l’artiste peintre et l’écrivain.
Contrairement aux romans précédents, ces deux personnages se ressemblent étrangement et ne sont pas du tout  l’antithèse l’un de l’autre, tous deux sont des artistes solitaires. Il n’y a pas de « schize » entre la pensée des deux hommes, leur mode de vie, leurs goûts identiques. L’un d’eux est Jed Martin, le héros à part entière du roman, peintre de son état qui réussit sa vie d’artiste, devient célèbre et vend très cher ses tableaux.  Le second n’est autre que Michel Houellebecq lui-même, célèbre écrivain et bien réel sur le marché de l’édition. Il rencontrera Jed, lors d’un échange de service : Houellebecq écrira une brochure pour un vernissage de Jed et ce dernier fera un portrait de l’écrivain et le lui offrira. Ce portrait coûtera bientôt une fortune et l’histoire pourra réellement débuter à la troisième et dernière partie du livre.

Mais bien mieux que l’histoire, ce qui est intéressant dans cet ouvrage, ce sont  les descriptions que fait Houellebecq de ses personnages. Une indulgence pour le genre humain, qui lui était inconnue à ce jour, perce à travers les différents individus qui interviennent tour à tour dans le roman.  Aussi bien les hommes que les femmes. Chaque personne mise en acte a quelque chose d’humain, une certaine bonhomie en elle, même si cette bonhomie est loin d’être de l’humanisme correct :

« L’existence des hommes s’organisait autour du travail, qui occupait la plus grande partie de la vie, et s’accomplissait dans des organisations de dimension variable. A l’issue des années de travail s’ouvrait une période plus brève marquée par le développement de différentes pathologies. » p.105

Si Houellebecq à toujours défendu l’idée, dans ses écrits, que, passé trente ans une femme n’est plus baisable, son point de vue n’est plus le même :

« Les seins siliconés sont ridicules lorsque le visage de la femme est atrocement ridé, lorsque le reste de son corps est dégradé, adipeux et flasque ; mais tel n’était pas le cas d’Hélène, loin de là. Son corps était demeuré mince, ses fesses fermes, à peine tombantes [...] en somme c’était une très belle femme. » p.329

L'auteur parle là d’une femme qui va bientôt prendre sa retraite ! Ibidem quand Jed, le héros, flatte le cul de sa compagne du moment qui a passé la quarantaine : il trouve que ce cul est beau et que cette femme de quarante ans est jolie. (p.249) Même s’il ne peut plus l’aimer, il ne s’agit plus d’érotisme.
Que les amateurs de Houellebecq se rassurent, le regard posé sur l’existence conserve le même pessimisme réaliste :

« C’est sans doute par compassion qu’on suppose chez les personnes âgées une gourmandise particulièrement vive, parce qu’on souhaite se persuader qu’il reste au moins ça, alors que dans la plupart des cas les jouissances gustatives s’éteignent irrémédiablement, comme tout le reste. Demeurent les troubles digestifs et le cancer de la prostate. » p. 24

Ses formules décrivant notre société en la caricaturant restent incisives, comiques et glaciales ; froides comme l’acier du scalpel et fleuries comme un cerisier au printemps :

« ...Tourna vers Jed un regard intrigué, avant d’être happé par une actrice porno people qui venait de publier un livre d’entretiens avec un religieux tibétain. » p.74

Houellebecq ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense de l’art qu’il aime ou de celui qu’il n’aime pas. Ses jugements tombent toujours comme un couperet, sans appel possible, la sentence est déjà exécutée :

 « Le portrait de Dora Maar par Picasso qu’est-ce qu’on en a à foutre ? De toute façon Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c’est tout ce qu’on peut trouver à dire de Picasso , il n’y a aucune raison de favoriser davantage l’exhibition de ses toiles, il n’a rien à apporter, il n’y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l’organisation des couleurs ou des formes, enfin il n’y a rien chez Picasso absolument rien qui mérite d’être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique qui peut séduire certains sexagénaires au compte en banque élevé. » p.176

Si les artistes sont revisités, les philosophes ne sont pas oubliés :

« Et toutes les théories de la liberté, de Gide à Sartre, ne sont que des immoralismes conçus par des célibataires irresponsables. » p.179

La provocation n’est pas absente du roman, mais elle manque de percussion, de force brutale. On a l’impression, en regard des autres ouvrages de l’auteur, de lire un Houellebecq  au cynisme et à l’ironie édulcorés. Cynisme sec et ironie cinglante auxquels il nous avait habitués et qui font son charme brut. On a l’impression de lire un Houellebecq  « light », en vue peut-être d’un prix littéraire ?
Un Houellebecq moins grossier, moins cassant mais également moins percutant. On sent le collage de notes prisent au jour le jour, le roman construit patiemment cède la place au verbe éjaculé. Le cri de dégoût et le rictus d’ironie ont perdu de leurs forces, et de ce fait la pénétration du lecteur est plus lente. La surprise ne fait pas son effet, même quand l’écrivain place des people appartenant aux médias dans des situations embarrassantes et leur fait tenir des propos avinés.

La poésie est présente, comme toujours presque cachée naturellement au détour des phrases :

« Un peu avant d’atteindre Orléans, il prit la E60 en direction de Courtenay. Quelques centimètres en dessous de la surface du sol, des graines attendaient la germination, l’éveil. » p.253

La troisième partie de l’ouvrage contient le côté « polar » du bouquin. Là, si le crime vaut une bonne série noire, l’auteur ne s’est pas cassé la tête pour la liste des noms des policiers, on dirait un catalogue des noms « vieille France » : Jasselin, Ferber, Lartigues, Messier... 
Le héros, Jed, encore présent cède discrètement la place à Josselin, le commissaire chargé de l’enquête. Le flic brillant qui donne des cours dans une école de police est entré dans la police par vocation philosophique :

« La peur du gendarme, avait-il fini par comprendre, était décidément la vraie base de la société humaine, et c’est en quelque sorte tout naturellement qu’il s’était inscrit au concours externe de commissaire de police ».p.294

La femme de Josselin est enseignante en économie et l’auteur nous régale de sa description du métier :

« Sa vie professionnelle pouvait en somme se résumer au fait d’enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes.. » p.328

Quelle que soit la page, du début à la fin, les petites vérités philosophiques, ces vérités orphelines de la philosophie, comme il y a des maladies orphelines, se dévoilent sous la plume de Michel Houellebecq :

« La fortune ne rend heureux que ceux qui ont toujours connu une certaine aisance, qui y sont depuis leur enfance préparés ; lorsqu’elle s’abat sur quelqu’un qui a connu des débuts difficiles, le premier sentiment qui l’envahit, qu’il parvient parfois temporairement à combattre, avant qu’à la fin il ne revienne le submerger tout entier, c’est tout simplement la peur. » p.396

La lucidité politique de l’écrivain reste entière, là aussi sans appel, mais la réalité n’a pas d’instance supérieure :

« ...que le capitalisme était condamné, et même condamné à brève échéance, qu’il vivait ses toutes dernières années, sans que pourtant les partis d’ultra-gauche ne parviennent à séduire au- delà de leur clientèle habituelle de masochistes hargneux » p. 397

Il n'est pas sûr que le capitalisme soit condamné à brève échéance. Il y a de longues agonies. Mais l'ultra-gauche, elle, est certainement finie, ses compromissions furent trop nombreuses.
En conclusion, le roman est tout à fait lisible, l’auteur semble gagner, non en optimisme devant l’existence, mais par un accommodement douillet vers un certain confort, puisqu’il n’y a pas d’autre issue possible à l’existence. Et il faut peut-être aussi le dire, les pulsions faiblissent avec le temps, même la pulsion de mort. Certains signes posés ça et là en guise de balise, laissent à penser que le prochain roman de Houellebecq pourrait être un roman catholique.
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Catherine la Grande

 

Il existe des centaines d’ouvrages consacrés à Catherine II, plusieurs d’entre eux sont cités dans la bibliographie à la fin de l’ouvrage d’Henri Troyat, Catherine la Grande qui a paru pour la première fois en  1977. Il existe aujourd’hui en collection de poche (J’ai lu - Flammarion) et occupe pas moins de 500 pages. Une chronologie récapitulant les principaux événements de et dans la vie de Catherine figure également en fin d’ouvrage. Cette chronologie met en parallèle ce qui se passait alors en Russie, dans le monde et la vie de l’esprit. C’est un indispensable outil pour se repérer dans le monde si complexe et si mouvant du dix-huitième siècle.

Le travail de biographe est toujours délicat : ne pas se laisser subjuguer par son sujet est difficile, Henri Troyat y parvient avec brio. Il arrive à conserver une objectivité sur le personnage de l’Impératrice, il n’y a jamais de condamnation des défauts ni d’exhalation des qualités de celle qui fut peut-être la plus grande des impératrices de Russie. Mais ce n’est pas un portrait sans vie ou une étude psychologique distante que nous livre l’écrivain ; Catherine II, tout en étant d’un tempérament et d’un caractère exceptionnels  est un être de chair et de sang, mais elle n’est pas tout à fait un être humain comme les autres ; c’est là que Troyat déploie toute la palette de son talent : ramener à notre échelle ce qui nous dépasse de plusieurs coudées, rendre humain ce qui est surhumain.
Le biographe est toujours un historien qui fouine les détails, que trop souvent négligent les historiens ou que ces derniers ne jugent pas utile de citer. L’ouvrage fourmille d’anecdotes pratiques et instructives sur les conditions de vie de l’époque. On apprend ainsi, à l’occasion du voyage qui conduira la future Catherine II en Russie, que :

« En outre, la saison n’est pas propice aux déplacements. Il ne neige pas encore, mais le froid est très vif. Malgré le petit brasero qui brûle dans la voiture ». P.24

On se chauffait donc avec un braséro à l’intérieur des carrosses ! Vu les soubresauts qui ne manquent de se produire dans une voiture à cheval sur les pistes de terre, en y rajoutant les tenues vestimentaires de l’époque avec leur abondance de tissus, on imagine sans trop de mal, les conséquences fâcheuses que cela pouvait entrainer.
Lors du voyage qui la mène de Moscou à Kiev,  quand Catherine, qui n’est encore que Grande Duchesse,  accompagne l’Impératrice Élisabeth, elle va d’étonnement en surprise et le lecteur la suit dans ses éblouissements :

« Il y a environ mille verstes (une verste = 1 066,8 mètres) entre Moscou et Kiev. L’énorme caravane faite de carrosses pour les voyageurs et de charrettes pour les bagages, se traîne sur les routes sèches de juillet. Les jours passent, les villages succèdent aux villages, l’horizon recule indéfiniment et on est toujours en Russie. [...] Huit cent chevaux de rechange attendent, à chaque station l’arrivée de la caravane. » P.49

Certes, sans avoir lu la biographie de Troyat tout le monde sait que la Russie est immense. Mais il est difficile d’imaginer au dix-huitième siècle une infrastructure capable de pourvoir au remplacement de huit cents chevaux. Nous découvrirons, en avançant dans l’ouvrage, que le voyage que fit Catherine en Crimée en 1787 était tout aussi grandiose que celui qui conduisit Catherine de Moscou à Kiev, accompagnant l’Impératrice Élisabeth lors d’une de ses retraites religieuses.

S’asseoir sur le trône de toutes les Russies et s’y maintenir aussi longtemps ( 1762-1796) n’est pas à la portée du premier être humain ordinaire venu. Il faut une force de caractère exceptionnelle, ardue et  volontaire jusqu’à l’obstination, voire l’obsession. Ce caractère, la petite princesse allemande, Sophie-Frédérique-Augusta d’Anhalt-Zerbst,  née le 21 avril 1729 le possède sûrement.
Cette force de caractère ne se contentera pas de se mettre au service de la conquête et du maintien du pouvoir, elle guidera également la vie sensuelle de l’Impératrice, vie sensuelle extrêmement riche et variée. Dès l’adolescence,  la chair réclame sa voix au chapitre et son droit de cité :

« La nuit surtout cette frénésie la saisit. Alors elle se met à califourchon sur son oreiller et, ainsi qu’elle l’écrira plus tard, « galope », dans son lit, » jusqu’a l’extinction de ses forces.» p.14

Hélas, celle qui, par son mariage avec  Le Grand Duc, deviendra Grande Duchesse de Russie avant d’en devenir  l’Impératrice n’a pas trouvé en la personne du futur Tsar Pierre III, qui régnera très peu de temps, le compagnon idéal pour ses chevauchées nocturnes :

« La chasteté ne lui pèse pas encore. Pierre, de son côté, a été averti qu’une légère imperfection physique l’empêche d’assumer son rôle de mari. Il suffirait d’une opération chirurgicale très bénigne pour le libérer. Mais il a peur du bistouri. Tout compte fait, il préfère demeurer dans l’enfance, à l’écart du monde, parmi ses jouets et ses rêves. » P.82

On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Louis XVI et Marie Antoinette ! Le Roi pataud, Louis XVI souffrait également d’un phimosis et il fallut que son beau-frère, l’Empereur d’Autriche, se déplace pour le convaincre de se faire opérer.
Hélas, une fois opéré, le futur Pierre III ne se comporta pas comme Louis XVI en bon époux pataud :

« Ces divertissements enfantins  ne l’empêchent pas de boire comme un trou et de courir les femmes. Finies les idylles sans conséquences avec des demoiselles d’honneur. Libéré de son phimosis, Pierre a des maitresses. » P.118

Catherine, en femme de caractère, aura sa première liaison extraconjugale à 23 ans. Là aussi, on est tenté de faire un rapprochement avec Marie Antoinette car Catherine, joue, s’endette et aime le luxe :

« Sir Williams n’en est pas moins très satisfait des progrès de son protégé dans le cœur de la grande- duchesse. Par lui, il espère la gagner à la cause de l’Angleterre. Et, pour assurer son avantage, il offre à la jeune femme, en plus d’un amant agréable, de l’argent frais. Or Catherine est dépensière, insouciante, joyeuse (le montant de ses pertes au jeu, en 1756, est de dix- sept mille roubles) ; elle a le goût du luxe ; elle se ruinerait pour une robe. » P.117

Mais la comparaison entre Catherine et Marie-Antoinette s’arrête là. Si Marie-Antoinette a pris conscience trop tard de son état de reine de France, et parfois même jusqu’à la fin, se sentit plus autrichienne que française, ce n’est pas le cas de Catherine II, qui, très tôt, a su embrasser son destin d’Impératrice de Russie :

« La même Catherine dira un jour à ses médecins : « Saignez-moi de ma dernière goutte de sang allemand pour que je n’aie plus que du sang russe dans les veines. » Passionnément attachée à la Russie, Catherine prend très au sérieux l’appellation de « petite mère » dont l’honorent ses sujets. » P.196

La conversion à l’orthodoxie ne pose aucun problème à cette jeune princesse allemande luthérienne qui apprend le russe avec passion :

« Son désir de « russification » est si vif, que son professeur de russe, Adodourov, ne tarit pas d’éloges sur le zèle de son élève. Elle le supplie de prolonger ses leçons au-delà de l’heure prescrite. » P.38

Bien que le caractère de Catherine II soit trempé et suffisant, curieusement et de façon toute naturelle –après que sa mère eut été renvoyée en Allemagne- Catherine prendra comme imago, comme modèle, l’Impératrice Élisabeth. Catherine reproduira nombre de ses comportements en se calquant sur celle qui la précéda sur le trône de Russie. Non seulement en ce qui concerne la conduite de l’État, mais également le comportement à la Cour. L’Impératrice Élisabeth avait elle aussi une libido poussée et exigeante doublée d’une dévotion religieuse aussi profonde :

 « L’exercice de la piété a toujours fait bon ménage chez elle, avec le goût des divertissements païens. Le plaisir la conduit à la prière et la prière la dispose au plaisir. » P.48

Et la Grande Catherine fera de même ; voyante et faite pour être vue, sa dévotion sera poussée, exhibée, mais bien réelle : elle passera des heures en prière dans les églises. À la Cour, tout en ayant une vie dissolue elle ne tolérera jamais les plaisanteries cavalières et les allusions aux choses de la sexualité.
Deux événements qui ont leur importance symbolique nous montrent comment Catherine organisa, comme Élisabeth, la vie de la Cour et de ses sujets quand la personne de la souveraine était atteinte d’une disgrâce passagère. L’Impératrice  Élisabeth ayant mis trop de poudre, puis trop de teinture sur ses cheveux, fut obligée d’en arriver à la fâcheuse extrémité de se tondre, mais pas question d’être seule à porter la perruque :

« Un jour d’hiver, en 1747, elle ordonne que toute les dames de la cour se fassent raser la tête et leur envoie « des perruques noires mal peignées » qu’elles devront porter jusqu’à la repousse de cheveux. Jeunes et vieilles sacrifient leurs crinières pour obéir à la volonté impériale. » P.79

Trente-cinq ans plus tard, Catherine imite feu sa belle-mère :

« Afin de réprimer le luxe des toilettes et de combattre l’influence des modes parisiennes, toutes les dames de la cour reçoivent l’ordre d’adopter cette tenue peu seyante. Elles doivent même renoncer aux coiffures à la Reine ou à la Belle-Poule, un oukase du 22 octobre 1782 interdit les édifices capillaires  dépassant deux pouces et demi de hauteur. » p.403

La femme est toujours chargée de donner un héritier à la couronne, et ce, quel que soit le Royaume ou l’Empire. La fécondité est la principale qualité des princesses et des reines. Cette fécondité fait d’ailleurs souvent l’objet d’une véritable mise en scène. Lorsque Catherine accouche  pour la première fois, elle n’échappe pas à la règle :

« Quand le décor est dressé, Mme Vladislavov assied la grande duchesse sur son lit de velours couleur de rose, brodé d’argent, et tous les courtisans défilent pour lui présenter leurs félicitations. Après quoi  on remporte les meubles et on oublie l’héroïne de la fête dans son coin ». P.109

Sitôt que l’enfant, le futur Paul Ier est né, l’Impératrice Élisabeth se livrera à un véritable enlèvement : elle confisque le bébé et se l’approprie afin de l’élever  à sa guise. Catherine ne peut plus voir son propre enfant. Sa souffrance est immense. Vingt trois ans plus tard, c’est elle qui kidnappe littéralement l’enfant de sa belle fille, la Grande Duchesse Marie Fedorovna, deuxième épouse de Paul :

« Oubliant le chagrin qu’elle a éprouvé lorsqu’Élisabeth l’a, jadis, séparée de son fils, Catherine emporte le nouveau-né dans ses appartements. Les parents auront le droit de voir l’enfant, de temps en temps, mais c’est elle qui l’élèvera. » p.314

Le Trône de Russie avait besoin d’un héritier et Catherine jugeait que son fils, Paul, n’avait pas la trempe pour mener le pays, elle mit donc toutes ses espérances dans son petit fils. Paul régnera d’ailleurs très peu sous le nom de Paul 1er de 1796 à 1801, il sera assassiné par un groupe d’officiers.
Pour avoir cet héritier, « son » héritier qu’elle pourra formater à sa guise, Catherine usera de toutes les ruses et parfois se montrera d’une cruauté salvatrice envers son fils.
Ce dernier est marié à Nathalie, princesse allemande devenue Grande Duchesse. Cette dernière décède en accouchant d’un enfant mort-né.  Paul est inconsolable de la mort de sa femme. Comme il est d’un équilibre fragile, tout le monde pense qu’il deviendra fou. Catherine lui  jette à la figure  les lettres que son épouse encore tiède échangeait avec son amant. Le choc est salutaire et Paul laissera Catherine agir à sa guise : elle trouvera une autre princesse allemande pour en faire une Grande Duchesse qui donnera un héritier au trône.  Ce fut fait. Catherine élèvera cet enfant à la dure : pas de berceau, afin qu’il ne soit pas bercé, pas de tendresse ou d’amour inutile. Température froide dans la pièce où il vit, jamais plus de 14°. Cet enfant deviendra le futur Alexandre 1er.  C’est lui qui clôturera véritablement le règne des femmes sur le trône de Russie.

« Ainsi, succédant à l’Impératrice Catherine 1ere , à l’Impératrice Anne Ivanovna, à la Régente Anne Léopoldovna, à l’Impératrice Élisabeth, c’est une cinquième femme, Catherine II, qui après deux brefs intermèdes masculins, prend en main les destinées du pays. » P.181

Pour mener sa politique, Catherine s’appuiera parfois sur ses amants. Le plus célèbre d’entre eux, le prince Potemkine, restera,  après sa disgrâce du lit impérial en 1776, et jusqu’à sa mort,  le conseiller le plus sûr de l’Impératrice. Catherine le nommera commandant en chef de l'armée russe en  1784.
Potemkine restera cependant une exception, cette femme qui a le flair pour débusquer des hommes politiques de valeur n’écoutera pas toujours leurs conseils ou leurs avis. Ainsi Grigori Orlov  qui donna tout à l’Impératrice (Paul serait issu de leurs couches)  organisa la conspiration qui détrôna le Tsar et fit de Catherine l’Impératrice. Selon certains auteurs ce fut lui qui organisa l’assassinat du Tsar, tenu prisonnier dans une forteresse.  Mais Orlov, devait se taire :    

« Elle recherche ses baisers et le fait taire dès qu’il émet un avis sur les affaires publiques. À croire que la femme, c’est lui, dans ce couple disproportionné. Et, vraiment , la petite princesse allemande n’a pas seulement changé de patrie en devenant impératrice de Russie, elle a changé de sexe. Une double immigration. Oui, quand elle pense aux femmes, Catherine n’a pas l’impression d’appartenir à cette espèce qu’elle juge faible, frivole et geignarde. Seules ses entrailles ont parfois les mêmes exigences, les mêmes pulsions que celles de ses sœurs. »P.257

Il semblerait que les propos avancés par Troyat soient pleinement justifiés. Peut-être même que la Grande Catherine n’avait pas tout à fait les mêmes pulsions que celles de ses sœurs. Un autre favori de l’Impératrice en témoigne lui-même par écrit :

« [Vassiltchikov] Insoucieuse de ces ragots, Catherine s’amuse à choyer son nouveau favori. Elle lui offre un hôtel particulier, un domaine avec sept mille serfs, des bijoux, des tableaux, des bibelots pour le plaisir de l’entendre balbutier des remerciements. « Je n’étais qu’une fille entretenue, dira Vassiltchikov.  On me traitait de même. » P.265

Mais si Catherine savait se montrer dure envers ses favoris, elle ne leur gardait aucune rancœur ni jalousie lorsque le temps de l’amour était fini. Ainsi Orlov qui épousa par la suite Catherine Zinoviev qui était sa cousine germaine se heurta aux religieux et au Sénat :

« Cette union fut annulée par  une décision du Sénat, la loi civile et religieuse s’opposant aux mariages consanguins. Mais Catherine veille. Elle n’a plus de jalousie envers l’amant d’autrefois. Généreuse elle casse l’arrêt du Sénat. Comblés de cadeaux, les jeunes mariés partent pour l’étranger en voyage de noces. » p.268

Sa générosité avec ses favoris relégués à l’oubli alla crescendo jusqu’à ce que soit établi un barème quasi officiel à la prime de licenciement qui venait s’ajouter à la prime d’embauche : des bijoux, des terres et des serfs par milliers.
Après une intrigue de cour, Potemkine lui ayant écrit une lettre d’amour, Catherine, qui avait des visées sur lui, congédie son amant Vassiltchikov :

« Catherine accède de grand cœur à sa prière et ordonne à Vassiltchikov  de quitter la capitale pour « raison de santé ». En récompense  de ses vingt-deux mois de loyaux services, le favori congédié recevra cent mille roubles, sept mille paysans, des diamants en vrac, une rente viagère de vingt mille roubles et un palais à Moscou d’où il ne devra plus bouger.» P.293

La liaison avec Potemkine ne durera pas plus de deux ans. Mais il prendra la sage précaution, afin de conserver un ascendant sur l’Impératrice, de lui fournir un nouvel amant « un jeune et charmant ukrainien, Pierre Zavadovski. »  p.301. Zavadovski ne tiendra que quelques mois et sera remplacé par un certain Zoritch, toujours placé par Potemkine, qui  lors du renvoi de Zoritch lui promettra la traditionnelle prime de départ. Ce dernier voulait faire une scène à l’impératrice. La prime de départ calme vite l’amant renvoyé : rente viagère, le don de quelques bonnes terres et sept mille paysans, c’est le tarif syndical, à la Cour de Russie les primes de départ sont stables et ne connaissent ni inflation ni déflation.

« Il plie bagage, tandis qu’un certain Rimski-Korsakov, poussé par Potemkine, s’avance d’un pas timide, sous le regard encourageant de la tsarine. D’autres viendront. » p.304

Mais la grande Catherine ne passa pas son règne et son existence à faire collection d’amants.  Elle fut aussi une grande amie des arts, une propagatrice des idées nouvelles, des lumières. Toute sa vie elle se montrera une protectrice des artistes. Elle étudiera les philosophes et entretiendra une correspondance avec plusieurs d’entre eux. Mais, malgré son goût pour les arts, la musique est restée pour elle inaccessible :

« Cette fâcheuse allergie l’accompagnera au long de son existence. « Rarement la musique est autre chose que du bruit à mes oreilles », dira-t-elle ». p.9

Si elle put casser la décision du Sénat lors de l’affaire Zinoviev-Orlov, c’est que le Sénat ne lui faisait pas peur :

« La tête formée, depuis son jeune âge, par la lecture de Montesquieu et de Voltaire , elle domine avec aisance ces dignitaires fainéants. » P.195

Elle ne se contentera pas seulement de  lire les philosophes, elle entretint avec plusieurs d’entre eux une correspondance suivie et régulière. Elle invita Diderot à séjourner en Russie, afin qu’il puisse y publier L’encyclopédie, interdite à Paris. Le philosophe séjournera cinq mois -d’octobre 1773 à février 1774- auprès de l’Impératrice. Tous se livraient à une surenchère de compliments auprès de la souveraine, chacun voulant avoir ses faveurs :

« Une surenchère d’éloges s’établit entre lui [Voltaire] et Diderot. C’est à qui balancera le plus haut l’encensoir. Si Voltaire songe à mourir en Russie, Diderot regrette, soi-disant, de ne pouvoir y vivre, car c’est là, et nulle part ailleurs, qu’il s’est senti à l’aise dans le maniement des idées. » P.279

Mais si Catherine professe des idées libérales, elle reste une dirigeante de l’aristocratie qui conserve la tête sur les épaules. Si elle se montre parfois généreuse et  humaniste, se prenant à rêver d’une grande Russie ou l’égalité serait un principe premier et émancipateur, comme le prêchent les philosophes des Lumières, ses démonstrations de générosité, lorsqu’elles abordent le cadre de l’aristocratie, connaissent une certaine limite :

« Quelques mois pus tard, la première pierre de l’asile d’enfants trouvés est posée, les murs de l’école de sages-femmes sortent de terre, on s’attaque aux fondations de l’institut des jeunes filles nobles, qui deviendra le fameux institut Smolny. »  P.216

« Quelques jeunes filles de la bourgeoisie sont admises parmi les jeunes filles nobles. Cependant, si la couleur des vêtements est la même pour toutes, un tablier dénonce la condition inférieure de certaines. L’égalité selon Catherine a des limites. Elle en parle plus qu’elle ne la met en pratique. Les lettres qu’elle écrit à Voltaire, à Frédéric II, à Mme Geoffrin, à Diderot sont d’une souveraine libérale, mais ses décisions sont d’une autocrate qui ne se berce pas d’illusions. » P.232

La Russie est son peuple, sa terre. Elle veillera, mieux que s’il elle y était née, à la rentabiliser au maximum, à la faire avancer vers le progrès, vers une  productivité des terres agricoles de plus en plus importante, en faisant «.. venir des colons allemands pour cultiver les terres riches de l’Ukraine et de la Volga...  »p. 216. Ce qui ne l’empêcha pas, quelque  temps plus tard d’étendre le servage à l’Ukraine.

Mais là où Catherine s’illustra le plus dans son progressisme fut sans doute la vaccination antivariolique qu’elle n’hésita pas à faire pratiquer sur elle-même, en dépit des désapprobations de la Cour.  Elle fit venir de Londres Thomas Dimsdale  qui la lui inoculera en octobre 1764. Le pays prie comme si Sa Majesté s’était donné  la mort. Quelques jours plus tard, ce seront des actions de grâce et Catherine imposera la vaccination :

« Une épidémie de variole ayant ravagé le pays, au printemps, Catherine rêve d’introduire la vaccination en Russie. Quelle gloire pour son règne si, devançant la France, elle parvient à imposer cette mesure à une nation que d’aucuns jugent rétrograde. » P.227

Personnage assez complexe qui n’hésite pas à faire preuve de dureté envers ses sujets et sait aussi se montrer magnanime envers son personnel :

« Femmes de chambre et valets de chambre l’adorent. Elle ne les bat jamais et les gronde rarement. Un soir, ayant vainement agité sa sonnette, elle se rend dans son antichambre et trouve ses domestiques en train de jouer aux cartes. Avisant l’un d’eux, elle lui demande doucement de porter la lettre qu’elle vient d’écrire pendant qu’elle le remplacera à la table de jeux.» P.233

Le voyage que fit Catherine en Crimée en 1787 est peut-être ce qui frappe le plus le lecteur dans cette biographie. Le départ se fait en janvier et une étape importante aura lieu à Kiev  où Catherine travaillera d’arrache pied, comme à son habitude. La magnificence des attelages que nous raconte Henri Troyat est à peine croyable :

« Les traineaux de Sa Majesté , des ministres, des grands dignitaires, des diplômâtes sont au nombre de quatorze. Ce sont de confortables maisonnettes, montées sur patins, éclairées par trois fenêtres de chaque côté, pourvues de sièges  à cousins, de tapis, de divans, de tables. Les voitures sont assez hautes pour qu’on puisse s’y tenir debout. Huit à dix chevaux tirent ces salons princiers sur la neige. La « suite » et les serviteurs s’entassent dans cent soixante-quatre traineaux plus modestes.  Six cent chevaux attendent à chaque relais. Pour guider les conducteurs à travers la trompeuse blancheur du paysage, Potemkine a fait disposer sur le trajet d’énormes bûchers, qui brûleront nuit et jour, entretenus par des chauffeurs, jusqu’au passage du convoi.  » P.365

Comme il est indiqué, c’est Potemkine qui organisa ce voyage. Une querelle existe encore à ce propos et donnera naissance à l’expression « village Potemkine ». Un  village Potemkine  désigne un trompe-l'œil. Le Prince Ministre aurait placé le long de la route des villages de carton-pâte à des fins de propagande. Pour les uns, ce serait là pure calomnie, pour d’autres un fait avéré. Le témoignage épistolaire du Prince de Ligne qui faisait partie du voyage est éloquent : il n’y avait pas de villages Potemkine, mais bel et bien des véritables constructions :

« On ne montre à l'impératrice que les boutiques bien bâties en pierres, et les colonnades des palais des gouverneurs généraux, à quarante-deux desquels elle a fait présent d'une vaisselle d'argent de cent couverts. On nous donne souvent, dans les capitales des provinces, des soupers et des bals de deux cents personnes. » (Lettre du Prince de ligne à la marquise de Coigny.)

Lorsque, au printemps, le voyage se poursuit en bateau, la démesure ne change pas :

« Sept galères gigantesques, peintes en rouge et or, sont réservées à la tsarine, et à ses hôtes de marque. Soixante-treize autres plus sommaires, transporteront le menu fretin de la cour. L’équipage total se compose de trois mille hommes.» p. 369

Catherine s’éteindra le 17 novembre 1796 à l’âge de 67 ans, son fils, Paul régnera grâce à une intrigue de cour, il sera assassiné, son fils Alexandre, le remplacera en 1801 sous le nom d’Alexandre Ier, comme le voulait la Grande Catherine. Les volontés des grandes dames finissent toujours par s’accomplir.
Excellent livre que cette biographie, clair mais pas toujours concis : les familles impériales, qu’elles soient russes ou pas sont toujours composées d’un nombre considérable de membres, un peu comme dans un roman russe...
Juillet 2017
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Les catilinaires

Amélie Nothomb sait tenir le lecteur en haleine. Que ce soit "Les Catilinaires", "Mercure", "Cosmétique de l'ennemi" ou "Attentat" (Le livre de poche, éd. Albin Michel) on est tout de suite sais. On ne l'est pas par l'écriture, ni par l'intrigue qui, sans se deviner ni se laisser entrevoir n'a rien de vraiment original. Ce qui interroge plus que ce qui fascine chez Nothomb ce sont ses personnages qui sont indescriptibles, inclassables. Ils ne se situent véritablement ni dans le banal ni dans l'extraordinaire. Ils sont pourtant bien incarnés, ils deviennent présent au fil des pages mais restent insaisissables au lecteur. On les comprend, on les déteste ou on les aime sans trop vraiment croire à leur réalité. Ils sont un peu comme les strates du roman : incomplets.
Il manque des pans entiers dans la logique du récit. Dans Mercure par exemple, l'intrigue ne tient pas debout longtemps, trop d'invraisemblances s'y succèdent. Ce qui compte pourrait-on dire alors c'est le thème, le sujet qui est développé. Dans Mercure c'est la beauté, dans Attentat c'est la laideur, à chaque fois emmenées à leur paroxysme. Malgré des arguments solides, assénés abruptement et un peu au hasard tout au long du livre, on a au bout du compte, ni une œuvre véritable, ni un polar bien ficelé, ni un essai.
On a l'impression en lisant ces romans que l'auteur s'est volontairement abstenue de nous livrer la puissance de sa poésie, la magie qu'elle sait tirer des mots. A croire que Nothomb ne peux enchanter l'âme qu'en se racontant, qu'en décrivant l'enfance, son enfance. On est loin dans ses romans de La métaphysique des tubes ou du Sabotage amoureux. Il doit pourtant être possible de conserver cette poésie dans le récit, car la "faculté poétique" ne s'invente pas : on l'a ou on l'a pas et assurément Nothomb la possède..

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Les caves du Vatican

Plus pédant que Proust en littérature ? Oui, Gide ! André Gide, Les caves du Vatican, Gallimard, en folio « On amenait à lui » non pas  On lui amenait...  « ...qu’Il avait accoutumé de porter très ouvert » non pas il avait l’habitude... « Anthime portait en brosse des cheveux encore épais » non pas il portait les cheveux en brosse. Ca sur une même page : la quinze.  Ca donne quand même un style un peu surchargé de l’élève appliqué. Mais si je succombe à la préciosité de Proust, le pédantisme des Caves du Vatican, m’a ennuyé. Ca commence par une série de portraits plus ou moins baroques ou surréalistes. Ca continue avec une histoire d’escroquerie peu probable, c’est suivi d’un meurtre peu réaliste dont la liaison avec l’escroquerie de la trame est tirée par les cheveux. La fin se veut une grande scène d’amour dont on se demande bien ce qu’elle vient faire là. Malgré tous ces défauts, le livre a quelque chose de touchant et d’attirant : une sorte de tableau baroque repeint par Dali, disons le mot : une certaine saveur de la poésie de l’étrange.
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C’était de Gaulle


Tome I

Avec C’était de Gaulle, édition Fayard (poche) Alain Peyrefitte nous fait vivre en duplex les conseils des ministres et les entretiens personnels qu’il eut avec ce géant politique français, dont la statue, gravée dans l’image de la nation, restera à tout jamais indéboulonnable. Le tome 1 dépasse les 800 pages et couvre la période 1959/1963. Le portrait du général est parfois brut de décoffrage, mais l’auteur, véritable scribe qui notait aussitôt les propos entendus ou échangés, s’est voulu plus un reporter à chaud qu’un biographe appliqué. Ce qui a été privilégié ce sont  les paroles, les propos et les analyses de celui qui redonna à la France sa grandeur.
Prétentieux, hautain et méprisant c’est l’image que l’on peut garder du général et que Peyrefitte n’essaie pas de gommer. Génie politique, ardant patriote et mégalomane  au point de confondre la France et sa personne, l’auteur ne tente pas de l’effacer non plus. Il  n’a pas besoin de mettre en valeur les propos : ils parlent d’eux-mêmes !

Pourtant ce politique rodé s’est parfois lourdement trompé, notamment sur l’Algérie. Non pas sur l’indépendance nécessaire, la célèbre tirade « Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises mais Colombey-les-Deux-Mosquées » indique clairement son idée sur le sujet. Il se trompa surtout quand au nombre de rapatriés, en prévoyant 350 000 arrivées grand maximum, alors qu’ils ne furent pas loin du million. Comme l’Algérie n’avait pas rejoint la France Libre en 40, il lui en a toujours gardé rancœur. Certains historiens voient dans cette erreur d’appréciation une intention malveillante. De Gaulle n’aimait pas les pieds-noirs, il n’en fit jamais secret.  Vu le génie visionnaire, prophétique, du personnage on a effectivement du mal à comprendre une erreur aussi grande et un optimisme aussi insouciant. Car visionnaire, il l’était. Le 26 janvier 1963, il y a 50 ans, il déclarait à Peyrefitte :

« Mais quelle Europe ? Il faut qu’elle soit véritablement européenne. Si elle n’est pas l’Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir. Et ce sont les américains qui en profiteront pour imposer leur hégémonie. » (p.488)

Rebelle ? Il le fut en quarante. Ennemi de la bourgeoisie ? On pourrait le croire :

« La Révolution française n’a pas appelé au pouvoir le peuple français, mais cette classe artificielle qu’est la bourgeoisie. Cette classe qui s’est de plus en plus abâtardie, jusqu’à en devenir traîtresse à son propre pays [   ] En réalité il y a deux bourgeoisies. La bourgeoisie d’argent, celle qui lit Le Figaro, et la bourgeoisie intellectuelle qui lit Le Monde. Les deux font la paire. Elles s’entendent pour se partager le pouvoir.» (p.516)

Visionnaire et prophète, il n’y a pas d’autres termes pour désigner pareil politique qui voit aussi loin et aussi clair :

« C’est la même chose partout. Les Américains se sont infiltrés dans tous les organes de propagande et dans les partis. Ils ont noyauté les structures politiques. Seul le peuple a encore des réflexes. » (p.517)

Et il y en a comme ça presque 800 pages, dans lesquelles j’aurais dû me plonger beaucoup plus tôt ! On a parfois l’impression, non pas de lire des phrases qui ont été prononcées il y a un demi siècle, mais des diatribes qui circulent dans certains journaux actuels et qui sont rejetées par le consumérisme  bienpensant de la classe politique, les « politichiens » comme il les appelait. Nul doute que le général, avec le vocabulaire gaulois qui était le sien, le franc parler qui le caractérisait et son humour pince sans rire, essuierait aujourd’hui plus d’un procès en diffamation par les associations antitout, dont les leaders sont en grande partie formés par les USA ! Patriote, nationaliste et catholique il serait aujourd’hui  classé à l’extrême droite sur l’échiquier politique.
De gaulle ce fut, entre autres, la bombe nucléaire française, la sortie de l’OTAN, le refus de l’Angleterre dans le Marché Commun. Que l’on soit post-gaulliste convaincu ou pas, force est de reconnaître qu’ il a été le maitre d’œuvre de la reconstruction française et de la grandeur de ce pays. On sait, rien qu’à la lecture du premier tome, qu’aujourd’hui il n’y a plus de gaullistes. Depuis pas mal de temps d’ailleurs...
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Tome II

Le deuxième volet de « C’était de Gaulle » couvre la période du début de 1963 au début de 1966. Il occupe presque 900 pages (en poche.) C’était bien utile pour une période aussi cruciale, allant de la fabrication de la bombe atomique française aux élections présidentielles qui vont marquer le deuxième septennat de de Gaulle.
Grandiose, édifiant, époustouflant, les qualificatifs sont tous superflus ! De Gaulle, non seulement sait gouverner, mais il sait également manœuvrer, que ce soit ses propres ministres ou d’autres chefs d’état !  Tour à tour prophétisant l’avenir, visionnaire politique, logicien, analyste et homme de grande culture. On suit, grâce à Alain Peyrefitte, le Chef de l’État en Province ou à l’étranger, au Conseil ou au Salon Doré où il se livre parfois à des confidences.

L’indépendance nucléaire par lui voulue, permettra à l’État-nation de se libérer de l’emprise américaine, car : 

« Aujourd’hui, sans l’Algérie, la France se retrouve le modèle des états-nations. Les États-Unis sont une puissance, la plus grande, mais ils ne sont pas une vraie nation. » (p.60)

De Gaulle était-il freudien ? Je ne le pense pas, mais ses réparties en privé ne manquent  pas de l’humour acide, digne du célèbre Viennois :

« A.P. : -Le nouveau statut doit couper le cordon ombilical entre le gouvernement et la Radio-Télévision.
CdG : - Couper le cordon, ça n’a jamais empêché les mères abusives !
» (p.242)

Si son humour pouvait être pince sans rire, le bon sens populaire lui collait à la peau :

« Je ne suis pas sûr que l’Église ait eu raison de supprimer les processions, les manifestations extérieures du culte, les chants en latin. On a toujours tort de donner l’apparence de se renier, d’avoir honte de soi-même. Comment voulez-vous que les autres croient en vous, si vous n’y croyiez pas vous-même ? » (p.274)

À propos des obsèques de Jean XXIII, il a ce mot savoureux :

« A.P. : – Savez-vous déjà comment  sera composée notre délégation pour les funérailles ?
CdG. : - Ne le dites pas encore, il faut d’abord prévenir le Vatican. Couve naturellement. Il est protestant, tant mieux. Puisque Jean XXIII a voulu jouer de l’œcuménisme on lui en donnera.  (Rire.)
» (p.273)

Et ça fuse ainsi toutes les deux ou trois pages, tantôt visionnaire, tantôt prophétique, quel que soit le sujet abordé avec son ministre de l’information, souvent franc et brutal, parfois cynique ou désabusé, rarement colérique.
Pompidou ayant été le Chef du Gouvernement de de Gaulle on en apprend également un petit peu sur lui aussi. C’est ainsi que l’on découvre (page 770) que ce Premier Ministre n’a jamais utilisé le 49-3, ça change tout de même de ce que l’on a eu après...  Curieusement on apprend dans une note de bas de page (p.183) que :
Le Général parle en anciens francs.

C’est sur la campagne électorale de 1965 qui l’opposa à Mitterrand au second tour, que se termine le Tome II. On savait déjà à la lecture du Tome I que de Gaulle refusa de diffuser la photo de Mitterrand serrant la main du Maréchal Pétain le jour où il reçut sa Francisque. Ici, Peyrefitte nous livre la rencontre de Gaulle-Mitterrand durant l’hiver 43/44, raconté par de Gaulle lui-même.
Mitterrand avait « hâte » de rentrer en France, de Gaulle lui proposa d’aller se battre dans divers corps expéditionnaires, Mitterrand refusa, de Gaulle le congédia en lui disant « Nous n’avons plus rien à nous dire. »
(p.789)

Leçon d’histoire, témoignage du XXème siècle , ce livre est aussi plus que cela : il est aussi une passion française
qui pourrait convertir le lecteur au Gaullisme, si cela avait un sens en 2015...
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Tome III

Le troisième et dernier volume de « C’était de Gaulle » est plus affiné que les deux premiers tomes, non pas au niveau  du vocabulaire ou des témoignages que fait l’auteur de ses entrevues avec de Gaulle ou ses mini-rapports des divers conseils des ministres. Il est plus affiné sur le plan de la répartition des sujets. Les thèmes y sont plus cernés que dans les volumes précédents ; ils sont regroupés. Tous les sujets bien sûr ne sont pas rassemblés par chapitre, mais c’est quasiment le cas pour trois d ’entre eux , les principaux de l’ouvrage, à savoir :  La bombe H, le fameux « vive le Québec libre » et les événements de Mai 1968. Entre temps la chronologie est respectée et les  événements importants de cette fin de règne tels que les voyages qui ont marqué le deuxième septennat du Général ( URSS, Pologne) se logent au fil des pages.

Les chiffres bien sûr ne sont en rien comparables avec ceux de notre époque, mais laissent rêveur :

« On part d’un constat : le chômage des cadres ; il affecte 3000 personnes. Que faire ?... »
(Conseil du 27 janvier 1967)

Il y a aujourd’hui plus de 200 000 cadres au chômage.  Mais si le chômage des cadres préoccupe de Gaulle, le sort des ouvriers ne lui est pas indifférent, c’est l’époque de la « participation » qui le tient à cœur depuis toujours. Le patronat français lui n’a pas toujours les faveurs  du Général :

« Comme toujours, les patrons se préoccupent de faire des affaires juteuses, ils se foutent de l’intérêt national. »
(p.172)

À propos de la fabrication de la bombe H, les détails sont nombreux et Peyrefitte était alors à un poste de choix pour avoir des informations, il était alors Ministre de la Recherche. De Gaulle, intuitif comme jamais et suspicieux envers les chercheurs ne se prive pas de mettre la pression sur son Ministre :

« Le CEA exige des calculateurs géants américains ; mais les américains les avaient-ils quand ils ont fait leur bombe H ? » (p.144)

Bien sûr la bombe H française vit le jour et sans les calculateurs géants américains dont nous n’avions nul besoin, mais les communistes, nombreux dans la recherche, aimaient à mettre des bâtons dans les roues.

L’humour pince sans rire ou pète-sec n’a pas lâché le fondateur de la V° République :

« Il ne faut pas faire payer les pilules par la Sécurité Sociale. Ce ne sont pas des remèdes ! Les français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle !... »
(Conseil du 07 juin 1967)

S’il y a des grandes et des petites phrases prononcées par de Gaulle qui sont restées célèbres après avoir fait le tour du monde, il en est une qui restera à jamais gravée dans les mémoires. Elles fut prononcée au balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal et elle aussi a sa petite histoire de micro, de malveillance et de hasard ! Ce fameux « Vive le Québec libre » était plus ou moins spontané, plus ou moins improvisé. De Gaulle c’était charnellement la France, il ne faisait pas seulement corps avec , il portait en lui la responsabilité des monarques passés, de leurs erreurs, prenant sur lui les fautes de ses « ancêtres ». Peyrefitte laisse dire à quatre visiteurs acadiens qu’il reçoit à Québec le sens caché de cette fameuse phrase :

« Le Président de Gaulle a voulu effacer l’oubli que Louis XV avait fait au Traité de Paris de 1763. Mais nous, nous avons été oubliés cinquante ans plus tôt par Louis XIV au Traité d’Utrecht de 1713... »
(p.468)

Sur les événements de Mai 1968, nous sommes en direct avec le gouvernement. Réunions, conseils restreints, entretiens se succèdent à un rythme effréné. Peyrefitte, alors ministre de l’éducation, est un des mieux placés pour analyser le début du chahut. On y apprend certainement autant dans les pages consacrées à cette révolte étudiante que dans les biographies attitrées des acteurs de l’histoire. Ceux qui ne rapportent jamais que ce qui sert leur gloire passée. Car bien évidemment seront toujours cachées dans leurs écrits les « sommes rondelettes » qu’offraient les radios périphériques à certains leaders pour s’assurer leur concours (p.614). 
Comme les mémoires ne reviendront pas sur les déclarations de Pompidou à la tribune de l’Assemblée déclarant que des sommes venant de l’étranger étaient versées au « mouvement » :

« A-P : Vous croyez vraiment à une organisation internationale qui fomenterait des troubles à Paris ?
Pompidou : Si je l’ai dit du haut de la Tribune, c’est que j’ai des sources sûres. 
» (p.679)

Et Peyrefitte de rajouter au bas de la page :

« Quelques jours plus tard, j’apprends qu’on a la certitude de versements faits aux groupuscules révolutionnaires de Paris par l’ambassade de Chine à Berne, par la CIA et par Cuba ; sans compter quelques soupçons motivés du côté d’Israël et de la Bulgarie. »
(p.679)

L’ennui c’est que ces sources ne sont pas citées. Toujours concernant mai 1968, en conseil restreint, le 8 mai, à deux reprises de Gaulle a parlé de tirer :

« ...Vous faites les sommations, vous tirez en l’air, une fois, deux fois et, si ça ne suffit pas, vous tirez dans les jambes. »
Nous ressortons en silence
»
(p.628)

L’ouvrage se termine par la mort de de Gaulle et par l’ajout de quelques annexes bien utiles. Une grande contribution à l’Histoire moderne de la France que ces espèces de « mémoires témoignées » de l’académicien, historien et ministre que fut Alain Peyrefitte.
04 novembre 2015
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C'était tous les jours tempête

Un petit livre de Jérôme Garcin sous forme épistolaire, "C'était tous les jours tempête" chez Gallimard. L'auteur se glisse dans la peau de Hérault de Séchelles, tour à tour, aristocrate, révolutionnaire, député de la Convention et victime de la terreur à laquelle il a participé. L'amoureux écrit à sa bien-aimée et lui confie ses états d'âme du fond de sa prison. On y croit, sauf quelques formules que, décidément, on a du mal à dater de 1794, par exemple lorsque le personnage parle de Saint-Just, en écrivant de lui : "Au reste, Saint-Just, décidément plus intelligent que les autres, a pris soin d'ajouter à son rapport cette note, qui est d'un fin psychologue…." (P.145) Si le nom de "psychologue" date de 1760, la formule en "fin psychologue" fleure bon son vingtième siècle… et il serait surprenant que l'on s'exprimât de la sorte à la fin du XVIII° , mais après tout pourquoi pas ? Je n'ai pas fait les recherches, ça "détonne" simplement sur le reste.
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Chagrin d'école
prix Renaudot 2007

Un ex-enseignant Daniel Pennac, nous raconte dans un "Chagrin d'école", éd. Gallimard, qu'il fut un cancre. Heureusement il était dans un milieu favorisé, il a rencontré trois professeurs exceptionnels et il est devenu un enseignant ayant à son tour la vocation de sauver les cancres.
L'écrivain nous assure naturellement que les cancres sont des cancres parce qu'on ne sait pas y faire avec eux. Bref un parfum de déjà vu... et de ressassé. L'auteur est bien conscient de la difficulté des enseignants de banlieue et du marasme de l'Education Nationale, mais " il ne faut pas trop généraliser ". Nous sommes loin de "Sale prof !" de Nicolas Revol, éd. Fixot Chagrin d'école est assez bien écrit, plaisant à lire si on aime le genre pédagogie optimiste teintée de bons sentiments.

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La chambre noire de Longwood

Avec La chambre noire de Longwood, édition la table ronde, Jean-Paul Kauffman, nous transporte à Sainte-Hélène en essayant de distordre le temps. C'est le journal d'un voyageur d'aujourd'hui qui essaie de retrouver l'ambiance de l'île lorsque Napoléon y fut maintenu prisonnier. L'exercice n'est pas vraiment réussi : on ne sait pas si on lit un journal de voyage ou une bio des derniers jours du prisonnier. Le livre laisse une impression d'écrit scolaire, l'auteur se perd dans le descriptif et ne trouve pas beaucoup d'adjectifs pour traduire le mot "ennui" qui revient trop souvent dans l'ouvrage. A conseiller toutefois aux inconditionnels du génois, pour ma part je reste sur le (presque) million de français morts pour la gloire d'un fou sanguinaire qui imposa à la France une saignée à blanc dans sa possibilité de reproduction.
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Cinquante nuances de Grey


C’est une critique très nuancée que mérite Cinquante nuances de Grey, de El James, éd. JC Lattès. (en poche) L’écriture ou la traduction sont quelconques, nous ne sommes pas dans la littérature de haut vol. Le livre a très bien marché, il est le début d’une trilogie dont les média ont beaucoup parlé. L’histoire racontée, elle, est tout à fait improbable tout en étant très banale.
Une jeune étudiante américaine, vierge comme il se doit, rencontre un « dominant » il est jeune, beau comme un Adonis et baise comme un Dieu ! Qui plus est, il est riche comme Crésus ou Bill Gates, il possède un jet privé et pilote lui-même son hélico.  De quoi alimenter les  fantasmes des jeunes étudiantes américaines et les ménagères de plus de cinquante ans.
La relation sadomaso promise au début de l’ouvrage se fait attendre et faute de coups de fouet le lecteur a droit à des coups de queue ! Les scènes de coït remplissent le bouquin, du dépucelage de l’héroïne aux recettes éculées d’érotisme vieillot, les parties de jambes en l’air sont de l’ordre du linéaire quantitatif et le lecteur gourmand aura droit, en tout et pour tout, à une pseudo fessée et aux six coups de canne anglaise au bout des 660 pages de l’ouvrage, coups de canne qui mettront fin à cette relation jamais commencée en réalité.   
Mais l’intérêt de l’ouvrage ne se situe ni dans les descriptions « érotiques » ni dans l’improbabilité du scénario. C’est la structure qui mérite que l’on prête attention au livre et le rend intéressant. La puissance financière et les talents du dominant (pianiste, amateur d’art, connaissance du monde et des usages) sont bien le portrait phantasmatique omnipotent et omniscient  que se construit le masochiste de son dominant. Le dominant (Grey) propose un contrat à celle qu’il pense pouvoir soumettre, ce contrat est sans cesse remis en cause, discuté par mail ou lors de rencontres. Et, c’est là que se trouve tout l’intérêt de l’ouvrage, on constate tout au long de la lecture  que le sadisme inconscient de la soumise détruit la relation, en vérité très soft, qui devait s’instaurer entre eux. C’est à un véritable harcèlement que se livre Anastasia qui veut anesthésier Grey en le faisant devenir « normal ». Il lui fait naturellement la seule réponse possible : « Je suis comme ça depuis toujours, parce que c’est moi ! » Certes ça manque de finesse théorique, mais c’est la seule réponse vraie que peut faire un sadomasochiste à une normopathe. À lire un jour nuancé de nuages gris.

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Les cloches sonneront-elles encore demain ?


Le dernier ouvrage de Philippe de Villiers, « Les cloches sonneront-elles encore demain ? », éd. Albin Michel, frappe fort dès le début.  Après avoir publié en octobre 2015 « Le moment est venu de dire ce que j’ai vu » dans lequel il étrillait le monde politique et parlait de la France en perte de vitesse, pour ne pas dire plus, le voici en octobre 2016, publiant un nouvel ouvrage dans lequel il entend démonter les rouages de la pénétration de l’islam politique dans la société française. Peu de monde est épargné, pas même le clergé catholique ; les ecclésiastiques eux aussi se retrouvent sur le banc des accusés de ce catholique revendiqué :

« Monseigneur Dubost bat sa coulpe et confie sa préférence « pour que des églises deviennent des mosquées  plutôt que des restaurants ». On ne veut pas rester en arrière du mouvement. L’idée d’abandonner un lieu de culte à une religion concurrente ne choque pas la cohorte des dévots utiles »p. 13

Et plutôt que de se livrer à un inventaire trop long et trop fastidieux des actions  œcuméniques des curés avec  l’islam, de Villiers, connaissant bien les proverbes français dont le célèbre  « il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses saints » constate amèrement que le vicaire du Christ sur terre a fait son choix :

« Lors de son voyage à Lesbos, François a décidé de ramener à Rome des familles musulmanes plutôt que chrétiennes. Lui aussi a fait son choix, c’est l’Eurislam. » p.86

Selon lui, et il n’a peut-être pas tort, c’est la fameuse phrase de Mitterrand : « ils sont chez eux chez nous ». p.24 qui servit de signal de départ à la conquête de l’islam politique.
Mais dans son inventaire sur l’état catastrophique du fait migratoire aujourd’hui, qui est le résultat d’une politique décidée et appliquée, de Villiers, dans ses deux derniers ouvrages, ne parle pas d’une chose très importante : la formation de notre personnel politique aux USA par la French American Foundation, créée en 1976 conjointement par les présidents Ford et Giscard d’Estaing.
Car nos politiciens sont en grande partie formés aux États Unis par le biais de cet organisme, inconnu du grand public. Pour n’en citer que quelques uns, François Hollande, Pierre Moscovici, Marisol Touraine, Najat Vallaud Belkacem ont fait partie de ces Young Leaders.  Mais la formation ne se limite pas au parti socialiste, la droite aussi est passée par la French American Foundation : Alain Juppé, Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet, Laurent Wauquiez.
(Sources : Atlantico.fr)

Sarkozy, le grand promoteur immobilier des richesses nationales vendues au Qatar, en prend pour son grade, de Villiers rappelle que sous les conseils de BHL, il fit bombarder la Lybie, après que son Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, eut arraché une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU :
 
« Sa splendide assurance fait froid dans le dos, il appelle (Juppé) à revoir la politique arabe de la France : « Trop longtemps, nous avons pensé que les régimes autoritaires étaient les seuls remparts contre l’extrémisme dans le monde arabe... Je souhaite que le dialogue s’ouvre sans complexes aux courants islamistes, dès lors que les règles du jeu démocratique sont respectées de part et d’autre. » p.62

Rappelons pour mémoire qu’Alain Juppé, alors ministre des affaires étrangères, a reconnu des années après, dans une émission de télévision, ne pas avoir lu le Coran !
Juppe Onfray

Merkel et son aplatissement devant Erdogan ne sont pas oubliés et de Villiers sait trouver la formule adéquate :

« Un accord allait venir, vanté par les chancelleries de l’Union comme un « soulagement » un Munich migratoire » p.66

Décidément le sens de la formule ne manque pas à Philippe de Villiers, il sait user de métaphores parlantes. Pour illustrer la fascination et le renoncement des élites devant l’islamisation, il utilise le syndrome du lapin :

« C’est le syndrome du lapin dans les phares : attiré par la lumière et comme ébloui, le lapin ne tente aucun mouvement d’esquive » p.74

Sur la même page il illustre sa formule par les propos prophétiques bien connus de Houari Boumediene en avril 1974 :

« Un jour des millions d’hommes quitteront  l’hémisphère sud  pour aller dans l’hémisphère nord.  Et ils n’iront pas en tant qu’amis. Ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront en le peuplant de leurs fils. C’est le ventre de nos femmes qui nous donnera la victoire » p.74

Ces paroles, prononcées à Lahore devant la Conférence islamique, le sont un an après qu’en France ont été  généralisées les cartes de séjour pour les immigrés. De Villiers cite l’écrivain Boualem Sansal, avertissant les français :

« Je vous le dis franchement, je crains pour vous. Vous me semblez si peu préparés, pour ne pas dire si indolents ! Je ne sais pas trop non plus si vous vous rendez-compte que vos gouvernants, qui sont d’une pusillanimité indescriptible, vous poussent carrément dans le cauchemar » p.85

Au chapitre treize « Changer de trottoir changer de mémoire » consacré à la réécriture de l’histoire, de Villiers nous régale des propos de Jean-Luc Mélenchon sur la cathédrale de Reims :

« Celle-là, comme toutes les autres, a d’abord été une victoire de l’esprit et des techniques que nous ont données les Arabes, car on les a pas trouvées tout seuls, ni grâce à votre chère Église catholique qui empêchait que les inventions se propagent » p.105
Et de Villiers de donner la référence : France Culture, émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut, juin 2011.

Quelque deux cents pages plus loin, l’auteur complète notre culture sur les cathédrales par de petites annotations :

« L’art ogival qui donne naissance à ce que l’on appelle encore aujourd’hui « l’ouvrage français », fit ainsi le tour de l’Europe, depuis la cathédrale de Cologne, copie insolente d’Amiens, jusqu’à celle de Tolède dont la nef est une réplique de Bourges » p. 296

Puisque nous sommes dans la construction, restons-y. Un chapitre entier est consacré à essayer de tordre le cou au mythe de la reconstruction du pays après 1945 par les immigrés. Ce que voudrait nous faire croire la réécriture actuelle de l’histoire. Le titre est maladroitement choisi : « Ce sont les immigrés qui ont fait la France » l’auteur pense mettre dans ce titre beaucoup d’ironie mais il donne lui-même  des chiffres qui contredisent l’ironie du titre :

« -D’après le recensement de 1946, 20 000 musulmans d’Algérie résident alors sur le territoire métropolitain-  par comparaison, les Italiens sont 450 000, les Polonais 423 000 et les Espagnols 300 000. » p.133

Ce qui ne fait quand même pas loin de 1,2 millions d’étrangers. Comme il n’y avait alors pas d’immigration de peuplement, il y avait en France 1,2 millions de travailleurs immigrés, employés pour la plupart dans le bâtiment ! Hé donc oui, ce sont les immigrés qui ont en partie reconstruit la France. Mais ces immigrés-là ne venaient pas du Maghreb ni d’Afrique, « au recensement de 1891, on n’avait trouvé que 813 Africains sur le territoire. »  P.129. Gageons qu’en cinquante ans le chiffre n’ait pas augmenté de beaucoup…

On pardonnera facilement cette maladresse, car l’auteur se rattrape largement par des comparaisons qui illustrent la progression de la religion musulmane en France :

« Le marché du halal est en pleine expansion, il représente en France « deux fois celui du bio avec une croissance annuelle à deux chiffres » p.145
Amoureux de la formule qui illustre, de Villiers ne cesse de nous régaler tout au long de l’ouvrage :

« Jacques Attali qui a toujours une idée d’avance dans l’erreur » p.139

Avec un malin plaisir, l’auteur cite de nouveau la fameuse phrase écrite dans le premier numéro de Globe –Il avait déjà cité cette phrase dans son ouvrage précédent- :

« Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, « franchouillard » ou cocardier, nous est étranger, voire odieux » chantaient en chœur BHL, Bergé et consorts. »  p.164

Au chapitre XXIII intitulé « Ils ont du sang sur les mains » l’auteur frappe fort, très fort :

« Trois générations d’hommes politiques ont livré le pays à l’islam. Comment osent-ils encore se montrer au public pour déplorer ou nier les effets des maux dont ils ont, pendant quarante ans chéri les causes ? Ils savaient. » p.189

À partir du chapitre XXX c’est à un feu d’artifice que se livre de Villiers, non pas dans la critique de nos dirigeants, mais en faisant l’éloge de la France dans la beauté de la langue française. Philippe de Villiers n’est pas qu’un politique, un gestionnaire, un créateur. C’est aussi un poète, une fine plume. Le style de Villiers existe : une phrase. Un mot  avec un  point. Deux autres mots sans verbe pour souligner la puissance de la chose évoquée, le tout ponctué par une harmonie vocale : «  Des ombres qui se lèvent le long des colonnes. Des géants. Des gisants de géants. » 
Je n’avais jamais lu un politique écrivant avec autant de poésie champêtre et d’amour de la France,  parfois avec humour :

« Le premier ivrogne de notre histoire, c’est Noé. Qui donc aurait la mauvaise grâce de reprocher à quelqu’un qui s’est pris un déluge, de se noyer dans l’alcool ? » p.268, tantôt gravement, avec élégance et courtoisie : « Partout ailleurs, on se nourrit. En France, on sait manger. » p. 270

Ça fuse ainsi tout au long des derniers chapitres, comme pour adoucir les vérités lâchées abruptement dans les chapitres précédents. Voulant absolument terminer sur une note d’espoir, l’auteur cite les vers de Victor Hugo (Le laboureur et ses enfants)

« Gardez-vous leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans. »

On comprend le désir d’adoucir l’ouvrage, mais de Villiers nous a bien précisé que tout est vendu et depuis longtemps aux Qataris et ce que l’on croit rester est à l’Arabie Saoudite.
Et puis la métaphore est peut-être mal choisie : dans la fable le terrain est retourné, mais rien ne dit que quelque chose y soit planté, et ici ? Si le terrain c’est la terre de France « défoncée » que va-t-on y semer ?
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Au cœur du Pouvoir

Il y a en France, au  niveau de la presse d’investigation,  trois « institutions » incontournables :
Jean Montaldo, Le Canard Enchaîné et Emmanuel Ratier. Ces « institutions » sont incontournables, car lorsqu’elles annoncent un fait ou débusquent un scandale, les preuves les accompagnent toujours (copie de lettre, de fax etc...). Emmanuel Ratier, qui est plutôt à situer à droite, vient de faire paraître aux éditions FACTA, un ouvrage intitulé « Au cœur du Pouvoir » dont le principal sujet est le Club « Le siècle ». Ce club qui réunit tout ce que le monde de l’entreprise, des grands corps d’état, de la presse, compte d’important. Toutes ces personnes se retrouvent pour un dîner le quatrième mercredi de chaque mois au siège de l’Automobile Club, place de la Concorde.  
En fait l’histoire du Siècle n’occupe qu’une petite partie de l’ouvrage, le reste étant consacré à la biographie des participants. On a un peu l’impression de lire une suite de « L’Encyclopédie Politique Française » du même E. Ratier parue en 1992. Avec parfois des détails quelques peu sordides et inutiles sur les participants, c’est dommage.
Le portrait type du membre du Siècle pourrait s’établir à peu près ainsi :
Sorti de l’X, de l’IEP ou de l’ENA, -parfois des trois !- passage obligé par  la Cour des comptes, ou l’Inspection des Finances, nommé vice-directeur d’une entreprise privée ou publique, puis directeur d’une autre, il siège dans plusieurs conseils d’administrations ou en reçoit les tickets. Une fois directeur il fait couler la boîte en se tirant avec des parachutes dorés et des stock-options. Il ouvre un cabinet de « consulting » et malgré ses mauvaises gestions a une clientèle nombreuse : ceux qui sont aujourd’hui là où il était hier ! Solidarité oblige.
Selon E. Ratier, mais il n’est pas le seul, la France serait dirigée par environ « ...600 personnes qui concentrent entre leurs mains l’essentiel du pouvoir. » (Quatrième de couverture) qui à un moment ou un autre passent par Le Siècle. Avant-guerre, il y avait les 200 familles, on a tout lieu de croire que dans ces 600 il y a un peu de leurs progénitures. Complot ou réalité ?
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Les combustibles

Les combustibles : une petite pièce de théâtre dans le registre sartrien écrite par Amélie Nothomb dans Le livre de poche. Une impression de déjà vu dans l'éternelle histoire du livre et du théâtre, mais rafraîchissant à souhait.
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Le cochon
-ce cousin mal aimé-

Un petit régal de lecture et de charcuteries que cet ouvrage de Michel Pastoureau, Le Cochon, -Histoire d’un cousin mal aimé- éd. Gallimard. Le livre est comme son sujet : tout y est bon.
C’est fouillé, érudit, riche en documentations et en gravures. On y apprend tout sur l’animal, historiquement, mythologiquement et religieusement ! De l’anecdote historique aux dernières découvertes scientifiques vous saurez tout, tout, tout sur le cochon ! Pourquoi dans certaines cultures le porc est banni et interdit à la consommation ? Ben, parce que, selon l’auteur sa chair ressemblerait étrangement à celle de l’homme... Il est vrai que le porc est si proche de nous que longtemps il servit d’objet d’étude en médecine, les diabétiques doivent beaucoup à son pancréas avant que n’apparut « l’insuline de synthèse.... »
Ca fait 160 pages, c’est pas cher et facile à lire. A lire absolument et cochon qui s’en dédie !

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Comme des rats

Certes nous ne sommes pas dans le grand style ni dans la grand littérature avec Comme des rats de Patrick Rambaud éd. Le livre de poche. Mais l'idée est originale : écrire un roman dont les héros sont des rats. Rude vie que celle d'un rat, on suit le héros dans sa quête de femelles et de nourriture de caves en caves, de canalisations en canalisations. On y apprend la finesse du rat pour se faufiler là où on ne l'attend pas : chez vous !
On découvre que nos dictons sont faux et on finit par penser que l'homme est un rat pour l'homme. Un bon moment à passer mais mieux vaut ne pas lire l'ouvrage en ayant picolé : la crise de délirium pourrait surgir et vous inciter à regarder sous le lit.
Même si les égouts et les odeurs ne se discutent pas.... on est bien content que le livre ne soit pas en trois D...
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Comment faire rire un paranoïaque

Bien avant que ne paraisse le fameux Livre noir de la psychanalyse, de nombreux intellectuels français avaient depuis longtemps interrogé le freudisme. C’est le cas de François Roustang avec Comment faire rire un paranoïaque, éd. Odile Jacob, paru en 2000.
Ce n’est pas la première fois que F. Roustang commet le crime de lèse freudisme, c’est une récidive, il avait déjà publié en 1976 Un destin si funeste et en 1980 Elle ne le lâche plus, (éd. de Minuit.) Et d’autres encore...
 Comment faire rire... est une suite de conférences, de cours ou de leçons. Toutes ont un thème de réflexion centré sur la psychanalyse : son efficacité, son impossibilité, son incertitude, la non définition de ses concepts, de son vocabulaire.
Son article sur l’épistémologie de la psychanalyse devance de mille lieux les piètres tentatives des freud scholars mis en avant dans Le livre noir et les balbutiements d’Adolf Grümbaum dans son ouvrage Les Fondements de la psychanalyse
La critique de Roustang s’étaye avec des arguments simples, compréhensibles par tous, l’assise est impeccable, le mur sera droit, la maison solide.
Il faut dire que F. Roustang, lui-même ex-psychanalyste de l’Ecole freudienne a eu un parcours des plus singuliers et sait de quoi il parle. Il fut directeur de revues, Ex-jésuite, ex-psychanalyste, aujourd’hui hypnothérapeute.
Comment faire rire... est à lire absolument par ceux qui recherchent une critique intelligente de la psychanalyse.
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La Confession d’un enfant su siècle

Le plus grand moment d’un feu d’artifice c’est le bouquet final. Dans La Confession d’un enfant du siècle, d’Alfred de Musset, éd. Gallimard en folio, le bouquet final a lieu au début. Dès les premières pages on baigne dans la grande littérature, la construction solide des phrases, le style, la formule littéraire, des pages entières à cocher sur lesquelles il faut revenir pour en apprécier la beauté, la ciselure.  Musset nous parle des femmes, de l’Empire en thèses et antithèses. Puis, sans coup férir, il nous parle de sa relation sadomaso avec Sand. On s’emmerde en lisant les amours passionnées et égoïstes d’un jeune con de vingt ans à la vie trop facile qui est le centre du monde. Sa confession ne va pas jusqu’à parler de cul, non, ce sadomasochisme là est celui qui n’est pas érotisé, en tous cas il ne le dit pas. On se ballade dans des sentiments destructeurs, dans des comportements de déchirures affectives, d’écorchages des âmes avec une impression de déjà vu : c’est le siècle qui veut ça.  
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La condition humaine
(Prix Goncourt 1933)

En principe il ne faut pas critiquer un grand classique, alors on dira que c'est une belle tranche de vie que nous offre André Malraux avec La condition humaine, en folio chez Gallimard. Ce n'est pas que la tranche soit fine, mais on reste sur sa faim. Les descriptifs font défaut et tant pour les personnages, assez insaisissables, que pour les lieux. Quand un assassin assassine on ne devient pas l'assassin. On a du mal à visualiser une rue décrite par Malraux, une rivière ne fait aucun bruit et même les bateaux à moteurs sont silencieux. Reste quand même quelques destins croisés dans la Chine de la Révolution. Mais cette Chine reste trop souvent sur le papier des éditions Gallimard, pas toujours quand même. La chaleur moite ne nous incommode pas, la pluie ne nous mouille pas. Et même la fin atroce de quelques prisonniers, jetés vivants dans la chaudière de la loco ne traumatise pas : Malraux oublie l'odeur de chair brûlée, ce que n'avait pas oublié Paul Bonnecarrère dans "Par le sang versé" . Un bon point pour Malraux, la loco siffle à chaque fois qu'elle dévore un corps.
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À contre flots

C’est une autobiographie, écrite en 2006, que publie Marine Le Pen sous le titre « À contre flots » aux éditions Grancher.
Comme toute « bio » elle commence très tôt, à l’enfance, précisément  à huit ans, le matin du 2 novembre 1976, lorsque l’immeuble dans lequel habitaient les Le Pen fut détruit par 20 kilos de dynamite. On s’attend au départ à une bio classique de petite fille de la bourgeoisie au pensionnat Sainte Marthe, en jupe plissée bleue marine et favorite de sœur Thérèse. Nenni point mon enfant, c’est la communale, avec des profs de gauche. Tout un programme ! Être la fille de Jean-Marie Le Pen, à la ville ou à l’école n’est pas chose facile, elle nous raconte le comment et le pourquoi dans une intimité relative, mais suffisamment chaleureuse pour ne pas lâcher le bouquin. L’écriture est sobre, pas de fioritures inutiles, pas de grandes phrases pompeuses.

Hélas, cette intimité se perd de loin en loin à mesure que l’intéressée grandit, pour laisser place à un discours politique traitant tout à la fois de son ascension au Front National et des querelles internes du parti. C’est certes intéressant pour l’historien  ou le journaliste, mais le lecteur est un peu déçu par cette intimité qui s’éloigne au fur et à mesure que l’histoire avance. C’est là une chose bien naturelle sur laquelle on doit mettre le mot de pudeur. L’étalage public de la vie privée des politiques est certes à la mode, Marine Le Pen, avec raison, n’y cède pas. On sait tout de même à la fin de l’ouvrage, que le diable ne sent plus le souffre, qu’il a trois enfants et que le divorce ne lui fait pas peur. Nous sommes très loin de l’image de la catho-réac. Une femme "libérée" en somme ?  
Mais comme le ciel dans sa grande bienveillance fait toujours bien les choses, il reste une chance à ceux qui la détestent viscéralement, ils pourront toujours railler sur elle : elle est blonde !
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Contre Victor Hugo

Un petit ouvrage tout en alexandrins, qui respecte toutes les règles du genre, et pour cause... Contre Victor Hugo de Victor Brito, éd. éditinter (à commander chez http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=17099) est un véritable "pétage de gueule" de Victor Hugo qui prit quelques libertés avec l'alexandrin et les règles de la tragédie classique. L'auteur a raison ; on ne peut que lui donner raison : ses arguments sont solides.
Il y a de l'ironie, du couperet sans appel dans le réquisitoire sorti droit de la querelle des "anciens et des modernes" :
"Le Hugo composa plus de cent mille vers, - Dont beaucoup sont bien sûr, disposés de travers.- Moi, je dis que c'est trop et qu'il n'a point pris garde - D'être en toute son oeuvre une femme bavarde."
On peut reprocher à l'auteur d'être dur, sur 392 vers pas un seul pour faire un petit compliment au grand peintre naturaliste des injustices de la société que fut Victor Hugo. Certes, la satire n'est pas l'éloge, mais même s'il joue faux, faut-il tirer sur le pianiste ?
Un petit régal en tous cas pour qui aime la poèsie bien faite et bien construite, la césure est honnête, la rime respectable. Et si Hugo sabota le train-train de la poèsie académique, pourquoi ne pas, même après-coup, lui demander des comptes ?
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La controverse de Valladolid


Un classique de chez Classique que La Controverse de Valladolid par Jean-Claude Carrière, éd. Le pré aux clercs, en Pocket. La célèbre dispute théologique n’est pas retranscrite pièces par pièces ce qui serait ennuyeux, mais sous forme de roman. L’écriture n’est pas précieuse, mais suffisamment agréable pour le sujet.
Cette dispute opposa l’évêque Bartolomé de Las Casas au théologien philosophe Ginès de Sépùlveda. Cela se passa en 1550 en Espagne. Le but de cette dispute arbitrée par le Légat du Pape est d’une importance capitale : déterminer si les indiens du nouveau monde ont une âme et descendent bien d’Adam et Ève, pas moins. Bien évidemment il ne faut pas lire l’ouvrage avec un regard et un  esprit du vingt et unième siècle, sans quoi on perd toute la finesse et la subtilité, on passe complètement à côté de la virtuosité de Sépùlveda. Ce dernier perdra d’ailleurs la dispute mais ce ne sont pas les arguments humanistes, charitables et répétitifs de Las Casas qui convaincront le Légat. Ce dernier, s’il ne l’avait déjà, s’est fait sa propre opinion par des moyens curieux que notre siècle trouverait barbares. Décision courageuse, car comme en chaque époque, l’argent, les intérêts et les pressions sont là et il faut faire avec. La décision du Cardinal changera la face du monde.

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Correspondance Freud-Binswanger
1908-1938

Ce sont trente années de correspondance entre un psychiatre proche de la psychanalyse et Freud, son créateur, qui sont rapportées dans cet ouvrage  Correspondance Freud-Binswanger édité et introduit par Gerhard Fichtner (éd Calmann-Lévy.) Comme toutes correspondances, celle-ci permet de pénétrer jusqu’à une certaine intimité dans la vie des deux hommes. On y découvre une amitié qui dura jusqu’à la mort de Freud, même si les deux hommes n’eurent pas toujours la même vision et la même conception sur les origines des maladies névrotiques. Ce qui est surtout très intéressant et qui m’a poussé à acheter l’ouvrage, c’est que dans cette correspondance figure le cas de J.v.T, le fameux patient qui a eu à subir le traitement par « psychophore ». Il apparaît à cette lecture que J.v.T était le patient de plusieurs médecins et que Freud donna son avis, mais ne posa pas lui-même l’appareil, qui fut posé en clinique. (Lettre 29 F et suivantes) Contrairement à ce qu’écrit Michel Onfray dans son ouvrage –Onfray- Le patient d’ailleurs ne s’opposa qu’une seule fois, la première, à la pose de l’appareil : il semblerait même qu’il fut demandeur.
Ce n’est certes pas la correspondance la plus intéressante de Freud pour comprendre la naissance et l’évolution de la psychanalyse (378 pages tout de même !) mais il n’est pas de savoir inutile, surtout quand il permet de vérifier les affirmations infondées des attaques actuelles contre la psychanalyse.
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Cousine K


Plutôt que de parler de court roman on parlera d’une nouvelle pour l’ouvrage de Yasmina Khadra, Cousine K, (107 pages) éd. Pocket, chez Julliard. Petit par le format, mais pas par le contenu ! Le livre est séparé en courts chapitres de 2 ou 3 pages. Chaque « chapitre » est rempli d’une écriture dense et mûrie. Cela commence dés l’introduction :

« Entre cousine K et moi, c’était ce combat-là qui se menait. Le bien mal fait ; le mal bien fait. » p.10

La poésie est présente tout au long de l’ouvrage et ne s’égare jamais dans la facilité, chaque phrase est pensée, soupesée, avant d’être couchée définitivement sur le papier :

« Le temps passe et n’attend personne. Toutes les amarres du monde ne sauraient le retenir. » p.17
« J’ignore pourquoi je suis venu au monde, pourquoi je dois le quitter. Je n’ai rien demandé. Je n’ai rien à donner. Je ne fais que dériver vers quelque chose qui m’échappera toujours. 
» p.19

L’intrique ne se révèle en fait qu’à la fin de l’ouvrage, dans la majorité du récit  on se promène dans l’intimité désespérée de l’artiste :

« Ma chambre me rumine comme un cas de conscience ; ses commodes membrues, ses armoires en bronze, ses chaises pansues fécondent mon déplaisir.
Par-delà les portes-fenêtres, la colline contrefaite ; les champs pourris ; les arbres loqueteux où les vents de nuit flûtent d’insoutenables litanies ; les grappes de vieillards séchant au soleil, le menton dans la main, l’œil empreint d’incessantes somnolences puis, au bout de tous les chemins et de toutes les attentes, le cimetière.
 
» p.70

Et un peu plus loin sur la même page :

« La bourgade évoque aussitôt un territoire fantôme que les cigales peuplent de stridulations maléfiques. » [...] Les rares oliviers, qui délimitent les vergers et les esprits, rappellent des suppliciés... »

Non seulement la beauté des phrases enchante tout au long de l’ouvrage, mais la chute ne laisse pas sans surprendre : on découvre la fin, mais on ne la connaît pas : s’est-on promené dans la solitude  d’un autiste, dans la folie meurtrière d’un individu dérangé ou dans un esprit humain compliqué ?
Se lit d’un trait, sans modération.
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De Gaulle
Tome I Le rebelle

 

Pas moins de 870 pages d’une écriture petite et serrée, pour ce premier tome de la célèbre biographie de Jean Lacouture, "De Gaulle", éd. du Seuil, collection Point. Ce premier opus couvre la période allant de la naissance (1890) du futur Connétable de France, jusqu'à la glorieuse et célèbre descente des Champs Elysées (1944). Ce surnom de Connétable lui fut donné à Saint-Cyr, par ses camarades et lui allait très bien. Sitôt qu’il eu connaissance de ce sobriquet  Churchill l’appela ainsi. Ce surnom lui colla à la peau toute sa vie. Peu de  choses sur l'enfance et l'adolescence du grand homme, ni sur sa vie de famille, le service minimum. Mais ce n’est pas ce qui intéresse le plus le lecteur d’un personnage qui marqua l’histoire de son empreinte.  Dès sa plus jeune enfance de Gaulle se prenait déjà pour de Gaulle : le sauveur de la France.

Avant de lire une biographie écrite par Jean Lacouture, il convient de connaître sa vison du travail de biographe :

« Jean Lacouture revendique, lors d'un débat en 2001 avec Philippe Bertrand sur France Inter [...] sa subjectivité et son emphase pour les personnages dont il écrit la biographie. Ainsi, dit-il, s'il ne peut faire de biographie de personnages qu'il n'apprécie pas, il reconnait écrire des biographies d'admiration et pour lesquelles il n'hésite pas à s'écarter de la règle de l'objectivité. Partant ainsi du constat que « le biographe est dominé par son personnage », il ne croit pas à cette règle (défendue par Pierre Milza) et reconnaît traiter le sujet de manière engagée et personnelle. Pour Jean Lacouture, l'art du biographe consiste à laisser des zones d'ombre pour permettre au lecteur de se faire une idée. »
(Article Wikipédia)

On verra que les zones d’ombre ne manquent pas à la biographie du général de Gaulle. Ce qui ne signifie pas pour autant que le travail de Lacouture soit bon à mettre au panier. On découvrira à la lecture de ce de Gaulle des sommes d’informations importantes venant de sources sûres. Si l’auteur joue parfois avec l’Histoire par de pesants silences, le portrait du général ambitieux, pédant et doté d’un orgueil démesuré sonne juste en regard des portraits croisés tracés par d’autres auteurs. Cet orgueil,  cette haute estime de lui-même le conduisirent souvent au mépris des autres humains et de leurs vies. Mais qu’attendre d’un soldat, sinon qu’il soit dans sa fonction ? Il fut d’ailleurs et de bonne heure plus qu’un soldat : un guerrier, un conférencier. Prisonnier en Allemagne, lors de la première guerre mondiale, il passait son temps à donner des conférences aux autres prisonniers qui étaient séduits par son charisme aussi démesuré que sa taille. Il tenta maintes fois de s’évader, seul ou en groupe, mais toutes ses tentatives se soldèrent par des échecs. Curieusement, en Algérie il se débarrassa de Giraud, son rival placé par les américains qui, lui, avait réussi une évasion spectaculaire d’une forteresse pendant la deuxième guerre mondiale.

S’il ne sauva pas la France, il lui rendit son prestige et sa grandeur. Ce qui n’est pas rien. De Gaulle autoritariste abject ? À plusieurs reprises le biographe revient sur le sujet sans épargner le héros :

« Rude portrait, qui sonne juste et impose ce simple rappel : aucun des officiers que Charles de Gaulle eut sous ses ordres au cours de ces combats à bien des égards exaltants ne crut bon de le rejoindre à Londres. »
p.318

Bien qu’ayant lu à plusieurs reprises par différents auteurs les circonstances tragiques de la constitution du Cabinet Pétain, je n’avais jamais lu que de Gaulle avait retenu l’attention du Maréchal au point de le prendre dans son premier cabinet. De Gaulle dans le Cabinet Pétain ? Laissons la parole à Lacouture :

« selon Paul Baudouin, acteur des délibérations :
« ...précisant que le nom de Charles de Gaulle figurait sur la fameuse liste sortie de la poche de Philippe Pétain, vers 22 h 30, à la stupéfaction d’Albert Lebrun et des quelques témoins de la scène. Selon Baudouin, c’est Weygand qui, comme pour celui de Laval, fit rayer de la liste le nom de de Gaulle. Et il s’est trouvé des auteurs pour affirmer que c’est en apprenant cette exclusion que le général de Gaulle, ulcéré, aurait choisi de partir pour Londres...
 » p.348

L’Histoire tient décidément à peu de choses...

Selon Lacouture, Noguès (responsable des troupes en Afrique du Nord), aurait télégraphié à Pétain le 17 juin 1940, en lui disant que l’Afrique du Nord avait des réserves de forces considérables et intactes :

« L’Afrique du Nord toute entière est consternée [...] Les troupes demandent à continuer la lutte [...] Je suis prêt si le gouvernement n’y voit pas d’inconvénient[...] à prendre [...] La responsabilité de cette attitude avec tous les risques qu’elle comporte » p.375

Mais selon Bertrand Destremau, dans sa biographie de weygand lorsque ce dernier arriva en Afrique après l’armistice, l’ex généralissime voyant des soldats se désaltérer dans des brocs totalement ébréchés mesura d’un autre œil que celui de Noguès, les forces intactes de l’Armée d’Afrique...

L’armistice fut signé le 22 juin, le lendemain, 23 juin, Churchill faisait la déclaration suivante :

« dans la première déclaration , qui est un camouflet sans précédent au gouvernement du maréchal Pétain, le cabinet de Wilson Churchill proclame que :
« l’armistice qui vient d’être signé, en violation des accords solennellement conclus entre les gouvernements alliés, place le gouvernement de Bordeaux dans un état d’assujettissement complet à l’ennemi et le prive de toute liberté, de tout droit de représenter de libres citoyens français. En conséquence, le gouvernement de Sa Majesté cesse de considérer le gouvernement de Bordeaux comme celui d’un pays indépendant. 
» p.386

Lacouture ne nous dit pas comment le Premier Ministre britannique a eu connaissance des conditions de cet armistice, ni comment il aurait eu le texte en main dès le lendemain ? Il s’agit plus là d’un fait de la propagande de guerre anglaise que d’un fait historique réel, tel qu’il devrait être décrit. D’autant que les accords « solennellement conclus » n’ont jamais été couchés sur le papier, il s’agissait d’une promesse orale faite par Raynaud à Churchill. Lacouture ne le dit pas non plus. Histoire bourrée de trous que celle de Lacouture, qui se réfère très souvent aux Mémoires de guerre du Général de Gaulle et qui parvient tout de même à passer sous silence les 1100 tonnes d’or qui se trouvaient à Dakar lors de l’attaque anglo-gaulliste. De Gaulle en parle dans ses mémoires, il revendique cet or comme étant la propriété de la France Libre. De Gaulle et Churchill connaissaient tous deux la présence de cet or à Dakar, Lacouture pourtant, bien qu'il fournisse nombre de détails militaires sur l’attaque, ne dit pas un mot sur cet or. Tout comme il fait silence sur l'exode : 10 millions de personnes jetées sur les routes de France. La grande utopie gaulliste du réduit breton, elle, n’est pas passée sous silence, mais totalement minimisée, à peine abordée.

En ce qui concerne l’assassinat de Darlan et l’exécution de son assassin, un jeune homme d’une vingtaine d’années, si Lacouture parle de la somme d’argent trouvée sur l’assassin, (2000 dollars qui ont transité par l’Intelligence Service), il balaie rapidement d’un geste la possibilité de la commande par les cercles gaullistes. Cette preuve du salaire du jeune homme, selon lui, ne « sonne pas très juste » p.624
L’humour froid et cynique du Général n’est pas oublié dans cet immense travail. Par exemple, lors des nombreux ralliements des membres de Vichy après 42, (que de Gaulle n’appréciait pas forcément) parlant de Darquier de Pellepoix (le responsable des affaires juives à Vichy) il eut ce bon mot :

« Alors si Darquier de Pellepoix se fait circoncire, je devrais l’accueillir ? »

Excellent ouvrage que ce premier volume de la biographie du personnage français né au XIX° siècle et qui fut sans conteste le plus important du XX°. À lire précautionneusement après avoir pris quelques précautions.
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De Gaulle
Tome II Le politique


Un peu plus de 700 pages d’une écriture toujours aussi dense et serrée pour ce tome II de Lacouture sur de Gaulle publié en 1985 (éd. Points). Comme dans le premier opus, beaucoup de trous et d’apories dans ce tome II qui part de 1944, la glorieuse et historique descente des Champs-Élysées, pour finir en 1959, à l’entrée du Palais de l’Élysée en tant que Président. Sa prise de pouvoir, en juin  1958 se fit en tant que premier ministre avec les pleins pouvoirs pour une durée de six mois. Certes les situations et les faits mettant à mal le général de Gaulle ne manquent pas. Son mauvais caractère, son esprit de supériorité, sa rancœur ne sont pas passés sous silence. Faire de de Gaulle un saint serait difficile, même pour un biographe  reconnaissant  écrire des biographies d’admiration. Après tout le personnage est aussi admirable. Pour reprendre une formule à la mode, de Gaulle est un politicien que l’on adore détester et qu’on déteste aimer. S’avouer gaulliste, quand on sait le personnage est une chose impensable, ne pas lui donner raison, quand on sait les choses,  est invraisemblable !

Tout comme l’exode de 40 et l’or de Dakar, Lacouture parle très peu de la disette qui suivit la guerre quand de Gaulle était  chef du GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française) :

« Trois mois plus tard, la situation a encore empiré : (avril 1945) ce ne sont plus mille calories qui sont réparties entre les ayants droit, mais à peine 900 : il en faut plus du triple pour travailler normalement. Moins de 100 grammes de pain par jour, 90 puis 60 grammes de viande par semaine. » (p.116)

Ce sera là la seule allusion sur la grande disette, les restrictions. Il fallut attendre le premier décembre 1949 pour que disparaissent  les derniers tickets de rationnement.  Peu de choses détaillées donc sur les souffrances des français. Les mensonges par omission ou les vérités tues délibérément ne manquent pas, qu’il s’agisse de de Gaulle ou d’autres monstres sacrés de l’histoire politique française :

« Le 13 août, la SFIO a tenu un congrès qui est surtout une sorte de sacre du grand rescapé des camps de la mort, Léon Blum. » (p.199)

Mais comme il est écrit sur le site du CRIF il y a Buchenwald et Buchenwald. Blum a été interné dans une petite maison forestière de 1943 à 1945, à quelques centaines de mètres du véritable camp. Il avait à sa disposition des livres et la radio. Il se maria en 1943 devant un notaire de Weimar.  Cela, Lacouture ne le mentionne pas. La chose était connue, nombre d’historiens l’ont mentionnée. Il est vrai qu’ils ne sont peut-être pas du même bord que Lacouture. Blum décrit lui-même dans un courrier son menu de réveillon : « potage de tomates, croustades de viande hachée sur lit de coquillettes et tarte au chocolat. » La publication des lettres de Blum, dans lesquelles figure ce menu,  ne date il est vrai que de 2003. Certes, c’est de la biographie de De Gaulle qu’il s’agit, mais Lacouture à également écrit une biographie de Blum, (éd. Point, 1979) il connaissait donc ses conditions d’internement et savait qu’il n’était en rien un « grand rescapé des camps de la mort ».

À la tête du  Gouvernement Provisoire de la République Française (juin  44 à janvier 46), De Gaulle rencontra F. Roosevelt lors d’un voyage aux USA en juillet 1944, il rencontra Staline en URSS (du 2 au 9 décembre 1944.) Puis de nouveau le Président Américain, Harry Truman,  le 22 août 1945.
De la fin de la guerre aux années soixante, de Gaulle a toujours été persuadé qu’une guerre mondiale était imminente, il croyait dur comme fer à une troisième guerre mondiale, Lacouture cite cela à plusieurs reprises, notamment pages 277 et 357 :

« Le 14 novembre 1950, il confie à Georges Pompidou, auditeur implacable : « la guerre gagne et ne s’arrêtera plus [...]. La France ne se relèvera pas à temps, sera envahie, bombardée. »  Et il fait prévoir que les responsables, cette fois, seront « pendus », car « les communistes sont durs et le peuple aura souffert. Il  y aura des bombardements atomiques, la faim, la déportation... Les américains aussi sont des brutes » (p.357)

À la fin du Gouvernement Provisoire de la République Française en 1946, c’est la retraite à la Boiserie, sa résidence à Colombey-les-Deux-Eglises. Mais cette retraite ne sera pas celle d’un inactif. Il débute la rédaction de ses Mémoires de guerres et consulte beaucoup. La fièvre politique ne lâche jamais ceux qu’elle a frappés de plein  fouet. De Gaulle reçoit, de Gaulle consulte, de Gaulle trame et prépare son retour. Le général Juin, étant persuadé de son retour, lui écrivait : « En attendant, tire des lapins et des sangliers et refais tes forces » Lacouture précise que de Gaulle n’était pas chasseur, ce qui est troublant, car Juin était une des rares personnes à tutoyer le général  ; ils se connaissaient depuis Saint-Cyr !
Mais la retraite active à un coût. Son grade de général n’ayant jamais été confirmé, à la Boiserie, les fins de mois sont parfois difficiles :

« Mais enfin Charles de Gaulle, mythiquement général à titre éternel, mais légalement colonel à la retraite, dépend, sur le plan de l’État, de lui. » (p.258)

« Aussi bien les fins de mois sont-elles difficiles. Pierre Galante raconte que le général, ayant observé un jour qu’une des plus belles pièces d’argenterie familiale avait disparu, en fit l’observation à sa femme, qui riposta : « Et de quoi croyez-vous que nous vivions, mon ami ? »
(p.403)

Plusieurs personnes s’affairèrent pour remédier à cette situation. De Gaulle leur opposa un refus cinglant :

« ...La seule mesure qui soit en l’échelle est de laisser les choses en état. La mort se chargera, un jour, d’aplanir la difficulté, si tant est qu’il y en ait une. » (p.259)

Dans ces années là, les mouvements gaullistes étaient pourtant bien arrosés par le patronat et la banque. Il y a tout lieu de croire que de Gaulle n’en profita jamais à titre personnel. Il est vrai que l’honnêteté du général était plus qu’exemplaire : habitant le Palais de l’Élysée, il payait de ses propres deniers les factures d’électricité de ses appartements privés, ainsi que ses invitations particulières. Lacouture invalide rapidement, sans faire de gros efforts, les thèses d’autres chercheurs sur les finances du RPF :

« On ne tombera pas ici dans le travers de certains spécialistes (d’extrême droite ou d’extrême gauche, de Henry Coston à Henri Claude) qui présentent le RPF comme un consortium de grandes affaires, une invention conjuguée de la banque et du grand patronat. La thèse ne tient pas, semble-t-il. Il est en tout cas regrettable que les archives du RPF ne puissent, ouvertes à la curiosité des chercheurs, permettre de vérifier ou d’infirmer ces imputations. [...] Trois noms viennent immédiatement à l’esprit, ceux de Marcel Dassault, de Marcel Bleustein-Blanchet et de Guy de Rothschild. [...] Plus intéressant  est à coup sûr le rôle de la banque Rothschild –dont deux des fondés de pouvoir, puis directeurs, devaient remplir des fonctions très importantes au sein de l’état-major du RPF René Fillon et Georges Pompidou. [...] Il n’est pas imaginable que l’étroitesse des liens n’ait pas entraîné le moindre geste de solidarité de la banque Rothschild à l’égard du rassemblement. Mais de là à en fournir la preuve... » (p.351)

Bref les thèses d’autres auteurs ne tiennent pas, mais la banque et le patronat sont là quand même. Pas d’archives accessibles, donc pas de preuves ! « Il se pourrait que... Des bruits courent sur.. » Pas de financement occulte possible, tout au plus une « solidarité » !

L’Algérie occupe une part assez importante dans l’ouvrage, mais l’affaire algérienne est traitée avec plus de détails, à Paris et sur le terrain dans le tome III. Ce qui est ici abordé, c’est la stratégie élyséenne du problème  :

(1956) « Christian Pineau a demandé à être reçu par le général, qui ne lui a pas caché que, dans son esprit, l’indépendance était, à plus ou moins brève échéance, inéluctable. Pineau raconte : « J’ai eu un haut-le-corps et je lui ai aussitôt dit : « Mais, mon Général, dites-le : ça clarifiera enfin la situation –C’est trop tôt... Pas question que je parle tant que je n’ai pas les moyens d’action » (p.431)

Le chapitre 20, certainement le plus riche de l’ouvrage, intitulé Le 17 brumaire, démonte la stratégie gaullienne de bout en bout. De Gaulle consulte et reçoit à La Boiserie, racontant à qui veut l’entendre qu’il est du bord de son visiteur, que ce dernier soit pour l’Algérie Française ou pour l’indépendance. C’est là que réside toute sa stratégie de retour : mettre de son côté les indépendantistes et les partisans du maintien. Manipulateur, menteur et meneur d’hommes, un politique exceptionnel est à l’œuvre . Comment de Gaulle, insignifiant il y a encore deux ans -« Pire encore : le général lui-même n’est, selon les sondages, souhaité comme chef du gouvernement que par 1 % des citoyens interrogés » (p.423)- va se hisser jusqu’au pouvoir en profitant des événements d’Algérie et des militaires. Ces derniers étaient  prêts à faire le coup de feu sur Paris le 28 mai 1958, en montant l’opération « Résurrection. » Si le putsch du « quarteron de généraux » de 1962 fut condamné par de Gaulle, c’est par un coup d’état déjà bien avancé puis « annulé », qu’il reviendra au pouvoir !   
De Gaulle avait-il déjà pris une décision à propos de l’Algérie ? Tout porte à croire que oui.
Le Président du Conseil, Pierre Pflimlin a démissionné le 28 mai 58 pour lui remettre ses pouvoirs. Le gouvernement de Gaulle entre en fonction le 01 juin 58, Il  obtient les pleins pouvoirs dès le 02 juin. Même si le 04 juin 1958 il prononça à Alger le fameux « Je vous ai compris !» et deux jours plus tard  à Mostaganem  son « Vive l'Algérie française ! » Que les pieds noirs, dans la suite de sa politique et à juste titre, ressentirent une trahison de sa part, n’est absolument pas étonnant ! Il semble probable que dans son esprit l’indépendance primait :

(06 juin 1958) : « Ils rêvent [les partisans de l’intégration] Ils oublient qu’il y a neuf millions de musulmans, pour un million d’européens. L’intégration, c’est 80 députés musulmans à l’Assemblée. Ce sont eux qui feraient la loi.  [...] Nous ne pouvons pas garder l’Algérie. Croyez bien que je suis le premier à le regretter mais la proportion d’européens est trop faible[...] même si on ferme les frontières, les idées passent... Il faudra trouver une forme de coopération où les intérêts de la France seront ménagés...»  (p.529)

Goujat jusqu’au despotisme, de Gaulle savait qu’il pouvait tout se permettre vis-à-vis de ses ministres. Forçant Debré au supplice, refusant sa démission, -les positions de son Premier Ministre sur l’Algérie étaient très éloignées de celle du général- il ne se priva jamais de le mettre à mal plus d’une fois. Mais la palme de la goujaterie envers ses ministres revient sans conteste à Georges Bidault (Ministre des Affaires Étrangères) ; il le rabrouait publiquement, ne l’avertissait pas lorsqu’il nommait tel ou tel ambassadeur et le jugeait corvéable à merci, sans aucun respect pour sa vie privée :

« Il n’est pas jusqu’au jour de son mariage avec une fonctionnaire de son ministère, Suzy Borel, que Georges Bidault ne subisse un camouflet : ce 28 décembre 1945, le général l’envoie quérir dès la sortie de l’église pour le rappeler aux exigences du service de l’Etat... » (p.209)

De Gaulle, cependant ce n’est pas que le lâchage de l’Algérie en catimini sans accorder une once d’importance aux européens, c’est aussi  la bombe française qui relèvera la France au niveau des « grands ». C’est la fin du marasme économique avec le fameux plan Pinay-Rueff une dévaluation de 17,45 % et l’invention du franc « lourd ». Ça a marché !
De Gaulle voulait donner la parole au peuple par le biais du référendum,  et il le fit à plusieurs reprises. En réalité, il n’a jamais connu le peuple. Militaire de haut rang issu de la bourgeoisie, le peuple n’est pour lui qu’une entité abstraite auquel il voue un certain mépris. Le peuple, c’est le deuxième classe, tout au plus un caporal, sa vie ne vaut pas grand chose. Sa stratégie militaire fut toujours celle du mouvement, même si cette stratégie est coûteuse en hommes, contrairement à son protecteur, le Maréchal Pétain (Le feu tue !)
 Malraux, s’en étant aperçu confia un jour  à Lacouture : « Ce qui manque à ce grand homme, c’est d’avoir bouffé avec un plombier. » (p.339)
Cela n’a pas empêché le général d’user, à la Boiserie, d’un certain humour, presque populaire :

 «  Si l’on en croit Jacques Soustelle, convive occasionnel,  la chère est « robuste » et suffisamment arrosée –le général veillant à ne jamais laisser les verres vides. Ce qui ne lui épargnera pas une réplique fameuse de Louis Vallon- il est vrai, fort porté sur la chose. Le général, qui aimait assez Vallon pour se permettre avec lui quelques privautés,  lui ayant lancé entre deux bouchées : « Il paraît que vous buvez, Vallon ? » La riposte fusa : « En tout cas, pas chez vous, mon Général ! » (p.402)

Il y a donc à boire et à manger dans ce tome II de ce « de Gaulle » de Jean Lacouture. L’œuvre  de l’historien  est colossale : témoignages, fouilles des archives, entretiens, un véritable travail de bénédictin qui se précisera dans le volume suivant...  
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Tome III
Le souverain

 

Plus de 850 pages, toujours d’une impression dense et serrée, pour ce dernier  tome de la biographie de Charles de Gaulle par Jean Lacouture, éd. Points. Le volume est intitulé « Le souverain ». Il relate la période allant de 1959 à la mort du Général, survenue à La Boisserie en 1970.
La première partie de l’ouvrage est consacrée à la guerre d’Algérie, et là, Lacouture n’hésite pas à employer l’artillerie lourde pour voler au secours de son personnage :

« Nous avons tenté de découvrir un de Gaulle prenant l’affaire en mains dans un esprit d’ouverture totale. Non sans connaissances historiques, visions d’avenir ou préjugés, certes, mais disponible, s’informant, consultant, allant au contact, et résumant ses premières impressions dans une formule : « je vous ai compris ! » qui avait l’immense mérite de ne l’engager en rien et de laisser toutes les portes ouvertes. » p.57

Evidemment si on part du principe que le fameux « Je vous ai compris ! » n’engage en rien, on peut encore jouer toutes les cartes et changer la règle du jeu en cours de partie. Si l’on en croit le biographe, de Gaulle a sur l’affaire un esprit d’ouverture, il consulte et s’informe, alors que dans le deuxième tome de son opus il avait écrit :

(1956) « Christian Pineau a demandé à être reçu par le général, qui ne lui a pas caché que, dans son esprit, l’indépendance était, à plus ou moins brève échéance, inéluctable. Pineau raconte : « J’ai eu un haut-le-corps et je lui ai aussitôt dit : « Mais, mon Général, dites-le : ça clarifiera enfin la situation –C’est trop tôt... Pas question que je parle tant que je n’ai pas les moyens d’action 
» (p.431 Tome II)

Son opinion sur l’Algérie était déjà tranchée et sa décision prise. Le 28 aout 59, il rencontre Massu :

« Massu a souligné ensuite l’importance de l’opinion des européens d’Algérie. De Gaulle a répliqué qu’il les « emm... » p.68

Lacouture, malgré lui ou contre lui, reste le prisonnier de son orientation politique, cela se ressent tout au long de l’ouvrage par le vocabulaire employé et par les périphrases déployées. L’auteur, et c’est tout à son honneur, qui travaillait au  journal Le Monde et au Nouvel Observateur, ne fait pas mystère de son orientation  politique. Il ne cache pas au lecteur qu’il n’hésite pas à prendre partie dans tel ou tel mouvement ; son journalisme n’est pas neutre . À propos du coup de force des généraux (l’opération « résurrection ») l’auteur relate l’appel de Michel Debré, alors Premier Ministre :

« Que signifiait cette invocation lancée par un homme évidemment épuisé et hors de lui, incitant le peuple à se rendre sur les aérodromes  « à pied ou en voiture » -ce qui fit ajouter « et à cheval ? » par les moins plaisantins de ses auditeurs -  pour bloquer la progression des envahisseurs venus d’Alger ? » p.168.

Le biographe prend soin, dans une note de bas de page, de faire savoir qu’il s’y rendit.

De Gaulle courageux, de Gaulle imprudent, de Gaulle inconscient ? Au lecteur de trancher :

« À 22 heures, ce 10 juin 1960, Si Salah, son adjoint militaire Mohammed et son conseiller politique Lakhar sont introduits à l’Elysée par l’entrée de la rue de Marigny. Ils sont accompagnés par Bernard Tricot et Edouard Mathon, qui les conduisent aussitôt – ils n’ont pas été fouillés (de Gaulle s’y était opposé) dans le bureau du chef de l’État. Rappelons qu’il s’agit de trois dirigeants d’une rébellion qui lutte, les armes à la main, et par des moyens souvent atroces, contre l’État français... » p.118

Lacouture en historien méticuleux et en chercheur assidu relève les propos de Pierre Joxe, donné dans une interview, vingt ans après la signature des accords d’Évian et le cite :

« Nous n’avons jamais pensé que les Français d’Algérie puissent partir, jamais l’hypothèse d’un départ des français n’a été évoquée, d’un côté ou de l’autre au cours de la conférence. » p.235

On peut en déduire que la négociation ne concernait pas les êtres humains ou que Louis Joxe était totalement incompétent ou n'avait pas la moindre idée du terrain et de la situation. Mais ces propos sont à rapprocher de ceux que cite Peyrefitte dans son « c’était de Gaulle » :  en prévoyant l’arrivée de 350 000 pieds-noirs grand maximum.  Les réfugiés pieds-noirs atteignirent plus ou moins le million. Cela s’appelle-t-il une totale impréparation, une lucidité totalement défaillante ou une inconscience politique et humaine ? Si Louis Joxe, Ministre de l’Intérieur ne se préoccupait pas du rapatriement des pieds-noirs, sa décision vis-à-vis des harkis fut sans appel, elle était tranchée d’avance. Témoins, ces deux télégrammes par lui envoyés, et que bien sûr Lacouture se garde bien de citer :

9 mai 2010 à 12:11 (CEST)
« Télégramme n. 125/IGAA – 16 mai 1962 / Ultra Secret / Stric. Confidentiel. Ministre Etat Louis Joxe demande à Haut Commissaire rappeler que toutes initiatives individuelles tendant à installation métropole Français Musulmans sont strictement interdites. En aviser urgence tous chefs S.A.S. et commandants d’unités. »

Directive de Monsieur Louis Joxe, Ministre d’ Etat:

« Je vous renvoie, au fur et à mesure, à la documentation que je reçois au sujet des supplétifs. Vous voudrez bien faire rechercher, tant dans l’ armée que dans l’ administration, les promoteurs et les complices de ces entreprises de rapatriement, et faire prendre les sanctions appropriées […] Je n’ ignore pas que ce renvoi peut-être interprété par les propagandistes de la sédition, comme un refus d’ assurer l’ avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d’ éviter de donner la moindre publicité à cette mesure. Signé Louis Joxe 15 juillet 1962 »

Louis Joxe fut le principal négociateur des accords d’Évian et informait très régulièrement par téléphone le général de Gaulle de l’avancée des négociations, comme l’auteur l’écrit :

« Il faut bien dire que le défaut de la cuirasse de Charles de Gaulle, négociateur de l’Algérie, fut sa hâte d’en finir. » p.249

L’insistance avec laquelle l’auteur justifie la fin de la guerre d’Algérie, dans une optique positivement gaulliste revient inlassablement et s’égrène tout au long de l’ouvrage comme un chapelet justifiant la politique algérienne du général :

« La fin de la guerre d’Algérie va enfin permettre à la France de rentrer dans le concert des États modernes.. » (De Gaulle en conseil des ministres, printemps 62) p.407
« ...c’est donc au printemps 62 que, libéré de l’hypothèse algérienne, Charles de Gaulle accélère sa longue marche en direction de l’hémisphère sud. » p.408
« Bref, revenant aux affaires, de Gaulle avait fait de la reconnaissance de Pékin un projet à long terme, que l’apaisement du conflit algérien pourrait permettre de réaliser tôt ou tard. » p.440
« Le ministre des armées soutenait qu’il excédait (le budget de la bombe) par trop  ses moyens financiers – à moins que la nation ne mit un terme à l’entreprise militaire au sud de la méditerranée... » p.457
« Privée de l’Algérie, l’armée se voit offrir le monde de la découverte... »p.469

Lacouture parle très peu, voire pas du tout des fameux réseaux Foccart et des barbouzes gaullistes, le terme de barbouze est utilisé une fois en confrontation contre l’OAS à laquelle il donne beaucoup plus d’importance qu’au drame des harkis ou qu'à l’exil des rapatriés. L’attentat du Petit Clamart est bien entendu relaté, mais on n’y apprend rien de nouveau. Les nouveautés dans l’affaire ne datent réellement que d’après 1985, date de la publication de la biographie de Lacouture, mais ces nouveautés, qui n’en sont pas (la taupe de l’Elysée) sont tout de même abordées.

                                                                                                       *
Dans la partie deux de l’ouvrage, Lacouture nous invite à une promenade européenne dans l’Europe de Charles de Gaulle :

« Quand le projet français (gaullien ?) était d’adosser à Bonn sa propre prise de distance avec Washington, celui de la RFA était de se servir de la France comme truchement supplémentaire avec les Etats-Unis. Qu’un homme aussi perspicace que Charles de Gaulle n’ait pas senti cela, qu’il ait misé toute sa stratégie de distanciation sur un partenaire qui misait tout sur l’inféodation, restera l’un des mystères de cette mystérieuse carrière. » p.560

Mystère d'une mystérieuse carrière ou manque de lucidité politique ?  Le manque de lucidité semble plus adéquat à une erreur aussi monumentale que la Porte de Brandebourg ! Pourtant, la lucidité de De Gaulle sur l’Europe américaine, ne lui faisait pas défaut :

« Les États Unis d’Europe, ce serait l’Europe des États Unis. » p.315
(La formule est en fait de Jean-Pierre Chevènement)

Cette facette du général et cette lucidité de la main mise des États-Unis sur l’Europe sont beaucoup plus amplement développées chez Peyrefitte. Des chiffres aussi, concernant la France à cette époque qui soulignent le redressement gaulliste de la Nation :  

« Quelques chiffres sont éloquents : le taux de croissance, fixé par le plan intérimaire à 5,5% dépassait 7% ; la consommation des ménages en augmentation de 30% ; le chômage réduit à moins de 30 000 ; la balance du commerce extérieur excédentaire ; les réserves de change évaluées à 4 milliards de dollars ; la hausse annuelle des prix limitée à moins de 4 %. » p.600

Bien que Louis Joxe ne prévît, de façon feinte ou réelle, aucun retour des rapatriés, ce phénomène eut pourtant bien lieu et selon l'auteur joua sur l'équilibre économique de la métropole (c'est encore la faute des pieds-noirs) :

« ...la pression exercée sur l’économie nationale par l’afflux soudain de plus de 650 000 rapatriés d’Algérie. » p.600.

Beaucoup d’auteurs parlent du million de rapatriés, Lacouture a toujours tendance à minimiser les chiffres concernant l’Algérie : 30 000 harkis ébouillantés ou égorgés, selon lui. Ils furent en réalité 100 000, sans compter les disparus.

Comme dans les deux premiers volumes de la série, l’humour froid et pince sans rire du général est évoqué :

« On me traite de dictateur : a-t-on jamais vu un dictateur en ballotage ? » p.638

Ou bien visitant une exposition dans laquelle étaient mis en valeur et presque en parallèle des manuscrits de Corneille et de Charles de Gaulle. Ceux de Corneille sans aucune rature et ceux de De Gaulle, qui raturait énormément ses manuscrits, le général eut ce mot savoureux :

« Tiens, Corneille ne se relisait pas ? » p.770

Comme dans l’ouvrage de Peyrefitte, il y a aussi quelques chiffres qui montrent le décalage abyssal entre la France du temps de De Gaulle et celle d’aujourd’hui. La nuit la plus chaude de mai 68, il y eut plus de cent voitures incendiées. (P.674.) Ce qui n’arrive même pas au score d’un jour de l’an ordinaire des années 2000... Quelques erreurs de mémoire aussi en ce qui concerne mai 68 :

« ...C’est en tout cas ce que criait la foule aux cheveux longs cette nuit là. » p.686

Les cheveux ne se portaient pas encore longs en 1968, des photos existent. L’auteur nous apprend, que lors de la manifestation communiste du 29 mai, le fait de tirer sur la foule, si les évènements débordaient était bel et bien prévu. La formule de Lacouture est par ailleurs très parlante : 

« Hier, on ne pouvait pas tirer sur les étudiants, « ces héritiers ». Mais demain, si ce sont des communistes... » p.693

Comme il avait refusé de toucher sa retraite de « général » de Gaulle refusera aussi de toucher sa retraite de Chef de l’État :

« L’ancien directeur du cabinet présidentiel est chargé de faire savoir en haut lieu que le général refuse de toucher la retraite d’ancien chef de l’état, mais qu’il accepte de se voir allouer un local pour y installer son secrétariat parisien... » p.762

Il n’y a certainement pas eu un seul de Gaulle et Lacouture en a dégagé lui-même plusieurs. La fuite de l’Elysée en 68 et les tergiversations qui eurent lieu à cette occasion en est un des exemples le plus flagrant et le plus révélateur.

S’il y a le de Gaulle calculateur, grand politique, politicien averti et fin manœuvrier, chef historique, meneur d’hommes, il y a aussi en lui l’orgueilleux, le prétentieux et l’homme du mépris, de la rancœur. L’auteur n’hésite pas, pour qualifier son personnage, à dire de lui qu’il fut un cyclothymique. Mais il oublie, et ce n’est pas rien, qu’il fut aussi souvent un piètre politique et un militaire dont le génie intuitif et le savoir militaire tactique a plusieurs fois laissé à désirer !
Comment celui qui croyait dans l’armée mécanisée, les chars d’assaut, qui avait voulu cette force motorisée, qui insista pour qu’elle soit ; comment un tel stratège pouvait-il croire que le réduit breton doté de quelques poteaux télégraphiques et de fossés auraient suffi à arrêter les panzers de Guderian ? Lacouture évoque à peine cette affaire du réduit breton. D’autres historiens l’ont amplement développée.

Que dire également sur le plan militaire et politique, d’un geste comme la fuite en Angleterre ? Outre que ce geste était plus que déraisonnable,  il était par avance et de toute évidence voué à l’échec. Les circonstances, mais surtout le hasard en décidèrent autrement. Que dire aussi de la proposition faite au téléphone par de Gaulle à Raynaud et au Conseil des ministres de fusionner en une seule nation la France et l’Angleterre ? Une telle fusion, inspirée par Jean Monet, se fait-elle en quelques heures ? Comment ne pas voir ou savoir que la France ne serait devenue qu’un dominion britannique ?  Fort heureusement le gouvernement vit tout de suite la manipulation anglaise et rejeta cette folie improvisée.
Que dire enfin d’un soldat qui attaque les soldats de son pays avec une force étrangère ? (Dakar, le Levant.)

Que dire du politique qui voyait, après guerre, en l’Allemagne le principal allié pour se sortir de la gangue américaine et construire l’Europe des nations ? Alors que n’importe quel citoyen lambda savait que la RFA était un sous-marin américain.

Que dire du lâchage de l’Algérie et du Sahara sur le plan politique, stratégique et militaire ? Pourquoi lâcher en hâte, en toute précipitation, en cédant à toutes les demandes de l’adversaire qui n’avait alors plus de forces vives et était au tapis pour bien longtemps ?
Certes, beaucoup d’éléments plaident en faveur de la vision du général, pour la décolonisation de l’Algérie, mais si la précipitation d’avoir « La bombe » et de « construire l’Europe » avant de mourir (il avait alors 72 ans) ne l’avaient pas porté à du bâclage, une solution harmonieuse et certainement beaucoup plus humaine aurait pu être trouvée et développée.

S'il n'y a pas de réponses possibles à ces manquements, de Gaulle reste quand même celui qui rendit sa grandeur à la France, celà est indéniable.

Lacouture a donc accompli un immense travail de chercheur et d’historien. Les outils du chercheur sont utilisés avec brio et communiqués honnêtement au lecteur. L’historien raconte son histoire tantôt fortissimo, au son de la trompette militaire et du roulement de tambour, l’histoire est jouée allegro, mais certaines phrases musicales sont ritenente ou jouées pianissimo, parfois la musique ne dégage qu’un léger souffle, presque inaudible, de la partition de l’Histoire.
Le portrait est juste, c’est le paysage du fond qui fait que le tableau n’est pas tout à fait un chef d’œuvre symphonique. On peut tout de même écrire, après ces trois volumineux ouvrages consacrés à de Gaulle  : « képi bas, bravo l’artiste ! » et admirer le travail de bénédictin que l’auteur a accompli.
Avril 2016
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De l’inconvénient d’être né

Comme son titre l’indique « De l’inconvénient d’être né », d’Emil Cioran, éd. Gallimard, ne pèche pas par optimisme.
Le livre est une suite d’aphorismes et de pensées indépendantes les unes des autres mais qui ont en commun une sagesse réaliste entachée de mélancolie : "Plus quelqu’un est comblé de dons, moins il avance sur le plan spirituel. Le talent est un obstacle à la vie intérieure." On ne peut pas parler réellement de pessimisme pour caractériser la pensée de Cioran pour cet ouvrage de 250 pages. La pensée du philosophe, dans De l’inconvénient... oscille entre le détachement du bouddhisme zen et l’existentialisme. À lire à petites doses, quelques pages chaque soir.
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De l'urgence d'être réactionnaire

 

De bonnes formules dans De l’urgence d’être réactionnaire, par Yvan Rioufol, éd PUF.

« druckérisation générale des esprits » « pensée officielle soviétoïde » sont des inventions clin d’œil criantes de vérité. En sus de ces amusements, l’auteur rappelle au passage les phrases stupides et nihilistes de la plupart des politiques, tel que Martin Hirsch :

« L’intégration, c’est quand les catholiques appelleront leur enfant Mohamed »

ou Éric Besson : 

« La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vire ensemble. Il n’y a pas de français de souche, il n’y a qu’une France de métissage. »

Notons que tous deux étaient ministres en activité de Sarkozy. Mais les « épinglages » sont nombreux et concernent aussi bien les imbéciles de droite comme ceux de gauche.

Y. Rioufol revient également sur la confiscation de la parole du peuple (référendum de 2005) sur toutes les censures aberrantes imposées par l’internationale de la pensée conforme. La dénonciation de la pensée unique constitue l’ensemble de l’ouvrage.

Yvan Rioufol, tout au long de son livre, utilise beaucoup les statistiques et les sondages pour les faire parler, mais quelquefois il leur fait dire ce qu’Yvan Rioufol a envie d’entendre. Ainsi, page 166, il note que :

(... 58 % des français, seraient prêts, de guerre lasse, à accepter le mariage homosexuel [...] cet élément de destruction de la famille...)
Alors qu’à la page 110 il écrivait : « En réaction, la jeunesse européenne  se révèle fidèle à la famille, au couple... »

Douce illusion, quand on sait qu’un couple sur  deux divorce en région parisienne, un sur trois en province.  Les chiffres sont très faciles à trouver. On a tout de même un peu l’impression de se trouver dans un livre de morale dénonçant, avec raison, la morale des autres et la mièvrerie politique contemporaine, mais on y retrouve le naïf qui dénonce la naïveté des imbéciles actuels :

« J’ai fait partie, en 2003, de ceux qui ont soutenu Georges W. Bush et les néoconservateurs dans leur volonté de favoriser la libération, et la démocratisation de l’Irak. » (p.138)

Quoi de plus politiquement correct à cette époque que de soutenir l’Oncle Sam contre le vilain dictateur ? Et l’arroseur arrosé ne fait pas de mea culpa, au contraire, citant l’actuel secrétaire à la défense américain, il constate que :

« ...la démocratie irakienne, même imparfaite et parfois désespérante, était un exemple pour les peuples qui se sont soulevés. »

 On sait ce qu’il en est de la démocratie à l’heure actuelle en Irak (50 morts par jour en moyenne par attentat) et que d’autres ont vu venir la situation de très loin, pas Yvan Rioufol, qui ignorait tout de la production de pétrole irakienne et des réserves de son sol !  Mais pour la Lybie et le reste, il n’était pas dupe, veut-il bien essayer de nous faire croire. Comme un des chapitres de l’ouvrage s’intitule : En finir avec le double discours, on lui fait confiance !

L’avant dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la montée de l’islamisme, et malgré des réticences, l’auteur veut croire à un islam modéré et intégrable aux valeurs républicaines qui sont appelées, selon le discours conventionnel et correct qu’il dénonce mais adopte en partie, à concourir à cette intégration. Yvan Rioufol est un bon essayiste mais un mauvais philosophe : si des sociétés, comme les sociétés capitaliste ou socialiste s’accommodent de la laïcité, aucune civilisation ne s’est construite sur elle, et notre société capitaliste, issue de la civilisation occidentale est une grande pourvoyeuse des « droits de l’homme » !  Mauvais note en philo pour Rioufol, car ce n’est pas la société occidentale qui est en péril, mais la civilisation occidentale! Voilà il faut franchir le Rubicon, mais n’est pas César qui veut ! Cela n’a pas grande importance, dans moins de quatre cent ans plus personne n’y pensera, en attendant c’est nous, contemporains, qui sommes embarqués dans cette galère. L’envie me prend de paraphraser le Divin Marquis : « Allons français encore un effort pour être tout à fait réactionnaires ! »

La fin de l’ouvrage est un véritable feu d’artifice qui en appelle à François Hollande, à Ségolène Royal, qui a, dixit : « le mérite de savoir parler aux gens » (les vrais gens se demande-t-on ?) et que l’auteur compare à Sarah Palin, pas moins. Ce qui lui donne l’occasion de fustiger Marine le Pen :

« ...ni à ceux qui contestent l’aventure économique que veut entreprendre Marine Le Pen avec un retour incongru au dirigisme étatique dont tentent justement de se sortir les principaux pays européens, ayant tous vécu trop largement au- dessus de leurs moyens. »

Le catéchisme européen fait bon ménage avec les « nouveaux réac » dont l’auteur se veut la tête pensante. La lumineuse pensée de Rioufol pourrait se résumer ainsi : « On restaure tout, mais surtout on ne touche à rien ! » La nouvelle tête chercheuse des « nouveaux » réacs ne pouvait terminer sans un appel vibrant au candidat Sarkozy :

« Nicolas Sarkozy aurait évidemment tout bénéfice à répondre, mais par des actes cette fois, à cet électorat qui ne lui fait plus confiance. »

Ben parbleu ! Cinq années de promesse de changement et de restauration, cinq années d’aggravation. On se demande vraiment qui prend le plus les français pour des imbéciles : Sarkozy ou ses voitures-balais ?

Ouvrage à lire tout de même, bonne écriture, phrases rafraichissantes d’un chien qui mord mais ne veut pas être embarqué par la fourrière, ça se comprend. Livre à conseiller à ceux qui veulent y croire encore....
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De nez à nez


Tout, tout,tout, vous saurez tout, non pas sur les nénés, mais sur le nez ; appendice nasal, avec le livre de Vincent Bouton « De nez à nez », éd. L’Harmattan. De l’antiquité aux temps modernes vous explorerez le nez avec  cet endoscope nasal littéraire assez court (140 pages). De celui de Cléopâtre à celui des Bourbons (la communication bucco-sinusienne de Louis XIV, page 129) en passant par le cancer de la mâchoire de Freud, vous découvrirez que ce que vous pensiez n’être que deux trous mal fichus au milieu du visage se révèle être un continent personnel exploré depuis peu et dont la géographie est encore incertaine, car :

« ...Toute science, même l’anatomie, doit être prudemment pratiquée et transmise, que tous les savoirs ne sont que des instantanés de l’histoire  comme la photographie ou les sondages d’opinion. » (p.140)

Un grand livre de vulgarisation scientifique dans un petit opuscule. Comme il est publié dans la collection « médecine à travers les siècles » vous n’échapperez pas au versant scientifique du tarin, que le (nez)ophite a du mal à sentir, mais curieusement on ne s’y ennuie pas. Vous cesserez de respirer afin de ne pas être malade à la vue des endoscopes prévus pour votre appendice. Allant de découverte en découverte, vous découvrirez que vous avez des pouvoirs que vous ne soupçon(nez) pas  : notre nez  reconnaît de 3000 à 10 000 odeurs et il doit en exister environ 250 000 de part le vaste monde ! (page 75)
Livre savant, livre humain et aussi livre plein d’humilité de la part de quelqu’un qui sait de quoi il parle sans prendre sa parole pour un édit divin ou un axiome scientiste :

« Les revues spécialisées ne font pas état de ce genre d’approche thérapeutique. Faut-il se limiter à la seule approche scientifique des maladies ? Faut-il tout simplement savoir écouter nos patients et mieux savoir leur faire confiance ? » (p.122)

Poignant lorsqu’il se fait un devoir de laisser la parole aux patients, le plaisir de la lecture envahit  vos narines de fragrances agréables. Les médecins, avec ou sans Molière, c’est comme ça qu’on les aime : savants et humbles, humains et compétents ! Un livre dans lequel on plongera le nez avec profit.
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Le désert des tartares

Jacques Brel s’est inspiré du roman de Dino Buzzati, Le désert des tartares, éd. Le livre de poche en écrivant Zangra :

«Je m’appelle Zangra et je suis lieutenant au fort de Belonso qui domine la plaine d’où l’ennemi viendra qui me fera héros»
est le début de la chanson et le début du roman, le nom des lieux et des héros sont bien sûr changés.
«Je m’appelle Zangra et hier trop vieux général j’ai quitté Belonso qui domine la Plaine et l’ennemi est là : je ne serai pas héros »
est la fin de la chanson et la fin du roman.

Entre les deux, 250 pages qui racontent très bien l’ennui avec une écriture réaliste, de très belles métaphores, notamment page 52 sur le chemin et la vie. Le désert des tartares est à ranger dans la catégorie des romans « existentialistes. »
Bien qu’il décrive un univers d’ennui l’auteur n’est pas du tout un romancier paysagiste, il y a une grande difficulté à se représenter les lieux, la ville du héros et ses rues,  impossible de visualiser les lieux décrits, le fort entouré de montagnes, impossible de se repérer dans le descriptif paysager ou simplement à l’intérieur de bâtiments. Cela est peut-être dû au fait que l’auteur y a mis peu d’application ou ne visualisait pas lui-même les lieux qu’il décrivait. Par exemple pour la même chambre, celle du héros, page 36 :

«Il ferma la fenêtre, se dévêtit, se mit au lit et resta quelques minutes à penser, regardant fixement le plafond recouvert également de bois»

Ce plafond recouvert de bois devient à la page 76 :

« Habitude, pour Drogo, la chambre, les calmes lectures nocturnes, la lézarde qu’il y avait dans le plafond au-dessus de son lit et qui ressemblait à une tête de Turc.... »

L’ensemble reste quand même bien lisible, on ne lâche pas le bouquin pour faire une pause avec un autre.

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2084
La fin d’un monde

 

C’est un livre laborieux qu’a écrit Boualem Sansal avec 2084, La fin du monde, éd. Gallimard.
En prenant comme structure 1984 de G. Orwell, l’auteur s’essaie à une copie du célèbre ouvrage. La toile de fond de la société de Big Brother, cette fois n’est pas une bureaucratie cryptocommuniste mais la religion. Et, sans qu’il ne soit nommément cité, il y a suffisamment d’analogies et d’allusions à l’Islam. –Yölah est grand et Abi est son fidèle délégué- Le héros, Ati, rejoint la capitale de l’Abistan, en fait capitale du monde, puisque contrairement à 1984 le monde n’est pas divisé en trois parties, même s’il existe une mystérieuse frontière.

Chabir et siccas sont des unités de mesure dont on ne sait pas à quoi elle correspondent en poids de choucroute,  et les citoyens de l’Abistan payent le  hir en didi qui lui est une unité monétaire.  Au milieu de tout ça les aventures d’Ati qui aura un ami, qu’il perdra et auquel on a du mal à s’attacher comme on a du mal à s’attacher à Ati. Le tout finira dans un complot contre la Grande fraternité et autres structures dirigeantes de l’Abistan.  Ce complot est organisé par des hautes instances administratives,  Ati y sera mêlé malgré lui. Ce qui ne veut pas dire que les choses deviennent claires : le livre reste abscons et mal construit du début à la fin, malgré quelques notes de philosophie personnelle glissées ça et là dans le dialogue des comploteurs.  

Peu d’auteurs réussissent à créer un monde imaginaire qui fascine, passionne ou dégoûte. La condition requise pour garder le lecteur est la crédibilité de ce monde, soit-il irréel au possible. L’écriture de 2084 est lourde, pesante et maladroite on la dirait presque ennuyeuse à souhait.
On sent l’ouvrage écrit pour concourir aux divers prix littéraires de la rentrée.  Comme l'auteur est une personnalité courageuse, le jury germanopratin qui le primera se décernera ainsi un brevet de résistance, ainsi la boucle sera bouclée...
On se demande quand même, à la fin de l’ouvrage, où est passé le formidable auteur du Village de l’allemand, qui lui, vous secouait les tripes.
10 octobre 2015.
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Dictionnaire amoureux de Venise

 

C’est à un voyage dans le temps immobile que nous invite Philippe Sollers avec son « Dictionnaire amoureux de Venise » éd. Plon. Des lieux, des gens, (peintres,  musiciens, écrivains) figurent aux entrées de ce Dictionnaire passionné plus qu’amoureux. Philippe Sollers nous parle des rapports que ces artistes ont entretenus avec Venise. Les portraits sont plaisants, taillés en quelques mots, comme Hugo Pratt, autre amoureux de Venise, cernait un personnage en quelques coups de crayons.  Passionné donc plus qu’amoureux ce dictionnaire de 480 pages. Venise, on l’aime ou on ne l’aime pas. L’auteur, posant le pied pour la première fois sur la terre de la « Sérénissime », sait tout de suite que Venise sera son paradis et son apocalypse, sa révélation.  Tout au long des entrées Philippe Sollers laisse la parole aux gens dont il parle, en bien ou en mal. C’est ainsi que Joyce, à qui l’on demandait  pourquoi il ne se faisait pas protestant nous apprend par un bon mot :

« Aucune raison disait Joyce, de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. »  

Les modernes ne sont pas épargnés et on peut lire avec plaisir des phrases telle que :

« Comme quoi on pourrait imaginer désormais le dictionnaire des idées modernes et post-modernes, dogme de la nouvelle religion négative, aussi obsédée que butée. »

Un dictionnaire à lire pour les inconditionnels de Venise et par tous les autres. On y apprend des tas de choses, sur la ville, les artistes qui y ont séjourné ou vécu, etun peu aussi sur l’auteur lui-même.
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Dictionnaire de la perversion
« Transformation de quelques concepts psychanalytiques »

Voici un Dictionnaire de la perversion au sous-titre un peu long, écrit par Didier Moulinier, éd. L’Harmattan.  Sur la quatrième de couverture il est indiqué : 

« On fraye donc quelques pistes pour une théorie « non-psychanalytique » de la psychanalyse, distillée dans ce dictionnaire conceptuel au plus près des textes de Freud et de Lacan (et de leurs commentateurs) sans toutefois leur faire allégeance »

L’auteur, tout au long de son ouvrage, utilise le vocabulaire lacanien, mais les mots ne sont pas innocents, surtout en psychanalyse. Ils définissent des concepts. D. Moulinier rentre de plain pied dans le discours lacanien et petit à petit il en devient prisonnier. On ne sait jamais vraiment quand, dans son écriture, il conteste la version psychanalytique des perversions ou s'il vient l'appuyer en la développant !
Le lecteur se trouve ainsi dans l’impossibilité d’entendre un discours autre que le discours freudien sur le sujet. Cette impossibilité de développer clairement  une autre vue est due aux concepts novateurs apportés par Jacques Lacan à la psychanalyse. Concepts auxquels, l’auteur, errant sur la bande de Möbius du discours lacanien fait retour une fois sur deux. 
L'ouvrage est plaisant à lire, mais demande une bonne connaissance du vocabulaire de la psychanalyse. Les articles ne sont pas trop longs, aucun mot n’est inutile et l’écriture est honnête sans être formaliste.  La parfaite connaissance qu’a l’auteur du registre lacanien lui a fait beaucoup de tore dans l’écriture de cet ouvrage, à l’abord certes difficile, mais à la lecture somme toute plaisante et enrichissante! A lire absolument pour qui s'intéresse un tant soit peu au sujet.
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Douze nouvelles

 

Douze nouvelles, farfelues, bizarres et surprenantes de Dino Buzzati en édition Pocket. La nouvelle est un genre considéré comme mineur, mais ceux qui en écrivent lui ont donné depuis longtemps ses lettres de noblesse que les grands auteurs semblent dédaigner. Beaucoup pourtant se sont piqués à l’exercice ou ont oublié leurs premières amours.  Ce n’est pas le cas de Dino Buzzati, de l’étrange au surréalisme, du bizarre à la critique sociale, en douze petits tableaux le spectre de balayage est large.
L’écrivain en général se fend d’une nouvelle lorsqu’il a une idée et qu’il considère que cette dernière est trop pauvre pour un roman. Mais parfois les écrivains se trompent. Du discours médical (Dal medico) au malheur d’être la fille d’une servante (L’uovo) en passant par la possession de pouvoirs surnaturels (L’Ubiquo), Buzatti nous entraine sur des chemins certes courts mais sinueux et plaisants à souhait. C’est rafraîchissant et on peut  consommer ces nouvelles accompagnées d’un bon Chianti ou d’un côte du Rhône : c’est bilingue.
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Eichmann à Jérusalem
(rapport sur la banalité du mal)

Eichmann fut enlevé en Argentine par les services secrets israéliens et jugé à Jérusalem en 1961. Hannah Arendt, nous raconte le procès dans Eichmann à Jérusalem (éd. Gallimard, 1966) et met à jour les principales pièces, même celles qui sont gênantes et que l'accusation a passées sous silence.
Le livre fit scandale à sa sortie, quand on l'a lu on comprend pourquoi. Annah Arendt nous brosse le portrait d'un des plus grands criminels de guerre nazi et nous le présente davantage comme un fonctionnaire zélé sans grande intelligence que comme un assassin antisémite convaincu. On a d'ailleurs l'impression, à la lecture de l'ouvrage que toute cette horreur sans nom est due à un fonctionnement administratif ordinaire, banal -c'est d'ailleurs le sous-titre de l'ouvrage- Eichmann obéissait à son chef, son chef obéissait aux ordres et ainsi de suite. Chacun tue, extermine, torture et chacun se croit couvert, en toute bonne foi, par la Raison d'Etat. Chacun fait son "devoir". Voilà un livre qui appelle à la réflexion profonde, et mène à la prise de conscience aussi bien, sinon mieux, que toutes les commémorations qui s'installent dans la banalité.
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L’enfance de Jésus


Ce n’est pas un traité de théologie destiné aux exégètes qu’a écrit Benoit XVI avec son Enfance de Jésus, éd. Flammarion, mais une invitation à la méditation et  une approche de l’Histoire Sainte qu’a écrit l’auteur. La lecture en est simple mais doit être soutenue, l’ouvrage ne se lit pas d’un trait.
Les références y sont précises, doctes et savantes, mais abordables à tout un chacun.
Un catéchisme ? Non, une promenade dans l’enfance du Christ qui répond aux nombreuses questions que peuvent se poser les fidèles et ceux qui doutent en interrogeant les évangiles.
Bien fait, bien écrit, concis, savant sans être prétentieux, on sent à sa lecture le vieil homme  humble et modeste penché sur sa table de travail avec un ardent désir de partager ce qu’il ose à peine qualifier de savoir. L’ouvrage ne cherche à convaincre personne, il expose, il questionne ; et son questionnement est convainquant, son exposé juste. Immense travail de fourmi que l’auteur ne revendique pas : il transmet simplement ce qu’il a reçu, il partage.
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L'enjeu des retraites

Un petit livre très décevant de Bernard Friot « L’enjeu des retraites » aux éditions La Dispute.
On était en droit de s’attendre à des informations simples, pratiques et didactiques d’un ouvrage traitant d’un pareil sujet au moment où la énième réforme des retraites arrive au Parlement.
Nenni point. On glane quelques informations en début d’ouvrage pour ensuite se perdre dans la théorie personnelle et utopiste d’un économiste égaré sur la planète Marx qui nous explique que tout le monde a faux sur le sujet.  Ce qui n’est pas tout à fait faux. Mais l’économiste, en marxien averti, veut nous persuader qu’il faut en finir avec le marché du travail :

« Cela suffit ! Notre qualification et notre salaire ne doivent plus dépendre des décisions d’employeurs sur un marché du travail. » P.94

Evidemment on s’éloigne du sujet et à partir de là, nous pénétrons dans le monde doré de l’utopie frioriste où l’homme est rousseauiste, bon par essence et où ce qui caractérise le travail s’appelle qualification. Cette « qualification » inhérente au travailleur comme les canaux à Venise ou la vérole au bas clergé n’est jamais définie ou expliquée : elle est ! Le lycéen l’attrape à la sortie du lycée comme le collégien attrape son acné au collège :

« Sur ce modèle, en finir avec le marché du travail suppose d’attribuer à chacun, à la sortie du lycée, une qualification avec le salaire (forcément supérieur au smic) et le réseau de pairs qui vont avec s’il ne poursuit pas d’études, un forfait salarial, (le smic) s’il continue à étudier. La qualification et le salaire qui lui est lié sont des attributs de la personne, ils ne peuvent pas lui être retiré, ils ne peuvent pas être réduits, ils ne peuvent que progresser au cours de la vie. » P.95

S’ensuit l’échelle de graduation des salaires de 1 à 5 sur laquelle va évoluer cette qualification, car dans le monde parfait de l'après capitalisme la monnaie a quasiment disparu :

« Il s’agira de produire des biens et services identifiés, lisibles pour les usagers, qui auront pour une partie d’entre eux un prix, pour d’autres un tarif, tandis que d’autres seront gratuits. » p.149

Le rasage, par exemple, sera gratuit...

L’ouvrage a beau être utopiste il n’en use pas moins des concepts non définis mais très à la mode et qui vous assure le respect et la mention politiquement correct dans le grand maelström politique. Ce concept de "citoyenneté" jamais réellement défini est associé, aux propres concepts non-définis de l'auteur  :

 « Attribuer une qualification jusqu’à la mort, c’est affirmer l’irrévocabilité de la dignité du citoyen [...] » p.123

Après cette grande remarque pleine de mystère et de foi salvatrice que nous élevons au rang de doxologie de l’Œuvre on conseillera aux lecteurs potentiels de s’équiper également sur Internet pour connaître l’enjeu des retraites.
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Enquête sur la loi du 3 janvier 1973


Généralement les livres d’économie m’ennuient. Ce ne fut pas le cas avec Enquête sur la loi du 3 janvier 1973 de Pierre Yves Rougeyron,  éd. Le jardin des livres. Je ne l’ai pas lu : je l’ai dévoré. Il tient plus du polar pédagogique retraçant une enquête de police que de l’ouvrage théorique qui vous entraine dans les spirales de la financiarisation en faisant quelques détours obligés par les méandres des produits toxiques. D’ordinaire ces ouvrages vous font reposer le livre en disant : « plus tard, après mon aspirine... » Ce n’est pas du tout le cas d’enquête sur...

Il est écrit en quatrième de couverture : Ce livre est le récit de la pire trahison de l’Histoire de France. C’est vrai. L’objet du délit est là, bien décrit, clairement expliqué ; et les coupables bien identifiés. Les explications peuvent commencer :

La loi du 3 janvier 1973 fut votée par les élus du peuple, -en vérité il n’y avait pas un chat à l’assemblée- et le peu de députés votants n’y ont pigé que couic !
Ce qui ne les excuse pas, comme d’habitude ils ont joué avec notre vie, ici avec notre bourse :

« En 1973, chaque français, (homme, femme, enfant) était endetté à hauteur de 808 euros par personne. En 2012 cette dette était déjà d’environ 26 108 euros par personne, soit 32 fois plus. »

Cette loi consista à empêcher la Banque de France de prêter à l’Etat Français -avec de faibles taux- et à emprunter auprès des marchés financiers privés. Rien de moins ! Toute une pléiade de hauts fonctionnaires et de politiciens, pour la plupart liés et formés aux USA ont  magouillé la finance,  tripatouillé l’économie, et de trahison en trahison en sont arrivés à l’euro. Ce qui fait qu’aujourd’hui la France ne bat plus monnaie, ne peut pas dévaluer et se trouve pieds et poings liés dans les mains des marchés.
L’ouvrage trace le portrait biographique de tous ces responsables qui aujourd’hui encore –pour les vivants- viennent pérorer sur les plateaux télé et récoltent les honneurs qu’ils s’auto-attribuent ! Comme d’habitude, les journalistes se font les complices de cette engeance, comment pourraient-ils faire autrement et informer véritablement les français, puisque les quotidiens sont possédés par les banksters ? Sans compter que JP Morgan, par exemple, possède 10 % de TF1.

De l’humour aussi dans les citations et les emprunts à d’autres économistes ; c’est ainsi que le fonctionnement du capitalisme financier est merveilleusement illustré par le jeu ...du Monopoly !
Ou bien, en exergue du chapitre consacré à la création de la Banque de France : « Il y a trois grandes inventions depuis la nuit des temps : le feu, la roue et la Banque Centrale »

L’orientation politique de l’auteur est facile à cerner : française ! Beaucoup de références à De Gaulle, qui, malgré tous ses défauts fut le dernier monarque patriote.
Comme l’indique la quatrième de couverture ce livre doit être lu par tous les français. Mais il y a tellement de livres qui devraient être lus par tous les français... Si vous ne devez lire qu’un seul ouvrage d’économie, lisez celui-là !

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L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme

 

C'est à une double somme, théologique et sociologique, que nous invite Max Weber avec "L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme" édition Gallimard. Plus qu'en sociologue, l'auteur nous parle en historien des mentalités. Et quel historien !
L'analyse est des plus riches, des plus fouillées. L'ouvrage n'est pas facile à lire, mal rédigé, car encombré de notes de bas de page à l'excès -certaines notes dépassent parfois les trois ou quatre feuillets- mais la plus-value tirée vaut l'investissement en temps et en efforts de lecture.
C'est en partant de l'ascèse intramondaine des sectes protestantes que Weber voit se lever l'aube du capitalisme. Pour lui, la Réforme fut la chrysalide indispensable dont le capitalisme avait besoin pour s'épanouir, le protestantisme fut le cocon idéologique dans lequel le capitalisme moderne évolua, mieux, sans l'esprit de la Réforme pas de capitalisme. Et ce, que cette réforme soit luthérienne ou calviniste :

"En un mot, c'est le protestantisme, tout spécialement le protestantisme ascétique qui a aidé le capitalisme à prendre racine, tant sous sa forme générale que sous sa forme spécifique. En revanche, le catholicisme, qu'il fut toléré ou dominant, ne l'a favorisé nulle part".

Dans son "Histoire de la folie" M. Foucault met en avant le grand renfermement et l'impute à la Réforme, Weber ne dit pas autre chose :

"Il fut réservé à l'ascèse puritaine de contribuer à la législation anglaise sur les indigents, laquelle, par sa dureté, a provoqué en ce domaine un changement radical"

Weber d'ailleurs n'était pas un inconnu de la pensée foucaldienne, Foucault s'en inspire largement. Comment ne pas faire le rapprochement entre sa citation :

"La Renaissance a dépouillé la misère de sa positivité mystique. Et cela par un double mouvement de pensée qui ôte à la Pauvreté son sens absolu et à la Charité la valeur qu'elle détient de cette pauvreté secourue. Dans le monde de Luther, dans celui de Calvin surtout, les volontés particulières de Dieu -cette " singulière bonté de Dieu envers un chacun "- ne laissent pas au bonheur ou au malheur, à la richesse ou à la pauvreté, à la gloire ou à la misère le soin de parler pour eux-mêmes."
(Michel Foucault, Histoire de la Folie, p. 82, éd. Gallimard)

Avec celle de Weber :

"L'éthique du moyen âge n'avait pas seulement toléré la mendicité, elle l'avait directement glorifié avec les ordres mendiants. Les mendiants laïques eux-mêmes, dans la mesure où ils fournissaient l'occasion au possédant d'accomplir des bonnes œuvres en faisant l'aumône étaient parfois définis et considérés come un 'état' ".

Méthodique, Weber n'hésite pas à faire parler l'analogie entre les corporations du moyen-âge chargées de gérer les professions et de réguler la concurrence avec la "communauté des fidèles" chargée de veiller sur le bon esprit de ses membres. Et Weber nous le montre, la nuance est de taille : régulation "économique" pour les corporations, régulation des mœurs sans modération économique dans la "communauté écclésiale", le capitalisme, s'il ne nait pas que de ces différences lui doit beaucoup.
Mais plus que dans les schémas explicatifs, c'est dans la mentalité de l'ascète protestante que Weber nous démontre que la Réforme ne fut que la structure de pensée autour de laquelle le capitalisme allait s'enrouler comme le lierre sur la branche. Quoi qu'il en soit, même s'il est ardu, l'ouvrage est un incontournable pour qui veut comprendre la genèse du capitalisme et son esprit. Les paresseux qui voudront tout de même effleurer le sujet sans se fatiguer pourront toutefois se rabattre sur l'excellent livre de C. Virgil Gheorghiu. La Jeunesse du docteur Luther.
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L’Evangile du fou

L’ouvrage est présenté comme un roman, L’Evangile du fou, Jean Edern Hallier, éd. Albin Michel. Mais ce n’est pas tout à fait un roman... C’est une biographie déjantée et surréaliste du Père Charles de Foucauld, c’est également un livre de souvenirs de Jean Edern lui-même et une belle histoire d’amour qui finit mal, comme toutes les belles histoires d’amour.

Bref c’est de la vraie littérature où dans un ouvrage de plus de 400 pages se côtoient formules chocs :

« Un vagin c’est le soleil d’Austerlitz d’un seul et le Waterloo de tous les autres, l’humide prairie douce d’un immense carnage... »

Les belles métaphores :

« Je me condamnais à me prendre moi-même au mot, asphyxié par les fumées de l’orgueil... »

Les réflexions politiques ne s’encombrent pas d’un politiquement correct :

« Les bons sentiments, c’est notre vaseline ! Désormais la survie d’un affamé nourrit grassement cinq fonctionnaires du Bien. » « L’ennemi des libertés feint toujours de les défendre, le désinformateur stigmatise la désinformation [...] la dame de charité s’assied sur la bouche ouverte du pauvre qui appelle au secours. Quand c’est le bourreau qui parle au nom de la victime, la boucle est bouclée. »  

L’humour réaliste ne manque pas :

« La masturbation est une drogue que l’on peut toujours avoir sur soi... » « L’espérance, c’est l’amphétamine des imbéciles. »

Dans L’Evangile du fou, Jean Edern Hallier est tour à tour le procureur, l’avocat et le juge de la bourgeoisie, de lui-même et des valeurs de « nos familles ». L’érotisme est avenant et servi par une belle plume du vingtième siècle ! Si une toute petite partie, au milieu de l’ouvrage, perd de la verve et de la fulgurance du départ, ne reposez surtout pas le livre, la verve du début revient vite, dans une belle histoire d’amour où l’on parle de cul, et où un chat est appelé un chat, surtout si c’est une chatte ! L’héroïne, bien sûr appartient à nos familles, elle est attachante, elle pense, mais cette pensée des bourgeoises de nos familles, pour Jean Edern, n’est que :

« l’ondoiement d’une sévérité gracieuse entre les tabous ! »

Il faut absolument lire ce livre du refondateur du journal L’Idiot International, si on ne veut pas rester un simple idiot.
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La fabrique du monstre



Voici un petit essai politique et sociologique écrit par Philippe Pujol, éd. Les Arènes, qui porte en sous titre : « 10 ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille, parmi les plus inégalitaires de France ». Lorsqu’il était en poste au  journal La Marseillaise, le journaliste a reçu le Prix Albert Londres en 2014 pour ses articles sur le sujet (Quartiers shits). Auparavant le journal était d’orientation communiste, mais les temps changent et le Parti Communiste ayant subi une cure d’amaigrissement drastique, La Marseillaise est devenue un journal d’orientation ouvert à toutes les composantes du mouvement social. Puis elle a fini par virer ses journalistes dans un plan social.

La première partie de l’ouvrage est une plongée dans le monde de la drogue, des trafics et de la violence quotidienne des quartiers défavorisés de Marseille. Une rencontre  avec les voyous, les dealers, les guetteurs, des minots paumés malfaisants et ultra violents. Ces jeunes ne sont pas des coupables ; ce sont des victimes.  Rien n’est fait pour eux :

« Tout les conduit à contester les lois de la République. Et en réponse, depuis dix ans, les lois sécuritaires n’ont cessé de se durcir. » p.33

Depuis dix ans, seule la répression, selon l’auteur, est un fait visible. Les robinets sont fermés, l’aide sociale est un produit sorti de l’imagination de contribuables fâcheux. La condition sociale de ces jeunes gens, très touchants, le chômage endémique, le milieu dans lequel ils sont enfermés ne leur laissent pas le choix ; surtout qu’ils aiment les vêtements de marque, les Rolex, les motos et les BMW. 
La première partie de l’ouvrage est une confrontation directe avec la pauvreté, bien réelle parfois, mais sujette ici à des bourdieuseries, censées arracher des larmes au lecteur confortablement installé dans son intérieur bourgeois. De la misère qui vire  vite au misérabilisme, du Zola écrit par un Pagnol dont Peppone tiendrait la plume.  

L’auteur illustre son propos par des exemples, nous parlant de Kader (dealer attachant, mort sur un parking d’une balle dans la tête, il sera inhumé en Algérie) À sa mort, grand couscous : 500 personnes pendant deux jours, chacun contribue financièrement  à ces dépenses somptueuses. On veut bien le croire, ça fait un grand mariage, 500 personnes pendant 2 jours et 2 nuits. Son père, ex-clandestin, fou de douleur, comme tout père perdant un enfant,  vit de petits trafics :

« S’il ne fait rien de très illégal pour gagner sa vie, il ne fait rien de vraiment légal non plus. Une petite délinquance de survie qui ne se voit même pas comme telle. » p. 98 

Il sera tué de deux balles de kalachnikov car il voulait venger son fils et commençait à taper sur tout ce qui bouge... Le journaliste enquêteur accompagne la veuve chez l’assistance sociale et le psycho :

« L’aide sociale est devenue une bureaucratie désincarnée, plus aux ordres des institutions et des lignes budgétaires qu’au chevet des réalités sociales et des misères quotidiennes. » p. 159

Mais qu’est-ce donc que ces lignes budgétaires auxquelles il faudrait se plier ? De plus, ces lignes budgétaires sont fixées par des institutions, alors que les associations seraient plus à même de décider, car elles sont plus proches des gens et du terrain. Marseille manque vraiment de réalisme social !
À la page 102, l’auteur parle des arracheurs (agresser une personne en lui arrachant ses bijoux, et tans pis si la victime se blesse ou se tue dans l’agression) et de leur méthode de travail, d’ailleurs les victimes n’existent pas. L’auteur n’en parle pas. Ce n’est pas son but. Les victimes n’existent qu’en tant que dealers victimes d’autres dealers, qui sont eux-mêmes des victimes de la société. À propos de la drogue, l’auteur cite les propos d’un sociologue visionnaire et lucide :

«  Le trafic de drogue et les gangs offrent plus qu’un gagne pain. Ils proposent aussi une société alternative où le courage, la dureté et l’esprit d’entreprise sont valorisés. » Page 114

Gageons que le sociologue a été entendu : des concours spéciaux sont réservés aujourd’hui dans les grandes écoles, aux élèves venus de la diversité. Car en effet, pourquoi se priver de personnel compétent qui a  l’esprit d’entreprise valorisé, issu d’une société alternative qui demande du courage, l’esprit formé à la dureté ...des négociations du prix de la barrette ? 

La deuxième partie de l’ouvrage quitte la sociologie marxienne pour entrer dans la politique pure. Et là, on ne peut être déçu : tout le monde est pourri jusqu’à la moelle ! On veut bien le croire. D’ailleurs l’auteur ne cesse de faire des parallèles entre le banditisme des quartiers et celui des affairistes, des bétonneurs et des politiques. Des liens importants les unissent. Que Marseille soit la ville des trafics, du blanchiment d’argent, de la délinquance bourgeoise en  col blanc ne surprendra personne, la chose est connue comme le loup blanc. Là, Philippe Pujol tape fort et sur tous. Personne n’est épargné sous sa plume vengeresse et incisive :

Le système Gaudin prit la place du système Defferre. Marseille a échangé son maire protestant anti-communiste contre un maire catholique, grenouille de bénitier, également anti-communiste, Gaudin est-il membre de l’Opus Dei ? (p.196) les Guérini ne sont pas oubliés, Vauzelle en prend aussi pour son grade. Suivi de près par Stéphane Ravier. Tout et tous y passent du PS à l’UMP en passant par le FN, un tel se fera élire un jour sous une étiquette et sous une autre étiquette à la prochaine élection. C’est aussi ça le clientélisme marseillais.
Clientélisme où l’on s’aperçoit d’ailleurs que l’auteur consacre une seule ligne à l’assassinat de Yann Piat, députée UDF venue du FN et qui  a été assassinée parce qu’elle dénonçait la collusion entre le milieu du banditisme varois et les bétonneurs. Pas un mot sur ses dossiers ou l’influence de ces derniers.

Un chapitre entier est d’ailleurs dédié au FN avec pour titre « l’Affront National » on note l’originalité... Là, les adjectifs ne manquent pas ; le vocabulaire habituel de facho, nazi, réac etc. crève la page, on trouve même le terme de macho pour désigner l’homme frontiste. Alors qu’il est évident que les petites frappes qui dealent les saloperies sont presque efféminées et pas macho pour un dinar ! Sinon, il l’aurait dit !

Mais l’auteur n’épargne personne, pas même le monde syndical : FO contrôle tout à la mairie de Marseille, on veut bien le croire, mais pas un mot sur la CGT qui, par ses grèves incessantes et injustifiées ruina le port autonome au profit de celui de Gênes...  Le Parti Communiste marseillais, lui n’a jamais trempé dans une magouille quelconque, sans quoi l’auteur en parlerait certainement.
Mais comme Marseille est en France et qu’en France tout doit finir par des chansons, entonnons en chœur le chant de soutien à l’Olympique de Marseillaise :

« Ajoutons à tout cela l’ensemble des ethnies présentes en France, toutes rassemblées à Marseille,  les religions, les quartiers organisés comme des villages, les gueules, les accents, les élus pagnolesques un club de foot qui a une âme, lui, et encore des gens bavards. » p. 315

On peut évidemment faire une libre lecture et supposer que les quartiers organisés comme des villages, s’appellent la ghettoïsation communautaire,  mais ce serait avoir une mauvaise foi doublée d’une mauvaise volonté. D’ailleurs Pujol se contente d’une ou deux allusions à l’islamisation pour  rallier le phénomène à la drogue. On constatera que le club de foot a une âme, lui !
Une âme qui coûte un milliard d’euros d’aménagement du stade vélodrome, dont 43 millions d’euros fournis par la municipalité, de quoi rénover quelques écoles de quartiers défavorisés... Mais cela ne se dit pas et Pujol ne l’écrit pas. L’OM c’est sacré, d’ailleurs Bernard Tapie n’est cité nulle part dans l’ouvrage. Il n’a jamais dirigé l’OM et n’a jamais trempé dans aucune affaire du côté de Marseille. N’a-t-il pas déclaré le  15 mars 2013 :

 « ...au micro de France Bleu Provence, Bernard Tapie a estimé que le concurrent de ses journaux du Sud-Est, La Marseillaise, longtemps d’obédience communiste, était « le mieux fait de toute la région », précisant qu’il était « intelligent », « bien fait », « bien écrit » et qu’il voudrait que les siens « soient faits comme ça ». (Le Figaro, 15/03/2013)

Pour conclure, l’auteur écrit que Marseille est une photographie de la France :

« Cette ville n’est tout simplement que l’illustration visible des malfaçons de la République Française. »  p.316

Ça, on veut bien le croire. Ouvrage intéressant tout de même que cette « fabrique du monstre », l’écriture est bonne, les mots crus et l’auteur ne s’encombre pas trop d’un vocabulaire journalistique de rigueur. Quand ils ne passent pas sous les fourches caudines de  l’autocensure idéologique, les faits sont racontés de manière sobre et précise. Presque une bonne peinture sociologique dont les retouches sont à déplorer. À déguster avec deux glaçons en terrasse sur la Cannebière, en faisant attention à son sac.
Avril 2016
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La face cachée des banques

Voici un ouvrage qui vous apprendra que les financiers sont des crapules. Mais ça vous deviez déjà le savoir. Hélas Eric Laurent ne fait pas œuvre de pédagogie dans son ouvrage « La face cachée des banques » éd. Plon. Ce brûlot, intéressant à lire, vous en apprendra peu sur le fonctionnement de la finance. Comme tout ouvrage parlant d’économie et de magouilles vous n’échapperez pas à une ribambelle de chiffres astronomiques tutoyant les milliers de milliards de dollars, chiffres que vous aurez oubliés sitôt le livre refermé.
Un exemple du bâclage de l’ouvrage se situe aux pages 178 et 179, Eric Laurent met en titre de son paragraphe : « Les économies d’impôts du Crédit Agricole » vous ne trouverez pas un mot ni même le nom de Crédit agricole sur ces deux pages !
Il manque dans cet ouvrage le mode d’emploi indispensable à la compréhension du monde crapuleux qu’il décrit. Un peu d’histoire sur la spéculation, notamment la « rupture » des accords de Bretton wood, aurait été bien venue. Quelques schémas, des exemples expliqués sur les « produits toxiques » en début d’ouvrage auraient suffi à rendre celui-ci passionnant au néophyte. Mais le livre a été écrit pour coller à l’actualité et faire du chiffre à la vente, business oblige, l’édition c’est un peu comme les banques...

Vous découvrirez tout de même que le pouvoir politique et les milieux financiers sont intrinsèquement liés : ce sont des sociétés financières privées qui attribuent à leurs semblables et aux états la fameuse bonne notation AAA ou... la pire, ainsi, les milieux financiers peuvent spéculer sur les états !
Vous y apprendrez aussi quelques bricoles intéressantes qui devraient donner à réfléchir aux « obamaniaques », ceux qui clamaient leur joie par milliers dans les rues. Si le gentil président a déclaré publiquement être « choqué et en colère » contre les financiers et leurs méthodes crapuleuses ce dernier n’hésite pas à les prendre comme conseillers financiers officieux tel Peter Peterson ou .... officiels comme Robert Rubin.
B. Obama plaît énormément aux financiers qui dirigent le monde. Ils lui ont accordé 600 millions de dollars pour son élection de 2008. (Bush ne fut financé que de 367 millions de dollars pour sa réélection de 2004.) Les financiers savent ce qu’ils font !

L’auteur revient sur la crise des subprimes en donnant cette fois un exemple :
« Un ouvrier agricole mexicain, ramasseur de fraises, disposant d’un revenu annuel de 14 000 dollars et ne parlant pas anglais, s’était vu prêter jusqu’au dernier centime nécessaire pour acheter une maison de 720 000 dollars. »

Soit 51 ans de plein salaire mensuel pour rembourser uniquement le capital emprunté !

Le livre est à déconseiller aux gens qui ont le vertige. Vous y apprendrez que les dérivés des produits financiers dont beaucoup sont « toxiques » s’élevaient pour 2007 à :  600 000 milliards de dollars, soit dix fois le produit national brut de tous les pays de la planète réunis !

Alors, « moraliser le capitalisme » comme le dit Nicolas Sarkosy, vous croyez vraiment que c’est possible ? Moi je ne l’ai jamais pensé.
L’ouvrage est à lire, mais pour les connaisseurs évidemment, pour les autres, ceux qui cherchent à comprendre, passez votre chemin, on reste entre initiés ; car bien sûr pas un mot sur les puissances occultes qui dirigent le monde ; le « milieu financier », c’est pratique, anonyme et confortable.
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Le fait du Prince

 

Amélie Nothomb a eu une idée, alors elle a écrit un livre « Le fait du Prince »  (éd. Albin Michel.) Mais ça ne suffit pas, elle ne s’est pas levée pour l’écrire, elle a conservé sur elle l’édredon en plumes de paresse. La seule phrase à peu-près notable se trouve en quatrième de couverture :

« Il y a un instant, entre la quinzième et la seizième gorgée de champagne, où tout un homme est un aristocrate. »

Il ne faut pas désespérer, Amélie Nothomb  écrira certainement de nouveau un vrai livre. On attend.
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Féerie pour une autre fois

Il est écrit en quatrième de couverture de Féerie pour une autre fois, de Louis Ferdinand Céline, en folio, éd. Gallimard que lorsque Céline travaillait à cet ouvrage il y pensait comme à un second Voyage au bout de la nuit. Nous en sommes bien éloignés. Si Le Voyage... m’a laissé un souvenir impérissable, il n’en sera pas de même pour Féerie... J’ai eu la chance de lire Le Voyage... à l’âge requis, vers la trentaine.
On ne peut pas écrire que Féerie soit du mauvais Céline, je n’en ai pas encore trouvé sous mes yeux, mais il y a parfois de l’emmerdant, même chez les meilleures plumes. Certes, Céline a inventé une nouvelle façon d’écrire, un nouveau style, on peut parler de style célinien, après lui, nombre d’écrivains ont volontairement ou involontairement écrit comme lui, dans son style. De Frédéric Dard à Philippe Sollers, chacun a adopté et intégré dans sa façon d’écrire un petit peu d’héritage célinien. La force de Céline c’est d’associer le fantastique descriptif avec un réalisme du vécu plongé dans son époque. Cela prend corps sous une plume qui crache les phrases scandées à la mitraille. L’insulte et la douleur provoquée par la rafale reçue se font  toujours à la première personne. Que ce soit des ouvrages comme Mort à crédit, Casse-pipe ou Rigodon et même dans ses ouvrages sulfureux comme Bagatelles, on retrouve une unité particulière de l’auteur, une signature unique : le style célinien.
Des lecteurs n’aiment pas Céline. Ça se comprend... La lecture de phrases hachurées !... bourrées de ponctuations !... les points d’exclamations suivis des trois points de suspension... à chaque ligne !... Ça peut finir pas fatiguer !...

Mais revenons à Féerie, .....à nos naravions de la RAF, vranlg !... binng !... Roâaa !... Ca hurle, l’immeuble se soulève, hésite un instant, se cabre, redescend !... Branng !

Sur six cent pages de roman, il y en a presque trois cents qui parlent du bombardement de son immeuble !... 
Ça fait beaucoup. Ça fait trop parfois. Il est vrai que c’est le seul écrit romanesque que j’ai trouvé concernant les bombardements de Paris par les alliés. Épisode de l’histoire passée aux oubliettes, les bombardements de la Luftwaffe firent soixante-huit  mille morts en Angleterre, ceux des alliés en firent soixante-dix mille en France. Ce qui ne change rien à la longueur du roman qui se savoure quand même comme un vin de qualité, puisque justement Céline y parle de la soif que causaient les bombes anglaises.

Je ne partage pas  la vision d’Henri Godard qui a écrit la préface de Féerie... S’il est une œuvre qui approche la magnificence du Voyage,  ce serait plutôt la trilogie nordique (D’un château l’autre, Nord, Rigodon.)
Féerie vaut tout de même la lecture. Pour un non lecteur de Céline, mieux vaut commencer par le commencement : Le Voyage au bout de la nuit.
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Femmes

 

Pour effectuer un bon compte-rendu de « Femmes » écrit par Philippe Sollers, éd. Gallimard, (1983) le mieux est de laisser parler les personnages qui composent le récit :

« ..Si, si, Boris dit qu’il en a vu quelques pages... Que c’est du sous-Céline... (p.253) Hé bien, que tu es en train de traiter les femmes comme Céline les juifs (p.267) »

C’est difficile d’écrire du sous-Céline aujourd’hui, vu que depuis Céline, tout le monde écrit plus ou moins comme Céline ! Mais comme Sollers se sent missionné par l’esprit de Céline, on ne va pas le contrarier :

« Je plaisante ? Pas tellement... La poussée est là... Fin du littéraire !.... Je suis peut-être le dernier écrivain en liberté... [...] Il buvait beaucoup trop d’eau Céline... [...] n’empêche, il a senti... Comme personne... La saccade... Je le continue ! L’amplifie ! Le corrige !... Il m’a donné la spermission !... » (p.546)

Effectivement, si on remplace femmes par juifs on peut se dire qu’on a entre les mains une fausse copie de « Bagatelles... » Tout y est : les points de suspension, les points d’exclamation, les phrases réduites à un seul mot. Tout comme dans Bagatelles le complot est "réel", ici ce sont les femmes qui sont organisées en instance internationale.
L’ouvrage a une large ramification, Sollers y parle de littératures, d’actualités, de politique et du mouvement intellectuel de l’époque. Femmes est aussi un journal biographique par procuration, du style nouveau roman tardif. Le narrateur est un journaliste américain catholique, il parle très bien le français, travaille à Paris, connaît bien les milieux artistique, littéraire et politique, voyage beaucoup, aime Venise, il est marié à une psychanalyste et il a un fils ! Du Sollers "tel quel"! L’auteur transparait au compte goutte dans le roman écrit en direct. Il se manifeste sous la lettre S. il est celui qui se chargera de l’édition.
Mais Femmes n’est pas qu’un nouveau roman tardif ou une courte biographie temporaire, c’est un peu plus que ça. C’est beaucoup plus que ça.
Ce sont des vérités banales, simples et lucides comme toutes vérités mais qui ont été notées jour après jour sur des carnets. L’écriture qui paraît la plus évidente est toujours celle qui est reportée, reprise, triturée, torturée au crayon. Cette écriture, effectivement dans la puissance célinienne, s’étale sur plus de 500 pages alors que 300 auraient suffi, la fin s’étire trop. Vérités crues sur les femmes, tirées par des missiles « Sol-lers » :

« La verticale, tout est là... Sans quoi vous devenez leur mère, c’est fatal... » (p. 210)

Hé oui, tout est là : bambou bambou, sans quoi, vous n’existez plus. Comme dit le poète, « Si vous n’avez que du sentiment à leur refiler elle vous banniront de leurs culs, de leurs fiefs, de leurs lois. » Car l’homme « ne peut baiser qu’en faisant miroiter divorce et mariage » (p.163) en étant le figurant du carnet de chèque. Enfin, l’auteur, lui, semble l’avoir le bambou bambou il en baise régulièrement une bonne demi douzaine, et il jouit quasiment toujours en même temps que ses partenaires. À croire que Sollers n’a jamais rencontré un diesel, long à démarrer et à jouir, ou alors c’est un type exceptionnel. Bon, quand Femmes fut publié, il avait 47 ans, un âge où l’on possède encore des qualités viriles. Et puis une fausse (?) bio n’est pas le lieu où l’on expose ses faiblesses.
Mais si les femmes et les vérités élémentaires et cruelles qui les accompagnent sont la trame maitresse de l’œuvre, il n’y a pas que ça. Sollers nous fait pénétrer dans l’intimité de ses relations intimes avec Lacan, Althusser, Barthes, Jean Edern Hallier, et tant d’autres, après avoir changé leurs noms. Il règle parfois quelques comptes en nous laissant entendre un autre son de cloche que celui des « bio » officielles, mais qui croire dans les querelles d’écrivains ?
Il est évident que la fréquentation de Lacan a certainement façonné sa personnalité, son sens aigu de l’analyse, sa pertinence le démontre quand il revient sur des ouvrages. Et comme les femmes sont le fil conducteur, il revient sur des ouvrages de femmes :

« C’est quand même curieux comme Beauvoir est fascinée par la dégradation physique de Sartre dans les derniers temps...Elle découvre le corps ratatiné de son grand homme quand il fout le camp... Elle tient un journal minutieux de sa chute... Irréprochable règlement de compte... En tout bien tout honneur... Ses absences ; comment il se met à faire pipi un peu partout... » (p.211)

Chacun peut en effet apercevoir, autour de soi, les agressivités ressorties de mémères mi-sadiques mi-revanchardes qui humilient leurs bonhommes sur la fin, dans l’intimité conjugale ou devant des tiers. Quand les mecs ne se sentent plus pisser, c’est en vérité elles qui ne se tiennent plus ; enfin l’heure de la revanche vient de sonner, il pisse en dehors et ça lui échappe dans son froc ! Taïaut !
Pourquoi Sartre et Beauvoir furent les grands vainqueurs du « plus grand couple littéraire » ? Sollers n’y va pas par quatre chemins :

"Pourquoi ? Raison simple... le Nom... Simone de Beauvoir... Aristocratique... Retour du refoulé monarchiste..." (p.281)

Et il a raison. Comme il a raison lorsqu’il se fait abruptement, car avec les cons le dialogue est impossible, le défenseur du catholicisme contre ses ennemis matérialistes-bien-pensants :

« ...Tous ces cons et toutes ces connes en sont encore à penser qu’on est catholique par refoulement sexuel... Propagande depuis deux siècles... » (p. 226)

L’humour, trop rare, n’est pas absent : « De Proust à Bukowski, on peut dire que le roman a fait un saut... » (p.208) Heureusement, nul n’est parfait et on se trouve ravi de découvrir chez Sollers une part d’inconscience à la hauteur de son génie, page 326, il fait dire au narrateur du récit :

« Pour S. (Sollers) Boris (J-E Hallier) est le pur produit de la bourgeoisie de ces temps là... Une bourgeoisie en dégradation accélérée... Remplacée par rien, d’ailleurs... »

Quand le fils d’un industriel de province se fout du fils d’un général en le traitant de bourgeois, on se dit que c’est viscéral chez nos littéraires. Sollers, plus d’une fois dans Femmes, nous fait savoir qu’il déjeune souvent de caviar et de champagne, qu’à Venise il fréquente le café Florian... Ce n’est pas parce que l’on a porté le "col mao" qu’on doit vivre comme un smicard, mais quand même.... un peu de pudeur "timonière" ou d'humilité catholique serait bienvenue ! On comprend dans ce type de querelles d’hier que nos littéraires actuels sont les rejetons clonés de leurs ainés.
Femmes est un roman à lire absolument, même en retard, car Sollers instruit quand il écrit, toujours. C’est un auteur qui ne se contente pas de divertir tout en l’étant. Quand Sollers écrit on devient amoureux non seulement de son écriture, mais des choses qu’il nous raconte. Ici, on fera une exception, le temps de digérer ces vérités éternelles que chaque homme connaît par avance au fond de lui par un savoir-déjà-là-qui-ne-se-sait-pas-encore, mais qu’il s’ingénie à refouler le plus longtemps possible. Comme il est humain... Mais le pire dans tout ça c’est qu’elles non plus ne savent pas :

« Il ne faut rien croire, jamais, de ce qu’elles montrent ni de ce qu’elles disent, c’est toujours autre chose, toujours à côté... Il ne faut pas non plus s’imaginer qu’elles possèdent la clé de leur fonction-clé... Pas le moins du monde... » (p. 34)
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Le Festin nu

 

C’est à un ouvrage surréaliste, délirant et baroque que nous avons affaire avec « Le festin nu » de William Burroughs, éd. Gallimard. Un des pères de la « beat generation » nous invite à une plongée dans le monde des camés et des maux du manque. Délires sexuels, délires maniaques, délires poétiques, rien ne manque dans cette construction iconoclaste qui tient debout uniquement parce qu’elle est rassemblée dans un livre.
Il n’y a ni commencement ni fin dans cet ouvrage sang queue ni tête. De belles phrases sorties tout droit d’une méthode de construction poétique mise au point par les surréalistes ou un prof de Ce1 :

« De grands maîtres nageurs nus charrient des poumons d’acier bourrés de jeunes paralytiques. Des gamins aveugles affleurent comme des taupes à la surface d’énormes gâteaux, des schizophrènes décatis jaillissent d’une vulve de caoutchouc, des garçonnets pourris d’exéma émergent d’un bassin noir où des poissons grignotent nonchalamment les étrons jaunes qui flottent entre deux eaux. »  

En s’aidant d’un dictionnaire commun on refait tout aussi poétique :

« Des grisons numéraires orangés et graisseux cristallisent des brigadiers ansériformes remplis d’éléphanteaux rachitiques..

Ca prend une minute par phrase, et encore, sans essayer de la faire « coller ». Un éditeur vous le prendra si vous avez les relations qu’il faut, où si vous avez eu une vie aventureuse de drogué homosexuel qui choque le bourgeois.
Mais de nos jours, choquer le bourgeois est un art qui reste à ré-inventer. 260 pages de délire noir à délier dans des ouvrages sérieux, histoire de respirer une bonne ligne....de blanche !
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Fier d'être français

Voici un petit livre de Max Gallo (éd. Fayard, mars 2006) plein de "bleu blanc rouge" en couverture et de cocorico à l'intérieur.
Ce pamphlet "coup de gueule" s'écrit en trois heures et se lit en une. Max Gallo monte sur le ring et frappe fort. Les principes républicains de Max Gallo font passer les ex militants d'Occident pour des mollusques idéologiques :

"Ils ont surgi non pas seulement du siècle des Lumières, mais de cette civilisation judéo-chrétienne qui forme, en effet, le socle de notre histoire culturelle et notre histoire nationale." (p.57)

Dans un vibrant réquisitoire contre les "folliculaires" (les journalistes) et les "pédagogues du renoncement" (les politiques) l'auteur remet à leurs places les soixante-huitards libéro-libertaires, coqueluches des dîners en ville et maîtres à penser conformistes de générations de journalistes.
On apprend dans l'ouvrage, mais ce n'est pas vraiment un scoop, que Mitterrand porta d'abord la francisque du Maréchal avant de résister.

Dans son éloge de la grandeur passée de la France, Max Gallo en appelle à de Gaulle, à Malraux, à Simone Weil, à Clovis, à Marc Bloch, à la "France fille aînée de l'Église", à Saint-Martin à Jeanne d'Arc et même au Pape !
Il constate amèrement que les politiciens manquent de patriotisme et que les "jeunes" veulent niquer la France.
Une fois l'écrit passé, il peut se présenter sans problèmes au grand oral du MPF de Philippe de Villiers :

"Mais qu'ont-ils à faire avec la Liberté, l'Égalité, la Fraternité, ceux qui choisissent de se regrouper en communautés ethniques et qui prétendent -alors qu'ils sont citoyens français et disposent des moyens démocratiques électoraux de se faire entendre- se définir comme des "Noirs", des "Indigènes" opposés aux blancs, aux descendants de colonisateurs, ou peut-être, plus grave encore, comme appartenant à une autre religion dont on doit respecter les coutumes et les diktats, même s'ils oppriment ou aveuglent ? Et ce sont ces régressions-là qu'on nous présente comme des "avancées", qu'applaudissent à droite et à gauche ceux qui se disent modernes ou même progressistes ! [ …] Or nous sommes quelques millions de citoyens à ne pas vouloir que notre culture s'imprègne de cette culture là ! Et je crois aux grands principes républicains" (p.52 et 56)

L'auteur s'interroge, et si : "la France était au bord de l'abîme ?" on pourrait cyniquement, mais non sans humour, lui répondre que depuis qu'il a participé au pouvoir, elle a fait un grand pas en avant ! Max Gallo a été porte-parole du gouvernement en 1983 sous la présidence de François Mitterrand.
Que ce dernier fut décoré de la francisque était à l'époque un secret de polichinelle ! En 1983 les Minguettes commençaient à brûler..
L'écrivain reproche aux politiques de se réfugier derrière les mots :

"Ou bien l'on emploie jusqu'à la nausée les mots citoyen et république parce qu'ils sont abstraits, qu'ils n'évoquent pas l'enracinement, la trame nationale, la patrie…"

Mais Max Gallo fut le vice président du Mouvement des Citoyens, fondé par le très républicain Jean-Pierre Chevènement !

À moins qu'il ne vise des buts personnels, il faut reconnaître à l'auteur le courage politique et patriotique d'avoir écrit ce livre.
La politique ne lui est pas une inconnue : tour à tour, militant communiste, militant socialiste, vice-président du Mouvement Des Citoyens, Ministre, parlementaire européen, député de Nice. Max Gallo a de la bouteille dans le métier d'écrivain, et son métier nous ravit, il sait, grâce à lui, inventer la formule, fabriquer l'image, user de la métaphore :

"Et que la France s'agenouille, baisse la tête, avoue, fasse repentance, reconnaisse ses crimes, et, tondue, en robe de bure, se laisse couvrir d'insultes, de crachats, heureuse qu'on ne la viole qu'en chanson et qu'on ne la brûle que symboliquement chaque nuit."

L'ouvrage est plaisant à lire pour qui conserve un peu de France dans son âme, ce qui devient rare, mais il enverra son auteur au panthéon des "nouveaux réacs" construit par la pensée correcte. Il a cependant un défaut majeur :12 euros pour 121 pages d'écriture, soit 10 centimes la page ! Ce qui fait quand même un peu cher la verve patriotique comparée aux "professions de foi" électorales du MPF, du FN et du Mouvement des Citoyens qui seront bientôt livrées dans nos boites à lettres à titre gracieux.

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Les formes du masochisme

Ce n’est pas une nouveauté ni un véritable ouvrage que nous offrent les éditions Payot avec Les formes du masochisme de Richard Von Krafft-Ebing.  Il s’agit d’une réédition de quelques cas de masochisme qui figurent dans la fameuse psychopathia sexualis du même Richard Von Krafft-Ebing.
Les expressions latines ont disparu et sont écrites en italique, plus besoin de se référer aux pages roses du Larousse.
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Fractures françaises

 

Un instantané géographique de la France effectué par un géographe que Fractures françaises de Christophe Guilluy éd. François Bourin éditeur. De bonnes formules telles que « Prescripteurs d’opinion » p.31 accompagnées d’une dénonciation de la technique journalistique bienpensante, le glissement du « social vers le sociétal » p.34  histoire d’évacuer la « revendication ouvrière ».
Des chiffres aussi, c’était inévitable dans un pareil ouvrage :

« Entre 1968 et 2005 la part des jeunes d’origine étrangère est passée de 22 à 76 % à Clichy Sous Bois, de 23 à 75 % à Aubervilliers, de 22 à 74 % à la Courneuve, etc.. » « Le PIB par habitant classe la Seine Saint Denis  parmi les quinze départements les plus riches de France » p.42

C’est d’ailleurs là qu’il y a le plus de grosses cylindrées de sport immatriculées.

Ouvrage riche en chiffres et conclusions réfléchies, mais de grosses lacunes cependant ; l’auteur emploie des « termes de métier » sans les expliquer.  Ainsi il faut deviner au fil des pages ce qu’est le "périurbain" par rapport à la banlieue. Un glossaire ou des exemples parlants auraient été utiles. On finit par s’y faire comme on se fait à cette nouvelle France que nous décrit l’auteur :

 « Un sondage sortie des urnes réalisé le 22 avril 2007 permet de saisir l’importance de cette dimension culturelle. Au premier tour, 64 % des électeurs « qui se disent musulmans » ont voté Royal contre 1 %  pour Sarkozy, la répartition s’inversant pour les électeurs qui « se disent juifs » p.170

Les aveux aussi de Lionel Jospin, dans une émission de France Culture (Répliques) en date du 29 septembre 2007 : 

« La lutte antifasciste contre le FN n’était «  que du théâtre » et que le Front National n’avait jamais été un parti « fasciste ». p.171

Quels beaux aveux que voilà ! Mais de nos jours,  qui cela peut-il surprendre ? Livre à lire donc mais livre inutile qui ne sera pas entendu, un ultime cri d’alarme inutile parmi tant d’autres.
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La France Big Brother
De Laurent Obertone, éditions Ring

Expéditeur : Monsieur moyen
Destinataire : Laurent Obertone, aux bons soins de Big Brother

Laurent,

J’ai lu ton dernier ouvrage sous forme épistolaire, tu t’adresses à moi, lecteur, en me tutoyant. Je ferai donc de même. Tu parles au nom de Big Brother nous sommes entre vieille connaissance. Tu me nommes Monsieur Moyen, comme il y a des français moyens. Je suis effectivement un Monsieur Moyen : je suis prisonnier de mes achats, de mes fins de mois, de mes affects, du matraquage odieux qu’exercent les média à mon égard, de la recherche de mon petit confort, de perte d’intérêt pour mes semblables, ma patrie, mon travail, mes amis, mes amours, mes emmerdes, comme dit le chanteur. Mais ce ne sont pas tes épîtres averties qui m’en ont fait prendre conscience. Non.

J’ai acheté ton livre, comme beaucoup de tes lecteurs, en le réservant bien avant sa parution chez Amazon, sans penser au libraire du coin, c’est le système. Je l’ai réservé, car tes deux premiers opus m’avaient plu. Je m’attendais à de la même veine : des chiffres et des démontages de fonctionnement comme tu l’avais fait avec « La France Orange mécanique ».  Ce que tu fais dans tes saintes épîtres, tu as tenu parole, grâce t’en soit rendue.

Le mode  que tu as pris pour t’adresser à moi me fait curieusement penser à un autre livre rédigé sous forme de courrier non oblitéré : «Écoute, petit homme » de W. Reich, un freudo-marxiste de l’ère stalinienne qui termina dans les poubelles de l’histoire. J’étais un petit homme avant d’être un Monsieur Moyen. Tu te glisses dans la peau de Big Brother, celui du roman de Georges Orwell, et tu te présentes en t’adressant à moi :

« Rien de ce que tu fais ne t’appartiens. Et tu n’appartiens qu’à Moi. Je conditionne tout. Je contrôle tout. Je t’ai tout appris. C’est moi qui t’ai dressé. Je suis ton maître. Je suis Big Brother » (p. 20) Vous êtes tous des dégénérés (p.29)

Tout au long de ta correspondance tu dénonces les tartuffes qui nous dirigent en faisant ressortir que ces tartuffes sont aussi des salauds. Je puise là mes deux minutes de haine quotidienne autorisées. Tu uses de formules remarquables et de vérités criantes pour me définir :

« Toi, le sommet de la chaine alimentaire, tu peux te permettre de ne pas savoir chasser. Ton ignorance fait de toi un être d’une docilité respectable. » (p.25)

Tu continues en m’annonçant (p.332) que j’ai un taux de testostérone inférieur de 20 % à celui de mon père à mon âge. Comme tu le dis (p. 337) :

« De là à créer une société de fiottes, il n’y a qu’un pas. »

Tu dénonces des émissions télé, des journalistes, des ministres, des présidents, c’est la vocation du livre. Il synthétise beaucoup d’informations qui circulent encore librement par mail, dans une ultime résistance à la novlangue et à la langue de bois du Parti. Dans « 1984 », il n’y avait pas encore l’Internet mais déjà les écrans et le double langage que notre presse illustre à merveille et que tu as bien saisi :  

« Le syrien Al-Assad est élu en pleine guerre civile, c’est une élection sans valeur [...] L’Ukrainien Porochenko est élu en pleine guerre civile, c’est réglementaire [...]La sécession de la Crimée, c’est une parodie de plébiscite [...] au Kosovo le peuple s’est déterminé de manière libre et légitime [...] Quand la dictature est bonne c’est une transition démocratique  (Egypte), quand elle ne l’est pas, c’est une junte au pouvoir (Birmanie) » (p.128)

Quelquefois pourtant, toi le redresseur de torts, tu pèches par omission ou par pensée peut-être... par calcul ? C’est ainsi que ciblant la presse écrite et ses aides de l’état, ses contributions directes et indirectes, en nous donnant des chiffres tu oublies certains journaux :

40 000 exemplaires du Monde achetés par Air France, 74 000 ex. achetés par le lecteur en kiosque.
20 000 exemplaires de Libé achetés par Air France, 36 000 ex. achetés en kiosque.
Tu ne donnes pas les chiffres du Figaro pour Air France. Tu ne les peut-être pas trouvés ? C’est 30 000 par jour. Les salaires des journalistes sont comme ceux des députés et des sénateurs : faramineux. Des 40 000 euros mensuels en moyenne  pour les têtes connues. Nos formateurs de cerveaux  sont tous millionnaires. Les ouvriers du livre, monopole d’embauche de la CGT, ne touchant eux, en moyenne, que 5000 euros mensuels. (p.115)

Te trompes-tu encore sur le féminisme ?  Dans ton « chapitre » épistolaire  qui lui est consacré et auquel je dois le dire, je n’ai pas compris grand-chose, tu écris page 157, que la femme « « ne gagne plus à se marier et perd à divorcer. » Je te conseille de t’intéresser un peu à ce qu’on appelle les montants compensatoires et les pensions alimentaires. Cette configuration actuelle de notre « 1984 » ne serait-elle pas un peu voulue par Big Brother ? Des femmes axent leur vie là-dessus en choisissant le « bon » mari.

Page 125, tu fais savoir que nos boss sont pour la plupart membres du Club Le Siècle ou Francs-maçons. Mais tu écris à la fin de ton ouvrage, page 355, qu’il n’y a pas de complot, pas d’illuminati juste des illuminés. Tu oublies Davos, la Trilatérale, les banques centrales, le FMI. Tu oublies que les sujets de société se discutent d’abord et sont décidés dans des lieux très fermés. Mais tu dois avoir raison, moi non plus je ne crois pas au complot, quoique...  Je sais que la bêtise est grande et la pulsion d’autodestruction de l’homme occidental puissante.

Tu n’aimes pas Hollande et tu l’accuses d’avoir tué la fonction présidentielle (p.276) mais je ne suis pas vraiment sûr que ce soit lui qui ait commencé. Ce n’est pas le premier président-pitre que nous ayons. On a juste changé Monsieur Loyal contre l’Auguste.

Les chiffres donnent le vertige, heureusement qu’on les oublie assez vite. Comme tu l’écris, toute ma vie je me souviendrai des mots de la chanson de Carlos «  tout nu et tout bronzé » et j’oublierai rapidement ce que tu me dis. Six milliards de retraite qui partent toutes les années à l’étranger (p.259) tu aurais pu rajouter que c’est souvent pour payer des morts. Tout le monde ne le sait pas.

Si je n’avais lu ton livre que pour y apprendre une seule chose, ce serait pour savoir enfin combien coûte La Cour des Comptes qui dénonce les gaspillages à longueur de rapports onéreux : 214 millions d’euros par an ! Je ne l’avais jamais trouvé sur le net ! C’est comme pour les chiffres du Figaro, des fois on cherche mal...

S’il faut conclure, car chaque lettre a sa conclusion, je trouve tes propos assez nihilistes, car nous savons bien que c’est sans espoir et sans solution, question de démographie...  de volonté de Big Brother et peut-être de l’impermanence des choses. Les civilisations sont mortelles. Ton ouvrage est une association du droitisme identitaire et du fameux roman de Georges Orwell sur lequel tu te calques.  D’ailleurs ton ouvrage  porte en sous-titre un slogan du roman : « Le mensonge c’est la vérité » nous n’avons jamais été aussi proches de l’univers orwellien : nous y sommes ! Mais peut-être y sommes-nous depuis longtemps.

C’est pourquoi je me demande pour quelle raison, à la fin de l’ouvrage, tu me sommes de choisir mon camp, comme s’il était encore possible de choisir !
J’ai apprécié tout de même le moment passé à lire tes lettres et je les recommande. Elles sont un condensé de ce que les insoumis reçoivent sur leur mail et qu’ils peuvent lire sur les mauvais sites qu’ils visitent régulièrement. Ceux que Big Brother n’a pas encore tout à fait réussi à éliminer. Toutefois, si ton prochain opus est rédigé sous forme épistolaire, ne te trompe pas de destinataire : ne me prends pas pour un autre ! On peut ne pas avoir fait l’Ecole de Journalisme de Lille et être assez bien informé.
Mais quand on sait que tu es né en 1984, on comprend mieux ta démarche. Fais gaffe quand même, avec les années le taux de testostérone diminue irréversiblement, ce qui fait qu’on a un peu moins envie de... se battre et puis, on finit par en avoir tellement vu qu’on relativise ou alors, on s’en fout !
En tous les cas Cher Laurent, merci pour ce moment.

Monsieur Moyen.
03/02/2014
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Fragments d’un discours amoureux

 

Il faut obligatoirement avoir été amoureux pour lire « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes, éd. Du Seuil. Sans quoi on passe à côté d’un des plus beaux textes sur l’état amoureux.
Mais avoir connu la faiblesse de l’amoureux ne suffit pas. Il faut aussi aimer les belles formules et être curieux. De cette curiosité un peu pédante et un peu intello qui a fait les beaux jours de Saint-Germain des Près et de ceux qui fréquentaient les Deux Magots ou le Café de Flore.
Avec "Le Fragment..." nous sommes loin de « Ma môme » de Ferrat dans ces descriptions précieuses de l’état hypnotique qu’est l’amour. L’ouvrage, tout en étant descriptif, est bâti en treillis sur des auteurs classiques (Proust, Platon, Nietzche, Lacan même parfois....) qui forment le véritable canevas du livre. Si la curiosité s’obstine elle devient payante et les petites perles, en sus des révélations ordinaires, ne tardent pas à fleurir :

« ... toute une scène par le trou de la serrure du langage. »

Petite mise en mots des choses communes qui trouvent enfin la phrase pour se dire :

« Ce qui est lourd, c’est le savoir silencieux : je sais que tu sais que je sais : telle est la formule générale de la gêne, pudeur blanche, glacée, qui prend pour insigne l’insignifiance (des propos). Paradoxe : le non-dit comme symptôme du conscient. »

280 pages à alterner avec un ou deux polars....
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La France orange mécanique

 

Jadis dans la collection Pocket, A. Hitchock présentait des histoires dans la série « histoires à lire toutes portes closes ». C’est dans cette collection qu’aurait pu paraître La France orange mécanique de Laurent Obertone,  aux éditions Ring. Mieux vaut lire l’ouvrage non seulement portes closes, mais en ayant mis sur ces dernières des barres de sécurité en acier renforcé.  Un catalogue de 350 pages sur les violences quotidiennes et leurs traitements. Les violences sont bien répertoriées, dates, lieux, circonstances ; les traitements aussi sont répertoriés : quasiment nuls ou angéliques. Comme le livre est sombre donnons une note d’humour :

« En août 2012 à Nice, des policiers sont caillassés par un « attroupement », suite à un contrôle. Deux voyous de 20 et 16 ans sont interpellés. Ils ont été remis en liberté. « Le plus jeune a écopé d’une sanction pour le moins originale : un cahier de vacances à remplir consciencieusement cet été, s’il veut éviter des poursuites judiciaires à la rentrée. (Nice-Matin, 15/08/12) »

Comme le dit l’auteur, avec pareil jugement, on frôle la dérive sécuritaire ! Pourquoi la presse parle-t-elle si peu de cette situation explosive de la violence ? Pour ne pas effrayer, la presse française est classée, en terme de liberté, 44éme au monde, entre la Papouasie et la Bosnie.  (Reporters Sans Frontières)
Le livre est à l’image de la violence qu’il dénonce : dantesque ! La presse en a très peu parlé. Malgré tout il a été bien diffusé. L’auteur n’est pas optimiste pour l’avenir :

« Comment revenir en arrière ? C’est simple : on ne peut pas. » p.332

Ça promet....

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Une France sous influence
(Quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu)

C’est un essai politique volumineux au sous-titre un peu long, que viennent de faire paraître chez Fayard, Vanessa Ratignier avec Pierre Péan. Ça commence avec Sarkozy en 2008 et ça devrait finir avec Hollande en 2014,  mais ça finit avec Sarkozy qui occupe quasiment tout le bouquin.
Certes, on apprend beaucoup de choses sur les relations entre la France et le Qatar, mais l’anti sarkozysme dominant gâche un peu le plaisir. Car Sarkozy est responsable de tout : une chambre de bonne se vend à Marseille et le Qatar s’en porte acquéreur ? Sarko est là-dessous !
Certes Sarkozy fut président de la République à l’époque où le Qatar développa sa politique de conquête agressive et l’ex-président ne se priva pas de vendre des pans entiers de la République à la famille régnante qatarie ! Mais s’il facilita par exemple la convention fiscale très avantageuse pour le Qatar en 2008 à Doha, cette dernière fut mise en place en 1990 et elle est signée... Michel Charasse ( PDF ) les auteurs ont cru bon de passer les méfaits, les noms et les largesses de la gauche sous silence.

Tout un chapitre est consacré à la guerre contre la Lybie et Bernard Henry Lévy est cité une seule fois (p.254) comme philosophe « germanopratin. » Mais c’est là attaquer trop violemment une personnalité de gauche. Afin de se faire pardonner cette outrecuidance le blog du philosophe clairvoyant est cité de façon très positive à la page 309. La responsabilité énorme du va-t-en-guerre  BHL est bien connue dans l’affaire libyenne : les bombardiers français commencèrent leur action le lendemain de sa visite à l’Elysée. Il soutint le Conseil National de Transition et alla à plusieurs reprises poser devant les photographes à Bengazi où le pétrole est d’excellente qualité.
Il est vrai que l’ouvrage est publié chez Fayard et que l’éditeur est un ami de BHL, il vaut mieux être prudent avec les amis du patron....

Les auteurs n’ont remarqué qu’une seule personnalité politique au gouvernement qui s’est courageusement exprimée contre le sanguinaire Kadhafi : il s’agit de Rama Yade. Il est vrai qu’elle est une référence importante de la politique française.

Bien sur un chapitre entier est consacré au football puisque le Qatar organisera la coupe du monde en 2022. Là encore Sarko est responsable de tout, les «icônes» du football français entièrement corrompues par l’argent qatari (Platini, Zidane) sont peu et très rapidement citées, la première icône a été influencée par Sarkozy et le second relève du Sacré. On ne touche pas au sacré.

Les conditions de travail des ouvriers immigrés qui opèrent sur les chantiers de cette probable coupe du monde font l’objet d’un chapitre entier. Mais c’est enfoncer une porte ouverte que de dénoncer l’esclavagisme du Qatar, la confiscation des passeports et les conditions de détention des travailleurs.

On est assez soufflé de lire sous la plume des auteurs que :

« Élu à la magistrature suprême en mai 2012, François Hollande a voulu mettre un terme à cette folie, rééquilibrer la relation bilatérale, restaurer de la distance et du bon sens » (p.471) alors qu’il est écrit page 332 : « le Qatar peut s’enorgueillir d’être le pays qui a été le plus de fois reçu à l’Elysée depuis le début du Quinquennat... » Il est vrai que l’héritage est lourd : « Jusqu’où s’étendent les prébendes accordées par son prédécesseur à la famille Al-Thani ? » (p.332) Le coup de l’héritage sarkozyste est un classique de la gauche en matière d’économie, en voilà un nouvel usage en politique étrangère.

Mais les comportements de lâcheté des autorités françaises et des politiques concernant l’humiliation particulière qui est faite aux français résidant au Qatar après 2012 n’est pas une affaire d’héritage. Cette lâcheté a été illustrée de façon exemplaire par l’affaire du Lycée Voltaire et de son proviseur que l’on a exfiltré in extrémis des geôles qataries. C’est la faute à Voltaire ? Non, à Sarko, car l’idée du Lycée Voltaire remonte à 2007 !
Jamais des français et la France n’avaient été humiliés de cette façon, la réaction d’indignité de celui qui rééquilibre la relation bilatérale (sic !) est toujours attendue.

Curieusement il y a des symboles très importants que les auteurs ne voient pas dans l’invasion qatarie de la France, notamment en ce qui concerne la culture :

« Elle portera le nom de Théâtre Cheikh Khalifa Bin Zayed al-Nahyan. L'usage consistant à donner le nom d'un mécène à une salle de musée ou  à une pièce de château n'est pas très courant en France [...] En général, on se contente donc d'une plaque rappelant qui a soutenu les travaux. Cette fois,  le ministère de la Culture a obtempéré. [...] Aurélie Filippetti - qui lors de la campagne présidentielle avait publiquement regretté  que le nom de Wendel soit inscrit sur les murs de Pompidou Metz - viendra d'ailleurs inaugurer le théâtre,  le 30 avril, avec Cheikh Sultan Bin Tahnoon al-Nahyan, membre de la famille royale et président de TDIC -Tourisme et Culture- (Le Figaro le 25/04/2014) Fontainebleau

Aurélie Filippetti était ministre de Hollande pas de Sarkozy. Si Sarkozy a vendu la France au Qatar, Hollande la tient sur les fonds baptismaux et lui donne un nouveau nom. Rien de moins.  

Cette France sous influence souffre de grave carences visuelles. Tout un chapitre est consacré à l’argent que le Qatar a investi dans les banlieues, mais il est très peu question de l’islamisation de ces dernières. On parle peu de mosquées, il ne faut fâcher personne !
Le 22/09/2013 Marine Le Pen a traité la France de Putain d’émirs bedonnants, cette phrase n’apparaît pas dans l’ouvrage, les références vont pourtant jusqu’en juillet 2014. Toujours la même carence visuelle sans doute.

À la page 111, on se régale d’un néologisme en forme d’oxymore :

 « Grâce à ses prêches, médiatisés par Al Jazera, le télévangéliste a propulsé l’émirat dans tous les foyers musulmans arabophones. »

Moi qui croyais bêtement que les télévangélistes prêchaient l’évangile, me voilà remis à ma place : ils prêchent aussi le Coran ! Les mêmes auteurs, demain nous parleront-ils d’une soft-charia ?

En dehors des sources privées et des entretiens particuliers, il n’y a pas une seule reproduction de document en copie en fin d’ouvrage, ce qui pour du journalisme d’investigation demeure curieux. La documentation vient en grande majorité de journaux très orientés à gauche : Médiapart, rue 89, Le Monde et le Canard enchainé, L’auteur principal, Vanessa Ratignier, est journaliste « indépendante » et publie dans Libération. Le Figaro est cité une fois ou deux, sans doute dans un souci d’objectivité. En résumé ça donne ce que ça donne quand les bonnes consciences de gauche écrivent pour « dénoncer » : de la moraline coupée d’idéologie qui ne défonce pas. Tant et si bien qu’on finit par se demander si le livre n’est pas une commande de la cellule antisarko de l’Elysée ! 
500 pages, pas toutes inutiles, mais il vaut mieux vérifier les info sur le net et bien faire attention à la chronologie de façon à ne pas confondre Pierre et Paul.
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Les fumées de Satan

Un vieil ouvrage datant de 1976, écrit par Michel de Saint Pierre (le plus connu) et André Mignot, éd. La table Ronde. Les auteurs étaient respectivement Président et Secrétaire Général de CREDO, association catholique traditionaliste.
On peut donc saisir sur le vif  la grande rupture qui eut lieu à cette époque à l’intérieur de l’Eglise et les réactions des fidèles. Cela se fait à l’aide de témoignages sélectionnés par les auteurs. Hélas comme toujours sur le vif, on se retrouve systématiquement dans l’obligation de choisir et la moindre plaisanterie de cureton de campagne devient, sous la plume des auteurs, une abominable apostasie. Au sujet d’un bon mot d’un curé de campagne à un mariage :
 « Je mets du vin dans le calice ; c’est de circonstance, c’est une boisson gaie ! » (P.211)
Je n’ai pas vraiment compris où était le blasphème que les auteurs condamnent vigoureusement et unanimement... Mais bon, c’est popu, donc suspect.
Ceci étant, la manière dont l’ouvrage est structuré vaut son pesant d’hosties non consacrées, le « direct » de l’édition et l’habitude de l’obéissance à l’Eglise explique peut-être la chose... Jamais et en aucune façon, dans tout l’ouvrage, le Pape Paul VI n’est mis en cause ou en doute, seuls les évêques de France qui, n’en doutons pas, portent une immense responsabilité dans la débâcle de l’Eglise, sont accusés ; Paul VI au contraire fait figure de combattant de la Tradition, ce qui est un comble quand on sait qu’il fut le fossoyeur de la catholicité, qu’il a été prévenu par divers Cardinaux (Ottaviani, entres autres) de la dérive protestante que subissait le nouvel Ordo Missae par lui voulu, désiré et soutenu !
L’ouvrage reste lisible, il fait figure de témoignage pour l’Histoire quand on racontera plus tard à nos arrières petits enfants que jadis il y avait en France une religion catholique.
Et l’on dira à ces arrières-petits-enfants (s’il y en a !) que cette religion fut royaliste avec le roi, bonapartiste sous Bonaparte, républicaine sous la république, pétainiste pendant l’occupation, gaulliste à la libération, Mitterrandienne sous Mitterrand et enfin plus rien du tout dans le Grand Vide de l’époque moderne ! Ce qui est formidable dans toute cette aventure c’est que l’Eglise, qui a subi de véritables persécutions sous la République (Les noyades de la Loire, l’affaire des inventaires, l’expulsion des congrégations, l’abrogation de la Loi Falloux) a reconnu pleinement la République et condamné sans appel les gens qui se sont battus pour elle ! L’Eglise n’a plus besoin des affres de la République pour se détruire, il a  suffit de laisser  faire le temps ; il est bien connu que le poisson pourrit par la tête...
L’ennui avec ce genre d’ouvrage, même à long terme, c’est le « choisis ton camp, camarade ! » car toujours la tradition rejoint le conservatisme borné et la réaction la plus abjecte ; le progressisme lui, rejoint le Grand N’importe Quoi, la foire au délire où tout ce qui ressemble à du sacré, dont l’âme humaine a besoin, est jeté aux orties et foulé aux pieds.  Bref pour paraphraser Prévert : comment faire confiance à des gens qui tuent leur Dieu, le bouffent, vous invitent à le bouffer et si vous refusez vous accusent en plus de manger du curé ?
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Guérir

 

David Servan-Schreiber "Guérir" ed. de la Seine (ed. originale Robert Laffont)
L'ouvrage porte en sous-titre : "Le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse. La médecine des émotions va transformer votre vie." Vaste programme !
Pour ça l'auteur ratisse large : la médecine ayurvédique, la médecine chinoise traditionnelle, sans oublier la tibétaine, car plus c'est exotique plus le lecteur est épaté, surtout que l'auteur apporte sa caution de chercheur en neurosciences de la prestigieuse université de Pittsburgh, de psychiatre praticien et cite nombre d'études scientifiques américaines. Les chamanes amérindiens ne sont pas oubliés.
Mais ce n'est pas seulement à une exploration des médecines exotiques que se livre David Servan-Schreiber, en puisant dans ces "médecines" il associe les psychothérapies modernes, l'EMDR (guérison obtenue en évoquant ses souvenirs pénibles en bougeant les yeux!) Et ça marche, nous dit-il, page 108 deux enfants kosovars traumatisés violemment par la guerre (père abattu sous les yeux des gosses, la fille violée avec un révolver sur la tempe), ces enfants donc ont été "guéris" après une séance et retrouvent sommeil et joie de vivre.
La psychologie développé par David Servan Schreiber est plus ou moins redevable à ce qui se fait depuis quelques temps aux USA : du cognitivisme, du behaviorisme, de la morale et de bonnes intentions dans une société où les rapports sociaux ne sont abordés que sur le mode de conflits entre collègues de bureau.
On apprend dans l'ouvrage qu'il faut régler son " horloge biologique " en achetant une lampe qui nous réveille doucement plutôt qu'un réveil qui sonne, qu'il faut contrôler son "Qi" par l'acupuncture, le yoga ou la méditation ; se nourrir en privilégiant les omégas 3, qui soignent particulièrement bien les maniaco-dépressifs. Sans oublier de faire du sport au moins 20 minutes par jour ! Et bien sûr il faut aimer son mari, sa femme, son voisin ou son chien, l'homme est "fait" pour aimer, pour donner de l'amour :

"C'est un besoin du cerveau lui-même : dans les trente dernières années, la sociobiologie a fait la démonstration que ce sont nos gènes eux-mêmes qui sont altruistes." p.237

On peut se poser tout de même certaines questions sur les études, nombreuses, auxquelles l'auteur fait référence, par exemple, page 237 :

"Dans les études sur les gens qui sont plus heureux dans leur vie que les autres, on décèle systématiquement deux facteurs : ils ont des relations affectives stables avec des êtres proches, et ils sont impliqués dans leur communauté..."

Il n'est pas précisé la marque du "bonheuromètre" qui a servi à mesurer les gens "plus heureux" que les autres, mais que les solitaires asociaux non-impliqués dans les activités grégaires, sachent qu'ils ont besoin de soins...
Pour Servan-Schreiber, le cerveau est surtout composé de deux entités : le cerveau limbique ou émotionnel et le cortex, siège de la pensée. S'il y a déséquilibre en acide gras, ça le fait pas...la dépression s'installe, vous frôlez la maniaco-dépression ou autre pathologie mentale.

L'auteur se limite à un réductionnisme neuroscientiste, il semble oublier que depuis fort longtemps les philosophes -et quelques autres- s'intéressent aux conflits entre les émotions et la raison.. Mais ce n'est pas surprenant, vu l'étendue des concepts psychologiques de l'auteur :

"La première chose à faire est d'apprendre à contrôler son être intérieur." p.245

Ce qu'il faut surtout retenir de ce premier "opus" (Le deuxième ouvrage " Anticancer " est beaucoup plus intéressant) c'est le chiffre de ses ventes, le procédé marketing et son suivi : David Servan Schreiber a créé Isodis Natura une société qui vend des... omégas 3 et dont il est le Directeur Scientifique.
Quelques réflexions intéressantes tout de même sur les 240 pages de l'ouvrage dans lesquelles l'auteur envoie quelques "piques" bien aiguisées à la médecine conventionnelle, mais comme il fait partie de la "communauté" il reste très mesuré.

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Guérilla


Le dernier ouvrage de Laurent Obertone, « Guérilla », aux éditions Ring, porte en sous-titre « Le jour où tout s’embrasa ».
Bien qu’il ne figure pas en tête de gondole des rayons librairies ou des boutiques des gares et des aéroports, que des grands marchands en ligne ne l’aient pas inscrit dans leur catalogue et que les pages littéraires des grands journaux l’ignorent superbement, le livre caracole en tête des meilleures ventes !

L’ouvrage est un roman sociologique qui se situe dans un futur proche. Il raconte comment la France est mise à feu et à sang en trois jours à la suite d’une bavure policière dans une cité, la cité « Taubira » à la Courneuve. Un des tours de force de l’auteur est de faire osciller sans cesse la narration de ces trois journées fatales entre la caricature et l’hyper réalisme. Réalisme, car on ne peut oublier qu’en 2005, à la suite de la mort de deux adolescents fuyant la police, les banlieues de toutes les villes de France s’enflammèrent pendant trois semaines.
C’est une capture d’écran, un instantané de la France d’aujourd’hui que « Guérilla ». Dans le roman, les chaines de télévision et d’informations en continue disent toute les mêmes choses inutiles et mensongères. Toutes s’abritent derrière les paroles rassurantes et moralistes des experts en dissensions périurbaine. Réalisme aussi quand, pour la presse et les médias, la légitime défense du flic n’existe pas, à priori. Il faut dire aussi que ce policier tue cinq jeunes gens désarmés, les circonstances importent peu.
La prose d’Obertone  gagne en finesse et en sobriété au fur et à mesure de ses ouvrages, ses phrases ne sont jamais longues, elles s’articulent presque toujours en quatre temps, comme une arme de poing qu’on active pour un tir de précision : relevage du chien, ajustage des organes de visée, appui sur la détente et choc du percuteur :

« On bouscula le brigadier.
Ca y était.
S’il réagit il meurt. S’il ne réagit pas, il est mort.
 » p.14

L’écriture est plaisante et réfléchie tout au long de l’ouvrage, la psychologie des jeunes bourgeois pro-itinérants est finement perçue et décrite en termes choisis :

« Ils s’humiliaient par orgueil et se dénigraient pour mieux s’adorer. Être les premières des brebis, voilà leur ambition. Si le Dieu du Lien Social l’exigeait, ils n’hésiteraient pas à tomber sous les coups, à s’offrir à Lui, comme tant d’autres innocents. Cette divinité cruelle exigeait aussi des sacrifices intellectuels, quelques efforts pour réinterpréter les faits. » p.86

L’auteur nous régale souvent de mots qu’il invente, mais qui figureront bientôt dans la novlangue actuelle que les conseillers en communication s’emploient chaque jour à inventer ou à améliorer. Ainsi les quartiers défavorisés deviennent des quartiers enrichis, les migrants deviennent des itinérants.  Le roman s’appuie sur l’observation, sur un réel criant des banlieues. L’humour, ironique, s’il ne fait pas baisser la tension d’un cran, soulage le lecteur de l’angoisse qui commence à l’étreindre. Le cynisme sert ici d’antidépresseur au lecteur captivé.  Caricature aussi, car le trait est parfois un peu forcé, tel que le Ministère du Très Bien Vivre Ensemble, Le Ministère du vivre ensemble aurait suffi. Certaines scènes semblent très improbables et sonnent faux, elles ne rajoutent d’ailleurs rien à la fiction et la desservent plutôt.

Comme dans tout bon roman les destins des personnages se croisent, parfois de façon tragique, parfois de façon inespérée. Comment mieux résumer l’insurrection, la folie et les massacres collectifs, car ces derniers abondent, qu’avec la formule suivante ?

« Pour les uns, la vie était une fête. Pour les autres une longue défaite. » p.104

Le livre pèche parfois par similitude, un des acteurs déterminé, tueur froid et lucide, renvoie étrangement à Anders Breivik dont Obertone a tracé le portrait dans UtØya.

L’ouvrage ressemble  également, par sa structure, aux Camp des Saints de Jean Raspail, traitant du même sujet, il s’inscrit dans la même veine. Non pas par un copier-coller ou une analogie de style, mais par la psychologie du drame. Dans les deux ouvrages il y a deux camps principaux : les envahisseurs chez Raspail, les « révoltés » dans Guérilla et les officiels qui ne maîtrisent plus rien et essaient en vain de limiter la casse. Puis, plus minoritaires, en parallèle, les collabos au grand cœur qui ont le cerveau contaminé par la lâcheté et la propagande, ceux qui n’ont pas encore compris que la naïveté est une chose dangereuse. Dans l’autre camp se trouvent  les résistants. Ces derniers, militaires rebelles ou en retraites sont peu nombreux dans les deux ouvrages. Dans Le Camps des Saints, il s’agit d’un élément isolé mais lucide ; dans Guérilla de quelques parachutistes. Dans un ouvrage comme dans l’autre, ces derniers sont bien conscients qu’en tout état de cause il s’agit d’un baroud d’honneur.
« Guérilla » semble plus réaliste que « Le Camp des saints ».
Pouvait-on en 1973 imaginer que des millions d’hommes viendraient un jour en bateau débarquer sur les côtes de la méditerranée ?
Fadaises que tout cela !
Peut-on à notre époque imaginer que la France soit à genoux en trois jours ?
Fadaises que tout cela !

Excellent ouvrage d’une écriture sobre et percutante au réalisme froid qui glace quand même un peu le lecteur lucide. Pour les autres, ceux qui n’ont pas encore compris que cette possibilité est à prendre en compte, aucune inquiétude, il ne le liront pas. D’ailleurs l’ouvrage leur est dédié.
10 octobre 2016
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Le génie du christianisme

 

Il y a à boire et à manger dans « le génie du christianisme » de François-René de Chateaubriand, éd. Flammarion.
Ce sont bien sûr des hosties et du vin de messe proposé pour cette Cène lecture. Tantôt les hosties sont moisies et le vin rance, tantôt les hosties sont fraîches comme un gâteau rappelant l’ambroisie et le vin s’apparente à un nectar. Très inégal donc que ce génie du christianisme. On a de temps en temps l’impression qu’il s’agit d’un catéchisme pour demeurés (p.214) et on passe subitement à un ouvrage de philosophie chrétienne ou de théologie pour les mandarins de la Sorbonne. En guise de christianisme il est surtout question du catholicisme, le raisonnement est souvent juste dans la simplicité :

« Enfin dans un pays où le mariage des prêtres s’est établie, la confession, la plus belle des institutions morales, a cessé et a dû cesser à l’instant. Il est naturel qu’on n’ose plus rendre maître de ses secrets l’homme qui a rendu une femme maîtresse des siens ; on craint, avec raison, de se confier au prêtre qui a rompu son contrat de fidélité avec Dieu, et répudié le Créateur pour épouser la Créature. » (p.86)

Au fur et à mesure de l’avancée de l’ouvrage, on assiste à une comparaison hardie entre la littérature théâtrale de la Grèce classique et de la Bible :

« Remarquez que l’hôte inconnu est un étranger chez Homère, et un voyageur dans la Bible. Quelles différentes vues de l’humanité ! Le grec ne porte qu’une idée politique et locale, où l’hébreux attache un sentiment moral et universel. » (p.368) 

Et Chateaubriand illustre ses propos de littérature comparée en contant les histoires des retrouvailles de Joseph vendu par ses frères et Ulysse de retour à Ithaque qui retrouve son fils Télémaque.

« Ulysse fait à Télémaque un long raisonnement pour lui prouver qu’il est son père : Joseph n’a pas besoin de tant de paroles avec les fils de Jacob » (p.377)

Comparaison n’est pas raison et comparer des poireaux avec des raquettes de tennis n’a jamais expliqué les mystères du nombre Pi. Certes, l’auteur est un homme de son temps extrêmement cultivé, parlant grec et latin, il a lu tous les auteurs classiques et a su en tirer profit, retenant les plus belles envolées des philosophes anciens ou nouveaux, citant Platon il nous rappelle ou nous apprend que :

« Une ignorance absolue n’est ni le mal le plus grand, ni le plus à craindre, et qu’un amas de connaissances mal digérées est bien pis encore. » (p.406)

Ses remarques sont parfois d’une actualité brûlante dont nos politiques feraient bien de s’inspirer :

« Il est rigoureusement vrai que deux et deux font quatre ; mais il n’est pas de la même évidence qu’une bonne loi à Athènes soit une bonne loi à Paris. Il est de fait que la liberté est une chose excellente : d’après cela, faut-il verser des torrents de sang pour l’établir chez un peuple, en tel degré que ce peuple ne la comporte pas ? » (p.410)

Les petites ou grandes phrases chargées de vérité sont un plaisir de l’âme et de l’esprit :

« Les sciences sont un labyrinthe où l’on s’enfonce plus avant au moment même où l’on croyait en sortir. » (p.416)

Après avoir passé en revue tout au long de l’ouvrage, tant du point de vue de la poésie, de la philosophie et de la vertu ce qui fait effectivement le génie universel du christianisme, l’auteur termine sur un éloge du peuple français et des français dans un chauvinisme stylé. On ne peut pas lui en vouloir et on recommandera son ouvrage fastidieux aux aficionados des belles lettres un peu ennuyeuses, mais dont la lecture est toujours enrichissante.
Septembre 2015

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Guignol’s band I et II

 

Comme l’année Céline a été supprimée, par un curieux hasard j’ai lu Guignol’s band I et II de Céline folio, Gallimard. C’est glauque évidemment, on est dans London en 1918, y’a d’la misère en pagaille, ça manque de jour, y’a du brouillard et c’est la guerre. Les maquereaux français exilés à Londres se trouvent des élans patriotiques et s’engagent à tour de bras, confiant leurs dames à des collègues de travail. Le décor est planté pour cette suite de Mort à crédit. Un savant fou lettré nommé Sosthène, un jeune mutilé de guerre et une jeune adolescente. Tantôt dans le délire surréaliste, tantôt dans la lucidité froide, on suit l’auteur à travers un dédale de rues mal éclairées et d’aventures plus ou moins pittoresques mêlant des revenants et des fantômes. C’est ainsi que nous assistons aux souvenirs de la charge du 17é de cavalerie lourd, auquel appartenait Céline, l’écriture bien sûr est...  célinienne :

« Je suis cheval de bataille pas pour rire... la croupe à poil... à poils et nerfs !... et fort monté ! Voilà comme je charge !  au 17é lourd botte à botte... trois mille cinq cent cavaliers !... et des masses en plus ! écumes cœur au vent la bourrasque !... voilà comme on déboule et fend ! Ta ! ga ! dam ! vroumb ! tout s’engouffre !»

Ha mais là, Ferdine, faut le dire, quand même, on veut bien être gentil entre potes, entre harengs, faut être patient !... mais quand même !... juste entre nous, sans mêler la galerie à tout ça 720 pages ça fait long ! Comme tu le dis :

« mais moi j’étais plus vieux qu’elle...moi je devais prévoir...j’avais vingt deux ans... » (P.709)

on excusera la longueur par la jeunesse... mais des fois on doute quand on gamberge trop  :

« Je faisais pas encore des romans. Je savais pas encore tirer sept cent pages comme ça en dentelles quiproquos... l’émoi m’étouffait... »

À la page 716 que tu nous dis ça !... t’es un malin toi La Ferdine !
Mais bon, on va pas se plaindre, c’est de la lecture... et quelle lecture !
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Gigi

Bonne surprise avec "Gigi" de Colette, Hachette Le Livre de poche. Rien de bien bouleversant, dans ces nouvelles agréables à lire, mais des mots précieux, usés. Des scènes de vie d'un autre siècle qui a fait le nôtre. Les jeunes filles y sont polies, les grand-mères prudentes. Les enfants malades sont vraiment très malades et parfois ils guérissent. La dernière des quatre nouvelles se veut plus un exercice de style qu'une historiette :

"Tous nous tressaillons lorsqu'une rose, en se défaisant dans une chambre tiède, abandonne un de ses pétales en conque, l'envoie voguer, reflété, sur un marbre lisse. Le son de sa chute, très bas, distinct, est comme une syllabe du silence et suffit à émouvoir un poète."

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L'année du Gorafi

 

Humour déjanté et inclassable que celui de « L’année du Gorafi », (éd. Denoël). C’est la reprise sur papier de la newsletter/site du même titre. http://www.legorafi.fr/
Est-ce de l’art ou du cochon ? Cela tient en même temps de l’Os à moelle, de Charlie Hebdo et en fouillant un peu du quotidien le Figaro. Les articles sont rédigés dans un style pro-Figaro, mais qui tient parfois du journal local populo, genre Nice-Matin, La Montagne ou la Voix du Nord.

Un exemple pour illustrer l’esprit du Gorafi, il faut toujours un exemple, le cas Cahuzac, le mensonge personnifié :

« Ce sont des enfants effondrés. Leur père a non seulement menti à la nation, à la tribune de l’Assemblée et dans une émission de RMC, mais il a aussi menti à ses propres enfants, et ce pendant plusieurs dizaines d’années.
« Il nous disait, il va passer ce soir et tu auras des cadeaux. Tout était faux. C’était lui qui mettait les cadeaux  ». Marjorie Cahuzac est toujours sous le choc. [...]
Mais cet aveu vient lever d’autres questions et peut-être d’autres mensonges familiaux, enterrés. Ainsi en 1988, les enfants déplorent l’étrange disparition de Cabot, un berger allemand âgé de 15 ans. À l’époque, Jérome Cahuzac aurait affirmé à ses enfants « qu’il était parti au pays des chiens ». Et Marjorie de s’interroger «  En grandissant il est clairement apparu que nulle part il n’existe de pays des chiens. Alors je veux savoir, où est Cabot, va-t-on le revoir un jour ?
»
La Rédaction

Si l’on ne s’esclaffe pas à chaque page, ça reste un bon moment dans les jours de déprime. Les publicités de fin d'ouvrage gardent le même esprit : vous découvrirez la couverture d'un ouvrage de Laure Gallois, dans la collection "histoire" des éditions "carrés" qui a pour titre : Les jeux vidéos violents à travers les âges (1545-2013) Avouez que ça fait sérieux, non ?
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La grande peur des bien-pensants

Ce n’est pas une biographie mais une hagiographie qu’a écrite Georges Bernanos dans La grande peur des bien-pensants (Grasset. 1931.) Et cette hagiographie est celle d’Edouard Drumont, l’auteur de « La France juive » qui connut un immense succès à sa parution (1886).
Le très catholique écrivain tire sur tout ce qui n’est pas catholique, on s’en serait un peu douté...
Mais au-delà du propos, ce qui compte avec Bernanos c’est la sculpture des phrases. Le style y est classique, académique, la linéarité de l’écriture se substitue à une partition musicale au rythme régulier, bien agencé. L’ordonnance des mots y est calculée et précise avec la régularité d’un métronome. Cet agencement devient parfois soporifique sans pour autant être ennuyeux. La lecture de Bernanos est un plaisir qui se mérite : il demande une attention de lecture soutenue, un effort continuel.
La grande peur.... en delà du plaisir de lecture qu’elle apporte est peut-être un peu dépassée, mais les aficionados de la Troisième République se replongeront avec délectation dans ce moment d’histoire si particulier et si riche en péripéties, en scandales, en répressions et en cocufiage du populo ! Et Dieu sait si le peuple fut cocufié, trompé par une presse avide de sang, de chair toujours plus fraîche ! Bernanos, dans sa conclusion, cite des extraits de journaux concernant la guerre de 14/18. Ces extraits méritent d’être rapportés, ils donnent une idée du pourquoi de « l’insouciance » de l’arrière :

« Ma blessure ? Ca ne compte pas. Mais avouez bien que tous ces Allemands sont des lâches, et que la difficulté est seulement de les approcher. Dans la rencontre où j’ai été atteint, nous avions été obligés de les injurier pour les obliger à se battre »
Echo de Paris, 15 août 1914.

 «Leurs projectiles ont très peu d’efficacité, et tous leurs éclats nous font simplement des bleus »
Matin, 15 septembre 1914.

« Nos troupiers se rient maintenant de la mitrailleuse, on n’y fait plus attention »
Petit Parisien, 11 octobre 1915.

« Les Allemands remplacent dans leurs explosifs la cellulose par la fécule de pomme de terre. »
Matin 5 novembre 1916.

Rien que pour des « bricoles » de ce genre et le style de l’écrivain l’effort de lecture mérite d’être fait ! Mais plus encore que le bourrage de crâne de 14/18, les faits politiques décrits dans La grande peur... méritent réflexion. On a trop tendance à oublier que cette Troisième République, en dehors des scandales, des mensonges et de la propagande qu’elle a constamment véhiculée est un prélude et une interrogation sur la Cinquième République, identique en scandales sous l’ère mitterrandienne, car ils furent nombreux et de tous bords les profiteurs : catholiques (n’en déplaise à Bernanos) protestants, juifs ou francs-maçons, les banquiers restent des banquiers et les profiteurs des profiteurs ! La grande peur... pose la question fondamentale du Progressisme et de la Réaction :
Comment être progressiste lorsque l’on sait ce que fut et ce qu’est encore le « progressisme » ? Comment être de ceux qui prennent un plaisir masochiste et autodestructeur à traîner le moindre signifiant de la nation dans la boue, la pisse et le vomi ?
Comment être conservateur « ami de la tradition » quand on connaît les fables et les élucubrations, la propagation des superstitions, le prêchi-prêcha des curetons abrutisseurs du peuple au renoncement généralisé du progrès ?
Nous nous garderons bien de trancher, même si cet ouvrage de Bernanos est un ouvrage « conservateur ».... Seule compte la valeur littéraire et cette valeur est là....
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Les Grands Cimetières sous la lune

Voici un ouvrage très « antifranquiste » du très catholique écrivain Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune, éd. Gallimard, (Essais et Ecrits de combat dans La Pléiade). Bernanos est déroutant. Refus d’entrer à l’Académie, refus de la Légion d’Honneur et bien d’autres ; il est difficile de se faire une idée du bonhomme. L’ouvrage a été publié pour la première fois en 1938. On a l’impression que l’auteur découvre avec stupeur que l’Eglise Espagnole était plutôt « réactionnaire » et comme souvent l’Eglise en général, du côté des généraux.
Déroutant, Bernanos clame, à qui veut bien l’entendre, son apolitisme dans les Grands Cimetières :

« Je ne dois rien aux partis de droite et ils ne me doivent rien non plus. Il est vrai que de 1908 à 1914 j’ai appartenu aux Camelots du Roi. » (p.385)

Et Bernanos, après avoir cité le Colonel de La Roque, écrit huit lignes plus loin :

« Nous n’étions pas des gens de droite. »

Autant dire que Lénine n’était pas de gauche !

Avant de rentrer dans le vif du sujet l’ouvrage est composé d’une foule de réflexions de l’auteur, où il parle, c’est presque une habitude chez lui, des « imbéciles ». Pour Bernanos l’imbécile n’a pas de privilèges de classes, il est partout chez lui, mais pas de la même façon :

« Car les classes moyennes sont presque seules à fournir le véritable imbécile, la supérieure s’arrogeant le monopole d’un genre de sottise parfaitement inutilisable, d’une sottise de luxe, et l’inférieure ne réussissant que de grossières et parfois admirables ébauches d’animalité. » (p.357)

Brefs les cons pédants dans la haute et les bœufs inférieurs chez les prolos.
Les aphorismes au sujet des imbéciles ou des idiots ne manquent pas :

« J’admire les idiots cultivés, enflés de culture, dévorés par les livres comme par les poux, et qui affirment, le petit doigt en l’air, qu’il ne se passe rien de nouveau, que tout s’est vu. Qu’en savent-ils ? L’avènement du Christ a été un fait nouveau. La déchristianisation du monde en serait un autre... » (p.379)

Bouddha regardant son nombril fut aussi un fait nouveau. Il y a eu beaucoup de faits nouveaux depuis l’avènement du monde. Ma foi, soyons bon joueurs devant un tel écrivain et revendiquons nous de ces idiots cultivés que Bernanos dénonce, car c’est toujours un plaisir de fin gourmet que celui de passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile.

Ce qu’on retient de l’ouvrage, après une longue mise en bouche, c’est le catholique convaincu touché dans sa chair de chrétien devant la barbarie de la guerre civile espagnole. Certainement pas plus cruelle ni moins cruelle que toutes guerres civiles, passées, présentes ou à venir. Avant de prendre le parti des Républicains, Bernanos soutenait  Franco. Les Grands Cimetières sont une sorte de lettre ouverte de 220 pages aux évêques espagnols que l’écrivain fustige, leur reprochant d’avoir choisi le mauvais camp. On ne lui donne pas tort, on ne lui donne pas raison non plus ; les massacres et les exactions ont existé des deux côtés. En ce qui concerne l’anticléricalisme, Prévert était plus rigolo et plus percutant aussi. Dans l’antisémitisme que développe Bernanos dans sa « Grande Peur des bienpensants », Céline était moins académique et moins soporifique. Car c’est le tort parfois des grandes plumes enchanteresses que d’être un somnifère pour adulte, enfin, pour ceux qui savent doser leurs médications... A lire en tous cas si l’on veut développer sa connaissance de l’époque et pour découvrir ou redécouvrir une grand plume.
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L'habit ne fait pas le moine

Ceux qui ont aimé "La puce à l'Oreille" de Claude Duneton aimeront "L'habit ne fait pas le moine" de Gilles Henry, aux éditions points.
L'auteur se propose une recherche des origines de nos expressions les plus usitées. Parfois surprenantes, parfois évidentes, ces origines sont parfois douteuses ou manquent d'approfondissement. A l'expression "connaître sur le bout des doigts" l'auteur attribue l'origine aux marbriers passant l'ongle sur les jointures du marbre ou au fait qu'on accompagne parfois la lecture avec son doigt. On a bien envie de lui "taper sur les doigts", car il y a gros à parier que ce que l'on connaissait sur le bout des doigts c'était surtout sa leçon. Et si l'écolier ne la connaissait pas, on la lui faisait apprendre à coup de règles sur les doigts…

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Harry Potter
(les sept volumes)


Je suis persuadé que le lecteur peut se demander en voyant le titre de l'ouvrage « mais que viennent faire dans des fiches de lectures des livres pour enfants, traitant de magie ? » Je ne suis pas sans savoir que ces fiches sont lus par des adultes. Je suis également persuadé  qu’un adulte éclairé qui a un peu de bon sens tient pour billevesées qu’une baguette magique puisse se transformer en torche électrique. Une carte magique (la carte du maraudeur) sur laquelle on aperçoit des rues et des personnages figurés par des petits points lumineux déambulant dans ces rues, ne peut sortir que d’une imagination enfantine.
Vous avez raison : cette baguette magique s’appelle en réalité un « Smartphone » !
Instrument avec lequel vous pouvez tout à loisir localiser un lieu par satellite et vous y rendre, avoir une boussole, vous éclairer dans le noir, traduire une phrase, avoir le titre d’un morceau de musique en plaçant l’instrument magique devant la source sonore, parler et poser des questions à une immense banque de données et tout un tas d’applications qui n’ont d’autres définitions que celles de prodigieuses !

Harry Potter est né de l’imagination de J.K.Rowling dans les années quatre-vingt dix. La science et les technologies évoluant plus vite qu’un Éclair de feu (le plus rapide balai des sorciers connu à ce jour) Harry Potter et ses outils de sorcier se retrouvent complètement dépassés par l’évolution de la technologie ! Je suis convaincu que dans quelques laboratoires, plus ou moins secrets, on travaille aujourd’hui à fabriquer une cape d’invisibilité plus élaborée que celle d’Harry Potter !
Peut-être que dans quelque temps, le quidditch, (jeu de balle en trois dimensions) aura remplacé le football ! En attendant ces années proches, je vous invite à faire un tour de magie en compagnie de ce petit sorcier bien sympathique...

La formidable saga de J.K. Rowling, Harry Potter, éd. Gallimard, commence en 1997 avec "Harry Potter à l'école des sorciers" et se termine en 2007 avec « Harry Potter et les reliques de la mort ». L'éditeur (Gallimard pour la France) et le traducteur, Jean-François Ménard, restent les mêmes pour les sept ouvrages, ce qui permet d'apprécier l'évolution de la plume ensorcelante de l'auteur et le chiffre d'affaire des éditeurs : 450 millions d’exemplaires vendus dans le monde, les aventures d’Harry Potter sont traduites dans 75 langues !  J’avoue ne pas savoir s’il y a eu un précédent dans le milieu de l’édition.

Le tome I « Harry Potter à l’école des sorciers » est un roman pour enfants de 300 pages. On le lit pour savoir ce que lisent nos enfants. Harry Potter est un petit orphelin, élevé par son oncle et sa tante qui le traitent durement. Le cadre de l’enfant-placard est posé. Les héros sont toujours fils de roi ou... fils de personne, leur naissance est toujours plus ou moins mystérieuse. Un jour vient un géant, qui est aussi un sorcier et il emmène Harry à la gare de King's Cross de Londres, où il prendra le Poudlard Express (qui se situe sur la voie neuf trois quart) et qui le conduira jusqu'à sa nouvelle école : Poudlard. De la littérature enfantine, sans grand intérêt, mais attrayante, tout de même. Pas de quoi fouetter un chat noir une nuit de pleine lune, certes, mais le charme poétique est là, la magie opère déjà.

Le second tome, "Harry Potter et la chambre des secrets" on le chipe à ses enfants en cachette, sans se faire remarquer, pour ne pas avoir honte de lire pareils enfantillages ! Il joue sur le registre de la lutte du bien contre le mal, presque banal. Harry se fait des amis comme lui, enfants de sorciers ou enfants ayant des dons de sorcellerie, nés de parents moldus (non sorciers). Déjà la plume s'est affermie et le volume occupe 60 pages de plus.

Avec le volume trois "Harry Potter et le prisonnier d'Askaban" (Askaban : prison pour sorciers) on s'aperçoit que l'on est entré dans un roman à tiroirs construit dans l'anticipation : le temps, objet de maints ouvrages de science fiction y est traité avec une maîtrise à faire pâlir les maîtres du genre ! Un dangereux criminel, échappé d’Askaban veut tuer Harry Potter. Le suspens, digne des plus grands polards tient en haleine et l'ouvrage atteint les 500 pages. Dans les prochains on atteindra facilement les 800. Les personnages sont solides, vivants, on sent de plus en plus leurs présences autour de nous, mieux, nous sommes en affinité avec eux : ils font partie de notre quotidien, ils sont devenus des familiers.

Le volume quatre, "Harry Potter et la coupe de feu" est le pilier de l'œuvre, la charnière de la saga ; les non-initiés ne peuvent plus ouvrir au hasard un des ouvrages précédents pour commencer la formidable aventure, un retour à la case départ est indispensable pour comprendre les aventures de Harry et ses acolytes : Ron, Hermione, Neuville, les jumeaux et autres héros de cette formidable histoire qui se déroule dans l'ombre de notre monde. Ce n'est plus une lutte ordinaire du bien contre le mal qui se joue à présent dans un collège imaginaire de sorciers, mais c'est le sort du monde qui se joue entre Harry et "celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom" (Voldemort). Le monde magique des sorciers interfère avec ce que, dérisoirement, nous nommons "le réel", innocents que nous sommes ! Nous sommes à mille lieux de deviner ce qui se trame dans notre dos. Car nous sommes les contemporains de Harry Potter qui vit avec nous dans notre époque, dans notre siècle. Si leur monde nous reste fermé, les sorciers peuvent pénétrer dans le nôtre et ils ne s’en privent pas. On est obligé de retenir son souffle jusqu'au tome cinq, qui décidément tarde à venir…

Avec le tome V, justement, "Harry Potter et l'Ordre du Phénix" le destin du monde a déjà changé sans que les "moldus" que nous sommes ne s'en soient aperçu ! Heureusement, Harry et ses amis sont là ! L’Ordre du Phénix, est une société secrète composée de bons sorciers, en lutte contre Voldemort et ses « mangemorts »( mauvais sorcier assujetti à Voldemort.) Là, nous commençons à être concernés, car il ne s’agit plus de petites interférences entre les deux mondes, mais d’une véritable attaque contre le genre humain, les dégâts sont visibles. Le volume atteint les mille pages, trop courtes : on dévore à perdre haleine.

Dans le tome VI, "Harry Potter et le Prince de sang-mêlé" les jeux sont quasiment faits, celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom n’a plus qu’un petit geste à accomplir pour devenir réellement le maître du monde, non seulement de celui des sorciers, mais du nôtre aussi ! Nous sommes à deux doigts d’une catastrophe planétaire ! Inutile de vous dire que les baguettes magiques croisent le fer dans le monde des sorciers et que les éclairs jaillissent de toutes parts. Les sorts et les maléfices sont jetés de part et d’autre, à cheval sur les balais, comme les cavaliers croisaient le fer sur leur destriers. La mort frappe les amis de Harry, les êtres qu’il aime. Cet opus qui est peut-être le plus riche au niveau du sens, se termine sur une note de tristesse, un deuil irréparable : le grand protecteur, le révélateur de Harry à lui-même, son "analyste" est assassiné. Poudlhard va-t-il finir dans le giron de Voldemort qui a gagné en puissance ? Tout porte à le croire. Toutefois, ce crime était prévu. Cet assassinat par "Avada Kedavra" (sort mortifère) est le prix à payer qui servira de blanc seing pour infiltrer à un haut rang le camp ennemi ! Cela, votre serviteur l'avait deviné. Hé oui, Severus Rogues, qui a prononcé le maléfique irréversible, n'est pas un "Mangemort", mais un véritable membre de l'Ordre du Phénix infiltré chez l'ennemi.

Le tome VII enfin, "Harry Potter et les reliques de la mort" sans en être le meilleur, loin de là, clôture la saga. Disons même que c'est celui qui mérite le plus de critiques. L'épilogue était inutile, la bataille de Poudlhard a été conçue uniquement pour le cinéma : ce n'est pas un roman, c'est un scénario qui s'inspire de la bataille de Minas Tirith le Chef d’œuvre  de Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Quoi qu'il en soit, le volume se dévore quand même en quelques heures. Les aventures d’Harry Potter sont terminées et quelque chose nous manquera dans l’avenir !

Le génie de JK. Rowling peut-il s'analyser ? Certes, et à l’infini. De nombreuses thèses ont été écrites sur Harry Potter en tant que phénomène éditorial et littéraire, mais le succès de l'histoire tient surtout au fait que l'auteur a réussi à recréer l'ambiance de la vie réelle, de notre vie contemporaine et quotidienne dans une dimension surnaturelle : les petits fonctionnaires étriqués du Ministère de la Magie qui ressemblent tellement à tous les fonctionnaires du monde, sont chargés de régler les problèmes causés par les sorciers avec les "moldus". L'ambition, l'orgueil des sorciers, leurs compassions sont comparables aux nôtres. En ce vingt et unième siècle, époque à laquelle se déroule l’histoire d’Harry Potter, notre technologie n’apparaît jamais : pas d'ordinateurs ou de téléphones portables dans Harry Potter. Il faut dire que chez les sorciers, ces "technologies" existent déjà, sous un autre nom.

Sur presque 4300 pages de surnaturel, l'auteur arrive à ne pas parler de religion, on peut crier au miracle. Sauf peut-être une trahison involontaire, un lapsus "lupus", (pardon pour ce mauvais jeu de mots : Remus Lupin est professeur à Poudlard contre les forces du mal.) Dans le volume VII donc, à l'enterrement de l'œil de Maugrey Fol Œil : "Harry marqua l'endroit d'une petite croix…" (P. 808). Il n'est pas précisé si cette croix est verticale, mais sur une tombe…
C'est là un détail sur lequel le plus intransigeant des laïques peut passer : n'importe quel adepte d'une religion, musulmane, juive, bouddhiste ou chrétienne peut lire Harry Potter. Même si les Noëls sont présents, il s'agit de Noëls païens, d'ambiance festive sans aucune référence religieuse.
Dieu est le grand absent de la saga ; jamais nommé mais omniprésent par la morale qui se dégage tout au long de l’œuvre. La mort elle-même conserve son caractère sacré, mystérieux et païen, même chez les sorciers. La mort reste la mort, un territoire inconnu d'où on en revient jamais. Le retour de Dumbledore s'entretenant avec Harry à la fin du tome VII ressemble plutôt à une "expérience de mort rapprochée" qu'à un véritable retour du disparu : Harry a le choix de prolonger son "expérience" ou de "redescendre".
Une seule erreur de construction dans l'immense récit, l'origine de Hagrid (le jardinier) et la place qu'il occupe à Poudlhard dans les premiers tomes… Je vous laisse le soin de chercher ! Bref, en un mot comme en cent : il faut vraiment être un "moldu" ou un "croqmolle" (sorcier sans talent) pour se passer du plaisir qu'apporte la lecture de J.K. Rowling.
Un petit mot sur l'adaptation cinématographique : elle est parfaite ! Ce qui laisse à penser que les producteurs et metteurs en scène ont usé moult flacons de "polynectar" (Potion qui permet de prendre physiquement la forme que vous souhaitez) pour que le récit cadre aussi bien que ça aux personnages et aux actions…. Ce qui, bien sûr, ne vous dispense pas d'une lecture assidue, si vous souhaitez obtenir vos B.U.S.E.S (examens de sorcellerie) Cette lecture sera facilitée si vous êtes parents.
Je n'en dirai pas plus, car les éditions Gallimard me paient en "or de farfadet" (Cf. Tome IV, or qui disparaît au bout de quelques heures) pour la pub gratuite que je suis en train de leur faire…
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Harry Potter et l’enfant maudit

 

J.K. Rowling nous offre la suite des aventures de Harry Potter, avec la pièce de théâtre Harry Potter et l’enfant maudit, éd. Gallimard. Le traducteur, Jean-François Ménard  est le même que pour les sept volumes précédents.
Nous n’avons plus affaire à un jeune sorcier un peu timide, mais à un père de famille, fonctionnaire du Ministère de la Magie, au département des secrets. On retrouve avec plaisir tout ce monde merveilleux et ses personnages qu’a inventés J.K. Rowling. Tous sont devenus adultes et sont mariés. Hermione qui est devenue Ministre de la Magie est mariée avec Ron, Harry avec Ginny. Nouveauté : leurs enfants leur causent quelques soucis et ces soucis vont aller crescendo au fur et à mesure de l’avancée de l’ouvrage.

En début de pièce on ressent un air de déjà vu lorsque les fils Malefoy et Potter se rendent au Ministère de la magie sous les traits de Ron et de Harry après avoir usé de polynectar. Mais cette impression se dissipe vite à la lecture des chapitres pour nous offrir tout au long de l’ouvrage des réflexions existentielles sur la complexité de la communication parent/enfant, sur la difficulté de porter en héritage un nom trop chargé d’histoire. Magnifiques réflexions également sur le désir de bien faire qui peut être source de désagrément et parfois de catastrophe quand à la maladresse vient s’ajouter la culpabilité.

 L’auteur joue encore sur la temporalité, sur le voyage dans le temps. Sujet qu’elle avait déployé avec brio  dans le Tome III (Harry Potter et le prisonnier d’ Azkaban ) mais ici le voyage dans le temps est la structure même de l’histoire. L’expérience est réussie mais avec moins de brio, ainsi le ressent le moldu que je suis resté. Le final est assez époustouflant, l’aventure est au rendez-vous et la réflexion philosophique le cède à peine au suspens.

Il y a tout lieu de penser que la mise en scène a dû épuiser plus d’un technicien : transposer au théâtre des scènes d’action se déroulant sur le toit du Poudlard-express ou les combats avec des baguettes magiques qui font voler les combattants ne doit pas être trucages faciles sur une scène de théâtre ! Mais ne sommes nous pas dans le monde de la magie ?
350 pages de bonne lecture avec de vieux amis reste un plaisir un peu sorcier ou un peu naïf, allez savoir, peut-être ai-je été victime du sortilège de confusion ?
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L’héritage de Vichy

Un bel inventaire de Cécile Desprairies que cet Héritage de Vichy, éd. Armand Colin qui porte en sous-titre « Ces cent mesures toujours en vigueur ». En fait il doit y en avoir plus de cent dans des domaines que l’on ne soupçonne pas. De nombreux ouvrages traitent de la période de l’occupation, aucun, jusqu’à ce jour, ne s’était aventuré à faire un bilan des mesures prises sous Vichy. On ne retient de Vichy, de manière générale que la fête des mères ou la création de l’Ordre des médecins.
Du social au travail en passant par la santé on ne se doute pas du nombre de réformes établies dans toutes les sphères de la société par le Maréchal Pétain et son gouvernement. Ces mesures furent, la plupart du temps, simplement avalisées par une signature à la Libération et continuent à nous régir.  Beaucoup d’entre elles furent prises pour  pallier à la disette ;  les conditions de l’armistice étaient très dures et les produits arrivant des colonies ne passaient plus les mers. C’est ainsi que la culture du riz explosa en Camargue, elle passa de 210 hectares en 1941 pour 650 tonnes à 800 hectares en 1944 pour 2200 tonnes. Des trains entiers chargés de matières premières et d’objets manufacturés partaient chaque jour en Allemagne, il fallait trouver des solutions. Dans l’alimentation, Vichy développa l’usage de l’huile de pépins de raisins pour palier au manque d’arachides, légiféra sur le fromage fondu –produits prisés par l’occupant-  et décréta que le fameux Maroilles serait une « appellation contrôlée » ! Les restaurants eurent obligation de faire un menu à prix fixe ; les tickets-repas, ancêtres des tickets-restaurants virent le jour. Dans le domaine social les progrès sont notables et parfois époustouflants : en 1910 une loi instaure la retraite pour les ouvriers et les paysans de 65 ans, mais elle est peu ou pas appliquée.  En 1940 Vichy légifère et crée la retraite des vieux à l’âge de soixante ans ! Mitterrand réactiva cette réforme en 1981. Si nombre de mesures hygiéniques virent le jour sous l’influence allemande par crainte des épidémies -La visite médicale obligatoire à l’école ou la médecine du travail- d’autres  émanent directement  du programme de la Révolution Nationale.

Le reproche que l’on pourrait adresser à l’ouvrage est de traiter les mesures les unes après les autres dans leurs champs respectifs, sans différencier celles prises avant novembre 1942 et celles prises après, lorsqu’il n’y eut plus de ligne de démarcation. Mais comme les dates des décrets sont données on sait tout de suite à quelle période de l’occupation elles se situent. L’auteur a préféré traiter les mesures par thèmes : Vie quotidienne, Alimentation, Culture, Éducation, Métiers, Sport et Santé. Vichy eut envers la femme une politique oscillante. Dans la mémoire collective il réserva à ces dernières une place cantonnée, ce n’est pas tout à fait exact. On est parfois très surpris, même par les mesures prises par Laval, c’est ainsi que :

« Le 02 février 1943 paraît au Journal Officiel une loi sur le règlement par chèque : les femmes peuvent désormais ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. » (P. 142)

Le terrain était dangereux, miné ; parler de mesures sociales sous Vichy vous catapulte d’emblée dans le camp des nostalgiques des heures le plus sombres de notre histoire. L’auteur s’en sort bien et réalise un véritable bilan comptable sans parti pris. Comme on n’est jamais assez prudent, Cécile Desprairies a fait préfacer son ouvrage par Emmanuel Leroy Ladurie, historien correct. L’ouvrage est indispensable tant à l’historien amateur qu’au professionnel auxquels il réservera quelques surprises.
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Hexagone

Ce n’est pas un livre de géométrie, mais un livre d’histoire à géométrie variable qu’a écrit Lorànt Deutsch avec Hexagone, éd. Michel Lafon. La principale lacune, mais elle doit l'être par choix, se situe dans le volume occupé par les événements de notre histoire, ainsi, l’Empire napoléonien ou la Guerre de cent ans sont à peine abordés et n‘occupent pas la place que leur consacrent d’habitude les auteurs.
Mais en moins de 500 pages on ne peut pas tout dire. L’auteur a peut-être préféré raconter ce qui est le moins souvent abordé dans les livres d’histoire, et c’est entièrement réussi. Avec Hexagone nous sommes très loin du rabâchage pré-bac.
Mieux qu’une bonne révision, c’est une promenade sur des chemins de traverses, une flânerie digestive gavée de curiosités. Une promenade d’après-midi où la légende et l’anecdote ont aussi la parole, où l’on découvre une foule de curiosités, entres autres, que :

« Romulus fonda Rome...et Remus créa Reims ! » (P. 188)

Et il en est ainsi tout au long de l’ouvrage, on avance de surprises en découvertes dans une écriture honnête, franche et sympathique de laquelle, en plus de l’anecdote, le sérieux de l’historien est là et bien là.
Un livre trop court, à lire pour soi et à offrir !
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HHhH

 

C’est un roman historique ou un fragment d’histoire romancé, au choix du lecteur, que raconte Laurent Binet dans HHhH. Paru chez Grasset en 2010, l’ouvrage a obtenu le Goncourt du premier roman et a donné lieu à réédition. La première moitié se lit sans coup férir et ne laisse place à aucune critique possible, du beau travail. Après, ça se gâte et ça se gâte énormément. Le début de l’ouvrage est une biographie de Reinhard Heydrich, la fin son assassinat par la résistance tchèque, armée par Londres.
Tant qu’il reste dans la biographie du personnage, L. Binet, même s’il fait dans l’écriture à la mode -l’auteur se raconte en même temps qu’il effectue son travail- reste plus que distrayant : il provoque l’intérêt du lecteur. Mais quand, avançant dans l’ouvrage, il donne, par petites touches, son opinion personnelle sur l’Histoire, on tombe dans les clichés formatés et dans un conventionnel de bon aloi :

« Capitulation et servilité sont les deux mamelles du pétainisme... »

Dès la page 21 de son ouvrage, l’auteur a eu l’honnêteté de préciser qu’il est communiste et il  le confirme de ci de là, à plusieurs reprises, tout au long du livre, par petites touches de rouge foncé. Le lecteur sait donc à quoi s’en tenir lorsque L. Binet repasse une deuxième couche de sa vision de l’histoire avec son idéologie ; on est définitivement fixé : nous sommes dans la pensée coco-boboïste, enfant naturel et adultère du stalinisme. Pensée abrupte qui a longuement réfléchi aux phénomènes de société :

« Le sport c’est quand même une belle saloperie fasciste. »  (p. 277)

Mais le sport, dans la pensée confuse de l’auteur, sert aussi à laver les péchés des peuples. Parlant de la participation de la police française à la rafle du Vel’d’Hiv’, l’auteur se demande

« Combien de Coupes du monde faudra-t-il remporter pour laver une telle tâche ? » (p.323)

On ne voit pas très bien le rapport, mais enfin...
Si le début de l’ouvrage, par le sujet abordé et la richesse de l’écriture, fait penser aux « Bienveillantes », Laurent Binet doute de la documentation historique de J. Littell (p.307) il tient absolument et de façon abrupte à se démarquer de l’ouvrage de Littell :

« Soudain j’y vois clair : Les Bienveillantes, c’est « Houellebecq chez les nazis, tout simplement. » (p.327)

Il est regrettable que l’imagination de Binet l’emporte sur la rigueur de l’historien. Non pas, ce qui serait heureux, sur la narration romancée de faits historiques -ce qu’il réussit très bien lors de la description du siège de la crypte- mais quelquefois sur l’authenticité des faits historiques racontés, l’auteur manque de cette rigueur économe et rare qui fait l’historien. Si le fait de s’en rendre compte ne change rien à la chose, on peut le lui pardonner et mettre cette difficulté sur le compte de la tâche difficile qu’il s’est lui-même assignée :

« Je me cogne sans cesse contre ce mur de l’Histoire  sur lequel grimpe et s’étend, sans jamais s’arrêter, toujours plus haut et toujours plus dru, le lierre décourageant de la causalité. » (p. 243)

Mais si faute avouée est à moitié pardonnée, la bonne volonté ne change rien aux faits. De belles phrases, un peu « vieillottes » pour un roman moderne, mais que l’on apprécie tout de même :

« Combien de héros oubliés dorment dans le grand cimetière de l’Histoire »
« Tous les autres, pensais-je, étaient des fantômes qui allaient glisser élégamment sur la tapisserie de l’Histoire. »

Comme les livres lisibles se font rares, on comptera HHhH parmi ces derniers, en lui pardonnant par avance ses petits travers, sans chercher à regarder l’envers du canevas des nœuds compliqués et inesthétiques de l’Histoire.
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Histoire de France
De Cro-Magnon à Jacques Chirac


Les sous-titres sont nombreux dans cette Histoire de France de Cro-Magnon à Jacques Chirac, par Basile de Koch, livre d’histoire illustré par Luc Cornillon, destiné au cours élémentaire. Il s’agit de la 47ᵉ millième édition revue et augmentée, parue aux éditions de la Table Ronde. Aux vues du titre et des rééditions on a compris que c’est du délire et du grand délire !

Je n’avais pas autant ri, et à gorge déployée, à la lecture d’un livre, depuis le dernier numéro de L’os à moelle, de Pierre Dac. Vous dire si j’ai vraiment ri !

L’humour est décalé, ironique, subtil et parfois très gaulois, jamais vulgaire. En tous les cas l’ouvrage n’est pas politiquement correct. Le grand délire incorrect commence dans le commentaire du dessin dès la première page. Ensuite ça va crescendo jusqu’à la fin du moyen âge, là, il y a quelques accalmies dans le déclenchement des fou-rires, avant qu’ils ne reviennent en force avec la IIIᵉ République . Non qu’ils cessent tout à fait, mais le sujet est sérieux, car figurez-vous qu’en plus, cet ouvrage constitue une bonne révision... pour un niveau cours élémentaire, ça va de soi ! Et à condition bien sur, de ne pas tout prendre au pied de la lettre !
L’auteur a été classé « suspect », tout comme,  Lorànt Deutsch (et pas mal d’autres) par les  historiens  véritables, autoproclamés « vrais historiens savants » dont la tâche principale consiste à dénoncer les historiens bigots du roman national, et à traquer les segments de phrases dans lesquelles pourraient se cacher l’ombre du fascisme, ou simplement un éclat de rire incorrect. Vous pensez bien que ce fut là une raison de plus pour me pousser à l’achat de l’ouvrage de Basile de Koch, qui à mon humble avis d’amateur ignorant de l’Histoire et connaisseur d’histoires, ne constitue pas un véritable danger pour la République... à acheter et à offrir !
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Histoire de la politesse
de 1789 à nos jours

Un pavé de 500 pages pour une "Histoire de la politesse" de 1789 à nos jours, de Frédéric Rouvillois, chez Flammarion. Le livre est très long à démarrer, les premiers chapitres sont une compilation des traités de savoir vivre du XIX° siècle. Le court essai de la fin, rattrape à lui seul les monotonies du début. L'auteur compare la législation et le savoir vivre sur des sujets tel que le tabac et le bruit et il démontre que paradoxalement c'est quand le tabac a été admis pleinement dans la société que l'on a commencé à légiférer sur son interdiction. Le savoir vivre ne parle pas du bruit : la politesse veut que l'on n'en fasse pas, mais cette dernière se perdant, il fallut légiférer. On est tout de même un peu déçu que l'auteur cantonne la politesse à la bourgeoisie. Certes, elle est bien une valeur bourgeoise, disons même qu'elle est La valeur bourgeoise par excellence. Mais le compagnonnage avait aussi ses codes de savoir vivre, pas un mot sur le sujet. Le monde paysan avait également ses rites et ses us, son savoir vivre qu'il ne fallait pas transgresser. Chez l'auteur, quand elle quitte l'aristocratie ou la bourgeoisie pour les classes populaires la politesse est une pâle imitation de la politesse bourgeoise, on a quelques doutes….
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Histoire de l’Italie

C’est un grand classique qui ne s’adresse qu’aux passionnés : onze cent pages d’érudition que cette Histoire de l’Italie par Pierre Milza aux éditions Fayard. L’ouvrage porte en sous-titre « Des origines à nos jours ». La facture en est classique, presque académique, l’ouvrage se lit donc commodément. On ne pense pas, en décidant d’étudier l’histoire de ce pays voisin, que c’est aussi notre histoire, l’histoire de la France, qui sera étudiée ! La possession tantôt française, tantôt souabe ou aragonaise du Royaume des deux Siciles nous fait vite découvrir que l’histoire de l’Italie, c’est celle de l’Europe, et cela ne fera qu’aller crescendo. L’ouvrage part vraiment des origines : on démarre avec les Étrusques pour finir à Berlusconi. Dire qu’il est aussi passionnant qu’un thriller moderne serait un mensonge, c’est le genre de pavé qu’il faut agrémenter par petites touches en intercalant du polar. Mais aussi volumineux soit-il,  le livre a un petit défaut : il ne s’adresse pas suffisamment aux néophytes.  Des anecdotes bien connues sont à peine ébauchées, telle celle des oies du Capitole, il n’y est fait qu’une simple allusion. L’art et son histoire occupent une grande place dans l’ouvrage, pour l’Italie était-il possible de faire autrement ? Certainement pas ! Pierre Milza se fait le guide de ce passionnant musée à ciel ouvert à travers les différentes  époques, ses commentaires deviennent un doux ronronnement,  et avec pareil guide on ne voit pas le temps passer !
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Histoire de Vichy

C’est un classique que L’ « Histoire de Vichy » -deux volumes, environ mille pages- de Robert Aron, éd. Arthème Fayard.  Certes le « classique » commence à dater (1954) mais la re-lecture en reste agréable.
L’auteur ne possédait pas, à l’époque de la rédaction, les documents aujourd’hui en circulation et les nombreux ouvrages écrits sur le sujet. R. Aron attribue par exemple la devise de Vichy « Travail Famille Patrie » à Alibert, alors que selon pas mal d’auteurs cette formule serait de Weygand. L’arrestation de Weygand occupe d’ailleurs très peu de place et n’est pas considérée comme un événement important. La création de La Milice occupe également peu de place, par contre le sabordage de La Flotte est relaté avec beaucoup de détails.
Un bon ouvrage sur la période, même s’il fut écrit juste quelques années après les faits, aucune haine ne transparait sous l’écriture, c’est plutôt rare.
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Histoire passionnée de la France


Quand un historien écrit une Histoire de France, ils s’adresse en général à d’autres historiens ou à des connaisseurs. Ce qui fait qu’à la lecture on se sent toujours un peu largué, en manque d’érudition. Bien souvent, on nous relate des faits, dont il semble évident  pour les auteurs que nous connaissons les causes. Ce n’est pas le cas avec cette Histoire passionnée de la France, de Jean Sévillia, éd. Perrin, que chacun se  doit d’avoir dans sa bibliothèque.

L’ouvrage, grandement illustré, rappelle un manuel scolaire, avec une linéarité périodique régulière, une pédagogie de vieille école qui s’avère efficace. C’est le livre supérieur qui complète le dernier cours d’histoire de votre scolarité et peu importe le niveau auquel vous vous êtes arrêté :  vos lacunes seront comblées d’une ébauche de connaissance suffisamment solide. Au lecteur d’approfondir ensuite le sujet ou la durée présentés avec l’abondante bibliographie figurant en fin d’ouvrage. Chacun sentira plus ou moins une frustration sur les périodes ou les personnages dont il est féru, les biographies tiennent plus du croquis que du portrait détaillé et des événements sembleront relatés trop rapidement. Cela ne veut pas dire pour autant que l’auteur gomme des passages ou des épisodes, les proportions pour faire tenir l’Histoire riche et mouvementée de la France en 500 pages demandent une concision qui est ici pleinement réussie. 

Un des mérites de l’ouvrage tient au fait que l’histoire de « l’ancien régime », tout en étant précise et suffisante, n’occupe que la moitié du volume. L’autre partie est consacrée à la période allant des Lumières pour aboutir à la France contemporaine.  Période que l’on saisit grâce à l’éclairage de ces deux derniers siècles, finement analysée par l’auteur et rapportée avec des mots simples, sans fioritures inutiles. Aucun aspect de ceux qui ont fait la France d’aujourd’hui  n’est tabou ou caché, les faits et les situations sont proportionnés à leur juste mesure et occupent la place qui leur est due. Assurément une rare réussite de concision, d’écriture et de transmission. Cette Histoire passionnée de la France est le livre idéal qu’on aimerait recevoir en cadeau alors pourquoi ne pas l’offrir ?
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Historiquement incorrect

Un ouvrage d’histoire de 460 pages censé remettre les pendules à l’heure que cet Historiquement incorrect de Jean Sévilla, éd. Fayard. L’opération n’est pas forcément réussie, si on peut suivre l’auteur dans une grande partie de ses remises à l’heure on ne peut pas le faire partout, pour chaque chapitre. Particulièrement le premier chapitre sur Le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. L’aventure était trop risquée pour la mener à bien en 50 pages. Pour s’obliger à faire court, l’auteur s’est réfugié derrière les exégètes classiques afin d’attaquer les modernes de la critique historique.
Les chapitres suivants ne souffrent pas de cette lacune. L’auteur part généralement du bruit de l’actualité, rappelle la façon dont les média traitent des pans entiers de notre histoire, pour non seulement semer la confusion dans les esprits, mais brouiller les pistes et jeter le doute dans la tête du public curieux. Leur mission consiste à faire le lit des  « historiens » modernes (sic !) dont l’idéologie consiste à ne retenir comme vérité historique que les actions dans lesquelles la France n’a pas toujours été glorieuse et généreuse. Les belles actions et les gestes de générosité sont toujours passés à la trappe de l’histoire par les historiens révisionnistes, avides de repentir et dont le but ultime, conscient ou pas, est de développer le masochisme national.
Sur une dizaine de sujets, Jean Sévilla  écrit l’antithèse du modernisme historique pour le plus grand plaisir du lecteur. De plus l’écriture est bonne, condition indispensable lorsqu’il s‘agit d’histoire.
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Le Horla

 

La nouvelle "titre" du recueil de Maupassant, Le Horla (éd. Gallimard, folio) se veut une histoire d'anticipation. On a écrit beaucoup mieux dans le genre, même à l'époque. Mais l'ensemble reste très lisible, plaisant et agréable. Maupassant, ce n'est pas de la grande littérature, c'est de la lecture pour honnête homme, de ces lectures qui ne vous transportent pas, mais dans lesquelles on est sûr de ne jamais s'ennuyer. Une valeur sûre comme les classiques de La Redoute.
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Hurrah Zara !

Jean Raspail n'a pas écrit une histoire avec Hurrah Zara, (Le livre de poche) mais une galerie de portraits d'aristo. Sur le mode de la confidence entre amis, l'auteur se livre à un exercice pas vraiment réussi en décrivant la saga d'une famille d'aristocrates austro-russo-germano-franco-universello-prussienne à travers les âges.
Il arrive parfois à ces nantis de tomber dans la misère, mais ces gens là savent choir sans déchoir. Et ils ne se séparent jamais de leur supériorité "biologique" vérifiée et certifiée par l'existence indéniable du sang bleue.
A croire que Raspail n'a pas lu Beaumarchais et son fameux "Vous vous êtes donné la peine de naître". Ces portraits bien qu'agréables finissent par lasser. Tout se déroule dans une débauche de luxe, d'aventures pour mondains qui font du cheval sans jamais sentir le crottin.
Bref, arrivé à la fin du bouquin on a envie de se jeter sur un roman populaire où les têtes de nobliaux se baladent au bout des piques.
Mais nous n'en avons pas fini avec les aristo, on retrouve cette même saga familiale plus détaillée dans : Les royaumes de Borée (voir fiche)

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L’identité malheureuse



De cet ouvrage, on pourrait dire un de plus ! En effet, c’est un avertissement de plus, une énième fois que la sonnette d’alarme est tirée par Alain Finkielkraut dans L’identité malheureuse, éd. Stock.
Le philosophe classé depuis longtemps comme nouveau réac par la bienpensance imbécile et shootée à la moraline, nous livre un court ouvrage de quelque deux cents pages  et sept chapitres dans lesquels il passe en revue le voile islamique, les incivilités, le changement, l’identité française...
Afin de se démarquer des autres nouveaux réacs qui ont déjà publié sur le sujet (Zemmour, E.Lévy, Rioufol , Ménard, Guilluy etc.) Finkielkraut le fait avec son métier : philosophe. Il s’en va donc chercher ses références dans les grands noms du passé. De Hume à Pascal en passant par Spinoza, l’essayiste se fait aider par ses collègues de travail qui viennent appuyer ses dires pour décrire une réalité que nous avons sous les yeux et que n’importe qui, armé d’un peu de lucidité et de bonne volonté peut décrypter facilement. Si aucune note de bas de page ne figure pour repérer ses sources une abondante bibliographie figure en fin d’ouvrage : pas moins de 137 auteurs ou ouvrages cités ! C’est beaucoup pour 200 pages. De bonnes choses toutefois et de bonnes formules, car la philosophie n’est pas que témoignages elle est pensées et concepts. À propos du changement l’auteur a cette belle formule :

« Il était une opération de la volonté, voici qu’il se produit sans que personne ne le programme. Il était entrepris, il est subi. Il était désiré, il est maintenant destinal. Le changement  n’est plus ce que nous faisons ou ce à quoi nous aspirons, le changement est ce qui nous arrive. »
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Il y a 2 sexes

 

Même si l’ouvrage « Il y a 2 sexes » éd. Gallimard porte en sous-titre « essais de féminologie » il ne s’agit nullement d’un véritable essai développé, mais d’une collecte de textes d’Antoinette Fouque, rassemblant des entretiens, des interventions lors de réunions ou des articles de presse. Le titre est dû a une courte ébauche d’une vingtaine de pages.
Antoinette Fouque fut l’une des co-fondatrices du MLF. Le fil conducteur de l’ouvrage est politique et psychanalytique. Rien de surprenant à cela puisque l’auteur fut la créatrice du groupe « psychanalyse et politique ». D’un point de vue marxiste, le corps de la femme y est vu sous l’angle de la reproduction, la femme avec son corps reproduit du vivant-parlant et rentre dans le procès marxiste de l’économie.
Le féminisme d’A. Fouque est en opposition avec celui de S. De Beauvoir, on se souvient de la fameuse phrase de Beauvoir :

«On ne naît pas femme on le devient» alors que pour A. Fouque «Il y a 2 sexes». On naît fille ou garçon. Le féminisme de Beauvoir est un culturalisme, celui de Fouque un naturalisme. C’est assez curieux quand on sait que A. Fouque fut une psychanalyste lacanienne -Elle a fait sept ans d’analyse avec Lacan- elle n’hésite pas à faire un grand usage du freudisme qui fait primer le biologique, et pour cause : il semble difficile d’assumer la thèse « Il y a 2 sexes » sans passer par la case départ de la psychanalyse.
L’auteur, dans son ouvrage, rejette en bloc et certainement avec raison le phallocentrisme de toute la psychanalyse, tant freudienne que lacanienne. Pour elle, et c’est là que repose l’originalité de son « essai », il y a pour les garçons, pour les hommes, une « forclusion du matriciel ». Tous les enfants rêvent d’avoir des bébés, mais les garçons ne le peuvent pas :

« Depuis que j’ai formulé ce concept « d’envie d’utérus » qui apparaît dès 1970 dans un tract programme de « psychanalyse et politique » je n’ai cessé d’en dégager les implications politiques et psychanalytiques. Cette avancée théorique a été récemment et pour partie reprise par l’anthropologie contemporaine ». p.65

Ce « concept » n’est pas une invention de l’auteur de « Il y a 2 sexes ». en 1923, G.Groddeeck (Le livre du Ca, éd. Gallimard) avait déjà remarqué que l’homme a aussi un désir d’enfantement et il développe cela dans son ouvrage. De nombreux travaux, préalables au texte d’A.Fouque, font par ailleurs mention de ce désir matriciel, sans jamais il est vrai le développer.
Si ce concept revendiqué par A. Fouque est une réalité du psychisme, la notion de « forclusion » n’est certainement pas celle adéquate qu’il faut utiliser pour ce désir d’enfantement masculin. La forclusion concerne quelque chose qui n’a pas été symbolisé. Or, selon un sondage réalisé pour « Enfants magazine » de juin 2005, 38 % des hommes voudraient être enceints si les techniques médicales le permettaient. Ce serait donc plutôt la notion de « refoulement » qui devrait être ici employée. Car le refoulement suppose quelque chose qui, à un certain moment, a été conscient ou a effleuré la conscience du sujet.

A.Fouque tient la religion responsable du cloisonnement des femmes et elle n’hésite pas à en faire une critique sévère :

« Dans le catholicisme -Pour ne parler que de la religion dans laquelle j’ai été élevée et que je connais bien-, la Trinité spirituelle c’est le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Si la Vierge Marie a été élevée plus tard au statut de sainte, elle n’a pas le statut de divinité ; seul l’homme est Dieu, unique dans la Père et le Fils. »

Personne n’est obligé de savoir qu’au concile d'Ephèse (431), Marie fut déclarée Téhotokos, Mère de Dieu, qu’elle est la seule « sainte » à être née « immaculée » et que l’Assomption est un dogme de l’Eglise catholique et qu’il est de fait le pendant féminin de l’Ascension.
Selon elle, les femmes subissent un apartheid dans les religions monothéistes, et elle n’hésite pas à faire l’amalgame entre le Catholicisme,  l’Islam ou le Judaïsme :

« Cet apartheid que les femmes subissent structurellement dans les monothéismes, [...] on peut en voir également les effets dans l’organisation même de la mosquée où,  comme à la synagogue d’ailleurs, les femmes, mères, épouses, filles, sont réduites à la portion congrue, tandis que le sexe élu jouit d’un espace monumental. Ici, se retrouve le thème de la pureté : les femmes sont reléguées parce qu’elles seraient impures, en particulier au moment de leurs règles. On nous parle du respect des femmes dans la religion –On m’en a parlé pendant toute mon enfance : je suis de religion catholique, je me suis mariée à l’église et j’ai travaillé universitairement sur un auteur très chrétien, Bernanos ; c’est dire que je crois connaître cette religion et que je ne m’en moque pas-, mais il faudrait n’avoir ni yeux, ni dignité, ne pas être une femme en un mot, pour ne pas voir ni ressentir l’humiliation permanente que constitue cette exclusion, et surtout son effet dévastateur sur les relations non seulement entre les mères et les fils, mais sur tous les liens de famille.
Que les monothéismes soient misogynes, inégalitaires, discriminatoires, n’est plus à démontrer ».

Le cœur du paragraphe concerne la religion catholique que l’auteur, selon ses dires, connaît très bien et le sujet est l’apartheid, la division géographique entre hommes et femmes qui a effectivement lieu dans l’Islam et le Judaïsme, mais pas dans l’Eglise catholique. Par ailleurs il y a dans cette Eglise catholique des millions de femmes qui œuvrent à la catéchèse ou à diverses activités ecclésiales. Ce sont, contrairement à ce qu’écrit l’auteur, des femmes qui ne sont pas forcément aveugles et qui ont de la dignité de femme à part entière !
Sauf pour l’auteur.

A part quelques belles remarques sur le sujet, la pensée politique d’A. Fouque  reste pauvre, elle est surtout composée de clichés politiquement corrects et auxquels adhérent encore ceux qui se pensent « révolutionnaires » ou progressistes sans s’apercevoir qu’ils sont d’un conservatisme navrant. Cette pensée politique se situe dans le consensualisme mou et trouillard des socialistes post soixante-huitards, ceux qui sont passés du col mao à l’attaché case directory. Ceux qui n’hésitent pas à vouloir une législation particulière pour tout ce qui les dérangent :

« Et pourtant, si le racisme est un délit, la misogynie reste une opinion, et les meurtres sexistes, le fait des fous, donc d’irresponsables » P.111

« Mais, en l’absence de lois antisexiste, la misogynie, contrairement au racisme, n’est toujours pas un délit ; elle n’est qu’une opinion. » P.179  

On apprécie ce « toujours pas » qui laisse, provisoirement aux citoyens le droit de s’exprimer, en attendant que des lois soient votées qui mettront à l’index nombre des chansons de J. Brel et G. Brassens. En attendant, Michel Houellebecq, qui nous assure que « la psychanalyse est ce qui sert à transformer une pétasse en conasse » a du souci à se faire : ce n’est plus là une opinion, mais un délit !
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L’imposture climatique


Voici un ouvrage de Claude Allègre paru en 2012, éd. Plon. L’ouvrage porte en sous-titre La fausse écologie. Il y a là-dedans à boire et à manger. L’auteur dénonce, et avec raison, l’idéologie du réchauffement climatique, la hausse anthropique du CO², le catastrophisme ambiant dont quelques uns profitent sans honte avec des films et des conférences bien rémunérées. 

Pour commencer, le scientifique procède à une mise au point, un rappel sur les réalités passées, concernant les périodes de réchauffement et de refroidissement survenues aux cours des âges sur notre planète.  Ainsi à la page  67, peut-on lire qu’au Moyen âge il a fait chaud, le Groenland était vert à sa découverte par Eric le Rouge d’où son nom de Greenland. Tout le monde n'est pas d'accord, certains disent que c'est là une imposture... Le nord de l’Angleterre était un pays viticole, on se rendait d’Allemagne en Italie à pied sans être ennuyé par le climat. Puis ça s’est refroidi : au XVI° siècle la Tamise gelait presque tous les hivers, le Seine une année sur deux. Depuis 1850 ça se réchauffe à nouveau. Dans la même période où il a fait très froid il y a eu des canicules mortelles. C’est là une saine piqûre de rappel, nombre de sites internet militent contre l’idéologie totalitaire du réchauffement climatique.

Pendant quelques pages 206 à la page 209, C. Allègre nous parle du fameux rapport du Club de Rome, en le condamnant de façon très molle. Peut-être a-t-il été plus virulent ailleurs. Ce fut pourtant une véritable imposture alarmiste, comme le sont les divagations actuelles sur le climat. Il s’attaque dans l’ouvrage aux mensonges insidieux et aux tricheries mémorables du GIEC et d’ Al Gore. C’est la structure et la clé du livre. Claude Allègre a raison : quand il fait chaud, il faut peut-être regarder le soleil et y chercher les causes de la chaleur. Hélas, nous savons très peu de choses sur l’astre du jour et son mode de fonctionnement. Mais si les propos de l’auteur servent  souvent de guide, ils déroutent parfois:

« Heureusement, il y a Internet. Outil ambigu mais aussi magique, devenu celui de la libération des idées après avoir été l’instrument de l’oppression. » (p.174)

Internet instrument de l’oppression ? De quand à quand ? Claude Allègre ne le dit pas, ses affirmations doivent nous suffire. Surtout que quelques pages plus loin, l’auteur nous remet une couche de sa luminescence scientifique :

« Ne croyez-vous pas qu’une réforme essentielle s’impose dans le système mondial de circulation de l’information ? » (p.302)

Qui aménagera une réforme dans la circulation de l’information et qui la contrôlera ? Il ne le dit pas non plus. Des chevaliers blancs de la science, ceux qui jamais ne mentent et jamais ne se trompent ?
Interrogé sur son silence lors du sommet de Kyoto sur le climat, il répond :

«-Le Premier ministre m’avait donné l’ordre de taire mes opinions [...]
- Vous, vous avez accepté cela sans broncher ?
-[...] Lorsque je suis membre d’un groupe, je suis solidaire.
-Selon la formule [...] un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne.
-Excellente formule [...]
(p.245)

C. Allègre ne démissionna pas. Quand la soupe est bonne... qu’importe si le monde entier est pris en otage par quelques fanatiques du Global  warning ! Vers la fin de l’ouvrage on retrouve le Claude Allègre qui n’a jamais approché l’homme et sa terrible complexité éthique, qu’avec un regard de scientiste sûr de lui, tout à fait à côté de la plaque :

« Les religions traditionnelles auraient pu être des refuges si elles avaient su évoluer, et moderniser leur discours vis-à-vis des questions aussi essentielles que le contrôle des naissances, l’avortement, la liberté sexuelle, l’usage de l’embryon à des fins thérapeutiques. Or, globalement, elles ont choisi  le replis frileux, et parfois même réactionnaire... » (p.270)

Qui ne pense pas en termes de confort positiviste est rejeté dans les limbes de la pensée réactionnaire ! Si les religions (mais pas que !) réfléchissent à l’usage thérapeutique de l’embryon, c’est que peut-être cet usage peut devenir autre. Il suffit de voir comment l’augmentation de CO² a été utilisée pour savoir que les milieux scientifiques et politiques peuvent tourner les faits et choses en idéologie totalitaire. À moins qu’un Comité Théodule composé de Sages Scientifiques confondant l’important et l’essentiel ne statue in fine sur toute chose.

À lire pour le démontage du GIEC en format papier, sans se fatiguer les yeux sur un écran.
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Imposture ou psychanalyse

C’est à partir de la biographie d’E. Roudinesco (Jacques Lacan, éd. Fayard) et de ses réflexions et connaissances personnelles que M. Larivière a écrit son essai qui porte en sous-titre « Masud Khan, Jacques Lacan et quelques autres, (éd. Payot). Sa thèse repose sur la transgression comme moteur de la création en psychanalyse.

C’est en effet en transgressant les règles de la psychanalyse que Lacan élabora sa réflexion. M. Larivière n’est pas un analyste en « vue sur la place », il est un analyste non-médiatique, ce qui valorise d’autant son travail. Il a, comme il l’écrit, tourné autour de l’orbite de l’EFP. Le début de son ouvrage traite en partie de l’impossible transmission de la psychanalyse et semble s’adresser aux « non-initiés » :

« Car si l’on peut enseigner la poésie, il est en revanche impossible d’enseigner comment on devient poète – et la même chose est vraie en matière de psychanalyse. » p.19

Mais on s’aperçoit très vite que son livre demeure difficile à comprendre pour qui n’a pas eu sa propre expérience du divan :

« Il est même extrêmement difficile, à notre avis, de simplement parler de son analyse avec ce que les artistes lyriques appellent une voix posée... » p.33


Rapidement c’est le statut de l’analyste, sujet cher à Lacan, qui devient l’objet de l’étude de M. Larivière. Pour lui, et avec raison, « aucun analyste n’est jamais tout à fait certain de savoir en quoi, au juste consiste sa compétence » ni certain de la légitimité de la psychanalyse malgré les institutions dont elle s’est munie. Elle se doit, selon l’auteur, d’abandonner toute prétention scientifique. C’est une démarche qui relève plus de la littérature que de la science car l’inconscient ne sera jamais démontrable, il ne peut se connaître qu’à travers la parole qui a servi à le rendre conscient, l’objet même de la psychanalyse n’existe plus.

Ouvrage intéressant donc que cet « Imposture ou psychanalyse » qui aurait gagné à s’appeler « Les paradoxes de la psychanalyse » mais qui a une odeur de déjà vu ; nombre de lacaniens ont écrit sur le sujet, sur l’impossible transmission, sur la légitimité et sur la parodie de la psychanalyse. Le mérite de l’auteur tient à son « interprétation » sur la transgression comme outil et moteur de l’élaboration théorique. J. Larivière reconnaît bien volontiers que le précurseur en la matière s’appelait Jacques Lacan, dictateur-fondateur de l’EFP, psychanalyste atypique et théoricien génial qui invita en réalité, non à une relecture de Freud, mais à une remise en cause intégrale de la psychanalyse :

« Alors, si l’opération lacanienne de la comédie consiste à lever les voiles sur la psychanalyse, à écarter le rideau devant la scène sur laquelle la psychanalyse jouera son propre rôle, il n’y a plus de vérité psychanalytique que l’on pourrait enfin dire et transmettre. On touche là, selon nous, à la question de Lacan, la plus difficile à travailler. » p.97
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Les impromptus de Lacan

L’ouvrage de Jean Allouch, Les impromptus de Lacan, éd Epel, porte en sous-titre « 543 bons mots recueillis par Jean Allouch ». Ces bons mots ne sont pas tous, loin s’en faut des éclats de rire, mais ils nous permettent de pénétrer parfois dans une certaine intimité avec le Maître de la rue de Lille.
Pour qui n’a jamais lu tel ou tel analyste de son Ecole ou analysant de Lacan se lâchant et dire ses quatre petites vérités sur le Maître, la surprise risque d’être grande. Mais pour ceux qui ont déjà côtoyé le re-penseur de Freud par ses œuvres, ses biographies et des anecdotes de seconde main, ces impromptus seront la confirmation du caractère avide d’argent du théoricien de la psychanalyse. On y découvrira l’avidité prenant le visage de la mesquinerie pour côtoyer sans vergogne, aucune, le génie dans le même personnage. Du Guitry de « l’autre scène » avec de bonnes réparties, un moment agréable. Comme les anecdotes sont courtes on prend le rythme de lecture qu’on veut, à déguster comme une sucrerie coupant d’autres ouvrages.
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Inferno

 

Presque 600 pages de galop effréné pour le dernier Dan Brown, Inferno, éd. J.C Lattès. Certes nous ne sommes pas dans la grande littérature, le descriptif hugolien ou la préciosité proustienne.

Ce qui prime c’est l’intrigue, du plus haut intérêt. L’action se déroule à la vitesse grand V sans un instant de répit, sinon quelques courts moments de réflexions qui éclaircissent légèrement  l’énigme, croit-on ; en fait de nouvelles arcanes se révèlent au lecteur de façon savamment dosée. Cette halte nous aura au moins permis de reprendre souffle.  Mais... mais, vite ! Il faut fuir de nouveau...
Même si le descriptif ne règne pas en maître la cité florentine est bien décrite, l’amoureux de la  capitale Toscane y est transporté par la force brute de l’écriture : du ponte Vecchio  au palazzo Vecchio, le lecteur pose ses pas dans ceux de Robert Langdon.

Dévoiler l’énigme dans une critique, même positive, serait de mauvais goût et un mauvais service à rendre au lecteur. On peut dire tout de même, sans trahir l’auteur, qu’il y est question de démographie -la catastrophe majeure à venir- et d’un savant fou ou génial qui pense avoir trouvé la solution.
Langdon est à sa poursuite, ou plutôt, il essaiera d’empêcher le plan machiavélique qui est en route. Pour cela un guide lui a été fourni : l’Enfer de Dante ! Le temps presse et les embûches qu’il rencontre à Florence, à Venise et à Istanbul, n’arrangent pas les choses.

Dan Brown a bien saisi la formule : du mystère, un brin « d’ésotérisme », une compagne au célèbre professeur où affleure toujours une romance amoureuse et des amis qu’on croyait sincères et qui se révèlent être des traitres. Les méchants deviennent les bons, c’est rodé depuis le Da Vinci Code, mais puisque ça marche et que le lecteur prend du bon temps, pourquoi ne pas continuer ?

Le film est paraît-il déjà en « pourparlers » mais on attend toujours celui du « Symbole perdu »...
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Dans le jardin des mots

C’est un ouvrage sur la langue, de plus de 300 pages, paru aux Éditions de Fallois qui porte le titre de « Dans le jardin des mots » qu’a écrit Jacqueline de Romilly. Peut-on faire une fiche de lecture critique  sur un ouvrage écrit par un auteur si prestigieux ? Oui. Surtout quand, comme dans ce livre il y a la forme et le fond.
Cet ouvrage est la publication de chroniques parues de septembre 98 à décembre 2006, dans la revue mensuelle « Santé magazine. » La forme en est détestable et il ne pouvait en être autrement. La prestigieuse académicienne endosse sur son habit vert la blouse du médecin pour faire un diagnostic de la langue, diagnostic d’autorité et autoritaire. On a souvent l’impression que ce sont les maux  de la langue qui sont diagnostiqués et que c’est aux lecteurs que l’on administre la médecine ! Dans la revue, le lecteur avait droit une fois par mois, à un rappel vaccinal moralisateur : « C’est ainsi qu’il faut dire.. » ou un « Ainsi devrait-on dire... » Condensés en un livre ce rappel revient toutes les trois pages, il y a surdosage.
Bien sûr dans la querelle des anciens et des modernes concernant la  langue,  J. de Romilly a choisi son camp : celui des anciens. Ce n’est pas pour me déplaire, mais parfois l’expérience se fait têtue et la volonté devient prétention.
On est parfois surpris des propos tenus par la grande helléniste que fut l’auteur, ainsi page 60, on peut  lire sous sa plume :

« On me citait l’autre jour une amusante confusion : quelqu’un avait parlé de garder un calme olympique au lieu d’un calme olympien. Un calme olympien est celui des dieux qui habitaient sur le mont Olympe et étaient naturellement à l’abri des passions et des misères humaines... »

Certes on parle bien d’un calme olympien et pas olympique, mais de là à conclure que ce calme est semblable à celui des dieux « naturellement à l’abri des passions et des misères humaines ». C’est faire peu de cas des colères légendaires de Zeus, de la jalousie d’Héphaïstos, qu’Aphrodite, son infidèle épouse cocufiait régulièrement avec Arès et de l’humiliation publique devant les autres dieux, que leur fit subir Héphaïstos ! Les Dieux, bien au contraire,  avaient des sentiments très humains, trop humains !
L’auteur cite souvent en exemple la langue de Molière en l’illustrant de Corneille, Racine et des grands auteurs. À la page  100 elle nous invite à cette réflexion :

« Après tout, Molière se moque des femmes savantes, mais il nous fait aussi bien rire avec cette servante qui confond grammaire et grand-mère. Veut-on l’imiter ? »

Certes J. de Romilly est vraiment une femme savante, et il me plait à moi de savoir que Martine confondait grammaire et grand-mère, elle est certainement dans la pièce, malgré son ignorance du parler « Vaugelas », celle qui a le plus de bon sens ! Car le parler populaire n’est pas au goût de l’académicienne et elle le fait savoir à plusieurs reprises. Ayant endossé la blouse blanche du médecin, l’auteur a endossé le dogmatisme qui va avec :

« Progressivement la langue a été mise en ordre. Ne brisons pas cet ordre ! » P. 185.

La langue n’a jamais été mise en ordre que dans la tête de ceux qui s’en croient les propriétaires ! Ce n’est pas la langue qui décide de l’usage, mais l’usage qui fait la langue. Nous ne sommes que les locataires, les usagers provisoires du langage à travers une langue déterminée. Personne ne parle la langue des linguistes et des grammairiens. Il ne suffit pas de savoir expliquer l’étymologie du mot peuple pour le connaître ; la langue qui se parle au comptoir du Café du Commerce c’est aussi la langue.
On pourrait ainsi, en continuant cette promenade dans « Le jardin des mots » découvrir encore tant de fleurs aussi laides qu’inutiles dans la langue française et de ses soi-disant puretés que l’auteur défend « mots à mots ». À quatre-vingt-dix-huit, je préfère nonante huit, même si les gaulois comptaient en base vingt et nous ont légué cette curiosité linguistique. Les belges aussi étaient gaulois et leurs septante, octante,  nonante  bloquent  moins leurs « chiards » que notre quatre-vingt-dix-huit qui en a bloqué des milliers, voire des millions !
Ne soyons pas injuste, si la forme est détestable, le fond est riche, fouillé, l’ouvrage est très plaisant à lire et on en apprend énormément sur notre langue, des curiosités, des traits savants, des paradoxes. Un des meilleurs livres que j’aie lus sur la langue depuis fort longtemps. Après avoir pris le thé avec la vieille dame, après avoir visité son « jardin des mots », on prend congé à regret en se disant que cette dame a encore beaucoup de choses à nous apprendre.
Mais les vieilles dames ne sont pas toujours commodes, moi non plus.
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Jeanne d’Arc
Jeune fille de France brûlée vive

Ce n’est pas du lourd, c’est du costaud, du guerrier,  que cette Jeanne d’Arc de Max Gallo, aux éditions XO.
Au départ on se dit « Un livre de plus sur Le sujet, ça fera une révision » Hé bien non. On se trouve rapidement captivé par le récit d’un compagnon d’armes de Jeanne qui a échappé au carnage d’Azincourt. Il écrit comme un homme de son temps. C’est un homme de guerre qui, comme beaucoup est fasciné par La Pucelle.
On chevauche aux côtés de cette Fille de France avec son témoin, allant trouver le Gentil Dauphin pour le sacrer Roi à Reims, on croise en route quelques manants, ribaudes et gentilshommes. On partage les fureurs des combats, l’amertume et les larmes de la défaite avec les Armagnacs contre les Bourguignons, ceux qu’on appelait ces français reniés –déjà !-  et les godons, et surtout on suit Jeanne de Domrémy  à Rouen où elle sera brûlée vive.
L’écriture n’est pas majestueuse, mais honnête, ce qui prime c’est l’objet de la description et non la description elle-même. Plus qu’une simple révision : un bon moment que suivra forcément une réflexion.
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Je vais passer pour un vieux con
et autres petites phrases qui en disent long


Si « La première gorgée de bière », écrite en 1997 était désaltérante, ce n’est pas le cas de « Je vais passer pour un vieux con, par Philippe Delerm, éd.  du Seuil. Cette récidive -courte (130 pages)- est  sirupeuse comme un thé à la menthe trop sucré. L’ouvrage est surchargé de mots pédants et précieux, enrobés dans une phraséologie de diner en ville dans lequel les commensaux sont des branchés littéraires.
À la page 55 l’auteur analyse le phénomène des plaques signalant la présence d’un chien dans les propriétés. Une, qui selon lui, fleurit abondamment, est celle sur laquelle figure la photo de l’animal avec écrit : « Je garde mon maitre ». En fin psychosociologue l’auteur analyse, à partir de la plaque, le portrait de l’occupant :

« Un maître, quelqu’un qui domine son sujet, et dont on devine déjà que s’il devait se définir lui-même, il affirmerait subtilement qu’il n’est « ni une gonzesse ni un pédé ». Et puisque ce Lafontaine des profondeurs aime s’exprimer par le truchement de son double animalier, n’hésitons pas à lui prêter des opinions politiques assez précises, de celles qui ne profitent pas essentiellement aux immigrés. »

Ouf, on a eu peur ! Le vieux con du titre aurait pu mal tourner, mais nous voilà rassurés : le qualificatif de vieux était peut-être une surcharge.  Il est vrai qu’il y a des petites phrases qui en disent long sur les préjugés, les à-priori et les jugements à l’emporte pièce.  Car rien ne nous dit que, derrière cette plaque, ne s'abritent pas un travesti en ménage avec une lesbienne ! Comme à l’analyse suivante l’auteur nous parle du Kenya en connaisseur, on sait de suite à quoi ou à qui l’on a affaire. Je vais passer... est à classer dans l' analyse incisive qui, a plusieurs reprises, dénonce dans son ouvrage le « politiquement correct ». En fait de l’écriture pour honnête homme du XXI iéme siècle, c’est à dire le bobo. Certes, sur plus d'une centaine d'expressions passées en revue tout n’est pas à jeter et quelques unes sont originales. À lire un jour pluvieux si l’on a rien d’autre sous la main afin de connaître la pensée des gens qui pensent comme il faut.
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Je veux devenir moine zen


Le livre, en quatrième de couverture est présenté come un kong-an. C’est ce qu’écrit Miura Kiyohiro  dans « Je veux devenir moine zen »  éd. Philippe Picquier. Il y a des kong-an ennuyeux. Un japonais contemporain pratique zazen dans un vieux temple, il a pris l’habitude d’emmener son fils avec lui et ce dernier veut se faire moine. Surprise du père, surprise de la mère. On enlève au chenapan son walkman, ses disques de rock’n’roll et ça surprend le père et la mère.
On change le gamin d’école et en pratiquant zazen il a de bons résultats. On croise en route une none zen qui s’occupera du gamin, tout le monde prie le bouddha Amida et les choses finissent en happy end. Le zen est à la mode et le mot fait vendre. Le roman –très court, heureusement- a été primé, comme ce n’est pas vraiment bien écrit on mettra ça sur le compte du traducteur. À peine une curiosité japonaise loin de La Parfaite lumière ou du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. Ce n’est pas tous les jours que fleurissent les cerisiers du Fuji-Yama.  Ça se lit vite, ça dépayse un peu, à boire entre deux gros volumes sérieux.
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Journal d’Hirondelle

Un roman très court, une nouvelle plus qu’un roman, que le Journal d’Hirondelle par Amélie Nothomb (Le livre de poche) Nothomb y parle à la première personne, c’est donc réussi. On lit d’un trait, comme un chargeur qui se vide rapidement sur ses victimes. C’est froid, glacial sans être cruel, c’est comme ça.
C’est un tueur à gages qui trouve sa voie et se livre à une succession de remarques philosophiques qui ne sont pas dénuées d’intérêt et comme ce sont des corps dont il est question, ces remarques touchent le corps :

« L’oreille est un point faible. Son absence de paupière se double d’un déficience : on entend toujours ce que l’on voudrait éviter d’entendre, mais on n’entend pas ce que l’on a besoin d’entendre »
« Quel est le point commun entre le visage et les mains ? C’est le langage, que l’un parle et les autres écrivent. J’ai le verbe froid comme la mort. »  

C’est court certes, mais c’est du bon Nothomb, du fouillé, du pensé, elle est revenue souvent sur le papier pour fignoler un truc vraiment fini, même si la fin en elle-même est un peu décevante.
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Mon journal de guerre


Curiosité pour historien et bibliophile que Mon journal de guerre, de Benito Mussolini, éd. Flammarion, (1935) en cherchant sur les quais de la Seine on doit encore en trouver quelques exemplaires.
Comme le titre l’indique ce sont les mémoires de la guerre de 14-18 de Mussolini. À cette époque il était un journaliste connu pour ses articles dans Le Popolo d’Italia, il fut mobilisé et versé dans le 11ème Bersaglieri, qui est une troupe d’infanterie d’élite et que l’on peut traduire par « tirailleur » à ne pas confondre avec les chasseurs alpins, corps de troupe également existant en Italie.
La plume n’est pas vilaine, par moment poétique. L’intéressant de la chose, c’est que cela se passe en montagne, dans les Alpes, ce qui en fait un ouvrage précieux. On dispose de nombreuses mémoires de guerre de Verdun, de la Marne mais peu sur les conditions matérielles dans les montagnes : 

« Quinze degré au dessous de zéro, si l’on reste immobile, les souliers gèlent et adhérent au sol, dur et sonore comme du métal. » (Page 59)

125 pages, quelques photos intéressantes, se lit vite sans qu’on s’y ennuie. On n’en demande pas plus.
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Lacan
De l’équivoque à l’impasse

 

C’est à un travail de dominicain que se livre l’ex-jésuite François Roustang, dans cet ouvrage court, mais particulièrement riche qui a pour titre : « Lacan, de l’équivoque à l’impasse » aux Editions de Minuit.
C’est avec plaisir que j’ai retrouvé la plume de F. Roustang, mais si dans ses premiers ouvrages l’écriture contenait du « witz » ce n’est plus le cas...
Avec un sujet aussi sérieux, n’importe quel auteur en aurait profité pour en coller 400 ou 500 pages, mais F. Roustang est austère et dépouillé comme une église cistercienne et nous la joue ici à l’économie de formules et de décorum (118 pages) en nous évitant des redites et des pages inutiles, manie répandue chez beaucoup d’essayistes.
L’écriture est dense et ne permet pas la moindre distraction au risque de perdre le fil.
Si l’ouvrage est sérieux dans le fond, la forme laisse parfois un arrière goût de bâclage, des guillemets mal placés ou trop rares, le manque d’italiques lors de citations d’un autre ouvrage ajoute à la difficulté de lecture.  
L’auteur cite toutes ses sources en donnant des références très précises, la page des œuvres citées est toujours indiquée.

Bien évidemment, en 118 pages F. Roustang ne pouvait pas s’attaquer à l’œuvre entière de Jacques Lacan, mais il parvient tout de même à poser un doute sérieux pour le lecteur sur l’ensemble de la doctrine lacanienne. C’est la raison pour laquelle il sélectionne une dizaine d’ouvrages de Lacan et s’attaque à quelques concepts majeurs de la théorie du Maître, particulièrement « l’inconscient structuré comme un langage » et le Réel de la trilogie RSI (Réel, Imaginaire et Symbolique).
Un des principaux reproches que fait F. Roustang à Lacan, est le manque de définition claire de ses concepts, manque de définition comblé par une fuite à l’avant pour se sortir des difficultés que toute nouvelle proposition entraîne. Ce manque de définition claire fait, par bonheur ou par malheur, que chacun peut s’approprier la doctrine en la contorsionnant à son goût. Il nous faut reprendre ici la très belle formule de J-D Nasio qui se réclame « lacanmien » c'est-à-dire ce qu’il a compris et intégré à sa façon l’œuvre de Lacan.
Le titre de l’ouvrage est tout de même assez sévère car on se demande s’il peut exister autre chose qu’une équivoque pour parler de cette chose ineffable qu’est l’inconscient. Quant à l’impasse, même si l’école qu’avait fondée Lacan s’est éclatée en dizaines de structures après sa mort on peut tout aussi bien dire que c’est une richesse productive et que plusieurs directions ont vu le jour au carrefour de la mort du Maître.
Les contradictions qui fondent le soubassement de la doctrine lacanienne sont mises au grand jour dans l’ouvrage de F. Roustang. Certes, comme il a été souvent répété, la psychanalyse est une praxis, elle se transmet et ne s’enseigne pas ; mais Lacan lui-même n’inventa-t-il pas les « mathèmes » en psychanalyse ? Les structures qui lui ont survécu ne délivrent-elle pas aujourd’hui des Masters de psychanalyse dont les cursus se suivent à l’université ?
On a assez souvent l’impression, dans l’ouvrage, de se trouver devant une antithèse des propos de Lacan qui font office de thèse, et bien naturellement, il manque à tout ceci une synthèse qu’il faut fabriquer soi-même avec la plus grande difficulté, tant l’antithèse « roustanienne » tient la route. A propos de « l’Inconscient structuré comme un langage » F. Roustang note ceci :

« Puisque la méthode psychanalytique n’utilise que le langage et que cette méthode permet d’atteindre l’inconscient, cet inconscient est structuré comme un langage, il est langage (Le Séminaire, Livre III, page 20.) Il est langage (Ecrits, page 866.) C’est un sophisme parce que l’on confond l’instrument de la recherche et l’objet de la recherche. » [...] La psychanalyse a pour instrument le langage et la psychanalyse n’a pas d’autre instrument que le langage. Cette affirmation sans cesse répétée par Lacan est tout simplement fausse, puisque le transfert tient en psychanalyse une large place et qu’il est, malgré les tentatives faites en ce sens, irréductible au langage ou au savoir. »
P. 61

Ou encore :

« ...l’inconscient est structuré comme un langage. Autant dire : puisque nous ne pouvons connaître certains caractères des objets que par les yeux, ils sont structurés comme les yeux. »
P.109

On ne peut qu’être en accord avec F. Roustang, c’est du petit lait agrémenté de miel qui nous est servi là :

« Or le transfert est plus qu'un échange de paroles analysables et "sécables", il est un phénomène qui inclut aussi la parole mais qui n'est pas que paroles. » L’Idéologie freudienne, http://causepsy.fr/lideologie.htm (édition 2004)

Un autre concept lacanien auquel s’attaque F. Roustang est celui du Réel de la trilogie borroméenne : Réel Imaginaire Symbolique. Le Réel fut introduit pour la première fois par Lacan en 1953. Il lui fut inspiré par un ouvrage de Meyerson et subit quelques variations importantes avant d’occuper sa place définitive, c'est-à-dire aucune, puisque selon le mot, « le Réel n’existe pas ». Dans le lacanisme, le Réel, constituerait tout ce qui n’a pas été symbolisé ou qui est impossible à symboliser. A partir de là s’ouvre un véritable boulevard de réflexions et de concepts que chacun agrémentera à sa guise. Le psychotique ne symbolise pas le signifiant du Nom-du-Père, ce signifiant est forclos et fait retour dans le Réel. En résumé, dans un premier temps, seul le fou accède au réel par sa folie. Mais tout ce qui est impossible à symboliser ne sera pas forclos. F. Roustang repère très bien l’impasse de ce concept majeur :

« Le réel était produit par le psychotique par son impuissance à symboliser ; désormais le réel deviendra ce qui résiste à la symbolisation. Evidemment les deux réels en question n’ont plus rien à voir entre eux, puisque le réel du psychotique est une création qui mime le symbolique, alors que le nouveau réel proposé pour expliquer quelque chose du névrosé ou de l’être humain en général est un obstacle, une limite infranchissable, une butée. »
P.78

Plus qu’une impasse, on peut lire ici, dans ce manque du concept, une invitation à le prolonger et à le développer. Hélas, cela ne peut se faire sans toucher au nœud borroméen, et enlever le réel c’est le désinsérer de ce nœud impossible à défaire au risque de faire écrouler tout le système.

Une autre cible de F. Roustang est le peu de place laissé par Lacan à la pulsion :

« Au cours de ses Séminaires, la notion de pulsion est plusieurs fois introduite, en vue de développements ultérieurs. La pulsion est en effet un obstacle majeur à la doctrine lacanienne.
On sait que Freud en a fait le fond de l’inconscient et que, pour lui, c’est une force ou une charge énergétique qui a « sa source dans une excitation corporelle ». Mais Lacan ne veut pas entendre parler de force ou d’énergie, il va donc devoir proposer une autre interprétation.
 »
P. 79

On pourrait s’inscrire en faux contre les propos de F. Roustang en arguant que justement Lacan a souvent parlé de pulsion scopique ou de pulsion sadomasochiste et n’hésitait pas, contrairement à Freud, à nommer les pulsions. Mais ce serait lui couper la parole un peu tôt :

« La dernière opération à effectuer est la réduction de la pulsion à l’objet a. Il a été affirmé plus haut que la pulsion rencontre l’impossible de la satisfaction. Donc puisque « la pulsion saisissant son objet apprend en quelque sorte que ce n’est justement pas par là qu’elle est satisfaite », puisque « aucun objet ne peut satisfaire la pulsion », puisque « l’objet de la pulsion est indifférent », cela nous conduit à donner à l’objet a « sa place dans la satisfaction de la pulsion ». Cet objet définitivement perdu pourrait être dit l’objet de la pulsion, mais alors la pulsion s’y perdrait. Or, comme elle est une force constante, on dira qu’elle tend vers cet objet en l’évitant sans cesse, donc qu’elle « en fait le tour ». C’est ce qu’exposera longuement la leçon suivante du Séminaire : la pulsion est un montage dont le but n’est point autre chose que ce retour en circuit ; elle n’aura pas d’autre fonction que de contourner l’objet éternellement manquant.(Le Séminaire Livre XI) »
P.86

C’est la fameuse théorie de l’ouvre bouteille qui est ici mise à mal. La pulsion contourne l’objet petit a sans jamais parvenir à l’atteindre. Roustang continue ses observations sur la fameuse phrase de Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

C’est parce qu’il a voulu construire une science du réel ou du langage que Lacan s’est obligé à des fuites en avant. Il y a décidément une faille majeure entre le freudisme et le lacanisme et cette béance ne pourra jamais se combler. Car pour Freud la référence au réel c’est le biologique, chez Lacan la référence au réel est le langage.
On n’en sort pas.
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Le Lacan dira-ton
Guide français lacanien

Le petit opuscule, sans prétentions, de Corinne Maier,  le « Lacan dira-ton » aux éditions Mots et Cie, vous fera passer un agréable moment. Le parlé lacanien illustré de la conversation courante est à emmener avec soi pour être dans le vent. Si le bruit du train couvre les conversations dites :
« La pulsion rythmique des roues masque la polyphonie du discours de l’Autre »
Une fois arrivé, si vous n’arrivez pas à replier le plan de la ville dites :
« Le rebouclage de ce graphe de la cité est énigmatique »
Enfin si vous ne comprenez pas tout à fait votre compagne dites-lui :
« L’allusivité de tes signifiants ne permet pas de percoler le mi-dire. »
Si vous ne la comprenez pas du tout, dites plutôt :
« Tes signifiants font énigme. »
Vous serez sûr d’avoir la paix cinq minutes....
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Lady Chatterley

Nous sommes dans le roman noir anglais avec Lady Chatterley de D.H.Lawrence dans Le livre de poche. Trois versions furent écrites par l'auteur, j'ai lu la première. Lady Chatterley et son mari, Clifford auraient pu être très heureux, mais il revint de la guerre de 14/18 atrocement mutilé. Du coup, Constance (lady Chatterley) s'éprend de son garde chasse, elle se donne à lui. Les choses étant ce qu'elles sont, ce dernier quitte son poste. De garde chasse, il devient ouvrier en usine et communiste. Constance le suit. L'aime-t-elle ? Elle se le demande, on le croit. Elle finira par tout quitter pour une brute mal dégrossie.
C'est glauque, du romantisme sadomaso à souhait, c'est anglais. A ranger dans les romans du genre "Jeanne Eire", "Les hauts de Hurlevent" et autres joyeusetés britanniques. C'est lisible.

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Leçons psychanalytiques sur le masochisme

Un petit ouvrage d’une centaine de pages que ces Leçons psychanalytiques sur le masochisme, de Paul-Laurent Assoun, éd. Anthropos, dans lequel vous n’apprendrez rien de neuf sur le sujet. C’est la récitation du catéchisme freudien habituel aux horizons obtus et fermés : l’Œdipe, la castration, l’angoisse...
Le masochisme est toujours envisagé dans une optique hétérosexuelle, la femme bourreau incarne le Phallus manquant etc.

« Il est essentiel dans la mise en scène, que le bourreau (femme) ait l’air méchant et agisse en conformité à cette disposition. » (p.27)

Le bourreau est donc toujours une femme, quid quand le dominé est un homme et le dominant un autre homme ou la dominée une femme et le dominant un homme ? Le masochiste, selon l’auteur, qui cite Freud abondamment, ne fait que reproduire le coït parental qu’il perçoit comme un acte violent (p.27). Comme il est stipulé dans la doxa freudienne que

« rien ne peut arriver aux parties génitales ou aux yeux » (p.53)

L'auteur le reprend à son compte, mais rectifie le tir un peu plus loin (p.87). Vers la fin de l’ouvrage P-L Assoun passe en revue « Les destins postfreudiens » les principaux analystes qui ont écrit sur le sujet (Nacht, Reich, Bergler, Reik) en soulignant, et le fait est plutôt rare chez les psychanalystes, qu’il y a un manque capital à vouloir élaborer une théorie du masochisme en occultant la pulsion de mort. Juste un détail. Mais ce rappel a un goût de déjà vu. lesmasochismes.htm
L'ouvrage très important de Gilles Deleuze "Présentation de Sacher Masoch" n'est pas cité. Un autre détail.
L’ouvrage ne vaudrait peut-être pas la peine d’être signalé, si une des phrases finales ne contenait un peu de bon sens :

« Le culot monstre du masochiste est de se déguiser en objet a, voire de se faire passer pour lui. [...] Il s’incarne comme objet, au moyen de l’érection, « sur sa petite scène », de cette Loi qu’est le désir de l’Autre."

Mais les masochistes ne se déguisent pas tous en objet a de l'Autre ou en leur propre objet a, Certains masochistes, pas tous, arrivent à jouir de leur objet a. Ce n'est pas tout à fait pareil...
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La légende noire de Jacques Lacan

 

L’auteur de l’ouvrage, Nathalie Jaudel,  qui publie aux éditions Navarin «La légende noire de Jacques Lacan», est avocate de formation.  Mais c’est la robe de procureur qu’elle enfile pour s’attaquer à É. Roudinesco, auteur de la seule biographie de Lacan existant à ce jour.
Selon elle, É. Roudinesco serait juge et partie dans sa biographie, «Jacques Lacan, Histoire  d’une vie, histoire d’un système de pensée», éd. Fayard, (1993) ce qui est indéniablement vrai.
N. Jaudel reproche à E. Roudinesco de délaisser les références historiques réelles pour privilégier la forme romancée, en prêtant à Lacan des pensées qu’il n’aurait pas eues, des mots qu’il n’aurait pas écrits ou prononcés.
Fort bien, le travail de N. Jaudel est solide et l’on peut alors s’interroger sur l’objectivité de Mme Roudinesco et  sur son parti pris. Mais de toutes les biographies de personnages historiques que j’ai lues jusqu’à ce jour, aucune n’échappe à cette forme de la vie romancée. Le principal reproche que fait N. Jaudel  à Roudinesco est celui de ne pas explorer suffisamment les travaux des dernières années du psychanalyste hors du commun que fut J. Lacan. Elle insiste notamment, pages 72 et 73 sur la critique que fait E. Roudinesco sur la séance courte, invention de Lacan qui fit couler beaucoup d’encre. Mais il semble difficile d’écrire la biographie d’un théoricien sans donner une opinion sur la théorie même qu’il a développée en la situant dans un contexte historique et idéologique. Les inventions lacaniennes ne sont pas des axiomes intouchables et chacun a le droit d’en avoir une opinion, surtout si cette invention est largement contestée dans le public averti. On a l’impression, tout au long de l’ouvrage de N. Jaudel, d’assister à un travail de déconstruction de la biographie de Roudinesco et que cette déconstruction tend vers une réhabilitation de J. Lacan, mais cette démonstration prend vite la forme d’une hagiographie.
Hélas le travail de N. Jaudel ne laisse pas une impression d’objectivité, mais dégage un parfum de vengeance, de « vendetta » entre écoles et lectures différentes de la chose freudienne.
Que le travail colossal d’E. Roudinesco ait quelques faiblesses et quelques apories est facile à admettre, qu’on réduise ce travail à des ambitions personnelles saupoudrées de malveillances volontaires est autre chose. Surtout qu’en plus de 300 pages N. Jaudel  aurait peu écrire sa propre biographie de Lacan ! Le lecteur reste dans l’attente...  en se demandant s’il s’agit là de transfert, de bataille de clans ou dans le pire des cas, de crêpage de chignon...
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Le moment est venu de dire ce que j’ai vu


Confidences politiques ou confession en 344 pages, c’est ce à quoi s’exerce Philippe de Villiers dans Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, éd. Albin Michel. Il réussit assez bien l’exercice qui parfois fait penser à des mémoires doublées d’une mise en garde.  Une de plus. Il ne se passe pas une semaine sans que ne paraissent un, deux ou trois livres nous avertissant des dangers de l’islamisation, du mondialisme, du politiquement correct, de la catastrophe scolaire de notre nation, de la corruption des politiques et du dévoiement de notre société. Personne ne pourra dire : « je n’étais pas au courant. »

Dans cet ouvrage Philippe de Villiers parle des gens qu’il a rencontrés et connus et ils sont nombreux... Des grands de ce monde, des hommes de pouvoir.
De Poutine à  Soljenitsyne en passant par  Bigeard et Hassan II, quand on y ajoute la presque totalité du « personnel » politique de la Vᵉ,  ça fait beaucoup de monde. De Villiers nous parle des échanges qu’il a eus avec tel ou tel, sans fioritures inutiles et sans trainer en longueur ; que ce soit Mitterrand ou Chirac, les propos qu’il a échangés avec les chefs d’État sont rapportés sincèrement. Il y a tout lieu de le croire.
Au fil des chapitres, il égrène ses expériences de député européen. La découverte du « plombier polonais », la mise au grand jour de la directive Bolkestein, c’est lui. Il nous raconte sa découverte de la puissance et du sans gêne des lobbies à Bruxelles. Il nous relate également son expérience de  candidat à la présidence de la République, ses combats politiques et écologiques. Car la presse en a très peu parlé, mais il s’est grandement engagé dans le combat contre le gaucho, un insecticide tueur d’abeilles. C’est en connaisseur qu’il parle de l’agriculture ; un chiffre page 274 :

« Avec soixante- dix mille tonnes de pesticides répandues  dans nos sols, la France est devenue le premier consommateur européen. »


Il évoque également la création du Puy du Fou. Tout au long de l’ouvrage il fait part de ses idées, de ses remarques critiques sans tergiverser et avec beaucoup de franchise.

Un chapitre entier est consacré à l’Indochine, sujet tabou. Parlant avec Bigeard, ce dernier lui confie :

« - Qui veut bien encore se souvenir, interrogeait Bigeard, des cercueils caillassés par les dockers de la CGT au port de Marseille, des soldats insultés à leur retour en métropole, du matériel saboté dans les usines d’armements ? » p.71

Dans ce court chapitre sur l’Indochine De Villiers revient rapidement sur l’affaire Boudarel. La Vᵉ République a connu tellement de scandales qu’ils se chassent l’un l’autre et on finit par les oublier. L’affaire Boudarel est quand même de taille. En 1991 au Sénat, lors d’un colloque sur le Vietnam, un ancien prisonnier du  Vietminh  reconnaît son tortionnaire, il se prénomme Jacques Boudarel, il est rentré en France après l’amnistie de 1966 et enseigne en Université. Il est également chercheur au CNRS. Les anciens déportés du camp de la mort déposent plainte mais l’amnistie prévaut. Surtout que l’intelligentsia (Pierre Vidal-Naquet, Lacouture, Gilles Perrault etc.) s’est mobilisée en faveur du tortionnaire. Ce dernier fera valider pour sa retraite ses années de commissaire politique du Vietminh en « voyage d’études en extrême orient ! » 

De Villiers ne se contente pas de raconter, il écrit bien. Il a le sens de la formule et peut se passer du style académique pour rendre son récit vivant et plaisant à lire. Sur Bruxelles et les paysans par exemple, la formule est savoureuse: « Ils ont appris un nouveau métier : planteurs de primes» p.97

Quelquefois pourtant l’auteur manque de discernement, peut-être par manque d’informations mais peut-être aussi par idéologie. En général dès que l’on s’attaque à Freud la droite catholique est ravie. Philippe De Villiers se réclame de cette droite catholique et c’est tout à son honneur :

« J’ai été frappé par ce qui est arrivé au philosophe Michel Onfray. Il était une coqueluche de la bienpensance, courtisé, encensé, adulé. Une brillante intelligence. Et Libre. Le jour où il osa publier un livre critique sur Freud, Le crépuscule d’une idole, tout bascula. « Une avalanche d’insultes m’est tombée dessus confie-t-il. J’ai vu des gens qui, au nom de la liberté d’expression voulaient interdire la diffusion de mon cours sur France Culture. J’ai découvert ainsi les dégâts de l’idéologie dominante. » p.116

Certes Michel Onfray a été insulté et des gens ont agi contre lui à la sortie de son livre. Mais son livre est un tissu d’insultes envers Freud, truffé de mensonges et de mauvaise foi. De Villiers n’est certainement pas un érudit de Freud, mais de là à voir en Michel Onfray un parangon de vertu découvrant les méfaits de l’idéologie dominante, comme il le dit, il y a une marge !
Cette idéologie dominante au matérialisme boboïste, le philosophe ne la subit pas, il serait plutôt à ranger dans la catégorie de ceux qui l’imposent !
De Villiers ne doit pas ignorer que le philosophe créa l’université populaire de Caen en réaction à la présence de Jean-Marie le Pen au deuxième tour de la présidentielle et pour empêcher le fascisme de poindre. Michel Onfray à soutenu tour à tour Olivier Besancenot,  José Bové, puis de nouveau Besancenot, soutenant au passage le Front de Gauche aux européennes de 2009.

Après avoir longtemps parlé du souverainisme, De Villiers, tristement nous annonce qu’il est mort :

« Avec la mort de Seguin, la défaite de Chevènement, la retraite de le Pen et la disparition de Pasqua, sonne le glass du souverainisme. La machine et le système l’ont emporté. » p.245

On reste tout de même un peu surpris de voir apparaître le nom de le Pen à la page 245, Curieusement ce sera la seule fois dans le livre ou le Pen sera cité. Le Pen boit de la bière et de Villiers du thé. Plus avant dans son livre, l’auteur nous a parlé de son programme à la présidentielle à la tête du Mouvement Pour la France. Jean-Marie le Pen lui avait alors reproché d’avoir copié le programme du Front National, en reproduisant même les coquilles d’imprimerie !
Comme il est écrit dans  Wikipédia :

« Le candidat souverainiste se revendique comme en dehors du système politique qu'il nomme, à l'instar de Jean-Marie Le Pen, le « système UMPS », ce que lui conteste vigoureusement le Front national, qui pointe la constance des alliances politiques du MPF avec l'UMP et l'UDF, au niveau des collectivités locales. »

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage est excellent, bien écrit, très agréable à lire (les chapitres sont courts et concis)  et on y apprend des tas de choses, pourquoi se priver ?
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Lettres d'amour en Somalie

C'est un curieux mélange assez réussi que les Lettres d'amour en Somalie de Frédéric Mitterrand aux éditions Pocket. Victime d'un chagrin d'amour l'auteur espère l'oublier en visitant le pays le plus pauvre du monde. L'exercice était risqué : qu'est-ce qu'une petite plainte individuelle, un bleu de l'âme, face à la misère du monde ? Le cocktail est détonant, l'alternance du désespoir individuel et le manque total d'espérance se tiennent au coude à coude. A peine une centaine de pages, un bon début de soirée….
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Lettre ouverte...

...d’un chien à François Mitterrand au nom de la liberté d’aboyer...
Certes le titre est un peu long. C’est sorti en 1993 chez Albin Michel et l’ouvrage est de Jean Montaldo.
Si dans « Les voyous de la république » (voir la fiche) le journaliste relatait le passé de F. Mitterrand, c’est sur les affaires que revient cette fois Jean Montaldo.
Et il y en a eu des affaires sous les deux mandats de François Mitterrand !
Il y en eut tellement que les français en étaient lassés et ne les suivaient même plus ! Avant que les députés, sans aucune honte, ne se votent une loi d’autoamnistie.
Il est évident qu’en 170 pages l’auteur est obligé de faire ça sous forme télégraphique ou d’évocation poétique.
S’il fait l’impasse sur la première affaire Mitterrand -l’obtention de la Francisque à Vichy, en 1943... Tout de même !- l’auteur revient longuement sur l’affaire de « l’observatoire » et rentre assez profondément dans le sujet. J’y ai appris pas mal de détails que j’ignorais. Le machiavel de l’Elysée n’était pas encore suffisamment fourbi pour se faire avoir ainsi ! Erreur de jeunesse...
Livre certes un peu vieux, que cette lettre ouverte, mais instructif et qui se lit agréablement. A déconseiller aux mitterrandolâtres, évidemment.
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Lettre ouverte aux bandits de la finance

 

Jean Montaldo qui, pour notre plus grand plaisir, est un habitué des ouvrages sous forme de lettres ouvertes s’adresse aux crapules du pognon dans sa Lettre ouverte aux bandits de la finance, éd. Albin Michel. L’ouvrage, paru en 2009, revient sur la crise qui ne fait que commencer et débuta aux Etats-Unis. Comme Jean Montaldo utilise le style épistolaire, c’est de  cette manière, à tout seigneur tout honneur, même si je n’en suis pas le destinataire que je  parlerai de son ouvrage.

Tout d’abord, un grand merci Monsieur Montaldo de m’avoir fourni autant d’informations sur les crapules qui jouent avec notre argent. Vous commencez votre ouvrage par le fameux prêt, accordé, dans le cadre des subprimes à un cueilleur de fraises crédité de 720 000 dollars sans apport personnel alors qu’il n’avait qu’un revenu mensuel de 1166 dollars ! (Le même cas est cité dans La Face cachée des banques qui a été ici-même l’objet d’une fiche). Mais en guise de chiffres servant d’exemple, par rapport aux chiffres vertigineux que vous donnez par la suite, il manque au lecteur lambda un ordre de rapport que je vais combler tout de suite pour vos futurs lecteurs auxquels je recommande fortement votre livre :
La construction de l’œuvre colossale qu’est le viaduc de Millau a coûté quatre cent millions d’euros.
La fortune de Mme Bettancourt, sujet d’actualité, s’élèverait à vingt six milliards d’euros, soit quelques soixante-cinq viaducs de Millau.
Ces petites clés en mains le lecteur pourra aisément se promener dans votre ouvrage avec des référents indispensables.
Votre ouvrage est plaisant à lire, même, et c’est rarissime, pour un ouvrage d’économie. Ce dernier est parsemé de traits d’humour qui viennent alléger les chiffres, citant ce bon mot de W. Churchill à propos des statistiques :

« Je ne crois qu’aux statistiques que lorsque je les ai falsifiées moi-même ! »

La lecture de cette Lettre ouverte m’a permis de comprendre un peu plus cette fameuse crise des subprimes, je dis bien un peu plus, car vous nous régalez à la page 169 du langage abscons d’un polycopié de cours destinés aux futurs Jérôme Kerviel :

« Le CDO squared est un type de CDO avec une structure de double couche (two-layer) dont le sous-jacent portefeuille est composé de certaines tranches de single-layer CDOs. Il est structuré comme un single-layer CDO selon le niveau de risque et sa perte est la somme des pertes portées à certaines tranches des CDO sous-jacents. Un cash CDO squared contient un portefeuille de tranches des cash CDOs existants. »

Et il y en a des pages comme ça ! Ce qui est rassurant, (si l’on peut dire) c’est que personne ne comprend rien à ce charabia soi-disant économique :

« D’ailleurs, comment ces malheureux pourraient-ils saisir la dangerosité de montage que même les plus grands banquiers et P-DG, diplômés de Harvard, Polytechnique  ou l’ENA sont (aujourd’hui encore) incapable de comprendre ? A cet égard, je vous mets tous au défi  - modèle de titrisation en main – de  venir sur un plateau de télévision, décrypter en ma présence (et en français s’il vous plait), les méthodes mathématiques fondant la valeur des CDO et autres placements que vous n’avez cessé de signaler comme les plus sûrs. »

Comme cette « crise » est mondiale, les USA occupent une bonne partie de l’ouvrage, mais la France et ses divers scandales, de Vivendi à la Société générale, ne sont pas oubliés.  Les chiffres parlent, il vaut mieux lire votre ouvrage assis ou couché, car le vertige nous prend vite.

Je sais Monsieur Montaldo, pour avoir lu d’autres de vos « Lettres ouvertes » que vous êtes un homme de droite. Je m’en fous. Ce qui ne veut pas dire que je sois "un homme de gauche" ! Ce qui m’importe c’est l’information donnée, et là, hélas vous péchez parfois, par parti-pris.
D’une manière générale, vous faites l’éloge du Président de la République et tous ceux qui l’entourent ont droit à vos louanges (page 237). Lorsque la Ministre des finances déclare à plusieurs reprises sur les ondes (pages 250 et 296) que la France sera très peu touchée par cette crise, elle est juste, je vous cite : « singulièrement mal informée ! » Alors que les gens de gauche - car dans cet immense merdier si tous n’en mourraient pas, tous étaient atteints - sont toujours cités de façon défavorable.
Dans votre ouvrage vous nommez à plusieurs reprises le Président Sarkozy (p. 72). A la page 213 vous louez son courage :

« Il aura fallu attendre que tout vole en éclats, aux quatre coins du monde, pour qu’enfin prenant son courage à deux mains, l’un d’eux, en l’espèce Nicolas Sarkosy, s’engage le 1er avril 2009 (au micro de Jean-pierre Elkabbach, sur Europe 1) a obtenir que l’on en finisse avec votre monopole scandaleux. »

Il ne vous a pas échappé, j’espère, que c’était un premier avril que le Président Sarkozy a voulu s'en prendre au monopole des banques !

A la page 299, vous vous faites ouvertement l’avocat du Président :

« Les jours passent, l’affaire qui agite l’opinion a mis le président Sarkozy très en colère. On le serait à moins. Comme d’ordinaire, tout le monde lui tombe dessus. Qu’il pleuve ou qu’il neige, depuis plusieurs mois, parce qu’il est de droite, le président de la république est forcément l’allié  -que dis-je ? l’obligé - des P.DG voyous et des chevaliers d’industrie du capitalisme sauvage [...] »

Mettons que le Président de la République est tout de même l’intime de quelques chevaliers d’industrie du capitalisme « civilisé ». Votre franchise vous honore autant que votre croyance en un capitalisme idéal, vous écrivez page  297 :

« Le scandale qui éclate à la Société générale permet de pointer du doigt le système mis en place par les banques depuis de nombreuses années, en vue de toujours plus siphonner les marchés, grâce à la sophistication d’instruments hautement spéculatifs qui, petit à petit, ont totalement perverti le système capitaliste... »

Et deux pages plus loin :

« Les hommes et les évènements qui ont vandalisé la Société générale  ont foulé aux pieds les règles du capitalisme qu’avec d’autres je souhaite vertueux » p. 299

Voilà, toute votre doctrine est là. Vous croyez, j’allais écrire naïvement, à un capitalisme honnête et vertueux. Rien ne prouve effectivement que ce type de capitalisme n’existe pas,  mais rien ne prouve non plus que les licornes roses invisibles n’existent pas.
Vous utilisez peu le terme de crise systémique tant à la mode aujourd’hui et qui a remplacé le fameux crise structurelle, car cette crise actuelle est bel et bien structurelle et non pas conjoncturelle. Elle est à la base même du capitalisme qui ne peut fonctionner que de crise en crise, le profit engendrant le profit dans une spirale infernale et sans fin. Nous n’en sommes qu’au début.
Merci en tout cas pour cet ouvrage bourré d’informations et à vous lire bientôt dans une prochaine Lettre ouverte....
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Limonov
Prix Renaudot 2011

 

Emmanuel Carrère a obtenu le prix Renaudot, pour sa biographie d’Edouard Limonov, éd. P.O.L.
Lorsque Limonov  écrivait dans L’idiot International, je me régalais de ses articles. C’est donc avec plaisir que j’ai lu sa biographie romancée par  Emmanuel Carrère. L’écriture est honnête, sans prétention. Nous sommes loin des écrivains bobo qui se prennent pour des révolutionnaires en pointant au CAC 40. L’auteur est le fils de la célèbre soviétologue Hélène Carrère d’Encausse, il sait donc de quoi il parle quand il écrit sur les pays de l’ex bloc soviétique.  Il ne dit pas être un intime de Limonov, mais sa biographie semble juste, le personnage a de la consistance.
L’auteur, citant un article de Limonov  revient sur l’assassinat des époux Ceausescu. Il revient également sur les évènements qui ont précédé cette « révolution » en dénonçant la propagande abjecte à laquelle s’est livrée la presse occidentale :

« On s’est particulièrement ému des charniers découverts à Timisoara. 4000 morts était le chiffre généralement avancé. Libération précisait : 4630. 70 000, renchérissait bravement TF 1. A l’heure de la dinde et du foie gras, les journaux télévisés montraient, sortis des fosses hâtivement creusées, des cadavres squelettiques, terreux, en pyjamas rayés. [...] Or il s’est révélé, premièrement que les cadavres, quelques dizaines au plus, avaient été déterrés pour les caméras au cimetière de Timisoara où ils reposaient après être morts de leur belle mort... » (p. 293)

Je n’ai pas gobé cette « info », mais je me souviens, ce que ne dit pas l’auteur, que les chaînes de télé avaient arrêté leurs programmes et diffusaient en image fixe une boule de sapin de noël, dans ce flot abject de propagande les « journalistes » avaient pris la voix du malheur et de la désolation.
Rien n’a changé : ils sont toujours aussi abjects.

L’ouvrage revient sur les guerres des Balkans auxquelles Limonov prit part en combattant. Les récits sont honnêtes, quand l’auteur doute, il l’écrit. Mais un des mérites majeurs de cet ouvrage, en plus de l’excellente biographie de Limonov qui se lit comme un roman, est de nous donner deux ou trois pistes pour comprendre ce capitalisme russe et ses origines :

«  Conscient de son ignorance en matière économique, Eltsine a sorti de son chapeau un jeune prodige appelé Egor Gaïdar, sorte d’Attali russe rondouillard... [...] Pour commencer les prix ont été libérés, ce qui a provoqué une inflation de 2 600 % et fait échouer l’initiative, conduite en parallèle, de « privatisation par bons ». Le 1er septembre 1992 ont été envoyés par la poste à tous les citoyens russes âgés de plus d’un an 10 000 roubles correspondant à la part de chacun dans l’économie du pays. [...] A cause de l’inflation, hélas, ces bons quand ils sont arrivés ne valaient plus rien. Leurs bénéficiaires découvraient qu’ils pouvaient tout au plus, avec, se payer une bouteille de vodka. Ils les ont donc revendus en masse à des petits malins qui leur en proposaient, disons le prix d’une bouteille et demie. »

Excellente bio, près de cinq cent pages, on a du mal à lâcher le livre.
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De Londres à Alger

Une mémoire à trous que celle de Jacques Soustelle, (de Londres à Alger, 1940-1942) l’ouvrage porte en surtitre  Envers et contre tout. éd. Robert Laffont. Comme Paul Reynaud, sous-titre les siennes par un « Envers et contre tous » on peut dire que c’est une habitude des jusqu’auboutistes d’être contre tout le monde. Jacques Soustelle a rejoint la France Libre à Londres en Décembre 1940 et sa mission auprès du Général consista surtout en un travail de propagande en vue d’un ralliement de toute l’Amérique du sud. On ne peut donc pas lui en vouloir de passer sous silence l’exode et les conditions dramatiques de l’armistice, ceux qui mirent fin au massacre sont nommés « les adeptes de la capitulation » (sic). Il situe donc, sans appel, les méchants à Vichy. L’ouvrage a été écrit en 1947, presque « à chaud ». L’auteur s’il passe sous silence Mers-El-Kébir, consacre tout un chapitre sur Dakar. C’est le genre de livre que se doit de lire quiconque s’intéresse à cette époque pour comprendre la naissance du mythe gaulliste, l’ouvrage se termine sur les mots suivants : "Qu’importe tout le reste, De Gaulle est là !" L’amateur de cette période de l’histoire, en lisant entre les lignes, y verra la réalité des « contingents gaullistes » : quelques centaines d’hommes, au plus quelques milliers entre Alger et l’Afrique.»

Hélas, on est un peu déçu par le chapitre consacré au complot d’Alger et ce qui s’y est tramé en 1942. Le lecteur n’y voit pas plus clair après qu’avant, le rôle de Giraud reste toujours aussi obscur, il faut dire que l’Histoire n’a pas encore démêlée la réalité de cette époque en ce lieu....
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Louis Napoléon le Grand


Philippe Séguin a écrit une biographie de Napoléon III intitulée Louis Napoléon le Grand aux éditions Grasset. Le titre s’inscrit en contre de Victor Hugo qui appelait l’Empereur Louis Napoléon le petit. J’avais cet ouvrage dans ma bibliothèque depuis longtemps et une tentative de décryptage s’avéra infructueuse. J’y suis revenu après moult lectures sur la période de l’Histoire et le personnage.  L’auteur est historien de formation, mais quasiment rien du cadre historique de la période n’est décrit. Le lecteur est censé connaître les événements de la vie de Napoléon III et son environnement. L’ouvrage ne s’adresse pas aux néophytes, mais à des spécialistes ou à des historiens.
Un autre défaut majeur de ce livre est qu’il ressemble plus à une hagiographie qu’à une biographie. C’est dommage car l’écriture est bonne, mais trop d’admirations dévotes finissent par vous faire prendre le Prince Président en grippe !
Napoléon III n’avait aucun défaut. Ses ratages politiques sont dus à son entourage qui ne le comprenait pas. Ses réussites ne sont dues qu’à sa volonté. Certainement Napoléon III devrait être réhabilité et occuper plus de place dans l’histoire de France. Mais trop de louanges tuent la louange.

Le mérite de l’ouvrage tient surtout aux explications politiques de l’auteur, à ses analyses des situations et des analogies qu’il en tire avec la politique du vingtième siècle. L’auteur, et on se demande si ce n’est pas la raison du livre, tente assez souvent des rapprochements et des parallèles entre Louis Napoléon et De Gaulle, tous deux progressistes en ce qui concerne  la politique sociale ! Ouvrage à lire pour ces raisons, mais sans que ce ne soit le premier sur Napoléon III.
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La lumière des justes

Il y en a cinq volumes et c’est d’un académicien (La lumière des justes, Henri Troyat, éd. Flammarion.) Au départ on se dit « il me faudra du courage pour aller au bout » mais on est agréablement surpris. Ca glisse d’une plume académique mais légère, une écriture raisonnable dans des descriptions sobres mais palpables dans lesquelles on se laisse vitre prendre. Les phrases n’excédent pas cinq lignes, mais toutes sonnent justes. On touche les étendues du désert sibérien autant que le Paris occupé par les russes. On a mal au dos à force de voyager en troïka, mais ravi du son des clochettes.
L’histoire en elle-même ? Un amour entre un jeune officier russe des troupes d’occupations et une aristocrate française. Leur amour les conduira de Paris en Russie, de Russie en Sibérie et retour partiel à Paris dans le dernier opus. On pourrait n’en retenir que le roman à l’eau de rose pour oie blanche en goguette, mais il y a plus que cela. La vie parisienne du dix-neuvième siècle, la condition des moujiks, la vie des aristocrates aussi bien russes que français à la même époque. Le ferment des idées libérales et révolutionnaires de ce siècle, annonçant les bouleversements à venir. L’utopie, le rêve des « décembristes » qui finiront en Sibérie et où l’on découvre  que les « messieurs », les politiques, n’avaient pas tout à fait les mêmes conditions de détention que les droits communs. Je me suis laissé surprendre à lire le dernier volume d’une seule traite, vous dire si c’est prenant, même si c’est un peu « vieillot ». On ne s’ennuie pas en suivant Sophie et Nicolas dans leur domaine, leurs séparations, leurs retrouvailles. Une histoire d’amour dans une tragédie politique tout à fait lisible sans qu’il neige dehors par moins quarante.
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Malheur aux pauvres


Un petit ouvrage du sulfureux avocat, Jacques Vergés, « Malheur aux pauvres » aux éditions Plon.
Le livre racontent quelques enquêtes judiciaires célèbres : l’enquête des disparues de l’Yonne, proprement hallucinante et révélatrice sur le fonctionnement de la justice.  Tout est dit en quatrième de couverture :

« On peut aujourd’hui plaisanter sur l’infaillibilité des papes : plaisanter sur ce celle des juges expose à des sanctions. »

C’est le rapprochement des enquêtes et des procès qui demeure intéressant, comme celui du japonais cannibale qui dévora en France, une jeune fille. Après avoir été reconnu pour fou, il reprit une vie normale et devint un artiste célèbre au Japon.  Cette affaire dont la culpabilité est certaine est comparée à celle, plus qu’incertaine, de Christian Ranucci, condamné à mort et exécuté après une enquête à trous.
L’auteur montre que parfois des moyens colossaux peuvent être déployés pour des analyses d'ADN.
Il termine sur les sorts de Raoul Villain (l’assassin de Jaurès) qui fut acquitté et celui d’Émile Cottin qui tenta d’assassiner Clémenceau et fut condamné à mort puis gracié. Leurs forfaits eurent lieu en France quasiment à la même époque et ils moururent tous deux en Espagne à la même époque. Curieuses destinées.
Petit ouvrage instructif et plaisant à lire.
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Marie-Antoinette

 

Une très bonne biographie que celle de Stefan Zweig, Marie-Antoinette, aux éditions Grasset, en livre de poche.
Je croyais le livre introuvable, car assez ancien, (la première édition date de 1932) mais il fut réédité plusieurs fois et on le trouve encore en librairie, ce qui est plutôt le signe d’un bon ouvrage. Cette reine, Marie-Antoinette, était la quinzième et avant-dernière enfant de l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Elle épousa le jeune Dauphin, futur Roi de France sous le nom de Louis XVI qui fut guillotiné le 21 janvier 1793, précédant Marie-Antoinette sur l’échafaud de quelques mois. La dernière Reine de France fut conduite à la fosse commune avec sa tête entre les jambes le 16 octobre 1793.
C’est une tradition ou une habitude (surtout une habitude politique) que les rois de France et ceux qui les suivirent (un certain Bonaparte) épousent des princesses autrichiennes. Louis XVI n’échappa pas à la règle, il fut marié encore enfant à une autre enfant. Le futur roi avait 12 ans, la future reine 14. Le mariage, ou plutôt « l’alliance » fut préparé longtemps à l’avance. À son arrivée en France, plus précisément sur un îlot situé sur le Rhin, l’île aux Épis, elle dut changer ses vêtements « étrangers » de la tête aux pieds, pour des vêtements français. L’Archiduchesse d’Autriche fut amplement fêtée lors de son arrivée en terre de France. En attendant d’être la future Reine elle sera la Dauphine et l’épouse du Dauphin. Comme l’écrit le futur Roi dans son journal « Rien ». Il ne se passa rien la nuit de leurs noces. Louis XVI souffrait d’une malformation physique au niveau du pénis, et il fallut le bistouri du chirurgien pour résoudre le problème. Tout de même, au bout de... sept ans ! Pour cela, pour que le Trône de France ne reste pas sans descendance, l’Empereur d’Autriche se rend en personne à Paris :

«  ... pour persuader son peu courageux beau-frère de la nécessité de l’opération. Alors seulement, ce triste César de l’amour réussit à franchir heureusement le Rubicon. Mais le domaine psychique qu’il conquiert enfin est déjà dévasté par ces sept années de luttes ridicules, par toutes ces nuits pendant lesquelles Marie-Antoinette a enduré, comme femme et comme épouse, la suprême mortification de son sexe. » p.32

Une fois Louis XVI opéré, Marie-Antoinette lui donnera quatre enfants.

Le 10 mai 1774, le Roi Louis, dit « le Bien-aimé », quinzième du nom, a la bonne idée de mourir de la petite vérole. Comme il vécut toute sa vie dans le stupre et la fornication, avec les femmes, voire les gamines, que lui fournissait la du Barry, il n’y a rien de très étonnant à sa mort.  Louis XVI remplace donc son grand-père et accède au trône de France, Marie Antoinette devient Reine de France et les ennuis continuèrent pour le couple royal.

Stefan Zweig se livre à un portrait du couple royal peu flatteur, mais apparemment bien renseigné, on sent que le biographe a utilisé les outils qu’il avait à sa portée et les a exploités méticuleusement. C’est en fin psychologue qu’il analyse les personnalités de leurs altesses royales. Louis XVI est un lourdaud, un pataud :

« Il marche lourdement sur le parquet poli de Versailles en balançant  les épaules « comme un paysan derrière sa charrue », il ne sait ni danser ni jouer à la balle ; dès qu’il veut faire un pas plus vite qu’à l’ordinaire, il trébuche sur sa propre épée. Le pauvre homme se rend parfaitement compte de sa maladresse physique, il en est confus, et son embarras augmente encore sa gaucherie : de sorte qu’à première vue le roi de France fait à tout le monde l’impression d’un lamentable balourd. » p.90

Mais pire encore que cette balourdise, c’est son incapacité à prendre une décision qui montre que la couronne qu’il porte sur la tête est bien trop lourde pour lui. S’il fut Roi de France il ne fut jamais un souverain. La Révolution arrivera et triomphera parce que ce « monarque » n’a jamais su dire non et faire appliquer sa volonté. Même aux heures les plus dramatiques, lors de la fuite à Varennes, pour sauver sa peau et celle de sa famille il s’avèrera incapable de prendre la moindre décision. 

« Si la Révolution, au lieu de laisser tomber le couperet de la guillotine sur le cou épais et court de cet homme apathique et sans malice, lui avait permis de vivre dans une maisonnette  de paysan avec un jardinet, où il se serait adonné à une tâche insignifiante, elle l’aurait rendu plus heureux que le fit l’archevêque de Reims en posant sur sa tête la couronne de France qu’il porta, pendant vingt ans, sans orgueil, sans joie et sans dignité. » p.92

La fuite à Varennes est tout à fait épique et digne de ce « monarque ». C’est en grande partie le Comte suédois, Axel de Fersen qui organisa la fuite. Toute fuite se doit d’être discrète, mais un Bourbon, surtout un balourd, même en fuite, se doit d’avoir un minimum de confort, un carrosse flambant neuf :  

« ...où l’on trouvera également toutes les commodités imaginables : de la vaisselle d’argent, une garde-robe, des provisions de bouche et même des chaises servant à des besoins qui ne sont point particuliers aux rois. On y aménage de plus toute une cave à vin bien garnie, car on connaît le gosier altéré du monarque [...]une chaise de poste à deux chevaux peut être relayée en cinq minutes, il faut régulièrement, ici, une demi-heure pour changer les relais, ce qui fait une perte de quatre ou cinq heures sur un trajet où un quart d’heure peut décider de la vie et de la mort des souverains. » p.318

Voilà effectivement une fuite qui n’est pas discrète ;  il est vrai comme le note ironiquement l’auteur, que si des protocoles sont prévus pour les réceptions, les fêtes, baptêmes, communion et mariages, aucun n’est prévue pour une fuite royale ! Zweig revient sur l’enfermement au Temple de la famille royale, et là, il y a de quoi être surpris quand on lit sous sa plume ce qu’était le quotidien de la famille :

« Il n’y a pas moins de treize personnes préposées à sa table, on sert tous les jours à midi au moins trois potages, quatre entrées, deux rôtis, quatre plats légers, des compotes, des fruits, du vin de Malvoisie, du bordeaux, du champagne» p.396

Quant à Marie-Antoinette, elle était certes très belle, mais aussi belle qu’écervelée. Une oisive capricieuse et dépensière. Le coût des aménagements du Petit Trianon a dépassé les deux millions de livres, pour comparaison, un domestique gagne 50 livres par an...
Incapable de lire un livre, d’écrire une lettre sérieuse, lisant du bout des yeux celles qu’elle recevait de l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche.  Ces lettres étaient bien souvent des sermons, des leçons rappelant à la Reine de France ses devoirs. Mais peu importait pour la frivole souveraine la morale, la politique et le devoir. Sa vie n’était que plaisirs, jeux, spectacles, toilettes onéreuses et nombreuses.

« ...car selon les témoignages unanimes Marie-Antoinette, durant toute sa vie, n’a jamais ouvert un livre, à part quelques romans feuilletés à la hâte. » p.120

Marie-Antoine est une Reine de France, mais reste  l’Archiduchesse d’Autriche qui se comporte comme une autruche, préférant enfouir la tête dans le sable doré de Versailles plutôt que de regarder la réalité de son pays et de son peuple :

« Pas une seule fois, au court de près d’un quart de siècle, la souveraine de France n’a ressenti le désir de connaître son propre royaume, de voir les provinces dont elle est reine [...] pas une seule fois elle ne ravit une heure à son oisiveté afin de rendre visite à l’un de ses sujets... » p.105

À l’ignorance et à l’oisiveté s’ajoutent le vice et les passions :

« La reine mondaine ne manque pas un bal à l’Opéra, une redoute, une course ; jamais elle ne rentre chez elle avant l’aube, elle évite toujours le lit conjugal. Elle reste à sa table de jeu jusqu’à quatre heures du matin, ses dettes et ses pertes provoquent déjà le mécontentement public. » p.141

Lors de sa venue en France, Joseph II ne s’est pas contenté de conseiller le roi pour subir le petit acte chirurgical qui lui rendra sa virilité :

« En deux mois Joseph II a vu toute la France, il en sait plus long sur ce pays que le roi et il connaît les dangers que court sa sœur mieux qu’elle-même. Il s’est rendu compte, entre autres, que, dans le cerveau de cette évaporée ,rien ne reste, qu’au bout d’une heure elle a oublié tout ce qu’on a pu lui dire et d’abord ce qu’elle veut oublier. » p.148

Des libelles, des diatribes, attaquant le couple royal circulent sous le manteau ou non, ces attaques sont parfois écrites par les gens de la Cour :

« Louis, si tu veux voir
Bâtard, cocu, putain,
Regarde ton miroir,
La Reine et le Dauphin 
».

La célèbre et fameuse « affaire du collier » et son procès sont  relatés avec précision et brio en quelques chapitres. Hallucinant, serait un mot bien faible pour parler de cette affaire !
Aucun scénariste moderne, même le plus audacieux, ne se risquerait à monter pareille comédie tragique, tant les choses paraissent incroyables. Cette narration est un petit régal à l’intérieur de l’ouvrage.

Une véritable  enquête est consacrée à la relation entre Fersen et Marie-Antoinette. Furent-ils amants, dans le sens où ils eurent des relations plus que mondaines et amicales ? Zweig est persuadé que oui. Les arguments qu’il avance, l’étude des lettres échangées entre la Reine et Fersen  -car Marie-Antoinette écrivait à cette époque- les ratures faites sur ces dernières par des tiers, afin d’en rendre certaines parties illisibles, font pencher le lecteur vers les supputations de Zweig. Mais mieux encore, les lettres échangées entre Axel de Fersen et La Reine de France étaient codées :

« Les premiers historiens, qui ignorent le code, sont contraints de se fier aux versions déchiffrées découvertes dans les papiers de Fersen. Il faudra attendre l’année 1931 pour qu’un certain Yves Gylden révèle, dans une obscure revue de criminalistique, la table adéquate de chiffrement. Puis 2008 pour que deux mathématiciens de l’université de Cergy-Pontoise et de l’université de Versailles, Valérie Nachef et Jacques Pattarin, l’appliquent aux documents chiffrés et procèdent à des comparaisons. »
Vahé Ter Minassian, Le Monde 11/01/2016

Comme le note Stefan Zweig, les premières biographies de la Reine oublient, de propos délibéré, de citer le nom de Fersen (p.260), pas moins. Des dizaines de lettres furent brûlées par les proches de Fersen. Que contenaient-elles ? Fersen apparut dans la vie de Marie-Antoinette lorsque cette dernière commença à changer. Le danger, s’il ne change pas les caractères, privilégie l’instinct de survie.  Le danger était là, Marie-Antoinette avait besoin d’un homme.  Ce fut Fersen.

C’est à partir de l’arrivée de Fersen et de l’état d’avancement de la Révolution  que la biographie de Zweig est très surprenante. Après nous avoir dépeint une Marie-Antoinette, paresseuse, volage, inconstante et frivole, il essaie de nous placer une Marie-Antoinette, grande politique :

« Cette femme qui pendant vingt ans a été incapable d’écouter jusqu’au bout le rapport d’un ambassadeur, qui n’a pris connaissance d’une lettre qu’en la parcourant hâtivement, qui n’a jamais lu un livre, qui ne s’est occupée que de jeu, d’amusement, de mode et autres futilités, fait de son bureau une chancellerie, de sa chambre un cabinet de diplomate.
 » p.292

Il y a, assurément là quelque chose de surprenant. La politique est-elle une grâce, un don qui tombe du ciel lorsqu’on prie avec suffisamment d’intensité, ou est-elle un métier qui s’apprend ? Quel sorte de diplomate est un diplomate qui écrit à Fersen :

« -Je me sens plus que jamais enorgueillie d’être née Allemande-. Quatre jours avant que la guerre ne soit déclarée elle transmet –ou plutôt elle trahit- le plan de campagne des armées révolutionnaires dans la mesure où elle en est informée, à l’ambassadeur autrichien.» p.369

Ce n’est pas là une manœuvre diplomatique pour essayer de sauver sa peau ! Hélas, Marie-Antoinette ne devint pas une politique par la grâce de Dieu. Zweig, essaie bien d’embellir l’Histoire, mais personne n’est dupe.  Que la dernière Reine de France ait su mourir dignement et montra beaucoup de courage à l’échafaud, nul ne le conteste. Pas plus que ses conditions de détention à La Conciergerie furent enviables. Les conditions de détention  de Marie-Antoinette dans sa dernière prison furent fort différentes de celles du Temple où se trouvait la famille royale. Elles furent tout simplement épouvantables.
Que le procès de la Reine fût truqué ne fait aucun doute, on a fait dire au petit Dauphin que sa mère et sa tante l’ont incité à la masturbation, l’enfant prétendit qu’au Temple :

« ...souvent, les deux femmes (Marie-Antoinette et Madame Elisabeth) l’avaient pris dans leur lit et que sa mère s’était livrée sur lui à des actes incestueux. » p.450

La première édition de cette biographie recherchée a paru en 1932, l’auteur reste prisonnier de certains clichés qui étaient véhiculés à l’époque concernant la Révolution, par exemple au sujet du 14 juillet et de la fameuse prise de la Bastille, il écrit :

« Le 14 juillet, vingt mille hommes partis du Palais-Royal marchent sur la Bastille, la forteresse abhorrée, qui est bientôt prise d’assaut, cependant que la tête blême du gouverneur chargé de la défendre tournoie au bout d’une pique : c’est la première fois que luit la lanterne sanglante de Révolution .» p.235

Ce cliché de la prise de Bastille a été revisité nombre de fois. C’était quasiment un bâtiment qui ne servait plus, une poignée d’hommes assurait sa défense. La foule loin d’être de vingt mille hommes, se rendit surtout à la Bastille car elle pensait que de la poudre y était entreposée. Le gouverneur, le marquis de Launay a été  lynché par la foule. Il fut décapité au couteau, par un garçon cuisinier. Puis en toute dernière page, Zweig écrit :

« Le Comte de Provence a finalement réussi à accéder, par-dessus trois millions de cadavres au trône de France sous le nom de Louis XVIII. » p.494

Les historiens les plus sérieux, de nos jours, estiment le coût humain de la Révolution et de l’Empire bonapartiste à deux millions de morts. Ce qui est déjà pas mal, vu que les deux guerres mondiales en ont prélevé autant ! Car les abattoirs de la révolution et l’Empire ont prélevé deux millions de personnes sur une population de vingt-sept. Lors des deux dernières guerres mondiales la population française était de quarante millions. En pourcentage, le prélèvement révolutionnaire fut plus important.
On pardonnera volontiers les petites imprécisions à quelqu’un qui écrivait sur la Révolution dans les années trente et qui nous fournit une excellente biographie de la dernière Reine de France.
La révolution aurait pu être stoppée mille fois, mais qu’attendre d’un balourd et d’une écervelée siégeant sur le Trône de France ? Si Marie-Antoinette n’aurait dû lire qu’un seul auteur, c’est Bossuet, elle y aurait découvert en effet que :

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » 
Mai 2016
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Marie-toi et sois soumise


Avec un titre aussi provocateur, on pourrait s’attendre à un pamphlet pour l’ouvrage de Costanza Miriano, aux éditions Le Centurion. D’autant plus que l’ouvrage porte en sous-titre « Pratiques extrêmes pour femmes ardentes » mazette quel programme ! Les féministes espagnoles voulurent  l’interdiction de l’ouvrage, raison de plus pour que je l’achetasse !
Le postulat est le suivant : une femme catholique, l’auteur, écrit à ses amies et leur conseille de suivre la voie de la soumission dans le mariage. « Dans le doute, quoi qu’il en soit, obéis. » (page 139) Le discernement ? Dieu s’en chargera peut-être, l’amour triomphe toujours ! L’auteur donne donc  des recettes magiques de la patience à ses amies, voire elle leur conseille de renoncer à leurs carrières.

« Et j’ai vu de nombreuses femmes inquiètes qui ont trouvé la paix dans cette perte de soi. [...]mais des ingénieurs, des médecins, des avocats, des magistrats, des professeurs d’université. Des femmes épanouies et heureuses, qui à un moment donné, à un tournant, sont passées de l’autre côté, et ont commencé à servir » (p.193)

L’ennui c’est que l’auteur ne met pas du tout en pratique ces conseils pour elle-même. L’hypocrisie et le catholicisme sont un très vieux couple. Car, en plus d’être une vraie femme ardente et catholique l’auteur est une femme moderne, « branchée » : journaliste à la RAI, elle se partage entre ses trois enfants, son mari et son métier ! Rien que du très banal. Elle court après le temps, entre la salle de sports, les cours de russe qu’elle doit reprendre ou le marathon qu’elle voudrait courir de nouveau ! Bref, active et riche, ayant parcouru le monde ou le parcourant encore :

« Veux-tu vomir mexicain ou kasher ? me demandait mon mari, alors que nous tournions un documentaire à New-York » (p.179) Mais son mari voyage plus : « Quand papa se précipite dans votre chambre, au retour d’un voyage professionnel en Arabie Saoudite... » (p.203) « Car bien sûr, tout cela arrivait quand le papa était absent, et très absent, par exemple en Australie ou au Japon » (p.209)

Trois cent pages de bavardage d’une pécore petite bourgeoise qui se veut branchée dans le siècle et conseille aux femmes de vivre avec les mœurs de la Sicile du XVIIIe siècle ! Ma foi, « pourquoi pas » pourrait-on dire. L’ennui c’est que tout le registre de la bêtise catholique pleine de tendresse, même la plus  imbuvable y passe. Donnant des conseils à une amie enceinte :

« Quand je vois sur une plage un petite blonde, vêtue d’un maillot de bain rose avec des princesses comme les miennes, et trisomique, je ne peux pas m’empêcher de faire un grand sourire de soulagement, de reconnaissance et d’infinie admiration pour sa courageuse, affectueuse et héroïque maman. Cette maman qui, pourtant en mesure d’être informée avant, a choisi de ne pas savoir, ou qui, pourtant consciente de la vérité, a choisi de ne pas supprimer cette enfant.  Pauvre enfant que l’on fait à chaque fois jouer à la roulette russe, et qui pense tout recroquevillé « pourvu qu’ils me gardent, pourvu que je passe le contrôle ! » (p.182)

Et généreuse avec ça, elle promet à cette amie que si son enfant est trisomique, elle l’accompagnera, layette comprise !  Comme c’est à la page 183, on sait que ce n’est pas de l’humour, on a compris l’auteur. Le mieux à faire dans ces cas-là est de renvoyer la conseillère catholique matrimoniale dans sa cuisine :

« ...dans laquelle laver deux assiettes semblait éreintant (et il est arrivé en effet que des pépins de melon restent si longtemps dans mon évier qu’ils ont eu le temps de germer)... » (p.195)

Ça, ça s’appelle une souillon et il faut d’urgence la renvoyer avec son tablier et à coups de pied au cul astiquer sa cuisine, comme dans les mœurs parfaites qu’elle conseille à ses amies. Non mais des fois !
À lire pour savoir jusqu’où peuvent aller la mièvrerie et la bêtise.
20/02/2016
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Le masochisme
Du sadomasochisme au sacré

C’est à une analyse sociologique du masochisme que s’essaie Damien Lagauzère dans Le Masochisme, éd. L’Harmattan. L’exercice n’est pas tout à fait réussi.
D. Lagauzère commence par changer les définitions habituelles :

 « Certaines pratiques relèvent donc tantôt du hard, tantôt du sadomasochisme... » (Page 13).

Ce qui est appelé hard, d’une façon généralement admise dans le milieu, est un sadomasochisme dans lequel les pratiques sont plus dures en regard du soft. 
L’approche psychologique est réduite à la portion congrue, mais ce n’est pas le but de l’ouvrage. La culpabilité du masochiste y est abordée de manière sociologique. Selon l’auteur, le masochiste se sentirait surtout coupable de ses pratiques « hors normes ». Même s’il reste possible que certains pratiquants se sentent coupables de leurs pratiques, la culpabilité, comme le pensent beaucoup d'auteurs peut-être une composante de certaines formes de masochismes et la pratique masochiste une évacuation de cette culpabilité.
Curieuse façon aussi de vouloir distinguer un masochisme normal d’un masochisme pathologique :

« La réponse à cette question est simple. Hormis les cas relevant de la pathologie... » (Page 70) « Mais peut-être après tout ce rapport à l’amour qui marque là encore la différence entre un sadomasochisme soft et la pathologie ? » (P.110)


Cette distinction n’est pas sans raison, l’auteur nous présente, tout au long de son ouvrage, un masochisme fréquentable, un masochisme idéal et un autre, à rejeter impérativement. Ce « bon masochisme » fréquentable se différencie du mauvais par le respect des consignes de sécurité et vise à :

« ...préserver l’intégrité physique et morale de chacun... » (Page 176)
« Le SM suppose des pratiques à risque. Aussi les modalités de sa mise en scène répondent à cette nécessité de préserver l’intégrité non seulement physique mais également, et peut-être même avant tout, morale des uns et des autres. » (Page 180)

Lorsqu’un masochiste réclame « champagne et caviar » rien n’assure l’intégrité physique par la non transmission de microbes à moins de désinfecter l'urine et la merde auparavant ! Pas plus que des pratiques qui rentrent dans le cadre SM comme le marquage au fer rouge ou le piercing en passant par la scarification n’assurent l’intégrité physique des pratiquants. Quand à l’intégrité morale, l’exhibition peut parfois s’avérer très préjudiciable et sans possibilité de réparation. Le danger est inhérent à certaines pratiques et tous les masochistes n’utilisent pas de mot de sauvegarde. L’auteur les classe-t-il alors dans la dimension pathologique ?
Pour étayer sa thèse d’un masochisme idéal D. Lagauzère, rend compte du témoignage de deux masochistes du milieu gay, ce qui limite tout de même une vue d’ensemble du phénomène masochiste. L’auteur fait également référence aux intellectuels incontournables : Deleuze,  Bourdieu, Foucault et n’hésite pas à leur faire subir quelques distorsions :

« L’exercice du pouvoir n’est donc que temporaire, on n’en est que le dépositaire, voire l’instrument. Ceci explique en partie pourquoi son exercice n’est possible qu’avec le consentement de ceux sur qui il s’exerce. » (Page 64)

Cette analyse « foucaldienne » du pouvoir, non seulement oublie le pouvoir absolu, et un certain Damien, lors de son supplice en sut quelque chose, mais à la page 72 le pouvoir, toujours dans une optique foucaldienne,  est défini tout à fait autrement :

« La structure du pouvoir tel qu’il se manifeste, qu’il s’exerce dans la vie courante est rigide, et, de ce fait, la mobilité, les possibilités de changer de position sont réduites et soumises à des considérations extérieures à la volonté de l’individu. » (Page 72)

En ce qui concerne le masochisme féminin, l’auteur se calque sur les anciens, comme si aborder le sujet du masochisme féminin avait une odeur de souffre :

« Certes, les femmes peuvent également avoir des fantasmes masochistes, mais ils ne sont pas masochistes parce qu’ils sont féminins » (Page 95) Nacht ne dit pas autre chose : « Il suffit de remarquer que si le masochisme de la femme est naturel, ce n’est plus du masochisme. »

Pour l’origine même du masochisme, Lagauzère fait également référence aux classiques du genre :

« D’un point de vue psychologique ou psychanalytique, le désir d’être puni ou humilié révèle le besoin d’adopter une attitude féminine passive envers le père. Être battu signifiant ainsi être aimé, l’amour prend la forme d’une punition. »

Freud ne dit pas autre chose dans « Un enfant est battu ».
Sur le terrain même de l’auteur, la sociologie, on peut ne pas être d’accord avec lui quand on lit sous sa plume des phrases telles que :

« C’est pourquoi la société a placé de solides barrières réprimant la violence au point parfois d’en oublier l’existence » (Page 209)

Il serait peut-être plus juste d’écrire que la société a canalisé la violence dans des corps constitués tel que l’armée ou la police, les bizutages et autres « institutions » où la violence se donne libre cours, plutôt que d’écrire :  au point parfois d’en oublier l’existence.

Enfin la référence à Deleuze étant incontournable, D. Lagauzère nous invite à faire un petit tour dans le contrat masochiste, en se démarquant de Gilles Deleuze, mais sans le renier :

« Le principe du contrat qu’il soit tacite, oral ou écrit, existe finalement dans tous les cas de relations, sexuelles ou non, sadomasochistes ou non. »

Autant écrire que le fait de dire bonjour à son voisin découle du contrat masochiste !
Il y a tout de même quelques bonnes choses dans cet ouvrage, des vérités récentes sous un vernis ancien de références « sûres ». On a parfois l’impression de feuilleter un vieil album de famille dont les clichés militants pour un masochisme parfait ont été retouchés par un Photoshop de l’investigation intellectuelle. La bibliographie est riche et conséquente. Incontournable pour les passionnés du sujet.
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        Mélancolie française

Il est écrit sur le bandeau du dernier ouvrage d’Eric Zemmour, « Mélancolie française », paru chez Fayard Denoël : « L’Histoire de France racontée par Eric Zemmour ».
On apprécie le parallèle ironique avec « L’Histoire de France racontée aux enfants ». Mais ce n’est pas à des enfants que s’adresse l’auteur.
Même si les grands visages des constructeurs tels que Richelieu ou Mazarin sont dessinés par le crayon de Zemmour. Ce n’est en réalité qu’une courte période de l’histoire de France qui est relatée dans le livre.
En 250 pages au rythme soutenu et au style enlevé, Eric Zemmour se livre à une analyse politique, démographique, géopolitique, militaire et économique de la période de notre histoire s’étalant grosso modo de la révolution à nos jours. Cette analyse n’est correcte à aucun point de vue, non par là qu’elle soit fausse ou tronquée, bien au contraire, la justesse y est d’un réalisme et d’une lucidité sans appel. Cette analyse est incorrecte dans le sens ou elle n’applique pas le consensualisme mou de la plupart des historiens d’aujourd’hui.
C’est un véritable feu d’artifice que nous offre Eric Zemmour dans son récit, n’hésitant pas à citer les prophéties de ceux qui ont fait la politique de la France, en commençant par Talleyrand :

« L’Amérique s’accroit chaque jour. Elle deviendra un pouvoir colossal, et un moment doit arriver où, placée vis-à-vis de l’Europe en communication plus facile par le moyen de nouvelles découvertes, elle désirera dire son mot dans nos affaires et y mettre la main... Le jour où l’Amérique posera son pied en Europe, la paix et la sécurité en seront bannies pour longtemps » p. 48

Nous avions découvert, dans son dernier essai « Le premier sexe » (éd. Denoël) qu’Eric Zemmour est un lecteur de Freud. Il l’a compris (ce qui est assez rare chez les politiques ) et il en tire des conclusions honnêtes. Pas comme ces psychanalystes « professionnels » qui inondent les ondes de leurs mièvreries de supermarché du freudisme devenu l’allié de la religion des droits de l’homme. Dans une formule à l’emporte pièce mais pleine de beauté crue, Zemmour nous résume en une phrase « la pulsion de mort » :

« ...L’homme risque son existence en faisant la guerre, mais il perd son essence en ne la faisant pas. » p. 119

C’est souvent en formules lapidaires, mais après avoir développé de quoi parfaire notre connaissance ou notre inculture que l’auteur nous fait comprendre le drame de l’histoire de France :

« De Louis XV à Louis Philippe, l’histoire des colonies françaises bute toujours sur le même obstacle : des colonies de peuplement qu’on ne peuple
pas.
 » p .122

Sans être un gaulliste forcené, Zemmour salue et remet à sa place la grandeur gaullienne, aujourd’hui oubliée par ceux qui ne se réclament même plus de son héritage...
L’Europe tient une large place dans la fin de l’ouvrage, et la langue pour la décrire est belle. Elle ne ressemble en rien à la langue de bois de nos politologues  qui polluent les « unes » de nos quotidiens distribuant le prêt à penser décidé pour le peuple France.
Assez surprenant, un chapitre qui n’est pas attendu dans l’ouvrage : une analyse politique de la crise belge, ce qui est un pléonasme...
L’immigration tient une large place dans l’essai, la lucidité le veut ainsi, il faut tenir compte des projections démographiques, malgré les propos mielleux des démographes. Dans son style enrobé d’acide sulfurique, Eric Zemmour remet les choses à leur place et les faux-culs à la leur :

« ...les dissimulations imprécatoires des Lyssenko de l’INED n’y changeront rien. »

Bref, une histoire qui part de l’Empire Romain, que la France s’est toujours efforcé de ressusciter ou de perpétuer dans un phantasme parfois avoué, parfois tu. Mission sacrée dans laquelle elle a échoué. Une belle promenade en tout cas dans le « pré carré » aux ambitions hautaines et démesurées et qui furent pourtant humanistes et raisonnables, un paradoxe ? Non, Sire un hexagone...
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Mémoires
(Envers et contre tous)

 

C'est un témoignage sur une période cruciale de notre histoire que nous livre Paul Reynaud avec ses Mémoires (Tome II, Envers et contre tous) éd. Flammarion. La période s'étend de mars 1936 au 16 juin 1940.
On ne peut qu'être admiratif de la lucidité politique de l'auteur jusqu'à ce qu'il ne devienne le Président du Conseil.
Sur beaucoup de points, il nous montre (documents à l'appui) combien sa vision était juste : il avait raison avec de Gaulle sur la nécessité de se doter d'une armée de blindés, ce qui ne fut pas fait. Il avait également raison sur la dévaluation qu'il a appliquée lorsqu'il prit les finances qu'il redressa de façon spectaculaire. Il avait également raison, sur la nécessité de conclure un pacte avec l'Union Soviétique.
Beaucoup de lucidité politique donc jusqu'à la débâcle que Paul Reynaud sous-estime à un point inimaginable tant il est aveuglé par son anglophilie et son admiration des USA.
Reynaud ne connaît pas l'Exode : il a à peine un mot sur les six millions de réfugiés qui hantent les routes de France, et encore, il ne parle de l'Exode que parce qu'il est gêné par les réfugiés, sur la route entre deux conseils des ministres en Province. Il reproche sans cesse à Weygand -qu'il charge énormément- d'avoir une obsession sur les "désordres" à craindre de ces millions de personnes jetées sur les routes.
Reynaud fut certainement le plus farouche opposant à l'armistice.

C'est assez ahurissant de le voir se laisser rouler dans la farine par Churchill qui lui promet toujours des divisions que personne, bien entendu ne verra jamais. La tragédie de Dunkerque occupe un tout petit paragraphe de ses mémoires, rappelons que sur 200 000 français seulement 15 000 furent évacués, contre 150 000 anglais évacués sur 220 000, mais ce petit paragraphe sur le sujet vaut son pesant de cacahuètes et montre la naïveté bon-enfant de Reynaud :

(A une observation de Weygand, il répond
(Churchill) par ce mot très humain : " Evitons toute discussion entre camarade de misère.. ")

Cette remarque, pour Paul Reynaud, est très "humaine"... Le cynisme de Churchill lui échappe complètement.
Naturellement Reynaud est emballé par la proposition de fusion des deux nations dictée au téléphone par de Gaulle avec l'accord de Churchill et du gouvernement anglais. Selon Reynaud notre flotte aurait du être livrée aux anglais afin de pouvoir combattre.
Le 10 juin, alors que les panzers de Guderian avancent à la vitesse grand V et que l'Italie nous a déclarée la guerre, Le Président du Conseil télégraphie de nouveau longuement à Roosevelt en lui demandant à nouveau de l'aide qui bien sûr ne viendra pas... Ce qui n'empêchera pas Reynaud de donner des instructions pour "mette à l'abri" l'or français : le 16 juin Le croiseur américain Vincennes, escorté de deux bâtiments français, quitte la France avec à son bord une partie de l'encaisse-or de la Banque de France, Reynaud n'en dit pas un mot dans ses mémoires.
Comme le note Benoist Méchin dans son ouvrage (Soixante jours qui ébranlèrent l'Occident, éd. Albin Michel) c'est la curée qui commence : aux anglais la flotte, aux américains l'or.
Dans son ouvrage Benoist Méchin fait d'ailleurs un portrait du Président du Conseil assez peu flatteur.

Destin tragique dans une période tragique en vérité que celui de Paul Reynaud, gravement blessé dans un accident de la route. Sa maitresse Madame De Portes, y trouvera la mort. Reynaud, touché dans ses chairs, son âme et son honneur, fut emprisonné par Pétain, sans véritable raison, durant toute la période des hostilités. Paul Reynaud naquit en 1878, à Barcelonnette il est mort en 1966 à Neuilly sur Seine. Ses "Mémoires" sont très agréables à lire.
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Les mémoires de Ponce Pilate et L'œuvre au noir


Généralement quand un académicien écrit, c'est emmerdifiant au possible. Leurs ouvrages racontent souvent l'histoire d'une famille de marchands de quatre saisons en douze tomes qu'on se force à lire pour avoir la culture d'un "honnête homme". Ce n'est pas le cas avec Marguerite Yourcenar, L'œuvre au noir, éd. Gallimard. La lecture "Des mémoires d'Hadrien" avait provoqué en moi une grande frustration et une colère contenue qui se partageait à l'admiration.
Colère et frustration car il ne me paraissait pas possible qu'une femme du vingtième siècle pensa et s'exprima comme un empereur romain qui a passé la cinquantaine et qui vécu il y a plusieurs siècles. Le coup de grâce allait m'être donné quelques années après par Anne Bernet avec ses Mémoires de Ponce Pilate, éd. Plon.
Ces femmes m'en remontraient sur l'âme de l'homme, sur son fonctionnement, sur l'amère sagesse qu'il atteint à la cinquantaine, cette sagesse qui a un étrange goût de renoncement, de déception.
Rentrant ainsi, l'une dans la peau d'Hadrien, l'autre dans celle de Pilate, en les faisant penser agir et réfléchir sous mes yeux, elles me montraient que je ne serai probablement jamais un véritable écrivain.
Dans L'œuvre au noir, non seulement le français est un enchantement sous la plume, mais les phrases sont toujours piquantes de vérité :

" …il goûtait cette froide connaissance qu'on a des êtres quand on ne les désire plus."
Je crois qu'il faudra longtemps chercher un auteur qui, comme Yourcenar, réussisse avec aisance l'alliage alchimique de deux antinomies, le mariage harmonique de deux mots incompatibles qu'elle assemble pour en tirer un instantané criant de vérité :

"Seule, comme la lampe des Vierges sages, veillait dans une chambre haute, au cœur des deux filles silencieuses, la froide ardeur de la Réforme."

Yourcenar fait partie de ces auteurs qu'on n'est pas pressé de lire : on en savoure chaque page, chaque phrase, chaque mot. Avec elle, le geste quotidien du lecteur devient une souffrance ; quand machinalement, en refermant l'ouvrage on jauge avec le marque-page la quantité déjà lu de l'ouvrage, c'est toujours la même réflexion frustrante que l'on se fait : "Quoi ? Il ne me reste plus que ça !"

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Métronome
« L’histoire de France au rythme du métro parisien »

Comme son titre l’indique c’est au rythme du métro parisien que Lorànt Deutsch nous invite à une consultation de l’histoire de France dans Métronome, éd. Michel Lafon.
En fait, il m’arrive avec Lòrant Deutsch ce qu’il m’est arrivé avec beaucoup de grands auteurs : j’ai commencé par le meilleur ! (Hexagone).
Bon livre d’histoire tout de même, mais il manque quelques siècles cruciaux et non des moindres !  Il feront peut-être l’objet d’un prochain ouvrage, qui sait ? Des paragraphes ennuyeux où il convient de se promener dans Paris avec son Smartphone ou une bonne carte Michelin, sans intérêts pour le lecteur avide d’histoire de France et imperméable à l’archéologie parisienne.  Quelques chapitres sans intérêts ne signifient pas que l’ouvrage en est dénudé ! On en apprend beaucoup sur ce que les historiens délaissent d’habitude.
Un premier ouvrage à lire, contrairement au second, -à lire impérativement- entaché d’une phrase non politiquement correcte qui lui valut la critique acerbe, stupide et inutile, de certains historiens "professionnels" et corrects.
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1984

Un classique que 1984 de Georges Orwell, éd. Gallimard (folio). Un classique mal écrit, mal construit, mal raconté. Des phrases insipides et fatigantes, un vocabulaire suranné, une lecture épuisante.
Un roman  futuriste écrit en 1950 qui rassemble tous les défauts de la littérature anglo-saxonne de l’époque, à commencer par le chef Big Brother, moustachu bienveillant et répressif dont les affiches-portraits s’étalent de partout dans les rues, un peu comme Staline....
Le roman est construit en trois étapes principales. La première, le descriptif d’une société totalitaire imaginaire.
Cette société ressemble curieusement à celle que la propagande anticommuniste anglo-saxonne  de l’époque que les appareils d’état et la presse diffusaient à grand fracas de moraline libérale et cléricale. Le Maccarthysme devait être plus subtil et n’a pas inspiré l’auteur de 1984. Le parti est omniprésent et tout puissant, ses membres sont privilégiés. Les villes sont sales et miséreuses, les moyens de productions sont aux mains de l’Etat et les télécrans diffusent sans cesse les chiffres de la production annuelle. Les individus ne possèdent rien en propre :

« Aucun membre du Parti ne possède, individuellement quoique ce soit, sauf d’insignifiants objets personnels. » (p.274)

La seconde partie s’essaie à une histoire d’amour sans amour, c’est plat, sans aucune sensualité, sans vocabulaire adéquat ; même pas de la simple description charnelle qui réveillerait de l’ennui de la lecture. Le pire étant que l’auteur essaie d’y inclure des sentiments.  Les deux amants, se croyant  naïvement en sécurité, complotent contre l’Autorité et se font coincer par la Police de la Pensée.

Dans la troisième partie, la répression n’offre aucune originalité, le sujet est battu, torturé, il subit un lavage de cerveau, le bourreau expliquant à sa victime ses erreurs de pensée dans une théorie abracadabrante se voulant psychologique, sociologique, philosophique, historique :

« Les nazis germains et les communistes russes se rapprochent beaucoup de nous par leur méthode... » (p.348)

Afin de ne pas surcharger le bourreau d’une tâche pédagogique trop ardue, l’auteur met entre les mains du héros, dans la partie deux, un livre de subversion et d’explications du monde écrit par Goldstein, le chef de la subversion imaginaire. On se dit qu’Orwell aurait gagné avec bénéfice à réfléchir sur l’histoire avant de s’essayer à décrire un futur que seuls  les naïfs peuvent gober. C’est ainsi que page 348 sur on tombe sur cette perle :

« L’invention de l’imprimerie, cependant, permit de diriger plus facilement l’opinion publique. Le film et la radio y aidèrent encore plus. » (p.273)

Entre Gutenberg qui inventa l’imprimerie (1454) et la première radiodiffusion de masse il s’écoula quelques siècles, qui permirent par l'imprimerie, la diffusion des idées de la Réforme et des lumières, une paille, que l’auteur trop occupé à voir les poutres de son imaginaire n’a pas remarquée.  Mais l’arme absolue reste le « trou de mémoire » sorte de trappe qui  réduit à néant le véritable passé et permet d’en inventer un nouveau. L’ennui c’est qu’il s’agit là du livre de la subversion qui lui, n’est pas passé à la trappe. Dans le monde imaginaire d’Orwell le monde est divisé en trois parties qui se livrent une guerre perpétuelle, sans aucune logique géographique.

Ecriture médiocre et lecture ennuyeuse, l’ouvrage est passé à la postérité par l’invention de trois ou quatre mots clés : Big Brother, la Novlangue et la Police de la Pensée. Trois petits mots qui ont fait de ce livre insignifiant un signifiant de notre époque.
Septembre 2015.
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Misères du désir

Voilà quelqu'un qui met ses tripes dans ses écrits, il y a tout à la fois quelque chose de célinien et quelque chose de "soralien" dans l'ouvrage d'Alain Soral, Misères du désir, éd. Blanche. On peut aussi y voir du Houellebecq, qui pense qu'en dessus de trente ans une femme n'est plus baisable.
L'auteur passe en revue les différentes options du désir dans notre société : option du cadre écrivain moderne, option banlieue, option femme, option "gays", rien n'est oublié. Mais aux vues du titre on aurait pu s'attendre à une analyse affinée de la sexualité, justement de cette misère du désir en général, alors que nous n'avons que la misère du désir de l'auteur. L'analyse socio-lacano-marxiste du titre ne se trouve pas dans le contenu, c'est une méthonymie du désir : le désir en général est celui de l'auteur.
La plume est vive, le langage volontairement populaire mais pas orphelin de style.
Nous sommes loin de la "nouvelle littérature" où des gens précieux et bien élevés parlent de cul avec des gros mots en espérant nous faire sentir la merde et qui ne réussissent qu'à dégager la puanteur de ceux qui ont du talent parce que le papa a des relations.
Soral donne des noms abruptement, il "balance" . Il se moque de choquer, il cherche même à choquer le "bobo". Tout le monde y passe, les politiques, le show-bizz, les littérateurs. Lucidité des relations hommes/femme, dans le microcosme parisien du showbizz (les femmes sont toutes des demie-putes et les mecs sont tous en quête de chair fraîche bonnes suceuses, réalité du showbizz, mais est-elle universelle ? Egalement lucidité politique. Ses analyses sont simples, abruptes, vraies :

"En poussant les femmes de la moyenne bourgeoisie française à ne plus faire de gosses, tandis qu'on faisait entrer massivement sur notre territoire -régi par la loi du sol- des pondeuses du tiers-monde qui tournent à une moyenne de sept, on s'attendait à quoi ?"

Pour Soral il n'y a pas de sujet tabou ou interdit, plus le sujet et tabou plus il joue iconoclaste :

"On est loin de la misère sexuelle et des gays d'aujourd'hui, qui ont réussi ce tour de force de transformer le plaisir de la fesse en morale et en militantisme [... ] Des homos d'hier aux gays d'aujourd'hui, on est passé de l'homosexualité comme subversion à l'homosexualité comme norme revendiquée."

Pas de la grande littérature, mais de l'écriture vivante, de celle qui vous fait l'effet d'une baffe dans gueule, juste pour vous réveiller. Même si Soral, comme beaucoup, sait très bien que nous sommes en fin de cycle.... Pas Céline, mais un côté célinien pas désagréable.

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Mitterrand et les 40 voleurs

C’est sur l’affaire François de Groussouvre ex-secrétaire des chasses présidentielles, qui se suicida à l’Elysée,  que nous entraîne cette fois  Jean Montaldo  dans Mitterrand et les 40 voleurs, éd. Albin Michel. Est-ce le scandale de l’affaire Vibrachoc qui a emmené François de Groussouvre au suicide ? Il semblerait que oui.
Le livre est fort bien détaillé, mais, contrairement à l’habitude de l’auteur, il y a moins de reproductions venant appuyer ses dires en fin d’ouvrage.  Y figurent seulement quelques fausses factures du journal Globe, le mensuel de la gauche caviar correcte, fondé par le milliardaire Pierre Bergé, aujourd’hui très bien placé au journal Le monde, autre journal très correct.
 Du beau monde donc, de la morale donnée au public et des magouilles pas propres du tout dans le dos des français, avec leur argent bien sûr. Le juge Jean-Pierre qui s’est occupé du dossier est abondamment cité par Montaldo. On peut noter page 221 que le juge a constaté un versement de 100 000 francs le 23 mai 1986 à l’association Cause commune, dont le trésorier était un certain... François Hollande.
On retrouve tout au long de l’ouvrage les compagnons de route de François Mitterrand, tout aussi propres que lui, ce qui n’est pas peu dire ! Il ne fut pas le seul à bénéficier de la Francisque du Maréchal, d’autres socialistes de renom, au rang de ministre, l’ont également obtenue...  avant de devenir, comme Mitterrand  « d’authentiques résistants». Mais Montaldo a l’authenticité sélective en matière de résistance. François de Groussouvre dont il se fait l’avocat en se disant l’ami, a jusqu’à la fin de 1942, appartenu au SOL (Service d’Ordre Légionnaire) de Darnand.  (p.76). Qu’est-ce qui différencie l’authentique résistance de l’un et de l’autre, entre collabos ayant viré de bord ? L’auteur ne le dit pas...
Bref, du beau monde, mais que le passé ne nous fasse pas oublier le présent, si proche, où l’on retrouve les frasques de tous ces braves gens : de Roger-Patrice Pelat à  Bernard Tapie en passant par les beaux jours du Crédit Lyonnais et de tant d’autres ! L’ouvrage n’est pas forcément à lire en période électorale, il risque de faire de vous des pêcheurs à la ligne forcenés....
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Mon enseignement

Cet ouvrage réuni trois conférences que donna Jacques Lacan en 1967 et 1968 à un parterre de psychiatres. On aurait pu s’attendre à un langage médico-psychanalytique incompréhensible au vulgum pécus, hé bien non ! C’est un des paradoxes de Lacan que de tenir un langage ésotérique au commun des mortels et d’employer un langage clair aux spécialistes ! D’ailleurs l’ouvrage est paru dans la collection « les paradoxes de Lacan » A quoi bon faire semblant de s’étonner ?
Comment mieux résumer plus simplement qu’il ne le fait ce qu’est une psychanalyse ?

« - Malgré tout, si des gens s’engagent dans cette affaire infernale qui consiste à venir voir un type trois fois par semaine pendant des années, c’est tout de même que ça a en soi un certain intérêt. »

Puisque je vous dis que c’est lisible !
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La musique d'une vie

 

La musique d’une vie d’Andreï Makine aux éd. du Seuil, n’est pas un premier roman puisque son auteur a eu les prix Goncourt et Médicis en 1995. Hélas cette musique est monotone et répétitive. C’est l’histoire d’un type, musicien, persécuté par le pouvoir et ses milices. Que ce pouvoir soit soviétique, hitlérien ou chinois c’est toujours à peu près la même chose. Dans sa fuite des autorités il tombe amoureux, mais cet amour est impossible. C’est court, le livre fait 127 pages et c’est suffisant. A lire dans un voyage de quelques heures.
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MUSSOLINI


C’est un portrait compliqué, fouillé, documenté, intime  et impossible que nous livre Pierre Milza, avec son Mussolini aux éditions Fayard.  L’ouvrage est lourd, non pas en style, car Pierre Milza écrit bien, mais en poids (1 kg 200 !) Pas question donc de se trimbaler le livre de 985 pages à la plage ou dans les transports en commun !

Ce portrait de l’un des hommes les plus importants du vingtième siècle s’avère impossible et l’explication en est donnée par l’auteur en quatrième de couverture. Si en effet, on se contente des photos et des quelques films d’actualité d’époque montrant le Duce donnant des coups de menton, on n’aura qu’une caricature, certes vraie, mais limitée du personnage incompréhensible que fut Benito Mussolini.

Comment en effet comprendre et essayer d’expliquer de quelle façon un militant syndical qui connut la lutte, la prison, l’exil, la misère et la faim devint le défenseur et l’incarnation même d’un régime totalitaire qui pourchassait de manière extrêmement violente les militants syndicaux et ses anciens camarades du PSI dont il avait été le numéro 2 ?
Fiché de bonne heure par la police, le dictateur développera une police fichant quasiment toute l’Italie !
Comment celui qui exaltait  l’union libre se fit-il le défenseur de la famille patriarcale traditionnelle ?
Comment le bouffeur de curé farouchement anticlérical a-t-il pu signer les accords de Latran ?
Comment le militant anticolonial a-t-il pu laisser commettre, voire ordonner, de tel massacres en Éthiopie ?
Enfin, comment le gauchiste inspiré par des penseurs tels que Marx, Proudhon et Nietzche a-t-il pu devenir nationaliste à la solde du grand patronat ?

Si Mussolini assuma tous ses reniements, ses revirements, ses contradictions, cela ne nous dit pas qui il était réellement.
Violoniste amateur, lecteur boulimique, érudit ; il était issu de la petite bourgeoisie. Son père, militant socialiste, tenait un café et était en même temps forgeron à Dovia, en Émilie-Romagne, sa mère était institutrice. Il passa son enfance dans sa région de naissance.

Instituteur puis journaliste furent les métiers du futur maître de l’Italie, mais il adorait toucher à tout. Tour à tour maçon ou paysan et pas seulement pour les besoins de la propagande, cet érudit était aussi un manuel et un sportif achevé (cavalier, aviateur, pilote de course, escrimeur etc.).
Le militant devint directeur du journal «  L’Avanti ! », journal socialiste, puis du « Popolo d’Italia », journal financé par le patronat italien. L’Avanti qu’il laissa, à plusieurs reprises mettre à sac par ses troupes :

« L’assaut fut d’une extrême violence, les contre-manifestants (les fascistes) faisant usage non seulement de gourdins et de matraques, mais également de pistolets et de grenades, et dispersant en quelques minutes les socialistes désarmés sans que la police, qui avait mollement tenté de s’interposer entre les deux cortèges fit quoi que ce fut pour stopper les assaillants. Maîtres de la rue, les fascistes décidèrent de marcher sur le siège de l’Avanti ! et de prendre d’assaut l’immeuble abritant le quotidien socialiste. Ils bousculèrent le mince cordon de soldats qui était censé défendre la place, tuant au passage un jeune appelé de dix-huit ans, puis pénétrèrent dans les locaux du journal, ouvrant le feu sur les typographes,  brisant systématiquement toutes les machines et mettant finalement le feu à l’immeuble. » p.241

Bien sûr devant les violences opérées par les chemises noires beaucoup d’italiens prirent le chemin de l’exil. Ces exilés trouvèrent parfois un accueil favorable, pas toujours, mais quand ils pouvaient servir les puissances rivales de l’Italie, ces dernières ne se gênaient pas  pour utiliser ces réfugiés :

« L’assassinat de Matteotti ne fit que renforcer leur animosité envers le Duce, tandis que ce dernier considérait avec une nervosité croissante le soutien que les dirigeants du cartel apportaient aux exilés antifascistes, entrés massivement en France pour échapper à la terreur squadriste » p.416

L’ennui, et de taille, c’est que P. Milza ne donne jamais de chiffre concernant ces réfugiés italiens. Même si à la page  716, l’auteur nous fait savoir que le conte Ciano, (ministre des affaires étrangères et gendre du Duce) par une circulaire portant son nom, escomptait faire rentrer de France le million d’italiens qui y avait émigré. Ils ne furent que quelques milliers à rentrer. Certes, le fascisme est la spécialité de l’historien et le chiffre des réfugiés du fascisme doit bien figurer dans l’un ou l’autre de ses écrits, mais il fait cruellement défaut dans cette biographie, si riche en histoire.

Le livre parcourt non seulement l’histoire contemporaine de l’Italie mais également celle de l’Europe et de l’Afrique. Les détails sont nombreux, les petits riens qui semblent insignifiants sont mis en valeur et l’importance parfois essentielle des moindres faits apparaît au grand jour sous la plume de l’auteur. L’influence des femmes qui formèrent véritablement l’esprit du dictateur, qui l’éveillèrent à la conscience politique est largement mise en évidence. Les femmes occupèrent une place importante dans la vie de Mussolini. C’est  une intellectuelle ukrainienne, Angelica Balabanoff, qui la première initia le Duce à la culture. Ses expériences amoureuses commencèrent bien avant sa vie politique, elles furent nombreuses et mouvementées.

Historiquement, le fascisme est né de l’idée interventionniste de s’engager dans la guerre en se rangeant du côté des alliés pendant le premier conflit mondial. Le mouvement fasciste fut créé en 1919, les résultats ne se firent pas attendre :

 « De 1921 à 1924 le revenu national  par tête avait pratiquement doublé par rapport à la période quinquennale précédente ; les salaires réels avaient augmenté  de 10 % et le nombre de chômeurs était tombé  de 541 000 à 122 000.  »p.385

Le côté social qu’a développé le mouvement fasciste et l’adhésion populaire à la doctrine sont également mis en évidence, par contre, les grands travaux envisagés par le régime, -dont certains furent menés à bien- se partagent la portion congrue  avec la relation que le régime entretint avec les différentes maffias italiennes. Le Duce avait un  côté  machiste très développé, mais pouvait-il en être autrement en Italie à cette époque ? Les formules viriles dont il fut l’auteur sont tout de même relevées et fines à la fois :
« Molti nemici, molto onore » (Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneurs). Et il n’hésitait pas à utiliser ces formules viriles, même jeune et encore socialiste révolutionnaire, ainsi en 1911 devant ses juges :

« Si vous m’acquittez, déclara-t-il pour conclure sa plaidoirie, vous me faites plaisir. Si vous me condamnez, vous me faites honneur. »

“ Meglio vivere un giorno da leone che centa da peccore  (il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent comme un mouton), était la devise des fascistes. Peut-être est-ce Mussolini qui l’utilisa le premier ou qui en est l’auteur. La violence que déployaient les fameux squadri était véritablement léonine :

« Le bilan des cinq semaines de campagne s’éleva officiellement à  105 morts et 431 blessés graves, auxquels s’ajoutèrent le jour du scrutin  une quarantaine de tués et une centaine de blessés. » P.280 (Les élections de 1921)

Bien entendu, comme tous les dictateurs, Mussolini avait besoin de certitude quant à la fidélité de son peuple, il s’agit d’être sûr d’avoir l’amour en retour dont les dictateurs ont besoin.  Faire prêter serment à ses proches d’abord puis à ses lointains inconnus ensuite constitue une trace visible de cet amour attendu en retour du don de la personne au peuple, au pays, à la cause. En France ce fut aux instituteurs que le Maréchal Pétain demanda de prêter serment à sa personne, en Italie ce fut légèrement différent, mais la démarche est la même :

 « La dernière manifestation de cette influence fut sans doute la suggestion, faite à Mussolini (par Gentile) et acceptée par celui-ci en 1931, d’exiger des professeurs d’université qu’ils prêtent serment de fidélité au roi et au régime fasciste. Sur les 1200 enseignants concernés, 13 seulement refusèrent de le faire et furent immédiatement mis à la retraite ou suspendus avec indemnités. » p.583

Excellent ouvrage, complet, documenté et de plus bien écrit. L’auteur ne rentre pas dans un jeu explicatif du caractère ou de la personnalité du dictateur. Un travail d’historien assez neutre si le terme signifie quelque chose en histoire.
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Le mystère Gamelin

 

Le titre est bien choisi pour cette biographie du général Gamelin aux Editions Presse de la Cité, par Pierre le Goyet. Mais Le Mystère Gamelin n’est pas levé après lecture.  Les notes et notations de ses supérieurs pour celui qui sera le généralissime pendant la Bataille de France sont plus qu’élogieuses, l’auteur en reproduit quelques unes.  Puis c’est la chute brutale, l’incapacité à décider, à établir un plan solide, qui valent au général de sévères critiques de la part de tous. C’est là effectivement un mystère : comment celui qui était vu comme le plus grand, le plus intelligent, le plus cultivé des militaires a-t-il pu devenir un vilain petit canard totalement incapable ?
La biographie de P. le Goyet est semblable à toutes les documentations qu’on peut trouver sur le général : dithyrambique au départ, l'ouvrage rend rapidement responsable –ce qui est indubitablement vrai-  Gamelin de la catastrophe de mai 1940.
Que s’est-il donc passé ? Qu’est-ce qui a transformé le brillant diplomate, le stratège de génie, le plus haut modèle de la valeur militaire française en général indécis, roublard et pusillanime ? Le mystère n’est pas dévoilé.
La charge du biographe, également militaire, se fait sabre au clair ! Gamelin est responsable de tout : de l’impréparation de l’armée, du manque de crédits, il n’a pas suffisamment insisté pour prévenir les politiques du danger... Pour peu, il serait responsable de la politique étrangère du gouvernement et des accords de Munich !

« Le général Gamelin rejette sur la diplomatie la responsabilité des échecs successifs  de ces tentatives d’accords. La solution est certes politique, mais dans un problème de cette importance, des conseils, une pression militaire sur les commandements polonais et roumain aurait peut-être permis de la faire progresser ! Une fois de plus le général Gamelin laisse passivement faire les événements. » (p.205)
« C’est, en effet, cet esprit pacifiste qui va permettre Munich. Devant la gravité de la situation, des accords d’état-major auraient dû s’instaurer entre la France, la Tchécoslovaquie et la Russie liées par des traités d’assistance. Or de tels accords dépendent uniquement  de la volonté des gouvernements, des directives données aux militaires. » (p.211)

L’auteur fait abstraction de la responsabilité des gouvernements dans la préparation de la guerre. Le silence sur l’environnement politique est assourdissant, P. le Goyet, en sortant le militaire de sa gangue politicienne se prive des meilleurs outils d'analyses afférents à l'époque. Les relations du chef d’état-major avec les divers ministres en charge de l'armée sont réduites à la portion congrue. Le portrait du chef d’état major est épuré de toutes considérations politiques.
Ce sont « les politiques » qui décident de l’armement, des crédits octroyés à l’armée, des alliances  etc. Les chiffres concernant l’armement de l’Allemagne étaient connus de tous et ce ne sont pas les militaires qui votent les budgets.
Un autre que Gamelin, avec tous les torts qui furent les siens, s’en serait-il mieux sorti avec une armée aussi peu prête et aussi peu équipée  ?
On aurait pu s’attendre, également, dans une biographie de près de 400 pages à une fouille plus élaborée des zones d’ombres sur lesquelles beaucoup de bruits ont couru. La syphilis hypothétique de Gamelin, son appartenance supposée à la Franc-maçonnerie (il fut nommé Officier d’ordonnance de Joffre en 1906, après l’affaire des fiches, et restera très longtemps proche du maréchal.) Sa vie familiale est à peine évoquée. Ce qui fait tout de même beaucoup d’inconnues pour percer le « Mystère » Gamelin. Les clés de ce "mystère" se trouvent peut-être quelque part dans ces inconnues passées sous silence...
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Les naufragés de l'autocar

 

C’est une galerie de portraits accompagnée d’une tranche de vie que nous livre John Steinbeck dans Les naufragés de l’autocar, éd. Gallimard, en folio. Le bus tombe en panne, les voyageurs passent la nuit dans une station service qui n’est pas prévue pour accueillir tant de monde. La route reprend une fois le bus réparé, mais un autre incident va permettre à l’auteur de développer sa galerie de portraits. Si l’action ne prime pas, on se demande toutefois comment cela finira, d’où l’attrait qui dure jusqu’au bout du roman.
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Napoléon

C’est une biographie que propose Jacques Bainville avec son célèbre Napoléon, éd. Arthème Fayard. L’ouvrage (deux volumes) date de 1958, ce n’est pas la dernière biographie du plus célèbre des corses, mais sa qualité d’écriture la rend incontournable. Il existe des centaines de livres, voire des milliers qui traitent du personnage.
La biographie de Bainville est la preuve même qu’un académicien peut écrire  très bien! Emporté par le flot littéraire je n’ai pas pris une seule note, ou si peu, balloté par le courant  de la plume alerte, je ne me suis arrêté sur rien, laissant le paysage qui s’offrait à mes yeux se changer au gré des années.

Certes ce n’est pas le livre à conseiller aux débutants pour une première approche du personnage. Pour lire le travail de Bainville, mieux vaut être déjà féru d’histoire et être allé fouiller un peu plus loin que les manuels scolaires de notre enfance.  On ne trouvera rien sur l’œuvre colossale de Napoléon. Rien n’est dit sur l’immense législateur qu’il fut, rien n’est dit non plus sur le génie du stratège guerrier. Les batailles sont nommées, pas décrites.
Ces oublis sont volontaires, Bainville a voulu écrire une biographie pour les connaisseurs, une bio façonnant la diplomatie et subissant les manœuvres des chancelleries.
C’est à une tentative de portrait psychologique –si c’est possible pour un pareil sujet- que s’essaie Jacques Bainville. Ce n’est pas une histoire de la vie de Napoléon, c’est la vie de Napoléon dans les arcanes de la politique et les méandres des chancelleries.
Totalement réussi, on a l’impression de se mouvoir en connaisseur dans cette époque et on quitte l’ouvrage en se disant : « c’est décidé je me mets aux mémoires des Fouché, Talleyrand et autres Caulaincourt » acteurs de ce siècle napoléonien.  On ne peut pas tout lire, mais on peut essayer.

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Napoléon III


C’est une biographie colossale de Louis-Napoléon Bonaparte que nous offre l’historien Pierre Milza avec son Napoléon III aux Éditions Perrin. L’ouvrage dépasse les 800 pages. Il est pédagogique, didactique. Les contextes historiques, tant en ce qui concerne l’enfance, l’adolescence ou l’âge mur auxquels a été confronté Louis-Napoléon sont décrits avec minutie et précisions. Chaque situation politique qui a emmené l’Empereur à prendre telle ou telle décision est amplement expliquée, développée.

La psychologie de l’Empereur, son tempérament, son caractère sont saisis en profondeur et communiqués aux lecteurs. Les défauts de Louis-Napoléon sont répertoriés avec attention et sans concession aux clichés. Nous sommes ici très loin de la subjectivité que montrent parfois les biographes.
L’auteur est historien et enseignant à Science-po, mais il sait, sans vulgariser à outrance intéresser le néophyte en posant les jalons nécessaires à la compréhension de l’Histoire.
Tout au long de la lecture de l’ouvrage, on ne sait que penser, que retenir de Napoléon III. Faut-il en garder l’image du grand réformateur qu’il fut, ou doit-on avoir à l’esprit le censeur, le dictateur ? Était-il vraiment l’homme généreux qui voulut « éteindre le paupérisme » ou l’opportuniste avide d’argent qui n’en avait jamais assez ? S’il a parfois puisé dans sa cassette personnelle pour les bonnes œuvres il n’en demeure pas moins qu’il fut avide d’argent et n’hésitait pas à vider la cassette de ses proches. Certes on a pu dire qu’il a eu le pouvoir dans une période propice aux développements industriels, mais lui-même n’a-t-il pas grandement contribué à ce développement ?
C’est alors, en refermant le livre que la couverture nous saute aux yeux : la page est séparée par une bande noire et une blanche avec au milieu la silhouette contrastée de l’Empereur. Tout est là : le personnage est fait d’autant de contrastes que de couleurs tranchées, ce qui ne dispense pas du plaisir de la lecture et de la connaissance qu’on en tire.
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Nez en mains

Ce sont seize tranches de vie que nous offre Vincent Bouton avec « Nez en mains », chez Publibook.
En réalité ce sont des tartines de petits déjeuners avec chaque fois une saveur de confiture différente, c’est doux, bon et nourrissant.
L’auteur, médecin, s’occupe du nez et de ses maladies. En quelques courtes nouvelles anecdotiques tour à tour amusantes ou émouvantes nous pénétrons par leurs nez dans la vie des patients, les souvenirs personnels du médecin et parfois même dans ses idées.  C’est toujours direct et discret, décontracté et sincère :

« C’est le genre de pathologie qui vous assure les fins de mois des médecins, tant la répétition des soins est fréquente. »

L’humour n’est pas absent de la centaine de pages :

« Quelques années plus tard (il faut savoir être patient quand on est médecin...) je revois ce gaillard. »

... et cet humour peut servir à introduire une réflexion sur l’humilité du médecin :

« Nos patients sont une source intarissable de connaissances [...] Il me faut vous en livrer quelques-uns, frappés au coin du bon sens et que l’on ne retrouve dans aucun manuel de thérapeutique... »  

l’auteur illustre ses propos de quelques cas de guérisons hors du cadre médical traditionnel ou simplement, comme il l’écrit, par le bon sens des patients.  

Vu le sujet, l’exercice étant délicat, on aurait pu avoir un truc lourd dans le genre « Laissez-moi passer, je suis médecin ! » et on se retrouve avec un livre léger mais sans légèreté, savant sans être prétentieux, intime mais mesuré qui tout en étant sobre vous en met un petit coup dans le nez !
Un moment vraiment très agréable, à lire un matin morose en guise de chasse spleen ! Peut-être un peu trop court, gageons que le toubib ait su doser sa prescription, on met ça de côté sur l’étagère et on en reprend aux premiers symptômes.
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Nicodème
Le disciple mystérieux

C’est plus qu’un roman moderne, c’est un polar pour exégètes que nous offre Vincent Bouton avec Nicodème, éd. Bénévent. Comme le livre traite d’archéologie -entres autres- il est construit sur plusieurs strates sur lesquelles vont se dérouler l’aventure ou plutôt les aventures d’un tas de gens pas tous sympathiques. On se promène dans la Rome moderne, dans  une Athènes tout aussi moderne et dans la Jérusalem antique, les trois mères de l’Occident, vu le sujet c’est de rigueur. Tout ça en faisant un petit crochet par Ephèse (actuelle Kusadasi en Turquie).
L’ouvrage ne traite pas que d’archéologie. Il y est aussi question de religion, de flingueurs, de théologie, d’innocentes créatures, d’intérêts financiers de la Communauté Européenne et de séminariste en quête d’aventures....
Un « Da Vinci code » pour lettrés intellectuels, forcément ça ne s’adresse pas à tout le monde, surtout que le vrai fond de la chose est une thèse sur le quatrième évangile, celui attribué à Saint-Jean et ça se tient. Evidemment c’est un domaine où les choses tiennent facilement par elles-mêmes, chacun peut tordre les Ecritures et les interpréter comme il l’entend ; l’ennui, si l’on peut dire, c’est que la « thèse » est solide. Suffisamment solide pour qu’on ait envie de la réfuter, car souvent l’excès jette... le bébé avec l’eau du bain et comme le bébé c’est le petit jésus, c’est ennuyeux...
Un petit mot sur l’écriture, elle est celle d’un roman bien construit, pas de littéromanie, juste ce qu’il faut pour un roman en forme de polar : haletante avec une chute bien trouvée à chaque chapitre qui vous invite à ne pas poser l’ouvrage. Les jeunes personnages ne sont pas assez construits, leurs portraits manquent justement de maturité, mais n’est-ce pas le propre des jeunes héros ? De l’humour aussi :

« Il n’y a rien d’urgent en archéologie, on a rarement trouvé de survivants dans les fouilles. »

Bref un très agréable moment où les 340 pages semblent trop courtes.
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Nos ancêtres les gaulois
et autres fadaises

 

Voici un livre d’histoire écrit par François Reynaert, en livre de poche chez Fayard. Le titre donne l’impression que l’auteur vient de découvrir une porte ouverte et l’enfonce d’un grand coup d’épaule. Mais le sous-titre va plus loin encore : l’Histoire de France sans les clichés. On se dit « ça va déménager ! » et tout naturellement on s’attend à savourer du costaud, du croustillant, de l’incorrect.
Dès les premières pages, l’auteur nous fait part de sa vision de l’Histoire, déjà vue et revue dix mille fois : l’Histoire de France avec d’autres clichés. Le livre est une immense leçon de morale écrite par un adulescent bien pensant pour les adolescents qui doivent bien penser.
Attention, ce n’est pas de la morale d’hier, forcément réac avec une odeur d’hostie défraichie ; non, c’est de la moraline d’aujourd’hui, celle à la mode, la drogue dure des crétins de gauche, des nouveaux curés laïques, de la moraline qui défonce bien, celle des justifiés, des bonnes consciences. Le problème, comme le disait Léo Ferré c’est que : « ce qu’il y a d’ennuyeux dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. » Le livre n’est pas neutre et ne s’essaie pas à une Histoire dégagée au maximum de l’idéologie :

« Ce livre a un angle d’attaque, on l’aura compris : il est résolument antinationaliste. » P.16

C’est donc un livre de guerre, nous sommes prévenus. L’antienne antifasciste revient régulièrement et le chapelet antitout s’égrène au fil des pages. La bien pensance n’a pas peur des pires confusions et jette sa morale bigote sur l’Histoire comme la vérole se jetait sur le bas-clergé :

« Contrairement à Athènes, société raciste, l’Empire romain est ouvert, intégrateur, il s’appuie sur les élites des pays conquis et multipliera bientôt à l’envi les citoyens romains. »  P.31

Les athéniens racistes n’étaient pas des gens bien élevés, les inventeurs de la démocratie sont donc des racistes. Les romains eux, avaient lu la déclaration des droits de l’homme...
L ’ouverture généreuse qu’a montré l’Empire, serait, d’après certains historiens, ce qui a causé son déclin et sa chute. On n’est pas obligé de le savoir et de le faire savoir ...

« Quelques chroniques arabes affirment que les conversions à l’islam furent innombrables, ce qui n’aurait rien de surprenant, on a vu le phénomène se produire dans la plupart des terres conquises. »  P.65

Nul ne contestera cela, il y a mille raisons de se convertir à l'Islam quand il est vainqueur. Mais l’auteur sait-il que c’est souvent les vainqueurs qui écrivent l’histoire ? Il y a belle lurette que les historiens de la Gaule ne se fient plus à La guerre des Gaules, d’un certain Jules César pour étudier la Gaule et les gaulois.

Le livre parle de tout, rien n’est passé sous silence. Il peut même dire, sommet de l’objectivité, que de vilains actes ont parfois été commis par ceux que l’auteur  classe dans le camp du Bien. Bien entendu, ses commentaires avisés viennent éclairer le lecteur, c’est le cas pour les croisades : quatre pages d’histoire et onze de morale ! Pardon, de considérations personnelles de l’auteur !

Quel  gâchis que ce perpétuel encombrement de morale à deux balles, car on sent la plume alerte et la connaissance historique prête à se faire pédagogue et de façon très intelligente ! La fin de la première partie déploie une pédagogie claire et agréable sur le rattachement des provinces à la couronne. En peu de mots l’auteur sait parfois aller à l’essentiel, à l’important, à l’Histoire.

Un chapitre entier est consacré à l’esclavage. On y apprend, concernant l’abolition, que :

 « Toutes les autres sociétés qui ont connu l’esclavage  s’en sont accommodées et elles ont fini par y mettre un terme, parfois très tardivement, sous la pression de l’Occident. Acceptons ce fait. » p.402

Ce fait n’en est pas un. De nombreux peuples pratiquent encore l’esclavage. Qui l’ignore encore sinon l'auteur ? Ce dernier n’est pas avare de références à d’autres historiens, souvent d’ailleurs il devrait consulter leurs ouvrages avant d’écrire. L’Histoire n’est pas une science exacte dont  François Reynaert est le détenteur éclairé. Parlant de la Révolution et du peuple de Paris on peut lire sous sa plume doctrinaire:

 « Pour le reste, le « peuple » de la Révolution est surtout celui de Paris et de ses faubourgs, de pauvres gens poussés par la misère et de nobles idéaux... » p.465.

Cela ne semble pas être l’avis de tous les historiens, notamment  Albert Soboul qui dans son ouvrage Les Sans-culottes parisiens de l'an II, éd. Du Seuil, 1968, note que  45,3% de ces pauvres gens poussés par la misère sont des maîtres artisans, 18,5% sont des commerçants, 10,5% sont des professions libérales. Une bonne partie d'entre eux emploient des ouvriers. Les clichés de la Révolution ne sont pas épurés de cette histoire de France sans les clichés :

« Premiers affrontements, premiers morts (plus d’une centaine parmi les assaillants), premières têtes coupées (celle du gouverneur.) On l’a compris : la forteresse s’appelle la Bastille, et la France vient de vivre son 14 juillet inaugural. » p.466

Non seulement il est difficile de faire plus cliché républicain pour parler de la « prise » de la Bastille, mais là aussi,  il y a des avis contraires :

« Le marquis de Launay est lynché par la foule. Il est décapité au canif par un garçon cuisinier nommé Desnot, qui "savait travailler les viandes". Celui-ci avouera que son exploit charcutier avait été accompli dans l'espoir d'obtenir une médaille. »
http://www.contreculture.org/AT_Bastille.html

Selon F. Reynaert les nobles ne furent pas très courageux :

« Parmi toute cette cour, hier encore prête à toutes les manigances pour se gaver de pensions et de prébendes, nombreux sont ceux qui, dès l’été 89, choisissent sans états d’âme une solution peu glorieuse : ils s’enfuient. » p 467

Ô les lâches ils refusent de se laisser trucider au nom du peuple, par le peuple  et pour le peuple! Ho les fâcheux ! Les antidémocrates que voilà ! Alors qu’on ne leur demandait rien, que la Révolution les laissait bien tranquille dans leur coin,  voilà que les curés, les nobles et les nostalgiques s’en mêlent :

« Bientôt les prêtres, quelques nobles, et les nostalgiques  du temps des rois s’en mêlent. L’engrenage infernal est lancé. C’est le début d’un horrible conflit intérieur qui s’ajoute à celui qui se mène aux frontières : la guerre de Vendée. » p.485

L’auteur nous évite ainsi le cliché du général Westermann à la Convention en novembre 1793, (rapport à la Convention) qui relate une partie du génocide vendéen en ces termes :

"Il n'y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et les bois de Savenay. J'ai écrasé les enfants sous les pieds de nos chevaux, massacré les femmes qui, au moins celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé... Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n'est pas révolutionnaire."

Les âmes sensibles verront là de la barbarie et du génocide, mais F. Reynaert a le droit de nier le génocide des français. Il ne s'agit là que d'un détail de l'histoire, d'un excès fâcheux vite régulé par le flux démocratique, tout comme la Terreur :

« Les principes seuls de la Révolution suffirent à mettre fin aux excès causés par la Révolution, sans doute parce que ces principes, dans leur essences, n’étaient pas totalitaires mais démocratiques. » p.503.

Les goulags d’ailleurs étaient socialistes dans leur essence, la fin des excès causés par le socialisme est bien la preuve même de leur origine socialiste !
 
Rien n’est oublié dans cette histoire de France sans les clichés :
- Napoléon : 20 pages.  
- Affaire Dreyfus 16 pages.

On y parle de tout sans tabou aucun :

« Ces inventaires sont menés avec plus ou moins de délicatesse par les fonctionnaires [...] On en arrive ici et là à envoyer la troupe pour défoncer les portes des églises où se sont barricadés les « persécutés » et leurs curés. » p. 603

Dieu que l'adjectif délicatesse est ici plaisant ! Si ce n’est pas du minimalisme par parti pris, je n’y connais rien ! La colonisation n’est pas oubliée dans l'ouvrage :

« L’histoire coloniale était viciée dans son principe même : elle n’a jamais été autre chose que l’organisation d’une domination raciste. » p.563

L’auteur est bien documenté. Concernant la seconde guerre mondiale, il cite les travaux de l’historien Robert Paxton  ...

« qui montre que la sympathie pour Pétain était plus répandue qu’on avait voulu le croire et la collaboration de son gouvernement beaucoup plus active. Ce « retour du refoulé  », comme on dit en psychanalyse.... »P.659

Mais qu’est-ce qui a été refoulé pour faire retour ? En 1977 Henri Amouroux publiait « Quarante millions de pétainistes » qui parle justement de la passivité et de l’impuissance des français à cette époque.

L’auteur qui tout au long de l’ouvrage combat le catholicisme finit avec des propos d’une mystique religieuse assez étonnante :

« En 1945, c’est une évidence pour tous les démocrates, le droit est d’un côté, de l’autre, il y a le Mal » p.663

Voilà, ite missa est. L’histoire n’est pas l’étude des évènements passés afin d’essayer d’en comprendre la source, elle est la lutte de deux camps, celui du Bien et celui du Mal. L’historien doit être dans le camp du Bien et combattre le Mal. Il doit dire le Bien.
Et ce Credo du camp du Bien, auquel appartient l’auteur qui n’aime pas les « nationalistes » (l’antienne revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage) s’interroge :

« ...[...] certains politiciens qui se disent « souverainistes » continuent à présenter  par exemple la construction européenne comme l’ennemie jurée de la nation. Pourquoi ? » p.685

Non, Monsieur le Professeur d’histoire bourrée de moraline, je ne mangerai pas votre soupe, et comme le disait Prévert,

"Lorsque avec un bon sourire dans le métropolitain, poliment vous nous demandiez : " Descendez-vous à la prochaine jeune homme ? c’est de la guerre dont vous parliez ! Mais vous ne nous ferez plus le coup du père Français, non mon capitaine, non monsieur un tel, non papa, non maman, nous ne descendrons pas à la prochaine, ou nous vous descendrons avant..."

Pour finir cette propagande qui se croit vertueuse, paraphrasons le divin marquis à l’attention de ceux qui se racontent et nous racontent des histoires :

« Allons François , encore un effort pour être républicain ! » 
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Nous les dieux -suivi de- Le souffle des dieux et Le Mystère des dieux-

Après Harry Potter à l'école des sorciers, voici Michael Pinson à l'école des dieux. -Bernard Werber, Nous les dieux, Le souffle des dieux, éd. Albin Michel- surfe en deux gros volumes (le troisième restant à paraître) sur la vague du fantastique réouverte par J.K.Rowling. Hélas, Michael Pinson n'a pas le charme de Harry Potter et Werber n'a pas le style de Rowling. Car il n'y a pas de style dans l'écriture, l'auteur a dit lui-même ne pas en rechercher lors d'une émission. C'est dommage, car on peine parfois à lire. On lit les aventures de Michael Pinson comme on conduit sur l'autoroute : avec monotonie.

Werber reprend pourtant tous les ingrédients du merveilleux en créant le monde de l'Aeden, mais écrire ce n'est pas que raconter des histoires, même si l'on a à sa disposition toute la palette de la mythologie. On a parfois l'impression que Werber s'est donné mission de "cultiver" ses lecteurs en mettant à leur disposition cette Encyclopédie du savoir relatif et absolu insérée dans son ouvrage. Cette "Encyclopédie" figurait déjà dans sa trilogie des fourmis. Hélas, elle contient beaucoup d'erreurs et d'à-peu-près. Par exemple, à la rubrique "Magicien" Werber cite le Nouveau Testament et écrit que voulant confronter leurs pouvoirs Simon le magicien et les apôtres se lancèrent un défi et que les apôtres firent chuter le magicien du haut du Capitole par leurs prières. Non seulement cette scène n'eut pas lieu, mais la rencontre de Simon et des apôtres se fit en Samarie et non à Rome ! (Actes, chap. 8)

"Saint-Pierre utilisera le terme de simonisme pour désigner les faux croyants"
écrit-il.

Or, le simonisme est l'achat et le trafic d'une charge. Il fut condamné par plusieurs conciles, notamment Latran I et IV et également celui de Trente.
Erreur aussi en ce qui concerne les trois "vexations" qu'a subi l'humanité : Copernic, Darwin et Freud. Werber nous dit que Freud à vexé l'homme en lui dévoilant

" ….qu'en fait il n'est motivé que par son envie de séduire des partenaires sexuels ".

Bref, Freud égale zizi. Cette histoire de la vexation de l'humanité est en fait un texte de Freud lui-même qui écrit que la psychanalyse vexa l'espèce humaine en lui montrant que "le Moi n'était pas maître chez lui". Ce qui n'est pas tout à fait pareil.
Ces erreurs, mélangées à des vérités historiques ou scientifiques sont regrettables, car Werber attire un important lectorat adolescent.
C'est bien là que réside tout son intérêt, si Rowling redonna le goût de la lecture aux enfants, Werber éveille la curiosité des ado. Après avoir lu un de ses ouvrages, très souvent un ado se documente sur la mythologie, la science, la religion et l'histoire. C'est dommage de commencer par de fausses données. Enfin dernier parallèle entre Rowling et Werber les romans sont des sagas, mais si les aventures d'Harry Potter peuvent (presque) se lire indépendamment, la trilogie des dieux ne peut pas être scindée. Il y est même fait références à des ouvrages antérieurs hors trilogie. Technique commerciale déplaisante.

Et voici paru en 2007 la fin de la saga, Le Mystère des dieux. Inutile de dire qu'il ne rattrape pas les deux premiers. Le savoir de son "Encyclopédie du savoir relatif et absolu" reste toujours aussi relatif. Les erreurs monumentales s'enchainent les unes aux autres.
Dès le départ, (page 16) le lecteur qui possède un minimum de culture sait à quoi s'en tenir :

" - Michael Pinson ! Clame Dionysos [ ...] Le Dieu des voleurs nous fait rentrer et ferme derrière nous l'épais portail..."

C'est tout de même gênant pour une grande saga en trois volumes se déroulant chez les dieux de l'Olympe, de ne pas en connaître le b.a.ba. Hermès était le dieu des voleurs, pas Dionysos. Werber continue de chiper ça et là des petites phrases et les attribue à ses héros comme étant de sa propre invention :

-Je me souviens que mon mentor ajoutait : " Et les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent "- (Page 150)

Cette phrase célèbre est bien évidemment de C. Pasqua et elle eut un grand succès. Mais les lecteurs adolescents de Werber ne le savent pas. Werber écrit sans style dans une linéarité de brouillon. Il a son lectorat assuré, le marketing copié sur Harry Potter (présentoir individuel en librairie, livre avec titre doré en relief) fait son effet. Ecrivain pour adolescents, l'auteur se met quasiment en scène dans une querelle entre écrivains et il dit vrai :

"-Tu sais pourquoi je te déteste personnellement ? A cause de ma fille. Elle ne lisait pas. A 13 ans elle n'avait toujours pas terminé un seul roman et puis un jour elle a découvert un de tes livres, conseillé par un de ses copains de classe. Elle l'a ouvert et l'a lu d'une traite toute la nuit. Puis un deuxième. Elle les a tous lu en un mois. [...] Et alors elle a commencé à nous parler de philosophie et d'histoire et elle s'est mis à lire des essais philosophiques et historiques pour compléter ce qu'elle avait lu chez toi. C'est toi qui lui avais donné envie de lire." (Page 215)

A croire que Werber a lu ma critique de ses précédents ouvrages ! Il donne envie de lire tout en donnant un petit bagage de départ et c'est le plus important. La chute de l'histoire n'est pas très originale et joue du macrocosme au microcosme, de planète, le héros devient une particule de papier et s'adresse au lecteur sur un air de farce, mais cette chute, presque originale, est autant un exercice d'imprimeur qu'une originalité d'auteur.

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Nouvelles orientales

C'est un mélange de contes zen, de mythologie et de contes de fées que propose MargueriteYourcenar dans ses Nouvelles orientales, éd. Gallimard. Une sucrerie qu'il faut se garder pour l'après-dîner. Une belle histoire pour adulte à écouter comme un enfant, juste avant de s'endormir.
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Odeur du temps

Ce n’est pas un recueil de nouvelles, un roman ou un essai qu’a écrit Jean d’Ormesson avec Odeur du temps, éd. Héloïse d’Ormesson. L’ouvrage porte en sous-titre « Chroniques du temps qui passe » et c’est bien de chroniques qu’il s’agit. L’Académicien a rassemblé ses chroniques du Figaro et du Figaro Magazine et en a fait un ouvrage.
L’ennui c’est que parfois, pour le même sujet ou pour le même auteur, il a parfois rassemblé la chronique du Fig et celle du Fig.Mag. qui disent à deux ou trois mots près la même chose. Il y a comme une sensation de double usage.
Sinon, c’est frais et rafraîchissant, tantôt c’est de littérature que nous entretient l’auteur, tantôt de peinture, tantôt de cinéma. C’est frais, agréable et intelligent. L’ouvrage est parsemé de belles phrases :

« Par un espèce de miracle, moins l’horizon est large, plus les rêves sont brillants »

A lire de façon espacée pour s’aérer d’un gros pavé, comme on prend une bonne bière après un gros effort.
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Œdipe mimétique

Voici un petit ouvrage de 120 pages de Mark Anspach,  paru aux éditions de L’Herne en 2010, en même temps que le fameux livre de M. Onfray. L’ouvrage, moins volumineux, n’a pas bénéficié du même tapage médiatique que Le Crépuscule d’une idole, son contenu en est de loin plus réfléchi, plus intéressant et moins axé sur l’écriture spectacle. La préface de René Girard est suivie d’un entretien de ce dernier avec l’auteur.  

Selon M. Anspach c’est l’imitation du père qui prime le désir de la mère.  Pourquoi pas ? Encore faudrait-il s’entendre sur cette définition du désir de l’enfant pour la mère.

A la page 35, l’auteur utilise la version de Phérécyde d'Athènes pour parler de l’aveuglement de Tirésias afin d’en faire l’égal d’Œdipe dans la cause de son aveuglement : la transgression de l’interdit. Ce faisant, il passe sous silence la version d’Ovide. La théorie mimétique choisit ses légendes. Selon l’auteur :

« Sophocle ne nous montre pas Œdipe tuer son père ou épouser sa mère ; il met en scène le processus par lequel, au moment d’une crise, tout le monde en vient à croire qu’Œdipe a tué son père et épousé sa mère. En ce sens, l’Œdipe de Sophocle, est bien, comme le dit Ahl, « une pièce qui porte sur la genèse d’un mythe.»

L’Œdipe de Sophocle est bel et bien une tragédie qui montre le destin tragique de l’homme lorsque ce dernier devient le jouet des Dieux... ou du hasard, la pièce n’est nullement une affirmation socio-mimétique où les gens en viennent à croire que...

Un peu plus loin, l’auteur écrit :

« Dans l’analyse de Girard, c’est la présence d’un modèle qui oriente le désir en désignant l’objet comme digne d’être possédé.»

Que le mimétisme soit une réalité humaine et même animale, est un fait incontestable ; mais vouloir faire de cette fonction mimétique le moteur de l’humanité et de la civilisation est tout de même un peu osé. En effet, le mimétisme est une « fonction psychologique, » le donner comme déterminant, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif comme le font Girard et Anspach c’est faire peu de cas  de la réalité biologique et du cortège des pulsions.
La fin de l’ouvrage est consacrée à une analyse de Freud et de son environnement familial, une analyse de la disparité des âges dans les différentes parentés qui composaient la famille de Freud. Ces disparités très importantes sont  le matériau dans lequel  le psychanalyste a puisé son « Complexe d’Œdipe. » Les parallèles sont stupéfiants.  Les trente dernières pages de l’ouvrage sont d’une rare finesse d’analyse et l’exercice est pleinement réussi.  
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Marcel Rufo
"Oedipe toi-même !"

 

Je n’avais encore rien lu de Marcel Rufo, préférant éviter les psy médiatisés et à forts tirages qui croient avoir découvert les secrets de l’eau tiède lorsqu’ils conceptualisent une évidence. Dans son ouvrage Œdipe toi-même ! Paru aux éditions  Anne Carrière, le pédopsychiatre nous raconte ses souvenirs de praticien. Il parle de ses réussites et de ses échecs en arrivant à rester réellement modeste. Car rien n’est pire que la modestie qui s’autoproclame  au mégaphone.

L’auteur donne  son opinion sur divers aspects techniques de sa profession dans un langage très simple, facile à suivre et plein de bon sens, même si ce dernier n’est plus à la mode chez les « psy ». Marcel Rufo n’a pas peur, en suivant l’évidence –qui n’est pas toujours présente chez tous- de marcher à l’encontre des standards préétablis :

« On peut ici se demander pourquoi s’entêter à renouer à tout prix des liens lorsqu’ils sont rompus de manière évidente. Garde-t-on un bout endommagé pour assurer la sécurité d’une embarcation ? Il y a à réfléchir sur la prise de parti des travailleurs sociaux, qui n’ont peut-être pas toujours réglé leurs propres conflits familiaux et les projettent sur les cas qu’ils ont à accompagner. » p. 58

Pourtant, ailleurs, le professeur nous dit qu’il vaut mieux des mauvais parents que pas de parents du tout. Evidemment, rien n’est simple... Cet ouvrage mérite un grand, un immense coup de chapeau pour oser aller, sans en avoir trop l’air, à l’encontre de toutes les idées reçues et qui se pratiquent couramment chez la majorité des psy : la culpabilité des parents ! En termes simples et précis, l’auteur, invite le lecteur à de nouvelles réflexions :

« Si je n’étais pas convaincu de cela, je n’aurais pas regardé Jérémy, mais ses parents, en leur demandant :
-Et alors, vous, quel est votre désir ? Comment étiez-vous pendant la grossesse ? Y-a-t-il des difficultés dans votre couple ?
A partir de là, comment auraient-ils pu ne pas se sentir responsables de la maladie de leur enfant, puisque j’aurais  induit, par mes questions, que c’est bien à cause de leur comportement  que leur enfant est ce qu’il est ?
 » p.136

CQFD ! Mais l’escroquerie de l’implication-culpabilisation des parents continue de plus belle et pour deux raisons : ça rapporte du fric et ça comble le vide du psy en lui donnant un point d’appui pour soulever le monde, il a son outil ! Et tant pis s’il risque de faire fausse route au détriment de tous...

De très belles choses sont également écrites sur l’anorexie dans cet ouvrage.  Il y  figure aussi quelques belles pensées qui méritent réflexion sur l’homophobie parentale :

« A y réfléchir, je me demande si la crainte, l’angoisse même des parents biologiques d’avoir un fils homosexuel n’est pas liée à l’absence de descendance, de transmission » p.164

Y’a’dça !

Et tant qu’il y est, avec raison et retenue, le pédopsychiatre remet en cause le mythe de la vérité à dire aux enfants, mythe érigé en dogme psychanalytique de certaines écoles :

« Sans doute les psy devraient-ils faire attention : plutôt que de répéter aux parents qu’il faut toujours dire toute la vérité aux enfants sur leur origines, il vaudrait mieux leur demander s’ils sont prêt à le faire et s’ils sont conscients de ce que la révélation de cette vérité peut entraîner comme conséquences sur le développement de l’enfant. » p.205

C’est vraiment avec beaucoup de retenue et de tact que s’exprime Rufo en prenant comme point d’appui le tout-dire sur l’origine.
Comme nous ne sommes pas tenus à la même retenue, on dira sans se gêner, que des psy crétins  et inconscients,  posant leurs pas dans les théories à la mode ont certainement plombé des centaines d’enfants. On a pu lire en effet sous la plume d’imbéciles patentés et célèbres qu’il faut tout dire aux enfants,  même qu’on ne les aime pas !
On terminera cette critique de l’ouvrage de Marcel Rufo par un beau lapsus calami concernant la théorie freudienne :

« Dans le développement de l’enfant, Freud a décrit trois stades : oral, anal et œdipien. » p.199

Ne serait ce pas plutôt oral anal et phallique ? En rajoutant le quatrième stade, à l’adolescence, le stade génital qui se situe après la période de latence. « Et pan sur le bec ! » Comme semble le dire en couverture le professeur Marcel Rufo, au souffle et à la parole méridionale.
Un livre aux accents de fraicheur et de garrigues. Un livre simple et intelligent de psy qui a conservé sa jugeote, à mettre entre toutes les mains en remplacement des livres imbéciles qui ont bousillé des familles entières.
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L'ordre Médical

 

Il est assez rare que je relise entièrement un essai, d'ordinaire je me contente des passages que j'ai surlignés. Ce ne fut pas le cas avec l'ouvrage de Jean Clavreul, L'ordre médical, éd. Du Seuil. En se basant sur les travaux de Foucault (La naissance de la clinique) et de Canguilhem (Le normal et le pathologique) éd. PUF, l'auteur "démonte" le discours médical, depuis son acte de naissance jusqu'à l'aboutissement du Conseil de l'Ordre et des progrès accomplis dans l'investigation.
Jean Clavreul est mort dans l'année 2006 il n'a pas été un auteur prolifique, il a très peu publié et c'est bien dommage. Un lacanien lisible et de plume agréable, c'est assez rare pour être signalé.
L'auteur démontre dans son essai que le discours médical est inattaquable, car il se constitue de lui-même et se fonde à partir de la propre demande du malade. Ce dernier d'ailleurs n'est jamais qu'un outil à l'usage du discours médical qui ne lira pas une plainte dans la souffrance du malade, mais un signe renvoyant à un symptôme répertorié, classé, archivé. L'être de la maladie n'existe pas pour la médecine, le malade est le siège de cette maladie où peut s'exercer une sémiologie particulière, celle de la clinique.
La médecine ne peut être prise pour cible par aucun autre discours, fut-il contestataire ; elle est inattaquable du point de vue philosophique ou critique : elle est la quintessence même de l'humanisme !
Elle œuvre au bien de l'humanité en associant science, technologie et justement cet humanisme. C'est imparable. L'ouvrage de Clavreul est peut-être trop riche pour être commenté, trop riche également pour un donner quelques extraits. La médecine règne en maître sur le monde moderne, les prêtres, les philosophes, les politiques recourent à son langage en usant de métaphore : "le pays est malade". Le peuple, comme le malade n'est plus en état de se diriger lui-même, il lui faut un médecin à qui il doit faire "confiance".
Quelques paragraphes sont consacrés aux rapports entre psychanalyse et médecine, et Clavreul revient sur la psychanalyse laïque ou profane (analyses pratiquées par des non médecins) il note que justement, quelque chose est profané, or, on ne profane que le sacré et ce sacré, c'est l'Ordre Médical.

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L'os de Dionysos

L'os de Dionysos, court roman de 134 pages parut en 1987 (éd. Eché). L'auteur Christian Laborde raconte une tranche de sa vie :
l'ouvrage serait sans doute passé inaperçu, mais la censure lui donne ses lettres de noblesse. L'auteur est beau, il fume des dunhills bleues, roule en Lancia, aime une femme superbement belle, il est prof de lettres dans un établissement catholique à Toulouse et il veut tuer la dirlo avec un compas.
Bref le prof moderne et branché dont les élèves ra-ffo-lent. Ecrit par un bobo dans le but de "choquer le bourgeois", les schémas sont archaïques : le livre fait penser au serpent qui se mord la queue et n'a "même pas mal !". Bref de la littérature pour collégiens, à lire avant 17 ans, mais à lire tout de même car il y a quelques belles formules, notamment un passage savoureux sur l'Inspection dans l'Education Nationale.
On lui donnera une note d'encouragement et l'accès à la classe supérieure à faire signer par les parents : "Christian a de grandes capacités et il peut mieux faire qu'un os à ronger, fut-il de Dionysos, mais il doit cesser de regarder son nombril et croire que ce dernier est le centre du monde. Signé : La Directrice"

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Où on va, papa ?
Prix Femina 2008

Un père, Jean-Louis Fournier, raconte ses deux enfants handicapés dans Où on va, papa ? chez Stock éditions. On se dit en voyant le sujet : on va s’emmerder dans de bons sentiments familiaux, catho et moralisateurs. He bien, non ! C’est plaisant, agréable à lire et bêtement humain.
Nous sommes même très loin du bon sentiment dans le genre « Avec beaucoup de patience et beaucoup d’amour.... » Pour l’auteur c’est plutôt :

« Il ya aussi ceux qui disent : ‘L’enfant handicapé est un cadeau du Ciel.’ [ ] Quand on reçoit ce cadeau, on a envie de dire au Ciel : ‘Ho ! Fallait pas....’ »

Plus d’une centaine de réflexions sur 150 pages, ça se lit vite, c’est ironique, cynique et dans cet humour au vitriol, malgré tout, l’amour est quand même présent, mais pas toujours, comme dans la vraie vie quand elle ne fait pas de cadeau.
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Je parle aux murs

Un petit ouvrage éd. Du Seuil que publie Jacques Alain Miller, il s’agit de trois conférences que Lacan donna à la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne en parallèle  à son Séminaire de 1971/72. Ça s’intitule « Je parle aux murs ». Comme c’est écrit sous forme de livre et que les murs savent écrire mais ne savent pas lire, on le lira sans se cogner la tête contre les murs : c’est du Lacan.
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Par le sang versé
(La Légion Etrangère en Indochine)

Ce sont 500 pages d'aventures parfois comiques, souvent tragiques que nous offre Paul Bonnecarrère avec "Par le sang versé" éd.Fayard (Le livre de poche).
C'est un livre d'histoire composé de multiples historiettes et de véritables tranches de vie.
Les personnages sont campés, réels, on les saisit en quelques lignes, on partage leurs joies, leurs conneries de bidasses, leurs gnôles et leur courage souvent exceptionnel qui est celui des gens qui n'ont pas d'espoir ou s'accrochent à des chimères d'ado.
La lecture se fait comme un polard, haletante, non pour connaître le nom de l'assassin, mais pour vivre l'action heure après heure, la fuite et l'interrogation : lui, s'en sortira-t-il ? Il n'est pas de bon ton de rappeler que ces types, héros anonymes sont morts pour la France dans des conditions abominables comme ces quatre légionnaires survivants jetés dans la chaudière de la loco après l'attaque d'un convoi ferroviaire. D'ailleurs la France ne célèbre plus ses guerriers ni ses victoires : nous fêtons nos défaites en paradant avec nos vainqueurs !
L'ouvrage a quarante ans et date de 1968. C'était une autre époque, la chute de Diën-Biën-Phu n'avait que 14 ans, juste l'âge d'un gamin égaré dans la Légion...

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Les particules élémentaires

Quelle que soit l'oeuvre, La possibilité d'une île (Fayard), Plateforme, Extension du domaine de la lutte, les particules élémentaires (le livre de poche) Michel Houellebecq ne laisse pas indifférent. On aime ou on déteste, sans demi-mesure.
Son style est incisif, les phrases ne sont pas enrobées d'acide, elles sont sans appel. Elles tombent comme des couperets et on n'y revient pas.
Chez Houellebecq, merde veut dire merde et il appelle un cul un cul.
Nietzsche a dit un jour que les vrais écrivains sont ceux qui écrivent avec leur sang. Houellebecq écrit avec ses couilles, avec ses reins. Son ouvrage le plus optimiste est Plateforme, mais cet optimisme est loin du roman à l'eau de rose. La fin y est tragique bien évidemment.
Il y a un parallèle entre Les particules... et La possibilité…. : le gentil coincé des Particules... devient un être sans désirs dans La possibilité..
Le baiseur obsédé n'est pas le demi frère du héros mais l'original qui sera amélioré dans les divers clônages succesifs. La toile de fond demeure les avancées possibles de la science.
Houellebecq écrit comme un témoin des âmes noires, c'est ce que se plaisent à penser les âmes blanches, mais ce témoignage n'en est pas un : il est un constat réaliste de l'homme et de l'époque écrit avec les mots crus de ceux qui racontent des d'histoires sans s'en raconter à eux-même.

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Pêcheurs d'Islande

 

Pêcheur d'Islande (éd. Gallimard, folio) est le livre le plus connu de Pierre Loti. Une double invitation au voyage, la première à la dure condition des pêcheurs de Paimpol qui partaient pêcher la morue sur les côtes de l'Islande, la deuxième une plongée dans les mœurs de la Bretagne catholique du début du vingtième siècle. Une histoire d'amour où les sentiments retenus sont exprimés de merveilleuse façon, où les cœurs torturés s'expriment par la plume descriptive, amoureuse des détails, qui restitue merveilleusement les paysages et les états d'âme. Evidemment, ça finit mal et c'est encore meilleur, même si c'est un peu "téléphoné" en cours de route, il n'y a pas d'intrigue dans l'histoire, mais du plaisir à lire.
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Les pensées

Qu'un philosophe publie ses pensées cela paraît naturel qu'un chansonnier le fasse sort de l'ordinaire. "Les pensées" de Jean Amadou, au Cherche midi en livre de poche, collection j'ai lu. Avec ses pensées parfois profondes :

"La liberté n'est pas de pouvoir sortir, c'est de savoir que la porte est ouverte" souvent malicieuses : "Je n'ai jamais vu un homme de l'opposition mettre plus d'une minute pour juguler la pauvreté et réduire le chômage"

Jean Amadou vous fera passer un bon moment.
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Péplum

Avec cet ouvrage (Le livre de poche) Amélie Nothomb s'essaie à la science fiction et au fantastique en se mettant elle-même en jeu dans le roman. Elle est kidnappée par un savant du futur, et un dialogue s'installe entre la romancière et le savant fou qui ne veut pas la relâcher. Hélas, Amélie Nothomb n'est pas douée pour la fiction elle ne sait pas raconter d'histoire, mais comme elle parle d'elle à la première personne les meubles sont sauvés.
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Petit frère

 

Est-ce un roman, une analyse sociologique, un essai politique ou une biographie que nous propose Eric Zemmour dans "Petit frère" éd. Denoël ? Un livre à tiroirs en tous cas où tout cela s'amalgame sans vraiment se mélanger. Au final une belle plume qui sait capter le lecteur et retenir son attention.
On se promène tout à la fois dans le vingtième arrondissement et dans un monde de strass et paillettes où l'argent abonde.
On se régale, tout au long de l'ouvrage, des dialogues pleins de saveur entre un ministre opportuno-gaulliste et un intellectuel ex-gauche qui se reconnaît lui-même comme "un idiot utile du capitalisme" (P. 291) :

"Les enfants de la bourgeoisie, harnachés d'un mépris de classe de fer, avaient déclaré la guerre au peuple français. L'antiracisme fut notre arme absolue, notre bombe atomique." (P.238)

Eric Zemmour ne s'encombre pas du "politiquement correct" :

"Les fameux dîners du CRIF se transformèrent en tribunaux pour ministres coupables d'une trop grande tiédeur à l'égard d'Israël." (P.215)

L'histoire qui constitue la trame de fond est sinistre, elle est racontée avec une plume simple mais percutante. Faisant un parallèle historique sur le retour de l'antisémitisme l'auteur fait preuve d'un humour juif au vitriol :

"Dans les années trente aussi il y a avait des optimistes et des pessimistes. Les pessimistes ont fini à Hollywood et les optimistes à Dachau."

Eric Zemmour cite souvent des auteurs qu'il a lus, on ne s'en plaint pas :

"Oscar Wilde disait qu'en amour, il y en a toujours un qui souffre et un qui s'ennuie."

Ce qu'il faut surtout retenir de l'ouvrage est la lucidité politique de quelqu'un qui a su prendre le pouls de notre époque et de notre nation, d'un intellectuel courageux sans plus aucune illusion :

"La voilà, la vraie raison, le motif secret de la politique étrangère française. La peur des banlieues. C'est l'esprit de Munich qui règne à nouveau sur la France."

Pessimiste Zemmour ? C'est bien possible... Quoiqu'il en soit l'ouvrage, (un peu plus de 300 pages) se lit presque d'un coup. Le livre est difficile à lâcher....
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Pierre Laval

 

C’est à une biographie de presque 600 pages que nous invite Jean-Paul Cointet avec Pierre Laval, éd. Fayard.
Difficile d’écrire sur un personnage pareil à notre époque. Comme l’indique l’auteur dès le début de son avant-propos

« Il demeure dans la mémoire française un tabou concernant Pierre Laval »

J-P Cointet ne se fait ni le défenseur ni l’accusateur de Laval. Exercice de virtuose donc que cette biographie et l’exercice est réussi.
On suit le personnage de son village natal (Châteldon) à vingt kilomètres de Vichy, depuis 1883, jusqu’à la Haute Cour de justice en 1945. Les deux tiers de l’ouvrage sont consacrés à la période 40-45 au détriment de l’enfance et de l’adolescence de Laval. Ce qui est assez regrettable, mais les documents étaient peut-être manquants pour le faire.
Les relations équivoques que le politicien chevronné eut avec Pétain, dans le genre « je t’aime moi non plus » sont bien analysées, sans pour autant devenir lumineuses. Qui a continuellement roulé qui dans la farine ? Le saurons-nous vraiment un jour ?
Le mérite de cette biographie tient surtout à la présentation du merveilleux « animal politique » que fut Pierre Laval, à classer dans la série des géants. Parlementaire, plusieurs fois ministre, Président du Conseil, il rencontra les grands de ce monde (Hoover, Mussolini, Staline, Hitler). Si le caractère orgueilleux de Laval, toujours trop confiant en lui, d’une générosité prodigieuse avec les allemands et d’un optimisme à tout crin dans sa bonne étoile l’ont certainement gêné dans ses entreprises, ses exploits politiques furent exceptionnels.
L’homme du 10 juillet 40 qui manipula les deux chambres pour qu’elles votent leur propre suicide, tente encore dans les derniers moments, avec les alliés aux portes de Paris, de réunir les ex-élus et tout ce qui pouvait être « représentatif » de la défunte IIIe République... et il y parvint en partie !
Dans une course effrénée contre la montre, le 12 août 1944, à deux heures du matin, il alla chercher lui-même et ramena de Nancy, Edouard Herriot, ex-président de l’Assemblée Nationale, devant laquelle il avait l’intention de faire un discours !
Bonne biographie, d’une écriture honnête.
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Les piliers de la terre


C’est à un plongeon abrupt dans le monde des constructeurs de cathédrales que nous invite Ken Follet avec Les piliers de la terre, chez Stock, en livre de poche. Un plongeon de quelques siècles et de 1180 pages, pas moins. Nous sommes subjugués par l’entourage d’un maître bâtisseur et des siens, ses femmes, ses enfants et leurs devenirs dans l’Angleterre du XIIème siècle. Le roman s’égare un peu en Espagne et en France, mais peu.
Certes nous sommes loin de la grande littérature et des belles phrases qu’on prend plaisir à relire pour les savourer. Inutile de chercher dans l’ouvrage une phrase mémorable à donner au lecteur : il n’y en a pas ! Question d’écriture ou de traduction ? Je plancherai plutôt pour l’écriture. La seule phrase à retenir serait celle-ci :

« Son rêve lui dit une chose, qui  n’avait jamais été claire pour elle : son père avait effrayé sa mère et si fortement réprimé sa joie de vivre qu’elle s’était desséchée avant de mourir telle une fleur sans eau. » (p.428)

En quelque presque 1200 pages, c’est peu. Le style n’est pas des plus recherchés, le descriptif est parfois assez sommaire et deux ou trois péripéties du roman sont assez irréalistes, elles sont placées juste pour emmener l’épisode suivant, le procédé est parfois assez lourd. Ces mini introductions se justifient pour donner une impression d’ensemble méthodiquement construit, comme une cathédrale.

Le dictionnaire n’est pas un outil indispensable pour lire « Les piliers de la terre » l’ouvrage peut se lire allongé sur une chaise longue, inutile d’avoir Wikipédia ou Google à portée de main. Sauf peut-être si l’on a aucune connaissance en architecture sacrée, que l’on ignore ce qu’est un transept et une nef. Sinon, l’ouvrage ne présente aucune difficulté de langage et de vocabulaire. Idéal pour des gens qui apprennent le français et en sont déjà à un niveau assez courant. Ce qui ne veut pas dire que l’auteur écrit à la légère, sa documentation est bien fournie, une véritable recherche historique a eu lieu avant le travail d’écriture.

Ce qui importe ici, c’est l’histoire de ces pauvres gens qui deviennent riches et de ces riches salauds qui finissent pauvres ou sur la potence.  Il y a une justice, après avoir beaucoup souffert Aliéna et jack sont heureux, ils se marient et ont beaucoup d’enfants, qui bien sûr sont doués dans les domaines qu’ils entreprennent. Les méchants sont à gauche et les gentils à droite, peu importe. Ce qui compte c’est qu’ils soient bien séparés, comme le faisait Charlemagne, dit la légende, ou comme le font encore les séries B américaines. On sait dès le départ qui est bon et qui est mauvais, ça simplifie l’intrigue. À ma gauche les bons : Tom le bâtisseur, Ellen sa compagne que l’on dit un peu sorcière, et son fils, Jack, qui prendra la suite de Tom. Aliena est la jeune victime idéale, poursuivit par un méchant, mais elle apprendra vite à se défendre. Le Prieur Philip figure la bonté de l’Église. Les méchants sont en trio : l’Evêque Waleran, Williams Hamleigh un usurpateur, le bras armé de Waleran. Il faut y rajouter Alfred, un des fils de Tom. Il y a aussi des neutres, tel Martha, qui constituent le fond de la trame.
La grande saga commence en 1135 et se termine en 1174, une quarantaine d’années. En route on perd quelques héros, Tom le bâtisseur, le pilier de la cathédrale élancée vers le ciel qu’est le roman. Mais son fils spirituel, Jack prend sa suite. Comme il séjourna à Saint-Denis, en Espagne en s’égarant sur les chemins de Compostelle, la cathédrale de Kingbridge (ville imaginaire) il continuera d’ériger vers le ciel la cathédrale que son père voulut, en y rajoutant le savoir des maçons français qu’il a acquit à Saint-Denis.  De l’aventure de la première à la dernière page, des intrigues, des rebondissements, tantôt crédibles, tantôt peu réalistes. Le mortier qui scelle  tous ces personnages reste bien sûr la construction des  cathédrales. On y vit les réunions corporatistes des maçons, des charpentiers, mais le commerce de la laine, l’économie agraire moyenâgeuse ne sont pas oubliées. En cela aussi l’ouvrage est instructif tout en restant un plaisir.
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Les plus beaux contes zen

Voici quatre-vingts contes zen (Les plus beaux contes zen, éd. Points) agrémentés à la sauce Vatican II. Henri Brunel re-écrit des contes originaux asiatiques pour les occidentaux en pensant les rendre plus "abordables". Admirateur du moine zen Ryokan, il le compare à Saint François d'Assise.
L'esprit du zen, chez l'auteur, ressemble étrangement à la morale chrétienne :

"Il se fit ermite, en effet, fut bientôt renommé pour sa sainteté, et quand il mourut il entra dans le ciel de Brahma."

Quand on a ôté les arômes artificiels rajoutés aux contes on peut, peut-être en faisant de gros efforts, y retrouver la saveur du zen, mais le titre reste gênant : décréter ces quatre-vingts contes comme les plus beaux, c'est oublier que … "seul celui qui boit sait exactement si le thé est chaud ou s'il est froid." Se lit comme des contes : un ou deux par jour histoire de se reposer de gros ouvrages fastidieux.
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Portrait du Gulf Stream
(éloge des courants)

Aux éditions Points, Erik Orsenna nous invite à un Portrait du Gulf Stream, le livre tourbillonne en tous sens, il nous invite à côtoyer divers scientifiques, à embarquer avec de navigateurs contemporains, à plonger dans la profondeur des plaques tectoniques et la sortie se fait par le couloir cosmique de la mythologie! Tout cela pourrait sembler brouillon, mais non, à la fin du livre on se demande si on a lu un, deux, ou trois ouvrages, et ce, sans s'ennuyer une seule seconde ! Bien entendu, on ne sait toujours pas où commence exactement le Gulf Stream et où il finit. Bref, un petit ouvrage d'érudition bien pesée qui a la saveur du zen.
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Le premier sexe

Quand on commence le bouquin, d’Eric Zemmour, Le premier sexe, éd. Denoël. On se dit : « Tiens un pamphlet, un brûlot, c’est un genre que j’aime. »
Et puis non, au bout de quelques pages on s’aperçoit que c’est un véritable essai qu’on est en train de lire.
Dès le départ l’auteur annule les contestations possibles, il sait très bien et le dit que « l’homme » et « la femme » sont des idées abstraites. En s’appuyant sur le concept de pulsion de mort, élaboré par Freud, Zemmour passe en revue la civilisation européenne et son évolution.

Il donne à l’homme cette « pulsion de mort », force virile, guerrière, destructrice et porteuse de civilisation qu’il oppose à la femme, fondatrice du couple, du cocon. On pourrait dés lors s’attendre à un écrit gnangnan du genre « les hommes et les femmes ne sont pas fait pour vire ensemble » du genre littérature débile outre-Atlantique, mais Zemmour sait que l’homme est un animal politique. Il prend donc en compte cette dimension politique de la civilisation. Pas que la dimension politique d’ailleurs, le contexte économique ne lui échappe pas:

« Les publicitaires n’annoncent pas la société qui vient ; ils sont chargés de l’imposer à grand coup de propagande. Ils sont grassement payés pour cela. » p.29


Freudien, Zemmour l’est jusqu’à la simplification, jusqu’au schéma, pourtant juste :

« Ainsi Ségolène Royal incarne-t-elle la synthèse du vieux puritanisme catholique et du farouche égalitarisme féministe. Elle est à la confluence de deux mouvements historiques qui se confondent aujourd’hui. Sa popularité époustouflante atteste la pertinence de son positionnement médiatique et politique  »
(p. 37)


Pour lui, et avec raison l’homme politique, celui qui se fait une place est un tueur.
La crise de la famille, la perte d’autorité du père est largement abordée dans son essai, Zemmour appuie ses propos en les illustrant de chiffres et de données. Nous savions que l’enfant d’aujourd’hui, non seulement règne en maitre chez ses parents, mais que les labos et la sécu veillent sur lui :

« Ritaline, Concerta, plus de cent soixante dix mille boîtes de « pilules de l’obéissance » on tété remboursées en 2004 par la sécu. »

L’auteur constate que l’homme, dans une société « féminine », est devenu l’enfant monstrueux de Tartuffe et de Beauvoir

« L’homme n’a plus le droit de désirer, plus le droit de séduire, de draguer. Il ne doit plus qu’aimer. »

En historien qui a tiré les leçons du freudisme, il constate que Louis XVI

« Le seul roi de France qui n’eut pas de maitresses fut aussi le seul qui finira guillotiné »

En politique et sociologue averti, il note, que face à la dépression démographique :

« Les progressistes conséquents et les technocrates compétents ont une solution : l’immigration. C’est d’ailleurs historiquement ce qui s’est passé en France. Les grandes lois sur le divorce et l’avortement sont exactement contemporaines d’une autre législation, celle sur le regroupement familial. » P. 107

Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses remarques il constate que certaines communautés, par une nette radicalisation politico-spirituelle ont plus de chance que d’autres de se tirer de ce mauvais pas, de cette féminisation générale de notre société :  l’islamisme pour les jeunes musulmans et le sionisme pour les jeunes juifs.
Pour les autres l’échappatoire semble inexistant.
Un bel essai à lire, d’autant que Zemmour est une belle plume à l’écriture agréable.
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Le protestantisme assassin

Un court essai sur une période sanglante de notre histoire que Le protestantisme assassin par Michel Defaye, éd. Le sel de la terre. Pour une fois, il est question des catholiques victimes des huguenots, ça change. Le travail d’historien est incontestable, de là à dire que l’auteur fait œuvre d’objectivité il y a loin. Il y a de bonnes explications sur les avantages que pouvaient trouver les réformés dans la reconversion, notamment sur le silence des diocèses à ce propos, les institutions  fermaient les yeux sur les meurtres passés. L’ouvrage comporte des annexes intéressantes, dont un long poème De Ronsard à Catherine de Médicis sur le sujet. C’est le genre de livre qui n’a pas la faveur des gens qui aiment l’histoire correcte. Les atrocités y sont bien racontées, les références suffisamment nombreuses et sérieuses, le bilan, crédible, est  important : environ 20 000 églises détruites et 2000 couvents, des centaines de milliers d’œuvres d’art détruites. Les victimes des exactions huguenotes se comptent par milliers. Puis ils furent victimes à leur tour...
À la Révolution, les huguenots avaient muri et ne brûlaient plus les bâtiments ecclésiaux : ils achetèrent des biens nationaux qu’ils ne détruisirent pas.
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Psychanalyser

Voilà un ouvrage, Psychanalyser de Serge Leclaire, éd. Du seuil,  qui commence très bien : un psychanalyste qui écrit que la plupart du temps, ce que dit l’analyste à l’analysant est toujours incompris par ce dernier, il est ressenti comme un énoncé venant de la planète Mars. Et ça continue allégrement sur le même registre :

« Ainsi dans cet état d’attention flottante qui lui est recommandé, le psychanalyste doit pouvoir accueillir sans privilège établi ce que le patient, invité à laisser venir sans discrimination, dit au cours de la séance. Telle est la situation dans son paradoxe, qui évoque volontiers quelque folle  entreprise où le navigateur aveugle et sans compas inviterait son passager à prendre le vent comme il souffle. » (Page 23)

Le début est effectivement prometteur, mais bien vite on se retrouve dans les discours habituel des lacanneries ordinaires - l’instance de la lettre, le Phallus- etc...  se suivent et se succèdent à longueur de pages dans une démonstration théorico-explicative à partir d’une vignette clinique. Dommage.
Le dernier chapitre, tout comme le premier, revient sur la pratique psychanalytique vue par un œil de non-initié :

« -Hé bien non, je suis là, enfin, je veux dire dans mon fauteuil, ni pour recueillir des confidences, ni pour aider, encore moins pour comprendre... »  (Page 173)
« Au terme de l’analyse, le patient ne saura pas plus qui il est, mais seulement à quoi il est assujetti... » (P.174)
« ...le transfert est constitué comme une non-réponse à la demande constituée par le dire du patient. » (P.176)

Petit ouvrage de psychanalyse à lire même tardivement : on ne perd rien à ne pas l’avoir lu, on gagne à le lire.
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Pour en finir avec la repentance coloniale

Essai court mais décapant de Daniel Lefeuvre "Pour en finir avec la repentance coloniale" éd. Flammarion. L'auteur fait partie de ces intellectuels que la bienpensance classe parmi les nouveaux "réacs". Il s'en fout, nous aussi. Le ton est donné dès le début de l'ouvrage :

"Après celle de la guerre d'Algérie, une nouvelle génération d'anticolonialistes s'est levée. Courageuse jusqu'à la témérité, elle mène combat sur les plateaux de télévision et dans la presse politiquement correcte."

L'auteur en historien consciencieux fait parler les chiffres du commerce, la balance des échanges entre la métropole et ses colonies, ce qui en rend parfois la lecture un peu austère, mais ô combien intéressante.
Cette austérité nécessaire est compensée par un humour corrosif. A propos de l'étranglement de Vercingétorix (en 46 av. J.C) Lefeuvre constate que César bafoue la Convention de Genève de 1929. C'est à un véritable réquisitoire contre "l'hitlérisation" de l'histoire par les historiens "corrects" et à la mode que se livre le procureur Daniel Lefeuvre. On le suit.

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Pour en finir avec Vichy

C’est plus de 1200 pages en deux volumes que nous offre Henri Amouroux avec Pour en finir avec Vichy, aux éd. Robert Laffont. Lire le tome 2 (Les racines des passions)  m’a obligé à relire le tome 1 qui avait en sous-titre Les oublis de la mémoire. Dans ce premier Tome Amouroux revient justement à ces oublis qui n’ont plus droit de cité aujourd’hui (l’incroyable débâcle, Dunkerque, l’inimaginable exode -dix millions de personnes juste avant l’armistice, selon Amouroux-  les circonstances de la constitution du Gouvernement Pétain, l’affaire des "courageux" parlementaires à bord du Massilia –plusieurs d’ailleurs deviendront des modèles de patriotes-démocrates sous la Vème !- les dures conditions de l’armistice indispensable, Mers-el-Kébir, l’attaque anglo-gaulliste sur Dakar, la peu glorieuse mort de la IIIème, etc...) Bref tout ce que l’histoire oublie par commodité idéologique. Mais si l’on a eu en main l’histoire de cette époque écrite par les perdants, car depuis La guerre des gaules, ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire, on n’a pas l’impression d’apprendre grand-chose.
Si l’on a eu la chance de lire Benoist Méchin qui a tenu un véritable journal de bord heure par heure et jour après jour de la situation militaire et politique, le Tome 1 de « Pour en finir avec Vichy » sera une excellente révision, plus épais, il rentre davantage dans les détails politiques. Peu de variation avec les auteurs fiables traitant cette époque, car les faits sont les faits, ce qui aujourd’hui pour beaucoup d’historiens ne signifie plus grand chose, mais les faits sont têtus. J’ai toutefois noté une variation qui vaut son pesant d’or : concernant l’affaire Leca et Devaux (deux parlementaires en simili fuite arrêtés en Espagne) avec selon Benoist Méchin des espèces (plusieurs millions) et selon Amouroux des lingots d’or.

Ce tome 1 est tout de même beaucoup mieux qu’une simple piqûre de rappel, il replace les choses dans leur contexte et nous invite à regarder 1940 non pas avec les yeux de ceux qui connaissent le dénouement de l’histoire, mais avec le regard de cette époque, dans le contexte de l’époque et avec la mentalité qui était celle des français de cette époque. Si la statue de De Gaulle est bel et bien déboulonnée, Amouroux ne se sert pour cela que des discours et des actes du général replacés dans leur contexte. La statue tombe toute seule. Si jamais statue il y a eu. Amouroux insiste d’ailleurs très peu sur le peu d’audience de l’appel du 18 juin, qui ne dut être entendu que par quelques centaines de personnes. Evidemment De Gaulle n’est pas à la fête, mais Pétain n’est pas épargné, les actes des uns et des autres sont remis à leurs places. Le fameux et catastrophique « ....et c’est le cœur serré que je vous dis qu’il faut cesser le combat. » du 17 juin entendu lui, par des centaines de milliers de citoyens et de soldats eut son catastrophique résultat. Amouroux se sert de la correspondance d’un officier de char allemand écrivant à son épouse le 18 juin : « Nous passons à toute vitesse devant des soldats français, l’arme au pied »

C’est dans le tome 2 que l’auteur ne se contente plus de relater des faits mais d’analyser leurs causes multiples. Le volume porte en sous-titre : Les racines des passions. Et ces racines-là sont disséquées, pesées, analysées, scrutées dans le détail. De la personnalité de chacun des protagonistes au contexte politique plus général, Amouroux revient sur ces racines des passions. Vichy, le vichy des curés et des conservateurs, le vichy du conservatisme est expliqué de façon très pédagogique au lecteur. Pour comprendre 1940 il faut remonter à 1903 ! Pour comprendre cette Église triomphante de Vichy il faut remonter aux Inventaires, aux expulsions des congrégations, au petit père Combes. Pour comprendre l’armée conservatrice il faut remonter aux « affaires des fiches » au coup d’arrêt donné à la carrière des officiers pratiquants qui ont été ensuite rappelés au service pour leurs compétences.
Pour comprendre ce qui s’est passé en quarante il faut avoir une petite idée de la répression farouche qu’ont subie l’église catholique et l’armée. Il faut également se souvenir des scandales bancaires, de la corruption des parlementaires.

Le style est agréable, lisible, les phrases simples.

Pour en finir avec Vichy est l’ouvrage indispensable qui doit se trouver dans la bibliothèque de quiconque s’intéresse au sujet, il est l’outil de référence.
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Pourquoi tant de haine ?

Décevant. C’est le seul mot qui s’applique au livre d’Elisabeth Roudinesco, « Pourquoi tant de haine ? », éd. Navarin éditeur. L’ouvrage porte en sous-titre : « Anatomie du livre noir de la psychanalyse ».

Pourquoi tant de déception pour un brûlot de quelques pages ? Parce que Madame Roudinesco est une grande dame de la psychanalyse, qui nous a habitués à d’autres ouvrages qu’une réaction épidermique produite à vif. Elisabeth Roudinesco est l’auteur d’une monumentale « Histoire de la psychanalyse en France » (2 volumes) et d’une biographie sans complaisance de Jacques Lacan (éd. Fayard.) qui sont loin d’être de la petite bière ! Et qui s’avère d’une lecture indispensable à qui s’intéresse un tant soit peu au sujet.
Cet ouvrage est d’autant plus regrettable, que la plume même de l’auteur y perd de sa verve habituelle, de son acuité, pour devenir une écriture sans relief, contrairement à ses autres ouvrages dans lesquels l’écriture était enlevée et haute en couleurs !
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Que dites-vous après avoir dit bonjour ?

Que dites-vous après avoir dit bonjour ? Dr. Eric Berne, éd. Tchou Voici un exposé de ce qu'est l'analyse transactionnelle par l'inventeur de la méthode. L'analyse transactionnelle se veut tout à la fois une théorie de la personnalité et une méthode de psychothérapie qui peut autant se pratiquer en privé qu'en groupe. Elle conçoit l'individu avec un "moi" divisé en trois parties : un Enfant, un Adulte et un Parent habitent le sujet. A ce moi triparti s'ajoutent les mythes, les contes et les "slogans" parentaux que le sujet se collecte depuis l'enfance et qui influeront sur son devenir par des "scénarii" que le sujet va se construire. Comme la méthode est née aux USA, une vision pragmatique est introduite par l'auteur et le sujet aura donc un scénario de perdant, de non-gagnant ou de gagnant qui, bien plus qu'influencer son avenir s'imposera à lui.
Issue du freudisme, l'analyse transactionnelle emploie peu les notions "d'inconscient" de "Surmoi" de "fantasmes" ou d'autres termes usités dans la psychanalyse traditionnelle. Alors que l'analyse freudienne demande un investissement intellectuel, une capacité de discernement et demeure sélective par l'environnement, l'intelligence et l'âge du candidat à l'analyse -une analyse ne s'entreprend plus passé un certain âge- l'analyse transactionnelle ne s'impose pas ces limites. La démarche est radicalement différente de la psychanalyse : on entreprend une analyse transactionnelle pour guérir, le "mal-être existentiel" n'existe pas dans l'analyse transactionnelle qui ne s'encombre pas de questions métaphysiques, le vocabulaire psychiatrique y est omniprésent, le "thérapeute" n'est pas invisible et réfugié dans une neutralité bienveillante : il remplit un dossier médical et un dossier psychiatrique du patient, ces dossiers circulent d'un thérapeute à l'autre, le thérapeute intervient dans le processus analytique, en s'adressant tour à tour à l'Enfant, à l'Adulte ou au Parent qui sont dans le patient, en donnant l'autorisation de passer à un acte salvateur. Comme un dossier "médical" et "psychiatrique" existent on peut se demander ce qui reste de la confidentialité de l'analyse, si ce n'est la composante de la dénomination.
Différente de l'analyse classique, en est-elle plus efficace ? Le but de l'analyse transactionnelle est d'adapter le sujet à son environnement, comme elle est une thérapie dirigée, nul ne doute que des effets positifs puissent se manifester de façon assez rapide. Sont-ils durables ?
La question est là, pour certains il est fort possible que cette méthode se révèle efficace comme peut parfois se révéler efficace toute forme de thérapie ou d'activité culturelle lorsque le sujet s'y investit suffisamment. Quant à la théorie de la personnalité qu'elle propose, elle est relativement, pour ne pas dire extrêmement, pauvre. L'analyse transactionnelle est un héritage détourné du freudisme de la deuxième topique. On reconnaît aisément les instances freudiennes qu'elle tente de dissimuler à travers son vocabulaire "novateur" et la "trifonctionnalité" qu'elle propose du psychisme. Elle n'apporte pas grand-chose de neuf sur la connaissance de l'humain et de sa psychologie. Le chercheur et l'observateur restent sur leur faim et pas question d'y chercher une pulsion d'appétence ou de cannibalisme : elle ne va pas aussi loin, elle se contente de schémas non définis, de concepts mal élucidés, mais qui font force de foi. Bref, du "freudisme" américanisé à la petite semaine. Si les "non dupes errent" il est difficile d'être berné par le Dr. Berne.

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Un quinquennat pour rien


Le dernier ouvrage d’Éric Zemmour,  « Un quinquennat pour rien  », éd. Albin Michel s’inscrit dans la droite ligne de ses ouvrages antérieurs : l’impression sous forme de livres de ses chroniques matinales sur RTL.
Ces chroniques intitulées « On est pas forcément  d’accord » sur les antennes ont été rebaptisées : « Chroniques de la guerre de civilisation ». Elles s‘étalent du 8 janvier 2013 au 6 juillet 2016 et sont précédées, dans l’ouvrage, d’un texte intitulé : « La France au défi de l’Islam»

La parution de livres dénonçant l’islamisation de nos banlieues et aujourd’hui,  également de nos campagnes, devient hebdomadaire : à chaque semaine son ouvrage mettant en garde, avertissant, dénonçant. Mais comme l’écrivait l’auteur des chroniques dans son dernier ouvrage : « La France est morte ».
Zemmour n’est pas qu’un polémiste, il est aussi un analyste politique très fin qui puise dans l’histoire les outils de ses analyses.

« La France a dévoilé les femmes musulmanes. Elle a instauré l’État-nation bureaucratique  dans une oumma qui vivait encore sous l’héritage féodal de l’empire Ottoman. Ces révolutions politiques administratives et sociologiques entrainèrent la création d’État-nations à la Française, Syrie, Liban Irak, Égypte et la disparition du Califat  en 1924, décidé par Atatürk, au nom de la modernisation de la Turquie. Le traumatisme fut tel que dès 1928, les Frères musulmans furent fondés avec comme objectif historique de le rétablir. » p.21

Selon Zemmour, un plan de reconquête des territoires perdus de la  République existe déjà :

« Le plan est déjà dans les cartons, il a pour nom « Opération ronces ». Il a été mis au point avec l’aide de spécialistes de l’armée israélienne qui ont transmis à leurs collègues français leur expérience de Gaza. La comparaison vaut tous les discours. » p.36

Sur plus des 500 pages de l’ouvrage, l’auteur analyse l’actualité française et internationale sous forme de petit discours de 3 à 4 minutes ; c’est rapide, incisif, bref et concis. Jouant le plus souvent sur le mode ironique, chacune de ses chroniques est datée et porte un titre.  Elles sont parfois mordantes, humoristiques et souvent très subtiles.  À la rubrique du 25 janvier 2013, intitulée « Perfide Albion » Zemmour, parlant du couple franco-allemand, cite Oscar Wilde, auteur qu’il semble apprécier :

« Un couple, disait Oscar Wilde, c’est quand deux personnes ne font qu’un. Mais lequel ? »
Et Zemmour de rajouter : « Oscar Wilde était anglais évidemment ! » p.59

Les petits détails de l’actualité sont percés à jour le long de ces chroniques, mais également des explications sur les situations internationales, de petits morceaux de pédagogie où la parole est libre et où en quelques lignes de vulgarisation l’auteur explique ce qui se passe pas très loin de la France et dont les médias majoritaires ne parlent pas :

« Car il y a deux Ukraine. L’une à l’ouest près de la frontière avec la Pologne, autour de la capitale historique, Kiev, rêve d’Europe pour sortir de la pauvreté et de la corruption endémique de son système  économique et politique. Une Ukraine de l’ouest qui aimerait s’arrimer à l’Europe et à l’OTAN pour s’émanciper d’une emprise russe séculaire. Mais il y a aussi une Ukraine de l’Est, où vit une minorité russophone importante. Ceux-là se sentent proches de leur alliés et anciens maîtres russes. [...] Ces deux Ukraine se font face depuis la chute de l’Union Soviétique. Elles se sont succédées au pouvoir. On se demande parfois combien de temps elles pourront rester ensemble au sein de la même nation. » p.177 

L’Ukraine et son sort intéressent beaucoup Éric Zemmour. Dans cet ouvrage il y revient à plusieurs reprises, notamment dans sa chronique du 24 février 2015, y consacrant pas moins de deux pages concises et percutantes que ne renieraient pas les « indépendantistes » du Donbass.
À plusieurs reprises dans ses émissions de télé ou ses passages sur les ondes, Zemmour a déclaré qu’il était déçu que Vladimir Poutine ne reçoive pas le Prix Nobel de la Paix. Il lui consacre sa chronique du 20 décembre 2013 intitulé «L’homme de l’année » :

"Il finit l’année en fanfare en graciant l’oligarque Khodorkovski, les Pussy Riot et même les activistes de Greenpeace. C’est Noël et la trêve olympique à la fois. Comme pour rappeler que Poutine fut le seul à oser donner l’asile politique à Snowden, l’homme qui révéla la folle réalité de l’espionnage américain. Mais cette année restera avant tout celle où le Chef de l’État russe est sortit vainqueur du grand bras de fer diplomatique autour de la Syrie". » p.180

Bien évidemment l’humour cynique qu’il déploie à longueur d’émission ou d’ouvrage n’est pas oublié dans le dernier opus du journaliste polémiste :

« Le pire n’est pas toujours sur. Il est seulement fréquent» p.319

Lucide et toujours freudien, Zemmour n’hésite pas à aller contre la morale du jour, à rentrer dans le lard de la bienpensance même en ce qui concerne les mœurs :

« La violence dans les jeux sexuels est aussi vieille que l’humanité, mais notre époque arrogante a décidé que cela n’était acceptable que dans un cadre égalitaire qui justement le nie et même l’interdit. C’est le contrat social de Rousseau pour les relations amoureuses. » p. 331

L’auteur du « Suicide français » finit par lasser tellement ses constatations sont évidentes. Ce qui continue à le rendre percutant, à faire de lui un continuel lanceur d’alerte, pour reprendre un terme à la mode, c’est l’art raisonné de la comparaison qu’il déploie tout au long de ses écrits et de ses interventions :

« En dix ans l’armée de terre a perdu quarante cinq mille hommes. Elle arrive aujourd’hui à un seuil de cent mille hommes. Seuil symbolique : cent mille hommes en armes, c’est ce qu’avait laissé Hitler à Vichy. En 1918, le traité de Versailles avait aussi limité les effectifs de l’armée allemande à cent mille hommes. À l’époque on disait que c’était tout juste suffisant pour assurer la paix intérieure. » p.362

Aujourd’hui, ça ne l’est plus : les attentats fleurissent malgré cet effectif...

Bien avant qu’il ne soit candidat à la présidentielle, Zemmour avait tout à fait perçu ce qu’est Emmanuel Macron :

« Sonnez trompettes de la renommée : le banquier d’affaire fait sa mue de grand serviteur de l’État, à la manière d’un Georges Pompidou naguère. Mais Macron est à Pompidou ce que le pistolet à bouchon est au lance-roquettes. [....] Mais un caractère et une légitime haute idée de soi ne font pas une vision. Et la panique devant les plans sociaux qui s’accumulent alors que se rapproche la présidentielle de 2017 ne fait pas une politique industrielle. » p.371

Et encore :

« Il a laissé dévorer Alstom par les américains, Alcatel par les finlandais, Lafarge par les suisses. Au suivant ! » p.372

Toujours aussi féru d’Histoire, Zemmour nous régale de la bêtise de la gauche française, ignorante jusqu’au masochisme et à l’autodestruction :

« Jean-Christophe Cambadélis propose de rassembler une gauche éparse dans ce qu’il a appelé « La Belle Alliance populaire ». La Belle Alliance, c’est l’endroit où se sont retrouvés l’Anglais Wellington et le Prussien Blücher après avoir mis en déroute l’armée française. C’était il y a deux siècles à Waterloo. La gauche ne pouvait pas trouver nom mieux adapté à son destin. » p.404

Dans sa chronique du 8 octobre 2015 intitulée Éloge de la violence, Zemmour y va d’une piqûre de rappel concernant  l’État socialiste, qui n’a rien a envier à l’État sarkosyste en matière de trahison au  profit du Qatar :

« Violence de l’État actionnaire qui livrait il y a quelques mois seulement à Qatar Airways des créneaux dans les aéroports français en échange de la vente de Rafale aux Qataris. Ce qui contraindra Air France a réduire ses vols. Et le retrait d’un seul avion long courrier de la flotte entraîne la suppression de trois cent emplois. » p.418

Bien évidemment le polémiste n’épargne pas le pape actuel qui devrait être la honte de tout chrétien censé. Le pape François visitant des réfugiés à Lesbos rapporta dans son avion une famille de réfugiés ...musulmans et non pas chrétienne. Chrétiens qui souffrent la mort de la part des musulmans, mais il le fait avec une douceur enrobée d’acide :

« Le pape nous explique, non sans une pointe d’ironie, que les familles chrétiennes qu’on lui a présentées n’avaient pas leurs papiers en règle. On ne savait pas la miséricorde divine si procédurière. » p. 490

Et ça fuse comme ça tout au long de l’ouvrage. Ouvrage qu’au départ je ne voulais pas acheter, payer deux fois les chroniques de l’émission « On est pas forcément d’accord » me semblait s’apparenter à du gaspillage, j’ai gaspillé et je ne le regrette pas ! À lire sans modération, aucune !
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Riquet à la houppe


Les personnages du dernier roman d’Amélie Nothomb, Riquet à la houppe (éd. Albin Michel) ont un air de déjà vu. Le Héros, Déodat, a deux qualités : il est très laid et très intelligent. Nothomb avait déjà traité l’archétype de la laideur dans « Attentat », elle y revient ici en complétant l’histoire et en lui donnant une fin plus heureuse. Dans ce précédent ouvrage sur le sujet la fin du héros laid était assez horrible. Si ma mémoire est bonne l’archétype de la laideur se tuait.
L’héroïne, Trémière, est par contre d’une beauté à couper le souffle ; seulement elle a un défaut : elle n’est pas très fufute... Nothomb avait également visité l’archétype de la beauté dans « Mercure ».
Dans Riquet à la houppe Nothomb durcit l’exercice esquissé dans  Attentat et Mercure : à la laideur est associé l’intelligence du surdoué et à la beauté un manque de curiosité du monde.
Des mots riches dans des phrases simples qui nécessitent le dictionnaire :

« Rose avait passé de nombreux après-midi dans un grenier sardanapalesque... » p.38

Ou bien des mots simples qui fabriquent une poésie intuitive et universelle : 

« Il apprit à goûter ses doigts un peu salés et son oreiller que la salive rendait doux comme le lait. Quand il souhaitait plus de contrastes, il poussait dans son lange et produisait une matière tiède épaisse qui sentait fort : il en éprouvait une fierté farouche. » p.18

Reconnaissons que Freud, parlant de la même chose, ne mettait pas autant de poésie. 

Ces deux personnages archétypiques vivent leur morceau de vie ordinaire, chacun de son côté, puis finissent par se rencontrer. Ils ne se marient pas et l’histoire ne dit pas s’ils eurent des enfants. Ca peut paraître niais, mais Nothomb a du métier et elle sait écrire. Ça fait 190 pages, ça n’endort pas et ça se lit en une fois.
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Un roman français

 

Un gosse de riche, Frédéric Beigbeder, parle de son enfance malheureuse dans Un roman français,  éd. Grasset.
Il se présente  comme un monsieur bien éduqué,  en déclinant ses quartiers de noblesses et ses proches ancêtres de la bourgeoisie industrielle, catholique et maurrassienne mais également amie des lettres et des arts. Il nous donne à connaître les fortunes et célébrités qu’il a côtoyées. Il nous fait savoir avec qui il a partagé, le golf ou le polo. Les grands-parents, morts pour la France, complètent le tableau. Bref la banalité de « nos familles ».
Un soir de 2008, l’autobiographe se fait embarquer par la police parce qu’il se tape une ligne de cocaïne sur le capot d’une voiture. Du coup il passe 48 heures en garde à vue parce que le « proc » est un méchant qui n’aime pas les gens riches et célèbres.  C’est la « révélation » : notre Soljenitsyne tricolore découvre l’enfer des commissariats qu’il compare au Goulag.
Notre auteur est persuadé d’être du côté des bons. On en viendrait presque à  plaindre cet écrivain qui se réclame d’une morale non conventionnelle. Forcément, c’est un artiste ! C’est une constitution génétique des écrivains de la bourgeoisie française que de se croire vraiment « révolutionnaire » :

« Certes je porte une veste et une cravate, et mes chaussures ont été cirées hier par le personnel d’un palace parisien. Pourtant je ne suis pas des vôtres. Je descends d’un héros mort pour la France, et si je me détruis pour vous, c’est de famille. Telle est la mission des soldats comme des écrivains. Chez nous on se tue pour vous sans être des vôtres. »

Par moment, (page 215), l’auteur veut nous faire croire, que malgré les hôtels particuliers de Neuilly sur Seine, il a presque connu la misère.  Il n’a eu son encyclopédie commandée pour la Noël que par tranches, non pas l’avoir d’un coup. Un peu comme le foie gras en période de restriction.  On le plaint sans trop s’attarder. Heureusement que l’auteur est né en 1965, on échappe ainsi au sempiternel refrain des bourgeois qui « ont-eu-faim-pendant-la- guerre-la-résistance-et-tout-ça ».
Hormis donc quelques détails déplaisants le livre est agréable à lire et se lit rapidement :
250 pages bien écrites et bien aérées. Des formules justes, un ton pas trop pédant, un témoignage riche et vivant sur notre époque et ses générations de la Libération à nos jours en passant par 68.
Pas une étude de sociologie, non, mais le témoignage de quelqu’un d’intelligent écrit en touts petits chapitres de trois ou quatre pages. C’est frais, c’est bon et c’est sincère. Donc parfaitement lisible.
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La route
Prix Pulitzer 2007

C’est toute une ambiance que nous introjecte Cormac Mc Carthy avec La route, éd. de L’olivier, coll. Point. L’errance post nucléaire d’un homme et de son fils et ils poussent un caddy de supermarché et on ne sait pas trop où ils vont et ils vont vers le Sud et ils font de mauvaises rencontres. Il y a des méchants et ces méchants mangent les enfants et les autres adultes et ils sont cannibales. Tout le récit raconte l’aventure de quelques kilomètres parcourus par ces deux personnages et ils en rencontrent quelques autres et ils se battent et ils cherchent à manger dans le froid et la pluie et la neige qui tombe et qui se mêle aux cendres qui tombent sans arrêt. Quelques erreurs grossières illustrent le récit car il n’y a plus d’oiseaux et à la page 132, après avoir trouvé dans un abri, des bocaux de nourriture en conserve, le papa sert à son fils des œufs brouillés et comme la catastrophe nucléaire a quelques années on se demande bien d’où viennent ces œufs et ils les mangent. Le style littéraire ressemble à cette critique et si vous trouvez qu’il y figure trop la conjonction « et » vous avez peut-être raison mais cela n’est pas vraiment gênant pour la lecture, sinon le livre aurait, bien que lu, passé à la trappe et je n’en aurai pas parlé. C’est l’ambiance que nous sert l’auteur qui est importante. C’est pas mal et c’est lisible.
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Le Royaume


Il n’y a qu’un livre, mais plusieurs ouvrages dans Le Royaume, d’Emmanuel Carrère, aux éditions P.O.L. Comme j’avais apprécié Limonov, je n’ai pas hésité à lire Le Royaume.
Au début l’auteur parle de lui, nous explique avoir été chrétien pendant trois ans et avoir plus ou moins perdu la foi. Comme l’ouvrage traite d’exégèse biblique concernant le Nouveau Testament, ces explications sont les bienvenues. Hélas elles se transforment vite en psyché de bobo littéraire de la vie parisienne : il a une marraine bigote mais intellectuelle, il rencontre des analystes célèbres, fait lui-même une analyse. Il est heureux en couple et a une femme merveilleuse. Comme il écrit sur le christianisme il a un grand ami qui écrit sur le bouddhisme, ensemble il se retirent régulièrement  pour écrire dans le Lubéron. Tous les standards y  passent.

Enfin, à la page 144 commence l’ouvrage véritable, une étude sur l’apôtre Paul, et là, c’est un véritable enchantement qui attend le lecteur. On reste scotché devant l’érudition, l’étude, la patience d’avoir rassemblé pareille documentation, une foule innombrable de détails, un véritable travail de dominicain. Ce n’est pas seulement sur les textes bibliques que l’auteur oriente sa tâche : la critique solide d’autres exégètes, la comparaison des méthodes historiques de ses confrères contemporains ou passés est également au programme. À travers la plume de l’auteur on suit Paul de son chemin de Damas (et même avant !) jusqu’à Rome, en s’attardant parfois sur les contemporains de l’apôtre des gentils. On se trouve transporté dans un roman épique et passionnant où la connaissance biblique et historique servent lieu de décor.
Ce roman est suivi d’une enquête et E. Carrère nous prévient :

« De fait, quand on se met à travailler là-dessus, on ne tarde pas à s’apercevoir que tout le monde exploite le même filon, très limité. D’abord les écrits chrétiens du Nouveau Testament. Ensuite les apocryphes, plus tardifs. Les manuscrits de Qûmran. Quelques auteurs  païens, toujours les mêmes : 
Tacite, Suétone, Pline le Jeune. Enfin, Josèphe. C’est tout...
 
» p. 311

À partir de là, on se doute bien que pour écrire du neuf sur un sujet ayant aussi peu de témoins historiques véritables, chaque auteur va y aller de son imagination. Et E. Carrère y va également de la sienne, de ses suppositions. On se demande d’ailleurs si sa trame historique ne trouve pas sa source dans son imagination, dans les indices qu’il déduit du peu d’informations dont disposent les historiens.
Ainsi page 368 on peut lire à propos de Luc et de la cène :

« C’est dans cette chambre, surtout, qu’avait eu lieu le dernier repas pris par Jésus avec les siens : celui au cours duquel il avait prononcé sa mort prochaine et institué l’étrange rituel à base de pain et de vin que Luc et ses amis pratiquaient depuis des années sans s’interroger sur son origine. »

Qu’est-ce qui permet à l’auteur de supposer ce manque de connaissance et d’interrogation de Luc ? Rien n’étaye cette hypothèse. Surtout qu’à la page suivante il est fait allusion aux paroles du Christ désignant le lieu de la Cène aux disciples : « Entrez dans la ville par telle porte. Quand vous rencontrerez un homme portant une cruche remplie d’eau suivez-le. » Beaucoup de commentateurs se sont arrêtés sur cette phrase intrigante, puisqu’on pense que le ravitaillement en eau était le travail des femmes, l’auteur ne s’y arrête pas.

Page 390 l’auteur s’ennuie en Suisse et se met à nous raconter ses fantasmes : un soir il tape sur Google « filles qui se branlent » et nous sert quatre pages de porno au milieu des œuvres picturales religieuses concernant la Vierge. Ça lui permet de nous montrer qu’il est très libéré et de faire de la littérature moderne où on mélange son travail d’érudit et sa vie privée. Naturellement il partage la vidéo excitante qu’il vient de trouver avec sa femme, par mails et liens. Plus branché et plus libéré, on peut pas !
Quelques pages plus loin l’ex croyant qui communiait à la messe quotidiennement, poursuit ses réflexions sur la vierge Marie, passons, comme il le dit, sur le fait qu’elle ait eu une chatte humaine. Il nous la présente de la façon suivante :

« ...[Elle] devait être dans cette réalité une très vieille femme en noir, comme on en voit dans toutes les médinas de la Méditerranée, assise sur le pas de sa porte. L’un de ses fils, car elle en avait plusieurs, était il y a bien des années mort d’une mort violente et honteuse. » p.399

Rien dans les Écritures ne permet d’être affirmatif quand à la fratrie qu’a pu avoir le Christ. En Orient, on appelait facilement, comme encore aujourd’hui, frère ou cousin les proches et les moins proches.
Nous ne savons pas si les femmes se tenaient sur le pas de leurs portes, ni si elles s’habillaient de noir comme dans les siècles derniers. Dans beaucoup de pays du sud le vêtement est blanc, cette couleur attire moins la chaleur que le noir. On peut être charmé pour la vierge d’apprendre qu’en tous cas :

« Elle a vu le loup. Elle a peut-être joui, espérons-le pour elle, et peut-être même qu’elle s’est branlée. » p.400

Quand, à la page 403 l’auteur nous apprend qu’il doit aller au festival de Cannes en qualité de membre du jury, on se demande si on arrête là la lecture ou si on continue à s’avaler des clichés de bobo qui a réussi (à la force du poignet, peut-être ?) car les clichés branchés et corrects continuent de plus belle :

« Alors certes, on peut dire comme Nietzche que j’admire, comme les nietzschéens que pour la plupart je déteste... »p.409

Un doute fort sérieux se fait jour page 425 sur le réalisme et la capacité de l’auteur de se projeter hors de son monde de citadin :

« ...alors que Paul et lui, Luc, sont des hommes des villes qui ne savent pas à quoi ressemble un grain de moutarde. Ni comment se conduit un berger avec ses brebis. »

Il n’est pas certain que les citadins d’alors furent ignorants de la vie des campagnes. La campagne commençait aux portes de la ville, qui généralement n’étaient pas étendue comme nos mégapoles d’aujourd’hui ! On voyageait souvent à pied à travers les campagnes, logeant souvent, supposons-le, chez l’habitant. Il n’y avait ni métro, ni portables et le Café de Flore n’avait pas encore posé sa première pierre.

Tout n’est certes pas à jeter dans cet ouvrage, à partir de la page 534, l’écriture redevient accrocheuse, les références historiques beaucoup moins teintées par l’imagination de l’auteur ; quand il fait des suppositions ou des hypothèses il le dit clairement(p.535) et la lecture redevient un véritable plaisir.

Le livre se termine par le récit d’une expérience spirituelle que l’auteur a eue avec la communauté de l’Arche. C’est plein de bons sentiments et de bonne morale catho comme savent la faire ceux qui se disent non catho, ancien catho, nouveau catho qui a tout compris... on ne sait pas trop bien où se situe l’auteur :  trop intelligent pour accepter la fable, mais trop trouillard pour imaginer que le Ciel est vide. « On est pas obligé de croire, mais si on croit il faut en tirer les conséquences qui en découlent » disait un évêque tout à fait incorrect. Vu que quelque part je suis un peu de cette engeance des tièdes, ça ne me gêne pas trop.

Mais comme il est pénible de se régaler d’un bon livre qui aurait gagné à être réduit de moitié !
Sur 630 pages, une fois enlevé le politiquement correct (les parallélismes entre la Judée du premier siècle et l’atmosphère de l’Europe depuis la guerre sont légions ; Agrippa est « l’archétype du collabo ») les  suppositions qui deviennent des certitudes et les vantardises personnelles : 

« Je suis riche, doué, loué, méritant et conscient de ce mérite : pour tout cela malheur à moi ! » (p.430)

Et bien né peut-être, comme l’élite ?
Bref une fois le livre épuré de sa partie autohagiographique on a entre les mains un excellent ouvrage d’exégète, certainement un des meilleurs que j’ai lus ces dernières années !
24 mars 2015
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Les royaumes de Borée

(éd. Albin Michel). Les pauvres et les cul-terreux sont à leurs places et heureux de l'être. Les officiers et les nobliaux ont la force du caractère que le ciel leur alloue dès la naissance, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais parfois il y a des méchants nobles qui gouvernent mal, et là, c'est la catastrophe.
Heureusement les gentils remplacent les méchants ainsi les vilains et les manants sont encore plus heureux quand leurs bons maîtres sont des gentils bons maîtres.
Le tableau social est planté. C'est du Raspail. Reste l'aventure et les descriptions du Nord mythique, c'est aussi du Raspail, et là on est pas déçu : les immensités blanches, les morts par le froid, l'héroïsme et la lâcheté des hommes si bien racontés. Les scènes de guerres sont sobres mais glaciales, réalistes, sans adjectifs inutiles. Le lecteur se promène avec plaisir dans une "intrigue" bien menée du XVIIéme siècle à nos jours à travers un petit bonhomme intéressant qui apparaît furtivement dans les arbres des forêts nordiques pour finir dans une chute humainement sobre, poignante de simplicité.

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Le sabotage amoureux

Quand ils écrivent comme ça, les saboteurs sont sympathiques. Se lit d'un trait comme une bonne bière fraîche quand on a soif. (Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux, Albin Michel, le livre de poche) on retrouve toute la fraîcheur et la force de "La métaphysique des tubes" dans ce petit roman inclassable de 124 pages. Car tout est contenu dans ces quelques feuillets : la poésie, le rêve, l'enfance, la passion. Après l'avoir lu, on passe plus de temps à s'émerveiller sur le livre que le temps qu'on a passé à le lire. Un regret cependant et un seul : à certains passages on devine que l'auteur a fait une relecture et des corrections ; des reprises, des arrangements sur la voix enfantine ont vu le jour. Sans quoi la plupart du temps on a l'impression que la poésie coule naturellement sous la plume de l'auteur, que les métaphores enfantines surgissent spontanément de sa bouche. On se dit : "tiens, ce morceau là, j'y reviendrais" et arrive l'autre morceau, l'autre explosion poêtique, l'autre métaphore, qui font que l'âme se goinfre car elle est là pour ça...
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Le sagouin

Une nouvelle de François Mauriac aux Presses Pocket (Plon) Le sagouin raconte une histoire sombre, une histoire de mésalliance. Une bourgeoise épouse un aristo dégénéré. Ils baisent une fois, il en nait un fils aussi demeuré que le père. Elle n’aime ni le fils ni le père, et en plus on ne l’appellera jamais Madame La Baronne, vu que, la baronne reste la belle-mère. C’est du Mauriac, ça retrace bien la vie et les mœurs de l’époque, avant la guerre de quatorze. Le pauvre Guillaume, ce sagouin, portait le même prénom que la « Kaiser », on l’appellera donc Guillou, jamais par son prénom. Ça finira mal pour tout le monde. La vie est encore plus cruelle pour les ratés que pour les gens ordinaires. Un bon moment.
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La sainte ignorance

Une petite perle dans le genre « novlangue » pour  les adeptes de la pensée newage : « La sainte ignorance » d’Olivier Roy, éd. Du Seuil.
En 280 pages très « politiquement correctes » l’auteur développe une thèse sur les religions qui vaut son pesant de cacahuètes et d’hosties non consacrées. Olivier Roy fait rentrer un cheval dans un van et nous affirme que l’ensemble est un véhicule hippomobile. On est tenté d’y croire, d’autant plus que l’auteur n’est pas un débutant dans ce genre d’écriture, il est même un « spécialiste » des religions.
L’essayiste part du principe que la religion est une marchandise en attente de consommateurs et essaie d’adapter l’offre du marché religieux à la « demande » actuelle. Pour avaliser son idée l’auteur développe la thèse des « marqueurs ». Il existe dans nos sociétés occidentales et selon O. Roy, dans toutes les sociétés,  des marqueurs religieux et des marqueurs culturels. C’est là que le lecteur moyen a du mal à suivre l’essayiste : sans jamais vraiment développer ce concept de « marqueurs » avec des exemples concrets, l’auteur axe tout son écrit sur cette hypothèse. Pour lui :

« toute religion est incarnée dans une culture » (P. 239), car :

 « Ce qui fonde une société, c’est la souveraineté, à commencer par l’appropriation d’un territoire. Une société est d’abord politique, jamais religieuse, même si elle mobilise la religion dans la légitimation des rapports au pouvoir. » P. 146

Il semblerait que dans l’histoire des principales religions monothéistes, -pour ne citer qu’elles- ce soit le contraire qui se soit produit : c’est l’élément religieux qui donne une structure politique pour  permettre la diffusion religieuse. Les juifs ont d’abord eu une religion avant d’avoir une terre, ibidem pour l’Islam,  Dar al-Islam  et Dar al-Harb, que l’auteur ne semble pas connaître dans son ouvrage. La chose est également valable pour le  christianisme : la religion s’est diffusée à partir de la Palestine romaine et elle est devenue en Occident la culture universelle des terres « conquises » et la structure politique (le Roi était roi par la volonté de Dieu.)
Ibidem pour le bouddhisme, né en Inde et qui s’est diffusé ensuite dans toute l’Asie avant d’en devenir le reflet. Bref une Sainte ignorance, feinte ou voulue, comme l’indique le titre de l’ouvrage !
Mais l’auteur n’est pas dupe, avant de ployer les religions dans une vision idéale soft et new age, il est bien obligé de reconnaître que :

« Le christianisme, comme toute religion, n’est pas soluble dans la philosophie et se situe au- delà des cultures où l’historien comme l’anthropologue voudraient le ramener ». P. 14

Donc, si l’on en croit ses propos, la religion est tout de même ce qui fonde la culture, car même en remuant beaucoup la rhétorique pour philosopher droit la logique reste la logique : le christianisme ne se situe pas « au-delà » des cultures : il est la base et le fondement de la culture occidentale. Certes l’Occident a trois mères : Rome, Athènes et Jérusalem, certes le paganisme européen reste inscrit sous les strates de la culture chrétienne, mais l’auteur n’abordant pas le sujet il est inutile de compliquer davantage les choses en faisant intervenir cette réalité typiquement européenne.
Heureusement qu’O. Roy a pris la précaution dans son avant-propos de prévenir le lecteur qu’il est de culture protestante et qu’il le revendique. Il est vrai que chez les protestants les « marqueurs religieux » sont beaucoup moins prégnants que les « marqueurs culturels ».
Car il y a une différence fondamentale entre les religions dont nous parle l’auteur dans cet ouvrage, c’est leur contenu.
L’auteur, victime d’une métonymie,  ne voit que des contenants sans jamais voir le contenu et c’est ainsi que l’Islam, le Catholicisme, le Bouddhisme, le Judaïsme ne sont que des options religieuses sans histoire ni historique propres en train de se concurrencer sur un hypothétique marché. Pour lui,  chaque religion est identique à sa concurrente, toutes contiennent la même quantité de foi, cette foi à la même propriété plastique et peut s’adapter à toutes les cultures et à toutes les ethnies.

A partir de là il est difficile de différencier les marqueurs religieux des marqueurs culturels, bien sûr, il est une évidence que dans des populations ayant comme dénominateur commun la religion il existe des « marqueurs » linguistiques, géographiques, climatiques etc. mais ces marqueurs semblent bien légers pour avaliser la thèse d’Olivier Roy, d’autant que  ce sont beaucoup plus que des « marqueurs » qui structurent l’appartenance des individus à une société donnée :

"Dès avant que des relations s'établissent qui soient proprement humaines, déjà certains rapports sont déterminés. Ils sont pris dans tout ce que la nature peut offrir comme support, supports qui se disposent dans des thèmes d'opposition. La nature fournit, pour dire le mot, des signifiants, et ces signifiants organisent de façon inaugurale les rapports humains, en donnent les structures et les modèlent."
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, p. 23 éd. Du seuil 1964)

Et ces « signifiants » sont extrêmement  nombreux dans le discours religieux qui baigne les individus dès leur naissance. Car O. Roy ne prend pas la mesure des religions sur « les âmes » : les lieux, les saisons, l’espace et le temps sont religieux et ne donnent pas des marqueurs aux individus, ne se contentent pas de les « marquer », mais imprègnent totalement leur psychisme, leurs perceptions du réel, leurs modes de pensées.
 
En bon auteur, qui se veut sociologue, l’écrivain n’oublie pas de citer son ancêtre, protestant comme lui, un des pères de la sociologie moderne (Max Weber) en oubliant que Weber, dans son immense ouvrage « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (Gallimard) a d’abord analysé avec finesse le discours protestant avant d’en tirer une conclusion percutante : « oui, le protestantisme tient un discours différent du catholicisme, il permet d’autres développements à partir du même message originel ».
C’est justement grâce à Max Weber qui différencia nettement ce qu’est une secte de ce qu’est une religion (la secte ne se pliant pas aux conventions que lui impose l’Etat, la religion elle s’y pliant) que la limite est nettement tracée, et depuis longtemps entre les deux définitions. Ce que ne semble pas avoir aperçu O. Roy qui  essaie d’axer cette différence sur une toute autre dimension :

« La frontière n’est pas très nette entre nouvelles formes de religiosité, nouvelles religions et sectes. [  ] C’est pourquoi les sociologues des religions ont créé le terme NMR (Nouveau Mouvement Religieux) » P. 28

Mais là où Olivier Roy se trompe dans une « Sainte ignorance » ou nous trompe sans aucune vergogne est dans ce qui constitue l’origine, le message et la finalité des religions :

« ...cette seconde conception transparaît dans l’usage fréquent  chez les musulmans du concept de « culture musulmane », où il s’agit de normes culturelles concernant la famille, la mixité, la pudeur, la nourriture etc. ; elles différent de ce que les orientalistes occidentaux entendent par culture islamiste, laquelle inclut l’art, l’architecture, la vie urbaine etc . » P. 44

Cet argument concernant la culture est très juste, mais il n’est pas le propre de l’Islam, il est valable pour toutes les religions avec des avenants au contrat pour le Christianisme et le Bouddhisme.
Chaque religion fournit un « packaging » à l’individu pour sa famille, son identité sexuelle, ses rapports sociaux, son rapport à l’argent. C’est le cas du Protestantisme, du Judaïsme, de l’Islam. Dans aucune de ces grandes religions la fortune, la réussite n’est condamnée, chez les protestants, comme l’a montré Weber, elle est même un des effets visibles de la grâce.
Un bémol cependant est à noter pour le Catholicisme et le Bouddhisme : le premier prêchant le renoncement à la vie terrestre et le second le détachement de ses désirs (Le Sermon sur la montagne et les Quatre Saintes Vérités du Bouddha) Ces deux religions qui ont un clergé régulier inventèrent chacune une voie de secours pour les laïcs : le clergé séculier et la doctrine chrétienne pour les catholiques et le Grand véhicule pour les bouddhistes. Car toutes les religions n’ont pas le même message et n’attribuent pas au sujet la même finalité, ce qui semble une évidence et met à mal la thèse de l’auteur selon laquelle les religions s’auto-formatent pour l’export.

En bon protestant, Olivier Roy n’hésite pas à faire intervenir le Saint Esprit :

« Une religion peut surgir au sein d’une culture de deux manières : de l’intérieur par une révélation (Jésus, Mohammad), ou de l’extérieur par l’action prosélyte sous toute ses formes. » P. 55

Pour se « révéler » à un adepte, une religion doit d’abord avoir été diffusée. Il paraît difficile, en sociologie, d’utiliser le terme de « génération spontanée » ou d’intervention divine. Les « missions » sur lesquelles s’attarde l’auteur en sont une évidence flagrante.

Bien qu’il use abondamment du concept de « religion chrétienne », l’auteur est bien obligé de revenir constamment sur la différence fondamentale entre les deux grandes religions chrétiennes occidentales :  

« La culture occidentale n’a pas de valeur en soi, mais seulement dans le sens où elle a été, et reste, inspirée par le christianisme. Ce n’est pas la culture occidentale que l’Eglise défend alors, c’est la culture occidentale chrétienne. La christianisation participe bien d’un progrès civilisationnel [  ] mais il ne peut y avoir, pour les catholiques, de civilisation laïque et séculaire. » P. 84

Ite missa est. Existe-t-il une culture occidentale non-chrétienne ? La culture que contenaient les religions païennes (nordique, celtique) est depuis belle lurette enfouie sous les marqueurs chrétiens. (Mégalithes sur lesquelles ont été dressés des calvaires, divinités locales travesties en saints régionaux, fêtes des solstices transformées en fêtes chrétiennes  etc.) C’est là que, paradoxalement, nous sommes légitimement en droit de nous interroger sur les « marqueurs culturels » et les « marqueurs religieux » qui ne trouvent jamais de développements solidement illustrés. Mais l’auteur reconnaît par ces propos la différence fondamentale et la différence de finalité entre catholicisme et protestantisme.
Enfin, la conclusion s’approche et la grossière erreur utopiste souhaitée par les « hommes de bonne volonté » -et personne ne doute que l’auteur en fasse partie-, se manifeste au grand jour : un multiculturalisme est possible si les obscurantismes sont battus en brèche :

« La conviction que les membres d’une société doivent tous partager explicitement un même système de croyances est absurde et ne peut conduire  qu’à une coercition permanente. » P.147

Au risque de rester et de passer pour un atroce freudien réactionnaire, la chose semble difficilement envisageable. Car hélas, si la religion est le fondement même d’une civilisation, elle est donc par essence exclusive ; aucune société, à ce jour, ne s’est durablement bâtie sur la laïcité plurielle , la religion plus que la politique et avant elle, quoiqu’en dise l’auteur, est ce qui fonde la pérennité du groupe humain.

Sur la fin de l’ouvrage, l’auteur revient amplement sur le concept de « produit religieux » façonné pour le marché et use pour cela du terme de « formatage » que s’imposeraient les religions. (Pour les fruits et légumes on parle de calibrage). Ce formatage est surtout destiné à l’exportation, de façon à faciliter l’extraterritorialité des religions :

« Le formatage, même s’il est vécu comme violence, se fait sur un critère d’acceptabilité plus ou moins négociée. Ce qui paraît barbare (l’amputation) ou simplement bizarre (le voile des musulmanes, le turban et le poignard sikh) est soit rejeté d’emblée, soit négocié [   ] Au-delà des signes du religieux, le formatage vise précisément à penser les religions dans le semblable plutôt que dans l’hétérogène. » P. 242/243

Il est vrai que le catholicisme, au cours de ce dernier demi-siècle a changé de fond en combles sa liturgie, la langue de cette dernière, sa doctrine et sa prédication qui étaient pluriséculaires. Ce n’est pas le cas pour les autres religions et rien ne permet de penser que cet « aggiornamento » à l’acide sulfurique a été fait dans le but « d’exporter » la doctrine qui n’est plus que l’ombre d’un calvaire breton en ruine un soir orageux de nouvelle lune.
Les « marqueurs religieux » étant plus faibles dans le Protestantisme et le Bouddhisme, on usera de ces concepts d’auteur pour être une fois d’accord avec lui sur la préparation à l’export de ces deux religions.
Dans la série « Grandeur et décadence de la pensée correcte » Olivier Roy reste une illustration lisible.
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Une saison chez Lacan


C’est l’histoire de son analyse que nous livre Pierre Rey, dans Une saison chez Lacan, éd. Robert Laffont, collection essais. Une saison qui dure tout de même dix ans. Il y a des saisons plus longues que d’autres. Ce n’est bien évidemment pas l’intime de l’analyse, ni le versant technique que nous offre Pierre Rey dans cet essai. C’est un partage de son quotidien, de certains moments de sa vie, pendant ces dix années passées dans le cabinet de Lacan. Dans le cabinet et non sur le divan, il écrit en effet, ne jamais avoir eu cette position, pourtant classique en analyse. Ce qui n’en fait pas une simple causerie :

« M’eut-il demandé de le rejoindre aux antipodes pour une entrevue de vingt secondes à dix millions, j’aurai trouvé l’argent et j’y serai allé. Quand ils ont cette force, les liens du transfert sont insécables» (p.68)

Pour ceux qui ont déjà lu des familiers de Lacan raconter leur tranche d’analyse ou leur fréquentation du 5 rue de Lille, l’adresse du célèbre psychanalyste, cela ne surprend pas. N’importe quel analysant durant son transfert positif est prêt à tout pour satisfaire son analyste, ce Dieu incarné en héros, en Sujet Sachant ! L’avidité d’argent qu’avait Jacques Lacan n’est plus un secret pour qui s’intéresse un minimum à la chose. Ses tarifs étaient exorbitants, ses séances parfois réduites au minimum. Faire une analyse chez Lacan n’était pas à la portée du premier smicard venu. L’auteur, richissime, dit pourtant avoir emprunté parfois pour payer ses séances. Mais tous les gens très riches aiment se la jouer fauché, on ne sait pas vraiment pourquoi... La déche, la panne de fric est un leitmotiv qui revient souvent dans les 220 pages de l’essai.

« Tout se joua en une fraction de seconde : je me « vis » comme je vis l’inéluctable trajectoire qu’allait être ma vie. J’avais trente- cinq ans. Dans trente ans j’en aurais soixante- cinq. Avec de la chance, un autre chauffeur m’attendrait peut-être et je dirigerais toujours un autre journal. Anéanti soudain par l’accablante sensation de voir passer le convoi de mes propres obsèques, je remontai à mon bureau, m’emparai du téléphone et appelai une compagnie aérienne : Où, sur la planète, pouvais-je trouver l’été en février ? La Guadeloupe. » (p.103)

Il y alla tout de suite. Dans la série des petites annonces branchées, l’auteur pourrait y faire figurer la sienne : « Fauché avec chauffeur, cherche place au soleil. » Mais comme il n’est jamais à court de ressources, l’auteur a trouvé la solution pour payer ses séances : il va écrire un roman ! Pour ce faire il va voir un éditeur, Robert Laffont. C’est son premier roman, il présente trois feuillets et n’a pas de plan. Il ne sait pas lui-même s’il sera capable d’écrire jusqu’à la fin le supposé roman de mille pages, mais la conclusion est plutôt positive :

« Je me retrouvai debout devant la porte. Il me l’ouvrit toute grande et m’adressa cette phrase définitive :
-J’accepte vos conditions. Venez signer le contrat demain.
 » (p.132)

Voilà de quoi faire pâlir plus d’un écrit vain.  L’auteur a rencontré des personnages contemporains célèbres, de grands auteurs. Intime de Dali, il reporte une conversation concernant la scatologie qu’il eût avec le peintre, les quelques pages valent leur pesant de tube de couleurs, de plus c’ est très joliment bien raconté. Pierre Rey rencontra également Levis Strauss pour un entretien, et il connut Françoise Dolto lors d’une émission de radio, dont il était présentateur. Il fut naturellement fasciné par la célèbre psychanalyste. Ce que je trouve, moi, fascinant, c’est qu’on puisse être fasciné par cette dame, concluant en dix secondes des situations abracadabrantes comme le sont toutes les situations affectives quand la névrose plane sur les paumés, fussent-ils des enfants.  
Comment, quand on passe soi-même dix ans en analyse, peut-on être dupe de ces « miracles » de dix secondes ?
Assez souvent l’auteur philosophe sur la psychanalyse, et c’est ma foi, assez réussi :

« D’où ce paradoxe de l’analyse : parce qu’elle libère, elle condamne. Faisant revivre, elle tue. »

Freud fut un phénomène viennois du début du 20e siècle réservé aux fortunés de l’époque, Lacan fut un phénomène parisien de la fin du 20e siècle réservé aux fortunés de l’époque. Il en est tout de même né la psychanalyse, ce n’est pas rien.  Ite missa est.
Un français plaisant à lire, des vérités essentielles sur l’analyse, voire même quelques phrases de vulgarisation assez réussies de l’œuvre du maître. Les personnages croisés tout au long de l’ouvrage sont plaisants, attachants. Ils sont riches, ça ne gâche rien. La misère, bien écrite a aussi son charme, mais on ne vit pas toute sa vie en se passant en boucle Les Misérables.
Excellent ouvrage, court et agréable il n’en faut pas plus pour passer un bon moment.
29/02/2016
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Salammbô

 

Un classique de chez Classique que Salammbô de Flaubert, (chez Flammarion). Evidemment on ne critique pas un classique que tout bon élève se doit de lire. Tout un chacun, dans les soirées qui fleurent la culture, vous dira combien la lecture de l’ouvrage l’a transporté.  C’est pourtant long, ennuyeux, pédant et scolaire à souhait !

« ...de temps à autre l’extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l’éperon qui terminait sa proue, le cheval à tête d’ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer. »

Il ne manque plus que le Général Hiver vêtu de son blanc manteau. Le descriptif est surchargé de mots précieux comme un arbre de noël pour pauvres l’est  de boules à bon marché achetées dans les super marchés :

 « Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient dans leur épaisseur diaphane... »

Le comble de ce descriptif surchargé est qu’il est impossible d’imaginer véritablement le contenu décrit, le lieu de l’action.  Impossible de prendre la mesure de la ville ou  de la plaine racontées ou de visualiser les multitudes des armées. Comme il est dit dans la préface, l’auteur s’est bien renseigné sur les mœurs, les religions et les us et coutumes de son roman, peut-être un peu trop, à quoi sert-il au lecteur de savoir que :

« Pour chaque homme, il ne restait plus que dix k’kommer de blé, trois hin de millet et douze bezta de fruits secs. »

Un tableau de conversion en fin d’ouvrage serait bienvenu afin de comparer le tout en kilo de choucroute. Quelques jolies formules tout de même :

« Il levait ses bras où des veines s’entrecroisaient comme des lierres sur des branches d’arbre. »  

Des scènes de batailles, de carnages et de tortures bien présentes et très nombreuses (au moins les quatre cinquièmes de l’ouvrage) avec des atrocités décoratives, une écriture de bourgeois qui veut choquer le bourgeois, ça se faisait encore à l'époque, mais Sade était déjà passé par là...
L’histoire « d’amour » entre Salammbô et Mâtho est parfait pour un opéra : c’est un amour d’opérette, loin du transport des sentiments qu’avait su provoquer un certain Julien Sorel chez Madame de Rênal quelques trente ans plus tôt. Je n’ai pas aimé Salammbô et ce n’est pas une question de siècle...
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Sept cavaliers...

Le titre c’est déjà du Raspail : « Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée » éd. R. Laffont.
Un mélange des thèmes de « Sire » et du « Camp des saints » sur fond de « Septentrion ». Tout l’univers de Raspail, mais fait d’emprunts à d’autres ouvrages, on retrouve aussi un peu des « Royaumes de Borée » les talons qui claquent, des saluts militaires dans un pays impossible à situer, européen peut-être, aux confins des frontières avec l’Orient en tous cas, une histoire bien montée, presque assez bien mise en place et qui finit en queue de poissons.
L’ennui avec Raspail c’est que j’ai commencé par les meilleurs.
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La science et la vie

C’est un journal de réflexions, d’évènements et d’explications pédagogiques que nous offre Claude Allègre dans La science et la vie, éd. Fayard.
Curieuse forme de journal en vérité qui s’étale sur une année de février 2007 à janvier 2008. Personnalité haute en couleurs, Claude Allègre parle ici de sa vie politique et de son activité de scientifique. Il parle très peu de son combat contre les écolo-gaucho-tralala et les milliardaires qui se fourrent encore plus de fric dans les poches avec ça, bref il tape sur les terroristes du climatologiquement correct. Mais si la totalité de l’ouvrage n’est pas consacrée à ce combat, il en parle un peu quand même et nous apprend que le fondateur du GIEC, John Houghton, est un fondamentaliste protestant qui voit dans l’augmentation du CO² la preuve du péché originel (p.318).
C. Allègre parle aussi de son enfance au tout début de l’ouvrage et s’il nous dit détester les fondamentalistes américains, en bon protestant ou d’origine telle, il écrit avec une certaine fierté qu’un de ses ancêtres fût roué en place publique pour ne pas avoir abjuré, et C. Allègre, tout naturellement, comme tous les protestants ou se voulant tel se réclame agnostique de tendance athée. (p.292) Un classique en sorte, mais déjà vu. Un autre de ses ancêtres fût déporté comme « républicain irrécupérable » (p.17), enfin ses parents furent des résistants de la première heure. Dès le début de l’ouvrage l’auteur nous assure qu’il est de gauche, ancré naturellement à gauche même s’il est un admirateur ouvert et un conseiller officieux du président Sarkozy. Bref, une « bio » très correcte.

Qu’on ne s’y méprenne pas : l’ouvrage vaut vraiment la peine d’être lu dans sa totalité, d’ailleurs il se dévore ! Si mon introduction semble attaquer l’auteur je partage une grande part de ses analyses. Mais le personnage, du moins dans cet ouvrage, manque de psychologie, d’humanité et de cette bonhomie qui rendent les choses plus faciles à lire lorsque ces ingrédients sont présents dans l’écriture.

L’auteur, tout au long de l’ouvrage se réclame démocrate et républicain, mais reconnaît que notre modèle occidental de démocratie n’est peut-être pas exportable vers les pays en voie de développement (p.283). En bon démocrate décideur il oublie que dans nos démocraties, lorsque les électeurs votent mal on les fait revoter, exemple : le Danemark avec Maastricht, l’Irlande avec la Constitution Européenne. En France, M. Sarkozy a juste changé la Constitution française pour faire passer le Traité de Lisbonne (avec la complicité des parlementaires socialistes, ne l'oublions pas !) Claude Allègre qui remonte pourtant parfois l’histoire actuelle jusqu’à De Gaulle ou Pompidou n’est peut-être pas au courant. Faut dire qu’il est un européen convaincu... ou alors il manque un peu de lettres et ignore le sens et l’origine du mot « démocratie ». Disons que Claude Allègre ment, et il ment allègrement par omission...

A la page 256 l’auteur nous donne une éclatante démonstration de son manque de psychologie qui pourrait être pris pour du cynisme, citant un cheminot, gréviste pour les retraites, il commente :

« (Le cheminot) : -Nous qui avons de maigres salaires, on nous retire le petit avantage que nous avions : c’est un scandale, nous qui gagnons une fois et demi le SMIC, comment peut-on nous traiter de privilégiés ?
(C. Allègre) -Je réalise en l’écoutant que ce dernier reste dans la logique éternelle du « il n’y a qu’à prendre l’argent des riches. »  Il ignore la démonstration fameuse de l’économiste Jean Fourastié qui explique que, si l’on redistribuait équitablement l’argent des riches, le revenu moyen augmenterait de très peu. Car, malheureusement, il y a peu de riches et beaucoup de pauvres.»

Claude Allègre, brillant scientifique et universitaire n’a certainement jamais eu un SMIC et demi pour faire vivre sa petite famille et ne sait pas que les cheminots lisent rarement Jean Fourastié. L’ennui avec les politicards de la Cinquième, c’est qu’ils prennent des gants pour tout. Sous la Troisième on était plus direct : « Il faut faire payer les pauvres, ils sont plus nombreux », disait J. Caillaux, ministre des finances de Clémenceau. En ce temps-là on n’avait pas besoin de se justifier « scientifiquement » à toutes les sauces et Caillaux était de tendance socialiste au début de sa vie politique.... Claude Allègre aussi.

L’auteur nous rappelle, avec raison, (p.317) que 2007 fut un hiver très froid et que les terroristes adeptes du global warming n’en ont pas pipé mot.
Enfin, pour finir, C. Allègre nous invite à lire le livre d’un biologiste qui démontre scientifiquement (sic) que les races humaines n’existent pas. Car Claude Allègre veut bien être climatiquement incorrect, mais pour le reste on a la synthèse du prêt à penser politiquement correct : libéral, social, sarkoziste et européen... Donc si vous voyez une différence entre un zaïrois et un suédois c’est que vous avez un problème de vue et qu’il faut aller consulter.

L’ouvrage se termine par un plaidoyer pour les crédits de la recherche dans lequel sont ménagés la chèvre et le chou. Plus de 300 pages de bonne lecture en tout cas. On en ressort un peu moins ignorant qu’à l’entrée, un livre à lire, incontournable et de plus le personnage reste sympathique. Mais que demandent les lecteurs ?
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Sire

Certes le roman est aussi vide de sens que de réalisme : un Bourbon imaginaire allant se faire sacrer à Reims en 1999. Jean Raspail, Sire, le livre de poche éd. De Fallois. On ne sait pas si c'est un polard ou du cochon. Comme d'habitude chez Raspail, les nobles sont supérieurs aux quidams ordinaires par la grâce de Dieu et le sang particulier qui coule dans leurs veines. Ce qu'il faut retenir de "Sire" c'est la documentation historique importante (toujours chez Raspail !) dont s'est pourvu l'auteur et les scènes du passé qu'il met en corrélation avec cette documentation : le sac des sépultures des Rois de France à Saint-Denis, lors de la Révolution, quand la folie prenait le visage des foules hostiles. Raspail écrit bien, très bien même. Le mérite de l'ouvrage se situe dans ses phrases lapidaires et criantes de vérité :

"Dans la relève bâclée des générations, la mémoire avait glissé des mains comme un fardeau qu'on abandonne."

On est loin de "L'anneau du pêcheur" mais le moment reste agréable.

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Si loin du monde

 

Un bon récit, une aventure humaine avec "Si loin du monde" par Tavae aux éditions Ohéditions. Un pêcheur tahitien, comme tous les matins partit pour pêcher, mais ce matin là, son bateau tombe en panne et il dérive.
Il dérive, il dérive et il dérive encore... Non pas huit jours, ni quarante, mais il va dériver pendant 4 mois, 118 jours exactement ! Et après avoir parcouru plus de mille kilomètres il aboutira enfin sur une terre et sera enfin secouru !
Ce sont ces 4 mois qui sont racontés au fil des jours avec les poissons qu'il mangea crus pour se nourrir, ses découragements, ses espoirs, sa foi. Car sans la foi cet homme serait certainement mort. Poignant, humain et assez bien écrit.

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Soumission

 

« Le vingt et unième siècle sera religieux ou ne sera pas. »
Ces propos ont été attribué à Malraux.

Dans Soumission, éd. Flammarion, Michel Houellebecq illustre par un roman la célèbre phrase de l’ex-ministre de de Gaulle et l’ouvrage a fait  scandale avant même sa sortie en librairie. Ce qui a été mis en avant dans la campagne promotionnelle fut surtout le contexte politique dans lequel se déroule l’histoire : les élections présidentielles de 2022 et la victoire de Mohammed Ben Abbes, le candidat de la Fraternité musulmane face à Marine le Pen.  Il n’en fallait pas plus pour que la bienpensance imbécile hurle à l’islamophobie et ressorte la litanie des accusations habituelles dès que l’Islam est abordé.

L’auteur déroule son action après avoir procédé à une analyse sociologique de la société française en 2022, il reprend, pour le promouvoir,  le même personnel politique. La projection est aisée car l’époque est peu éloignée de la nôtre. L’évolution des technologies est par contre passée à la trappe, ce qui est surprenant de la part de l’auteur de « La possibilité d’une île ».  

S’il se déroule dans un futur proche, l’ouvrage est d’abord un roman avec des personnages houellebéquiens, dont le héros principal est, comme toujours chez l’auteur, un homme plus ou moins las et blasé de l’existence : un baiseur triste et fatigué, sans but et sans ambition.
C’était le cas des premiers héros de Houellebecq, ceux de « Plate-forme », des « Particules élémentaires » ou « d’Extension du domaine de la lutte ». Les personnages des ouvrages qui suivirent se sont avérés peu consistants, même celui du Goncourt 2010, « La carte et le territoire ».

Le personnage de Soumission, même s’il a une ressemblance avec les héros houellebéquiens classiques s’est toutefois affadi, il a perdu de sa désespérance ordinaire, de son intensité dramatique en cherchant la foi comme compromis à l’absurdité de l’existence. C’est par intérêt égoïste et par opportunité que François, professeur d’université se convertit à l’Islam, après avoir essayé en vain de trouver dans le catholicisme une solution à son mal de vivre.
Mais on aurait tort de limiter la conversion de François à ses seules préoccupations financières et professionnelles, s’il a à y gagner, ce n’est tout de même pas sa motivation principale. C’est son  supérieur hiérarchique, musulman convaincu et prosélyte, qui sera son « mentor » Le professeur Rediger réussira à le convaincre lors d’une longue discussion à l’issue de laquelle il lui donnera un opuscule écrit de sa main et intitulé « Dix questions sur l’Islam ».

Si le personnage a quitté l’intensité dramatique houellebéquienne, la prose de l’auteur a également faibli et le verbe n’a plus cette puissance qu’avaient les premiers écrits, mais les tournures et les expressions assénées brutalement restent tout de même un régal de fin gourmet :

« Chacune de ses fellations aurait suffi à justifier la vie d’un homme. »

Sans préciosité inutile, les observations psychologiques criantes de vérité,  arrivent abruptement, au détour d’un descriptif :

« Alice posait sur nous ce regard à la fois affectueux et légèrement moqueur des femmes qui suivent une conversation entre hommes, cette chose curieuse qui semble toujours hésiter entre la pédérastie et le duel. »

Même si le génie de Plate-forme s’est estompé, il reste le talent, la pensée originale qui poussent à la réflexion hors des sentiers battus :

« ...c’est pour des questions métaphysiques que les hommes se battent, certainement pas pour des points de croissance, ni pour le partage des territoires de chasse. »

Loin d’être un brûlot anti-islam ni en faire l’apologie, Soumission s’apparente plus à une explication raisonnée, à une démonstration logique illustrant que l’Islam s’avère la doctrine la plus adaptée à la nature de l’homme.  L’ouvrage invite à une réflexion sur la religion du prophète sans concession ni parti pris, cette réflexion sera évidemment plus facile pour les hommes que pour les femmes.
Mais il n’empêche, tant l’écrit est réaliste, qu’on s’interroge sur la conduite à tenir dans un futur proche et inévitable ; s’engager dans une collaboration douce, entrer en « résistance » dans un sursaut patriotique désespéré ou se laisser glisser dans un « aquabonisme » existentiel ? On referme le livre avec une grande sensation de malaise, c’est donc réussi !
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La statue du psychanalyste

Voici un petit ouvrage d’Antoine Fratini (100 pages, 12 €) intéressant à lire, « La statue du psychanalyste » éd. Edilivre http://www.edilivre.com l’ouvrage porte en sous-titre « Quel statut, quelle liberté ? » L’auteur s’interroge sur la nature de la psychanalyse, de ses buts et donc en vient tout naturellement au statut du psychanalyste. Vaste programme que 100 pages ne suffisent pas à épuiser, mais l’esquisse d’un débat est lancée. La psychanalyse est-elle une « science de l’Inconscient », une psychothérapie ou un « simple » moyen de connaissance de soi ?

Si l’auteur a des vues justes sur le sens de l’analyse :

« Le savoir qui importe ne se situe plus du côté du spécialiste, mais du côté de l’analysant. C’est là, et pas ailleurs, qu’il convient d’aller le chercher. » On ne peut pas le suivre lorsqu’il nous énonce que :

 « En ce sens, on peut dire que l’analyste s’attache à ponctuer le discours de l’analysant de manière à ce que celui-ci l’entende ».

Certes, l’expression est heureuse, l’analyste pose effectivement des balises au discours de l’analysant, s’il ne le faisait pas, l’un et l’autre s’empêtreraient souvent. Mais le « balisage » du parcours, notamment par la pose de "mauvaises" balises, dont nul analyste n’est exempt, peut également ouvrir la porte au contre-transfert, cela est peut-être un mal nécessaire. Car s’il n’y a pas d’analyse sans transfert il n’y a pas non plus d’analyse sans contre-transfert et on a parfois l’impression qu’A. Fratini oublie les effets du contre transfert :

« L’analyste n’impose donc pas ses idées et ne tend de piège à personne. »

C’est là, justement, faire peu de cas du contre transfert et du désir de l'analyste dans la cure.

Vu la taille modeste du livre, ce dernier pèche par manque de développement, mais son mérite reste entier en ce qui concerne l’abord de la critique épistémologique de la psychanalyse. A. Fratini se pose en défenseur d’une science de l’Inconscient et revendique un statut scientifique à la psychanalyse :

« La critique, si souvent convoquée par nos détracteurs, selon laquelle la psychanalyse nierait le principe de falsification de Popper est en réalité arbitraire car elle attribue à l’analyste une attitude qui n’est pas la sienne. [...] Selon ces détracteurs, ce qu’il manquerait donc à la psychanalyse pour être véritablement scientifique est la vérification expérimentale de ses hypothèses ».

Quoi qu’on en dise ou pense, l’analyse n’est pas reproductible car chaque analyse est unique, mais cela, A. Fratini ne le conteste pas. La psychanalyse n’est pas non plus observable par un tiers. Ce qui pose problème et la classe hors de la science, selon les classifications de K. Popper, c’est qu’elle n’est pas réfutable :
La contestation du patient aux dires de l’analyste peut être envisagée comme une résistance de l’analysant. De même pour l’épistémologiste contestant une hypothèse analytique : Freud en a donné l’exemple au sujet de la castration dans les commentaires de l’analyse du petit Hans.
La boucle est ainsi bouclée, le refus de l’interprétation ou de l’hypothèse entraine une nouvelle interprétation qui vient se greffer et donner sens pour l’analyste à la « résistance » du patient ou du philosophe. La psychanalyse n’est donc pas réfutable, n’étant pas réfutable elle n’est pas scientifique. Mais est-ce une chose très importante pour son statut que la psychanalyse soit véritablement scientifique ou pas aux regards des critères de Karl Popper ?
Il semblerait que oui, du moins pour les autorités, qui, en France comme en Italie et en Europe en général veulent à tout prix légiférer sur le statut de la psychanalyse.
Un statut devient indispensable afin de ne pas avaliser les pratiques douteuses que masquent parfois le terme de psychanalyse. C’est à cette question qu’A. Fratini consacre une partie de son ouvrage en passant en revue les enjeux et les risques d’une législation éventuelle.
Il écrit à ce sujet :

« Ce qu’il manque à l’exercice de la psychanalyse aujourd’hui est à mon avis un encadrement juridique clair et précis qui puisse d’une part préserver les analystes d’éventuels coups bas de la part d’un Ordre (des psychologues ou des psychothérapeutes), et d’autre part qui leur permette non seulement d’opérer dans une condition de légalité, mais aussi de bénéficier finalement d’un titre. »

Comment fonder un Ordre qui n’encadre pas, ne délivre pas de sanctions, ne supervise pas ? Et par qui cet ordre sera-t-il représenté ? Car il a toujours existé un Ordre des psychanalystes, c’est leurs propres associations, les psychanalystes eux-mêmes qui dépendent de leur organisme d’affiliation !
Or, les choses sont en train de changer et les législateurs veulent structurer les associations en les regroupant derrière un Ordre officiel. C’est le rôle des élus et des gouvernements de légiférer sur ce qui peut s’avérer parfois des pratiques douteuses et c’est le rôle des associations de psychanalystes de se défendre contre la création d’un Ordre qui peut les broyer.
Dans la constitution de cet Ordre, seules les grandes institutions analytiques tireront leur épingle du jeu, il en est ainsi depuis le commencement : "malheur aux vaincus !" Ici les vaincus de demain sont les « faibles », les petits groupements qui manquent de puissance, de relais médicaux, de pouvoirs d’influences.

Ouvrage instructif en tout cas que ce petit opuscule qui pose les bases d’un débat et qui en fournit les premiers éléments.
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Stupeur et tremblements

Je n'avais pas encore lu "Stupeur et tremblements" d'Amélie Nothomb, Le livre de poche. Ce n'est pas un roman, c'est une tranche de vie que nous offre Amélie Nothomb, une véritable plongée dans l'entreprise japonaise avec ses codes et usages, les personnages sont décrits pas inventés. Les 186 pages se lisent d'un trait. C'est une bonne cuvée, on peut y aller sans crainte.
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Soixante jours qui ébranlèrent l'occident

 

N'ayant pas le premier, j'ai relu les deux derniers volumes. Une belle plume. Non seulement l'auteur avait une grande culture, mais il était également un grand mélomane, musicologue et un pianiste émérite.
Ce n'est pas une thèse ni un roman qu'a écrit Benoist Méchin avec ces "soixante jours qui ébranlèrent l'occident", éd. Albin Michel, mais un journal de bord situant heure par heure et jour après jour la situation politique et militaire de la France. Pour ce faire il utilise au quotidien les mémoires de tous les participants de la tragédie, les documents officiels, les comptes rendus, les archives de procès etc...
Comme d'ordinaire l'Histoire est écrite par les vainqueurs, il est assez plaisant d'avoir l'éclairage écrit par un vaincu. (Benoist Méchin fut incarcéré en 1944 et condamné à mort en 1947 pour son rôle dans le gouvernement de Vichy). Sa peine fut commuée en travaux forcés, il sera emprisonné jusqu'en 1954 date à laquelle il est gracié par Vincent Auriol.
Chose curieuse, quand elle est écrite au jour le jour à l'aide de documents officiels, l'histoire prend un autre éclairage que l'histoire officielle. L'auteur termine ses ouvrages par une galerie de portraits qui ne manque pas de sel. Enfin et c'est assez intéressant à la fin de l'agenda tragique il se hasarde dans un chapitre intitulé "une campagne : trois guerres" à imaginer qu'elle aurait été la situation si les troupes allemandes avaient poussé leur avance... Il est possible de refaire l'histoire à partir de l'Histoire.

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Souvenirs pieux

On lit Marguerite Yourcenar comme on déguste un vieil alcool : près de la cheminée, en prenant tout son temps. "Souvenirs pieux", chez Gallimard n'échappe pas à la règle. La froideur descriptive associée à la beauté de la langue fait qu'on se demande toujours si ce vieil alcool a des relents de prunes, de poires ou de mirabelles. Ca ne veut pas dire qu'il manque de cachet, ça signifie qu'il est mystérieux et que c'est notre palais qui est pris en faute par son manque d'éducation. Le livre commence par la naissance même de l'auteur qu'elle décrit froidement :

"J'avais traversé Fernande ; je m'étais quelques mois nourrie de sa substance, mais je n'avais de ces faits qu'un savoir aussi froid qu'une vérité de manuel…"

Dans Souvenirs pieux, Yourcenar promène sa plume chez ses ancêtres, ils prennent vie et s'animent sous nos yeux ; la lucidité de l'auteur glace parfois :

"Elle était d'un temps et d'un milieu où non seulement l'ignorance était pour les filles une part indispensable de la virginité, mais où les femmes, même mariées et mères, tenaient à n'en pas trop savoir sur la conception et la parturition, et n'auraient cru pouvoir nommer les organes intéressés."

Lucidité des époques antérieures, mais aussi de la nôtre :

"Des saintes personnes, qu'eût suffoquées le moindre mot jugé indécent échangeaient volontiers, au salon, des détails hideux ou sales concernant des agonies. Nous avons changé tout cela : nos amours sont publiques ; nos morts sont comme escamotés."

Il y a quelque chose de dionysiaque dans la description :

"De l'autre côté de l'étang, par delà les perspectives déjà diminuées du parc, des cheminées d'usines vomissaient leurs offrandes aux puissances industrielles…"

A savourer sans modération….un vieil alcool à la main, près de la cheminée.
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Des souris et des hommes

Qui n’a pas entendu plusieurs fois ces cinq mots se promener près de ses oreilles ? Je pensais,  vu le titre, que Des souris et des hommes, de John Steinbeck, éd. Gallimard, était un polar, En fait c’est une nouvelle plus qu’un roman. On a parlé pour cet ouvrage de « chef d’œuvre », d’un des plus grands romans du vingtième siècle, faut pas exagérer, c’est lisible sans plus.
Un gros imbécile et un autre, un peu moins imbécile et pas gros sont copains. L’imbécile a un grand cœur, il tue sans le vouloir et le moins imbécile veille sur lui, jusqu’au drame. Ca se passe aux USA, les deux gars sont des journaliers qui travaillent dans des ranchs et veulent avoir un jour le leur.
C’est banal, ça se lit avec plaisir mais ça ne m’a pas transporté.
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Le suicide français

Le suicide Français, éd. Albin Michel est-il un essai de sociologie, un livre d’histoire, un manuel  pratique ou un livre politique ? S’il fallait à toutes forces ranger l’ouvrage dans une catégorie, il faudrait le classer dans la catégorie des Sommes. Car c’est une somme politique des quarante dernières années que nous propose Eric Zemmour. Utilisant tour à tour les événements historiques,  les dates et la symbolique qui leur est attachée, l’auteur repère et utilise les signifiants qui se sont inscrits dans l’époque et l’ont façonnée.

L’ouvrage est volumineux (534 pages) pas une seule n’est de trop. En cheminant le long de ces quarante années on découvre ou  redécouvre qui et comment, par décrets, par paroles, par actions et par omissions a conduit la France dans l’état d’agonie où elle se trouve aujourd’hui. Personne n’est épargné, mais il ne s’agit pas de dénonciations calomnieuses, de haines ou de stigmatisations comme le prétendent les détracteurs de l’ouvrage et de l’auteur.  Il s’agit simplement d’un constat lucide d’historien et de politique, de journaliste qui parle sans la langue de bois à laquelle la profession nous a tant habitué !

L’ouvrage s’ouvre sur 1970 avec la mort de de Gaulle et se clôt en 2007 sur la signature du Traité de Lisbonne. Entre les dates fatidiques qui ont envoyé la France au cimetière des éléphants (Loi du 3 janvier 73, traité de Maastricht et de Lisbonne etc.) l’auteur dresse un portrait au vitriol de nos dirigeants, des « élites » culturelles et du monde politique. Ces courtes biographies concernent entres autres BHL, Louis Schweitzer, Villepin, Bové, R. Descoings, Coluche,  Jean-Claude Trichet, qui après avoir été gouverneur de la Banque de France eut en charge les destinées de la BCE et y prononça dès son arrivée ces mots sublimes : « I’m not French ! »

Des rappels utiles et nécessaires aussi, tel que l’Appel de Cochin, de Jacques Chirac reproduit dans son intégralité. (p.165) Ce dernier se rétracta, prétextant qu’il avait subit la mauvaise influence de Marie-France Garaud, qui était une des co-auteur du texte. Cette dernière lui dira plus tard :

« Je vous croyais du marbre dont on fait les statues ; vous n’êtes que de la faïence dont on fait les bidets. »(p.380)

Un autre rappel, l’affaire de Bruay-en-Artois quand La Cause du Peuple écrivait en ses pages :

« Un notaire qui mange des steaks d’une livre quand les ouvriers crèvent la faim ne peut être qu’un assassin d’enfant. » 

Ça c’est du grand journalisme fouillé, de la psychanalyse des profondeurs ! On y apprend qu’un chef anonyme du nom de Marc  tirait les ficelles (très grosses !) et que ce Marc avait pour nom Serge July.  (p.54)

Zemmour a le sens de la formule lapidaire qui n’épargne personne :

« Nous vivons dans une ère carnavalesque. Nicolas Sarkozy  fut un Bonaparte de carnaval ; François Hollande est un Mitterrand de carnaval et Manuel Valls, un Clémenceau de carnaval. » (p.518)

Non seulement les formules sont brèves et parlantes, mais l’écriture est soignée, les paragraphes sont pleins, les chapitres déliés, le langage y est clair et concis. À propos de la charité organisée du genre resto du cœur qui remplaça le militantisme ouvrier il emploie ce parallèle, hélas vrai :

« Les jeunes lanceurs de pavés vieillissaient  en dames d’œuvre de la fin du XIXᵉ siècle qui se rendaient dans les usines pour s’occuper des jeunes filles pauvres de la classe ouvrière. » (p.276)

Bien sur, l’Europe n’est pas à la fête, surtout l’Europe des régions dont on nous rebat les oreilles et qu’on nous présente toujours comme un plus de démocratie. Zemmour n’étant pas égoïste, il laisse quelques bons mots à ceux qui y étaient opposés, notamment Pompidou :

« Il y a eu déjà l’Europe des régions ; ça s’appelait le Moyen âge ; ça s’appelait la féodalité. » (p.226)

C’est sous l’immense statue de de Gaulle que parle Zemmour, car il faut bien parler de quelque part. Aux vues du tollé et de l’hallali qui ont suivis la sortie de son livre, on ne peut que se dire que c’était là une sage précaution. Il a vite été accusé, par les bienpensants gorgés d’ignorance, sur les plateaux de télévision et dans la presse écrite de « réhabiliter » Vichy. Pas moins. Vichy est une part de l’Histoire de France, avec ses conflits de personnes, d’idées et d’intérêts. Le simple fait de le dire peut dans le meilleur des cas vous faire mettre à l’index, dans le pire vous conduire devant un tribunal, car l’histoire de cette période est un tabou et la bienpensance aime les tabous ; elle s’en construit chaque jour de nouveaux. Comme ce n’est pas la majeure partie de l’ouvrage, on  citera un court passage sur un fait que beaucoup de gens ignorent, et pour cause : Pétain ne doit être que la tâche indélébile de l’occupation.

« Paxton avait relevé le refus de Pétain que les juifs portent l’étoile jaune en zone libre ; Michel s’étonne, faussement naïf, qu’on ne lui en sache pas gré alors qu’on rend un éternel hommage au roi du Danemark. » (p.91)

Le Suicide Français est un trésor inépuisable plein de petites perles, on y apprend par exemple que le décret de 1973 sur le regroupement familial fut suspendu par un décret en 1976, mais le décret de 1976 fut ...annulé par le Conseil d’État ! (p.143)

Après tout pourquoi ne pas s’abriter à l’ombre de la statue de de Gaulle comme le fait E. Zemmour ? Non seulement il fut le plus Grand Homme français du XXᵉ siècle et c’est avec un caractère ombrageux qu’il mena une politique étrangère pas toujours très claire –particulièrement l’affaire algérienne- sa politique étrangère visa toujours la grandeur et l’indépendance de la France. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir des gestes chevaleresques qu’aucun homme politique n’aurait aujourd’hui vis-à-vis de ses adversaires : en 1965, pendant la campagne électorale, de Gaulle refusa de rendre publique la fameuse photographie de Mitterrand où ce dernier reçoit la francisque par le Maréchal Pétain. (p.381)

Un livre d’histoire sur les quarante années charnières qui ont bousillé la France, un livre bourré de pépites dans lequel sont analysés avec ironie mais méticulosité, symboles et signifiants qui ont façonné notre époque ; un livre qui de plus est bien écrit par une plume taquine et pleine de panache, ça se lit ! Surtout qu’on ne s’aperçoit même pas qu’il y a un oubli majeur et abyssal concernant les phénomènes sociétaux : ces derniers sont généralement élaborés et longuement discutés en conclaves fermés chez les humanistes supérieurs. Zemmour n’en dit mot, mais ce n’était pas son but et c’est de peu d’importance, on ne peut pas se mettre tout le monde à dos ! L’ouvrage se termine sur ces froides paroles :

« La France se meurt, la France est morte » (p.527)

À lire lors d’une longue veillée funèbre.

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Suite française
(Prix Renaudot 2004)

C’est à une promenade dans l’exode de 1940 que nous invite Irène Némirovsky (en folio chez Denoël) avec Suite française. Tout à la fois un roman intimiste et social cette Suite française est bouleversante. L’exode y est très bien décrit, mais plus encore que les personnages, très nombreux, qui composent la Suite, (Tempête en juin) on retrouve dans la partie deux, (Dolce) une histoire croisée entre un officier allemand logeant dans une maison française et la sous-maîtresse de la maison qui a un mari prisonnier en Allemagne. La vraie maîtresse de maison étant la belle-mère. Des chassés-croisés, des sentiments de conflits personnels, de répulsions et d’attirances envers l’envahisseur... Des détails riches et documentés sur la vie quotidienne de l’occupation. Bref de la très bonne littérature qui vaut aussi par la personnalité de l’auteur : fille d’un riche banquier juif exilé après la Révolution d’octobre, elle fut arrêtée, déportée à Auschwitz d’où elle ne revint jamais. La correspondance qui figure entre elle et son Mari (également mort dans un camp) et les diverses tentatives de ce dernier pour essayer d’éviter le pire sont plus que poignantes : à peine supportables. Si les larmes ne viennent pas, c’est qu’on a conscience que la connerie humaine est incommensurable, immense. L’énorme bêtise à front de taureau...
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Surveiller et punir

Le livre m'est retombé sous la main et j'y ai relu les quelques notes que j'avais prises lors de sa lecture. Michel Foucault, Surveiller et punir, éd. Gallimard. Décidément Foucault écrit bien, ce n'est pas donné à tous les essayistes. Quand il démonte un discours tous les rouages tombent les uns après les autres. Dans cette analyse, il s'applique à faire une généalogie de la morale moderne à partir d'une histoire politique des corps. Son analyse est la suivante: dans l'ancien régime, quand l'acte mettait le sujet hors la loi c'est sur son corps appartenant au monarque que ce dernier se payait et que la réparation s'inscrivait. L'ouvrage commence par le supplice de Damien, presque insupportable de vérité dans la description de la cruauté et se poursuit en décortiquant l'éducation par la contrainte, le dressage des corps, leurs surveillances. Comme si le Pouvoir, anonyme et pourtant identifiable, évanescent et pourtant omniprésent appliquait en la découvrant une didactique en vue de cette maîtrise et de cette propriété des corps.
Foucault réussit à nous convaincre de la linéarité et de la logique de son analyse. S'il parle du bagne, c'est pour décrire ces convois qui partaient de la Capitale aux villes côtières d'embarquements comme une fête provocatrice et prophylactique évoquant la nef des fous. Le bagne, lui, est passé sous silence. Car le bagne ne correspond en rien à un processus évolutif, à une volonté de dressage éducatif. Il est là pour épuiser rapidement le corps et non pour le récupérer patiemment. Pour détruire le sujet et non pour l'éduquer. Ce qui met quand même à mal l'hypothèse d'une continuité pédagogique telle que l'envisage Foucault. C'est à mon avis la grande faille de l'ouvrage : l'oubli d'un paramètre important dans l'analyse qui la rend ployable au gré de l'auteur. Cet oubli est-il une abstraction volontaire afin d'asseoir son hypothèse ? C'est possible, car très vite, on n'entend plus que la prose charmeuse et magique qui arrive à nous convaincre de la justesse de son point de vue. On oublie, avec lui, qu'un point de vue dépend de l'endroit où l'on regarde. Il n'en demeure pas moins qu'une fois l'abstraction faite du bagne et des travaux forcés, l'analyse foucaldienne sonne juste, on regarde la mécanique démontée pièce par pièce, posée sur le sol, et on en comprend enfin les rouages. Cette analyse sonne juste, mais est-elle vraie ?

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Le Symbole perdu

Après Le Da vinci code, Anges et démons, Dan Brown remet le couvert avec Le Symbole perdu, éd. JC Lattès.
On retrouve le héros, Robert Langdon, qui affronte tous les dangers, passant même le pas de la Mort, sauvant la planète, mais pas tout seul, avec la CIA quand même....
Dan Brown respecte les règles de la tragédie : tout se joue toujours en moins de 24 heures ou presque et dans la même ville. Dans « Anges et démons » le Vatican servait de toile de fond et d’action, ici c’est la franc-maçonnerie de Washington. Donc on parle de maçonnerie, toujours en bien, bien entendu... Pour meubler le décorum en dehors de l’action on cause aussi « sciences » et on brode autour des personnages avec un amalgame de philosophie « new age » où bien sûr tout est mélangé : la Connaissance des Anciens et la Science moderne qui redécouvre le savoir ancestral avec des mots compliqués. A part ce côté philosophie « gnangnan » pour jeune fille de bonne famille, les meurtres sont beaux, le sang bien rouge, le rythme haletant, le tueur sans pitié, le suspens tient en haleine et les presque 600 pages se doivent de se dévorer en moins de 24 heures.
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Télévision

C’est sur le mode de l’entretien qu’est écrit Télévision de Jacques Lacan, éd. Du Seuil. On aurait pu s’attendre avec cet ouvrage, destiné au départ à tous les publics, à un écrit clair et abordable aux néophytes.
Il n’en est rien, s’il est un bon résumé de l’œuvre du psychanalyste, son langage reste ésotérique et s’adresse en réalité aux habitués de l’écriture du Maître. La marge est occupée par des petits schémas et des formules algébriques censées en faciliter la lecture qui noient le lecteur débutant.
Les initiés savaient déjà « qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre » mais quand on tombe sur un : « ...soit qu’il n’y entendait pas que j’Autrifiais l’Un... » Formule qui a une certaine saveur aux habitués, mais laisse les autres (avec un petit a) sur le cucul !
Bonne révision tout de même de la pensée du Maître, à conseiller uniquement  aux aficionados.

On y trouvera également une certaine, Mon dieu, comment dire ? –pour paraphraser le style du maître- Une certaine animosité contre le discours habituel des psychanalystes. Lacan était rancunier certes, mais il est aussi l’intellectuel de sa génération qui le plus critiqué la psychanalyse :


« - La société, - dite internationale, bien que ce soit un peu fictif, l’affaire s’étant longtemps réduite à être familiale -, je l’ai connue encore aux mains de la descendance directe et adoptive de Freud : si j’osais – mais je préviens ici que je suis juge et partie, donc partisan -, je dirai que c’est actuellement une société d’assistance mutuelle contre le discours analytique. La SAMCDA.
Sacrée SAMCDA !
Ils ne veulent donc rien savoir du discours qui les conditionne. Mais ça ne les en exclut pas : bien loin de là, puisqu’ils fonctionnent comme analystes, ce qui veut dire qu’il y a des gens qui s’analysent avec eux. 
»

Ca vaut quand même la lecture, non ?
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Trois chevaux

De la poésie avec des mots simples et rustiques pour raconter une histoire pas si simple que ça mais bien rustique. C’est ce à quoi nous invite Erri De Luca dans Trois chevaux éd. Gallimard, (coll.folio.) dans un bref roman de 140 pages aux mots comme des olives et du pain de campagne qu’on trempe dans la soupe.
La vie rustique d’un jardinier italien, lecteur de livres d’occasions, qui vit en Italie depuis son retour d’Argentine où il a fuit la dictature en se cachant aux Malouines juste un peu avant la guerre Anglo/Argentine.
Il a cinquante ans, n’attend plus rien et un beau jour apparaît une femme, aussi rustique et aussi blessée que lui.
Sur cette nouvelle et probablement dernière histoire d’amour se greffent des images de celle qui est restée en Argentine et qu’il aimait.
Poignant, simple et un langage recherché dans une sobriété poétique qui frôle le luxe descriptif :

« Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c’est la beauté, car seule la beauté dans la nature s’oppose à la gravité. »

Forcément les lieux et l’époque où se situe l’histoire ne poussent guère à l’optimisme et l’homme ne peut pas fuir son destin écrit dans les cendres du feu :

« Je vois les piqués des oiseaux dans le creux des vagues, et même le poisson qui a toute la mer pour se cacher ne peut se sauver. »
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Trois jours chez ma mère
(Prix Goncourt 2005)

 

"Trois jours chez ma mère" de François Weyergans éd. Grasset n'est pas un livre, c'est un paradoxe. C'est snob, pédant, précieux et narcissique... et pourtant, et pourtant, c'est très plaisant à lire !
Un écrivain, au bord de la cinquantaine, se regarde exister, il doit sans arrêt remettre son dernier manuscrit à son éditeur et toucher des avances, il cite ses aventures sexuelles, les artistes qu'il aime et qui sont inconnus au pékin ordinaire, il doit aller visiter sa mère, demain il le fera, en tous cas il y songera.
Tout le bouquin se ballade sur cette idée, quand, au milieu du livre survient la page titre !
On pense alors que le roman va vraiment commencer, hé bien, non ! L'auteur continue à nous raconter ses goûts de luxe et à parler de lucre. Finalement il aboutit chez sa mère. On est un peu déçu d'arriver si vite à la fin.

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Trois nouvelles

Laquelle est la plus sévère ou sinistre de ces Trois nouvelles, en Pocket de Luigi Pirandello, difficile à dire. Entre « La première sortie du veuf » qui devrait être libéré par la mort d’une épouse acariâtre à la jeune mariée de la « Première nuit » en passant par l’épouse délaissée et mal aimée qui voit la vie « Avec d’autres yeux » pas un seul personnage n’invite à la gaieté et à la légèreté italienne sur un air de tarentelle ! C’est lugubre, sinistre à souhait mais... d’une profondeur d’âme, brûlée sans cesse et torturée par le soleil du sud, qu’on n’arrête pas la lecture pour se mettre à l’ombre. Encore que l’ombre qui conviendrait serait celle de cyprès le long d’un mur de cimetière. Mais quelle écriture !
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Le triomphe de la religion

Voici publiés en 2005, deux petits textes de Lacan. Jacques Lacan Le triomphe de la religion, suivi de Discours aux catholiques, éd. Du seuil. Le premier est une conférence donnée en 1960, le second est un entretien que Lacan a accordé à des journalistes italiens en 1974. Ce n'est certes pas là ce qu'on peut considérer comme le "fondement" de sa pensée, mais tant qu'à être dans le domaine du religieux, voyons grand et soyons thaumaturge. Lacan y parle de ses Ecrits de la façon suivante :

"Mes Ecrits, je ne les ai pas écrits pour qu'on les comprenne, je les ai écrits pour qu'on les lise [...] Ce que je constate par contre, c'est que même si on ne les comprend pas, ça fait quelque chose aux gens. [...] Ils n'y comprennent rien, c'est tout à fait vrai, pendant un certain temps, mais ça leur fait quelque chose."

Le pire c'est que c'est vrai ! De plus, ces deux petits textes sont écrits en langage clair et limpide, pour du Lacan, c'est assez rare...
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La tyrannie de la pénitence
(essai sur le masochisme occidental)

Ce n'est pas un livre que nous offre Pascal Bruckner avec La tyrannie de la pénitence (essai sur le masochisme occidental) mais une véritable "psychothérapie". Dans cet ouvrage de 258 pages, l'auteur s'essaie à un véritable décapage du sentiment de culpabilité de la mémoire occidentale et de son besoin, jamais rassasié, d'autodestruction.
Un essayiste qui écrit bien est assez rare, cela vaut donc la peine de le signaler, car Bruckner à le sens de la formule :

"La grande supériorité du malheur sur le bonheur, c'est qu'il procure un destin".
"Chacun de nous acquiert en naissant un portefeuille de griefs qu'il devra faire fructifier".

Bien sûr, on peut ne pas être toujours d'accord avec l'analyse de Pascal Bruckner, mais son livre a le mérite de se lire comme un polar : on est captivé, autant par l'écriture que par les propos.
Un reproche majeur que l'on peut faire à cet essai est son américanisme un peu trop admiratif, un tantinet idolâtre qui le pousse à mettre sans appel les anti-américains dans le camp des "masochistes".

"On peut le déplorer, mais partout où un peuple est opprimé et gémit dans les chaînes, partout où il endure le fardeau de la tyrannie, c'est encore vers l'Amérique qu'il se tourne et non vers l'Europe".

On pense tout de suite à l'Irak qui découvre la démocratie grâce à l'Oncle Sam, on connaît le résultat.
Même s'il s'essaie à la fin de son ouvrage à une analyse comparative de l'Europe et de l'Amérique qui sonne juste :

"L'Europe moderne s'est construite contre l'Eglise, les Etats-Unis avec les églises"

cet essai pêche par parti pris. Mais on accordera à ce parti pris le titre de péché véniel et l'absoute lui sera donnée sans difficulté grâce à ses bonnes résolutions.

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Un homme obscur

(éd. Gallimard) Avec Yourcenar la vie de quiconque devient toujours la vie de quelqu'un. L'histoire de Nathanaël, un homme presque ordinaire laisse transparaitre les petites vérités qui arrivent à la conscience de chaque homme, mais que peu parviennent à formuler, les pauvres en train de "sentir" l'argent des maitres :

"Mais dans cette riche maison, l'argent semblait se renouveller et s'engendrer de soi-même : on n'en entendait même pas le discret tintement".

Petites ou grandes vérités sur l'argent, petites vérités sur l'amour aussi

"...il n'avait plus pour elle que l'appétit banal qu'on a pour toute belle fille, et cette politesse du lit, qui fait qu'en compagnie on mange un peu plus que ce qu'on ne voudrait, ou au contraire un peu moins".
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Un psychanalyste sur le divan

 

Il y a manifestement tromperie sur la marchandise avec "Un psychanalyste sur le divan" de J.D. Nasio, éd. Payot.
Avec un pareil titre le lecteur est en droit de s'attendre à ce que l'auteur raconte son parcours d'analyste ou du moins ce qui l'y a conduit. Nenni point. Mais, pour compenser cette frustration, en première de couverture une photo où l'auteur prend la pose avec un air "intelligent" et "compréhensif".
La photo ne trompe pas : ce n'est pas un homme qui s'interroge sur l'Inconscient, mais un sujet qui sait, prêt à donner son savoir au "patient". Le livre est construit sous forme de questions/réponses -généralement stupides- du type : "Comment définir l'amitié ?" et le psychanalyste nous donne son avis sur presque tout...
On pensait lire un "lacanien" et on batifole dans les pages psychologie d'un magazine féminin ou la platitude cède parfois sa place à la "poubellisation" de la psychanalyse comme l'appelait Lacan.
En ce qui concerne la lucidité de l'auteur sur les fondateurs de la psychanalyse nous sommes vite édifiés : l'idolâtrie tient lieu de connaissance:

"Freud et Lacan sont à proprement parler des hommes de foi, car pour frayer leur chemin, il leur a fallu un élan que seul le désir de se surpasser peut insuffler. Mais entendons-nous bien, la réussite n'a jamais été leur dessein..." Page 186.

Un peu de biographie ne fait de mal à personne, certes il y a eu un Lacan totalement désintéressé, Jean-François, qui rentra dans les Ordres, mais son frère, Jacques-Marie, le psychanalyste, était loin de cracher sur la "réussite". Quant à Freud, même ses hagiographes reconnaissent son ambition quasi paranoïaque.

L'auteur s'essaie à la vulgarisation des concepts lacaniens, ce qu'il avait très bien réussi dans un ouvrage précédent (Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, éd. Payot). Ici par contre la simplification a un goût de simplisme et J.D Nasio ne parvient pas du tout à faire comprendre aux lecteurs potentiels ce qu'est vraiment l'objet petit a. A la fin de son numéro de contorsionniste de l'inconscient c'est le "charme" de l'être aimé qui fini par être l'objet petit a !

En guise de "psychanalyste sur le divan", on y apprend tout de même, à la fin de l'ouvrage, que l'auteur est le fils d'un gastro-entérologue argentin qui emmenait sa progéniture assister à ses consultations hospitalières à l'âge de douze ans dont des œsophagoscopies -intubations pénibles- et l'auteur réconfortait déjà les malades, d'où sa vocation de psychanalyste !
On pourrait dans une interprétation cavalière constater que ce que les patients du père avalaient, les patients du fils le ressortent par la parole, la bouche est libérée ! Le fils devint donc médecin puis psychiatre et psychanalyste et rencontra Lacan sans devenir son "patient". Car Nasio ne parle pas d'analystes ou d'analysants, mais de "patients", terme médical pour une analyse médicalisée.
Nasio, se fait interroger sur ses "recherches" en psychanalyse :

" -Et sur quoi portent actuellement vos propres recherches ?
-Je tiens tout spécialement à une proposition avancée en 1978, mais qui reste toujours ouverte au débat, celle d'un inconscient événementiel, produit et unique. Qu'est-ce que ça signifie ? D'abord, que l'inconscient n'existe pas à tout instant ; il n'apparaît qu'à des moments privilégiés, des moments de la cure.... "
P.175.

On se demande bien ce qu'est la "recherche" en psychanalyse, mais enfin tous les analystes doivent être "en recherche", puisque l'inconscient, comme le disait Lacan, effectivement, s'ouvre parfois comme une nase et que des fois, "y'a'd'ça !"
L'auteur n'est pas que psychanalyste : il "soigne" des couples et des enfants qu'il prend en analyse, de la doltomania à la petite semaine :

" -Toujours à propos des enfants. Pour quels problèmes vous consulte-t-on généralement ?
-C'est très variable [... ] les retards scolaires, les phobies, les troubles du sommeil et de l'alimentation, l'énurésie ainsi que les comportements agressifs et colériques."

On ne peut que faire le rapprochement avec Clavreul pour en mesurer l'éloignement :

"Il est devenu banal de penser qu'il faut conduire l'enfant chez le psychologue ou le psychanalyste lorsqu'il fait pipi au lit, lorsqu'il fait des colères, ou s'il n'est pas gentil avec sa petite sœur."
Clavreul

JD Nasio fait suivre une "vignette" où un gosse était battu par ses copains, il fallait le changer d'école, mais il a pris le gamin en "analyse" pendant six mois ! La cure se termina lors d'un dessin révélateur....
Tout n'est pourtant pas à jeter dans ce petit opuscule écrit à la va-vite, à la page 108 et suivantes, l'auteur parle avec intelligence de la pulsion de mort. A réserver aux amateurs et aux inconditionnels.

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UtØya


Le dernier ouvrage de Laurent ObertoneUtØya aux éditions Ring, se veut un récit. En sous titre figurent les mots suivants :
          « Norvège, 22 juillet 2011, 77 morts.»

L’auteur rentre dans la peau d’Anders Breivik et parle à la première personne.  UtØya est le nom de l’île norvégienne ou le drame s’est déroulé.
L’ouvrage remplit plus de 400 pages en 12 chapitres et  se divise en trois parties.

Dans la première l’auteur raconte le massacre sur l’île qui a duré à peine un peu plus d’une heure. C’est du polar avec action. Un tueur tue et il ne doit pas être très difficile de rentrer dans la peau de Breivik. Tous les auteurs de polars ne sont pas des assassins, beaucoup arrivent à vous donner l’impression de rentrer dans leur peau.

La deuxième partie est plus problématique Obertone/Breivik essaie d’expliquer les théories extrémistes du meurtrier au lecteur. Ce n’est pas non plus trop difficile : aujourd’hui est classé à l’extrême droite, fasciste ou nazie, tout ce qui ne ressort pas du consensualisme mou niant le réel.
Les races n’existent pas, la compétition est condamnable, toutes les religions se valent, l’autre ne peut être qu’un enrichissement, il n’y a pas de différence entre les femmes et les hommes...
Le tableau est le même que celui de la France : l’idéologie des bisounours qui ont perdu tous repères en niant le sens commun.
Breivik déteste le Parti Travailliste Norvégien qu’il qualifie de marxiste tout le long de l’ouvrage et il lui attribue tous les malheurs actuels de la Norvège : immigration, dévirilisation des vikings etc.
Cette partie deux finit par lasser, elle dure trop, tourne en rond, la même antienne revient à des tempi différents dans des tessitures diverses .

La troisième partie raconte la préparation des attentats, celui d’Oslo et d’ UtØya. Là ce n’est pas décevant. Brievik ne voulait pas être reconnu fou, il voulait utiliser son procès comme un lieu de paroles afin de diffuser son message. Il est vrai que jusqu’à cette partie on pouvait se poser la question de son génie. En fait le meurtrier n’est qu’un adolescent attardé, addict  de jeux de guerre vidéo sur son ordinateur, incapable de réussir quoi que ce soit, imprévoyant au possible. Tout a été fait par Internet, de son bourrage de crâne Templier commandeur au mode de fabrication et d’achat des explosifs. Lors de cette étape de fabrication dans une ferme isolée il laissa griller son ordinateur... par un orage ! Le deuxième orage ne lui grilla que le modem ! Et il en fut ainsi de toute sa préparation. À l’embarcadère  d’ UtØya il aurait dû être arrêté, sa tenue était une tenue de terroriste de carnaval. Il a pu abuser les flics parce que les méchants n’existent pas, les norvégiens le croyaient avant UtØya. Ont-ils changé d’avis ?

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Les voyous de la République

 

Ce sont trois affaires, sous forme de carnets, que nous livre ici Jean Montaldo, célèbre journaliste d’investigation, dans son ouvrage Les voyous de la République (2001) éd. Albin Michel. La première affaire le concerne personnellement et relate son « différent » avec Gérard Miller, lors d’une émission de télé et la suite qui a eu lieu. Croustillant, non pour la querelle entre les deux personnages, mais pour les arguments que va chercher Montaldo du côté de l’Elysée et du passé de François Mitterrand, sur lequel l’auteur revient souvent.
Il reviendra sur les affaires élyséennes dans sa « Lettre ouverte à François Mitterrand » (Voir fiche).
La deuxième affaire a pour nom « Erulin » du nom de la personne que l’Elysée mitterrandien voulait absolument faire abattre, mais n’y parvint pas, un véritable petit thriller politique.
La troisième enfin, concerne un milliardaire escroc sur lequel le journaliste a beaucoup enquêté.
Ce qu’il y a de convaincant avec Montaldo c’est qu’il fournit de la documentation en fin d’ouvrage pour tout ce qu’il avance durant son écriture.

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Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire


On pense tout de suite aux Monty Python en lisant Jonas Jonasson, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, (éd Presse de la cité) mais pas que... Il y a aussi du Grand Guignol et un zeste d’Os à moelle de Pierre Dac dans cette incroyable odyssée d’un vieillard centenaire qui fugue de sa maison de retraite. L’auteur est suédois ; je ne peux pas dire si la traduction est bonne, vu que je ne connais pas le suédois, mais la vis comica du langage à quelque chose d’universel et de savoureux :

« Peu après, son père se noya dans l’étang en essayant de sauver une génisse. L’événement affecta Julius car il aimait bien la génisse. » p. 23

Et il y en a comme ça pas loin de 440 pages ! Du délire léger ou très pointu qui met de bonne humeur, malgré les morts nombreux qui jalonnent la vie du noble vieillard lobotomisé dès son plus jeune âge. Rendu à la vie ordinaire, Allan Karlsson va connaître une existence des plus riches qui le conduira et nous conduira avec lui sur tous les continents. Tout au long du vingtième siècle nous côtoierons les plus grands de la terre et nous deviendrons presque intimes avec chacun d’eux : de Franco à de Gaulle, en passant par Staline, Mao et Truman.
Inutile d’avoir Google Earth ou un GPS à portée de mains pour savoir où se trouve  Klockaregård, ça ne changerait rien à l’intrigue, ici la géographie se rajoute involontairement au comique :

« Sa propriété s’appelait Klockaregård et se trouvait dans la plaine du Västergötland à un peu moins de dix kilomètres  au sud-ouest de Falköping. » p.220

On voit tout de suite où cela se trouve ! À lire un jour de déprime ou de grisaille, effet garanti !
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Le village de l’Allemand

Grand prix RTL Lire 2008
Grand prix SGDL du roman 2008

L’ouvrage porte en sous-titre « Le journal des frères Schiller ». Ce sont deux journaux intimes croisés que nous offre Boualem Sansal dans Le Village de l’Allemand, éd. Gallimard. Et ces journaux intimes ne sont pas n’importe lesquels : ils sont ceux de deux frères franco-algéro-allemand qui vivent en cité ou à côté.
Un a réussi et travaille pour une multinationale, l’autre zone dans la cité. Ce qui va donner lieu à la rédaction de ces journaux, c’est la mort de leur père encore en Algérie et assassiné par le GIA. L’ainé va découvrir que ce père est un ancien SS qui œuvrait dans les camps d’exterminations. Le journal de l’ainé s’étaye autour de la culpabilité que ressent le fils vis-à-vis des actions du père et ces actions le conduisent au suicide. C’est le journal de la désespérante lucidité politique et psychologique :

« J’étais partout et de nulle part, tout se ressemble, le tsunami de la mondialisation a gommé nos héritages, effacé nos traits intimes on ne reconnaît ni les siens ni les autres. »  

Le second journal, celui du puîné est bien plus radical, il est surtout un avertissement épistolaire contre l’islamisme qui s’implante en banlieue. Les phrases y sont percutantes, militantes :

« Est-ce que des choses comme ça peuvent se reproduire ? Je me dis que c’est impossible mais quand je vois ce que les islamistes font chez nous et ailleurs, je me dis qu’ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir. »


Ou encore, en quatrième de couverture :

« A ce train, la cité sera bientôt une république islamique parfaitement constituée. Vous devrez alors lui faire la guerre si vous voulez la contenir dans ses frontières actuelles.»

Le tout en 300 pages d’une écriture parfaite, accrocheuse et basée sur une histoire authentique. Il faut un certain courage pour écrire sur le sujet, l’auteur sait ce qu’il risque. Haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie Algérien jusqu’en 2003, il a été limogé en raison de ses écrits et de ses prises de positions.
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Le vin de solitude


Un roman un peu vieillot mais bien écrit que « Le vin de solitude » d’Irène Némirovski, édition Albin Michel (Le livre de poche.) C’est un ouvrage en grande partie autobiographique où l’on suit une famille de la moyenne bourgeoisie juive d’Ukraine à Paris. Cette famille va devenir riche, très riche. Elle devra fuir, parce que riche, puis parce que juive. L’argent coule à flots, il rentre et ressort dans la salle à manger par les couverts en argent, rachetés aux aristo ruinés. L’argent circule dans les plats en faïence et les conversations des adultes sans scrupules qui ne vivent que pour lui. Des millions, des paquets d’actions, des mines qu’on rachète, des milliards. Au milieu de tout ça une petite fille avec sa sensibilité de petite fille et sa gouvernante qui ne lui parle qu’en français. Des relations mère-fille plutôt tendues, des phrases surprenantes mais peut-être vraies :

« Enfant, crois-moi, on n’aime pas un homme pour lui, mais contre une autre femme... »

On suit Hélène jusqu’à sa majorité, elle quitte le foyer familial après la mort du père.  
Pas de la grande aventure, mais on tient le livre, ni pour l’intrigue ni pour le grand style –Le vin de solitude n’a pas la plénitude de l’écriture que possède Suite Française- mais pour le plaisir de lire une bonne écriture, parfois surprenante :

« ....sans doute il est facile de renoncer, maintenant que j’ai virtuellement obtenu ce que je voulais. »

Rien que ce virtuellement utilisé en 1935 vaut le détour. Une bonne révision du passé simple et un moment de plaisir de 280 pages.
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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

 

C’est dans le style de la nouvelle ou du roman court que nous régale Stefan Zweig avec Vingt-quatre heure de la vie d’une femme, en livre de poche.
Dans une pension de famille, sur la Côte d’Azur, une cliente, mariée et embourgeoisée, bien sous tous rapports, s’enfuit avec un jeune homme de passage. Le scandale divise les autres pensionnaires et une vieille dame anglaise va entrer en conversation à ce propos avec un homme en instance de départ de cette même pension. Elle fera d’ailleurs plus qu’entrer en conversation avec ce monsieur : le ton de la confidence profonde, de la confession quasi religieuse s’installe rapidement.

Contemporain et ami  de Freud –c’est lui qui prononça son éloge funèbre- le 25 septembre 1939, Zweig se sert  du roman pour nous parler du phénomène de l’abréaction, bien connu des psychanalystes et qui est peut-être la composante la plus efficace, si ce n’est la seule, dans une cure.

Cette dame anglaise résume l’opinion qu’a Zweig sur le sujet de façon assez directe, sans s’encombrer de fioriture inutiles :

« Si au lieu d’être de religion anglicane, j’étais catholique, il y a longtemps que la confession m’aurait fourni l’occasion de me délivrer de ce secret – mais cette consolation nous est refusée, et c’est pourquoi je fais aujourd’hui cette étrange tentative de m’absoudre moi-même en vous prenant pour confident. » p.38

La trame est belle, le portrait du joueur que décrit Mrs. C.., -la vieille dame anglaise- est parfait, l’histoire est possible, des dizaines de mésaventures et d’échecs semblables ont eu lieu dans les casinos, qu’ils soient sur la Côte d’Azur française ou la Riviera italienne.

C’est bien écrit, le milieu bourgeois et fortuné, futile et lassé qui se trouvait en villégiature sur les bords de la Méditerranée au début du vingtième siècle a un cachet juste sous la plume de l’auteur, les belles tournures sont également présentes :

« ...tandis que de leurs mille et mille petits battements, les vagues de la mer invisible grignotaient le temps, tellement me bouleversait et me pénétrait cette image de l’anéantissement complet d’un être humain. » p.63

« Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé. » p.123

À la fin de l’ouvrage se trouve une courte biographie de Stefan Zweig, ce qui donne envie de lire une biographie complète. Se lit d’une traite...
le 25/05/17
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Le Voyage d’hiver

Le voyage d’hiver éd. Albin Michel, d’Amélie Nothomb est du Nothomb à l’état pur : des personnages improbables, plus archétypiques que des personnages de chair. Une intrigue tout aussi improbable, des situations peu plausibles et il faut articuler tout ça dans un peu probable réel. Exercice difficile, pas toujours réussi.
Mais des jolies phrases, de jolis mots. :

« Eprouver l’amour est déjà un tel triomphe que l’on pourrait se demander pourquoi on veut davantage»

Un superbe clin d’œil au lecteur, en forme d’humour à la page 39 :

« J’appréciais par ailleurs qu’il n’y ait pas de photo de l’auteur sur la jaquette, en cette époque où l’on échappe de moins en moins à la bobine de l’écrivain en gros plan sur la couverture. »

Bien évidemment la photo de Nothomb prise par Harcourt illustre la première de couverture. 130 pages de plaisir, certes pas inoubliable, mais il faut savoir se faire plaisir avec des bricoles.

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Weygand

Voilà un gros pavé biographique de plus de 800 pages que nous présente Bertrand Destremau avec Weygand, aux éditions Perrin.
Né dans des circonstances aussi mystérieuses que rocambolesques, le général Weygand a traversé toute la IIIe  République, c’est peut-être pour ça qu’il n’aimait pas les politiciens... Il devait même les détester un peu trop, c’est la raison pour laquelle dans ses dépositions de procès il ne chargea jamais ses pairs, les militaires, pour réserver ses philippiques aux politiques. D’autres militaires ne se sont pas privés de le charger.
L’ouvrage est fort sérieux, évidemment très bien documenté et de plus, agréable à lire !
Weygand fut rappelé d’urgence par Raynaud en 1940 – qui rappela également Pétain – car le Président du Conseil pensait qu’avec ces deux « seniors » (73 et 84 ans) les miracles de Verdun et de la Marne allaient se renouveler. Mais casser le thermomètre n’a jamais fait tomber la fièvre.

Les conflits de personnes qui opposèrent le généralissime, (Raynaud, Darlan, de Gaulle, Laval...), sont étudiés avec soins, détaillés autant que cela se peut, et analysés scrupuleusement.
On pourrait peut-être reprocher à cette bio, mais n’est-ce pas le défaut de toutes les biographies d’être un peu trop hagiographique ? Si on lit pourtant à travers les lignes on s’apercevra qu’il n’est pas étonnant que Weygand ait pu paraître un personnage sec, cassant et orgueilleux. Un officier qui se présentait toujours tiré à quatre épingles et qui n’aimait pas les gens « mal mis » alors que certains parlementaires (pas tous !) dormaient un peu au petit bonheur la chance durant la débacle.
Quoi qu’il en soit du personnage, on le découvre avec plaisir durant sa longue vie (il mourut à sa table de travail à 98 ans !) La période de la guerre de 40 reste évidemment la partie la plus intéressante de cette vie bien remplie : rappelé et nommé généralissime, il fut après l’armistice une courte période ministre du gouvernement de Vichy, puis expédié en Afrique afin qu’il dérangea le moins possible. Arrêté par la gestapo en 42 il resta prisonnier des allemands jusqu’à la Libération, pour se retrouver ensuite dans les geôles françaises. Avec de Gaulle et les communistes au pouvoir, rien d’étonnant à cela...
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Z comme Zemmour

 

Eric Zemmour, dans Z comme Zemmour, éd. du cherche midi nous livre  les chroniques qu’il tient chaque matin  sur RTL. Nous avons là le cru 2010. Bonne cuvée. L’auteur commence par un éloge de la langue française qui se parle, selon lui, comme elle s’écrit et bien sûr s’écrit comme elle se parle, enfin, il fut un temps...
Il fait également l’éloge de la précision des mots et de la richesse de leur sens. Dommage, car dans chronique il y a « chronos » et ces chroniques ont un très gros défaut : elles ne sont pas datées !
On a parfois un peu de mal à les recadrer dans l’actualité. C’est le seul défaut à noter de cette cuvée, mais cela lui donne un goût de bouchon persistant tout au long de l’ouvrage. Zemmour est incorrect, c'est-à-dire sans tabou. Il parle de tout et de tous. Comme il le sent, comme il l’analyse tantôt à chaud, tantôt avec du recul. Hélas ses analyses, à chaud ou à froid, sont souvent justes et n’incitent pas à l’optimisme.
Des fils de bourgeois qu’on appelle aujourd’hui « bobos » aux politiques, en passant par les artistes, les footballeurs, les jeunes, les vieux, les journalistes, personne n’est épargné sous sa plume acérée et ses mots tranchants :

« Cette bourgeoisie n’avait pas que des défauts : elle aimait les livres, la littérature, la musique et protégeait les arts, même si son goût était souvent conventionnel. [...] Puis sur ses ruines a grandi une nouvelle bourgeoisie, celle issue de Mai 68, sans cravate ni pudeur. Celle-ci veut conserver le confort de ses parents, mais se prétend toujours progressiste et rebelle. » p. 216

Quelques petites erreurs d’aiguillage tout de même, quand il parle de construction de nouvelles prisons :

« En France, on en discute âprement depuis... 1986, lorsque Chalandon engagea un programme de construction qui fit scandale parce qu’il y associa le secteur privé. » p.284

Rien ne nous dit que ces prisons auraient étaient plus solides que les fameuses « chalandonettes ! » qui  firent également  scandale. Enfin, toujours cette lucidité sur l’époque et ses paradoxes que cultive la presse, indiquant à l’homme de la rue comment il doit penser :

« Il est aussi paradoxal de voir des médias, telles de vieilles bigotes, tancer le Pape pour son puritanisme, exalter la liberté sexuelle et la gay pride, et vitupérer les orgies de Berlusconi. » p.311

C’est vrai, c’est un drôle d’époque ! Quelques 151 chroniques de deux pages d’impertinence lucide. Un bon livre.
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Zone

Epoustouflant, c’est banal, mais je n’ai pas d’autres mots pour parler de Zone, un roman de Mathias Énard, paru chez Actes sud. On s’installe dans le train à côté d’un type aux cent identités différentes et qui sent l’alcool. Le train se rend de Milan à Rome. Cet étrange passager se rend au Vatican pour y vendre une valise contenant des indications sur pas mal de crapules et criminels de guerre du siècle dernier. On pénètre son cerveau et ses souvenirs à moins que ce ne soit lui qui pénétre le nôtre, dans l'état hypnotique que procure les balancements d'un train à la tombée de la nuit, on ne sait jamais... Engagé dans l'armée croate, le passager s'est battu dans l'ex-Yougoslavie et même un peu plus que battu...
En prénétrant son cerveau et ses souvenirs c'est à une véritable plongée en "cinémascope" dans l’horreur des massacres qui eurent lieu dans les Balkans, en Europe de l’Est et autour de la Grande Bleue au siècle dernier. On croise des romanciers, des artistes, des SS, dans un véritable traité d’histoire de cette partie du monde.

« L’Histoire est un livre de bêtes féroces, avec des loups à chaque page »

Voilà, la couleur est annoncée, le ton n’est pas à l’optimisme. Il faudrait, pour bien faire, et ne pas perdre une miette de la leçon d'histoire lire avec "wikipédia" ouvert à côté. Car les Balkans ce n'est pas une guerre ou deux ou trois, mais des dizaines... Mais bon on peut aussi se laisser emporter par la plume, hélas pour ma culture ce fut mon cas.
Il existe une passerelle entre Zone et Les Bienveillantes, en effet, ce que nous disait Jonathan Littell au début de son ouvrage "Ce que j'ai fait, vous aussi auriez pu le faire" en parlant des pires atrocités, Enard vient nous le confirmer.
N'importe lequel d'entre-nous, soumis à la peur, à l'exemple, à l'ambiance peut devenir un bourreau en faisant fi de sa petite morale personnelle et de sa petite conscience confortable en temps de paix. Dans les Bienveillantes, chaque exterminateur, chaque bourreau fait son travail honnêtement, en conscience. C'est ce qui fait peut-être la différence avec les autres guerres : une programmation administrative de l'horreur et de l'extermination vécue à l'arrière du front.
Pour la génération des plus de cinquante ans, la barbarie avait laissé son manteau au vestiaire à la fin de la guerre de 39-45, aux maquisards trainés à l'arrière d'un camion, aux baignoires.... He bien non ! ce n'est pas fini, ce ne sera jamais fini. Dès qu'il y a guerre il a bourreaux et exterminateurs. Si encore les exterminateurs se contentaient d'une balle dans la tête, mais non les armes d'exterminations sont nombreuses, variées et improvisés : à la massue, au couteau, au marteau, au gaz, bien souvent après la petite cuillère qui a servi à l'énucléation. Depuis les murs de Troie, le massacre ne cesse pas, ne cessera jamais. Achille est devenu fou, à la guerre les hommes deviennent-ils fous ou font-ils la guerre parce qu'ils sont fous ? L'éternelle question reste sans réponse.
Comme l’auteur est une plume, l’ouvrage est à déconseiller aux âmes sensibles. Autre particularité de ce livre de plus de 500 pages : il n’y a pas un seul point, un chapitre égale une phrase, parfois les phrases font plus de 50 pages, ce n’est pas gênant pour la lecture.
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